Archives des étiquettes : 2014

Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014

Une chronique de Lieven Callant

Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014


Pour se rafraîchir en temps de canicule, rien n’est plus efficace que de lire de la poésie venue du Grand Nord. J’ai donc commencé par lire l’anthologie proposée aux éditions Gallimard par André Velter: Il pleut des étoiles dans notre lit, cinq poètes du Grand Nord. L’effet est immédiat, dès le titre emprunté à un poème du poète finlandais Pentti Holappa. J’ai donc tout naturellement continué a explorer ces poèmes en lisant ceux de la Danoise Inger Christensen. Je poursuivrai sur ma lancée en lisant Holappa. 

Les poèmes proposées par Inger Christensen basent leur construction lit-on dans la postface, sur la suite de Fibonnaci mais aussi sur l’alphabet. À cette rigueur apparente s’ajoute comme par magie une fortuite beauté, une élégance hors cadre à vous couper le souffle. C’est dans ces interstices, depuis ces espaces libres, blancs et vierges que surgit véritablement la poésie. Une neige immaculée. Pure. Sur laquelle s’inscrivent d’une manière limpide, les premiers pas de l’écriture. Apparaît un texte qui s’oppose à la poésie surchargée de règles et de principes obscures. Bien loin d’un texte rigoureux porteur d’un message volontairement masqué nait le texte qui initie peu à peu à ce que je nomme en moi comme un secret: l’harmonie. Harmonie naturelle condensée par le mathématicien et reprise tant de fois par les artistes et les bâtisseurs pour assurer à leurs oeuvres une certaine sérénité, un équilibre. —Je ne sais pas vraiment si les fleurs entre elles parlent de la même harmonie en déployant leurs pétales, elles doivent sans doute avoir un mot pour désigner la beauté, j’aime le penser. Est-ce ce mot que cherchent les poètes? Comment désigner la rose qui fleurit tout naturellement dans l’âme? —

La fraîcheur vient sans doute aussi de la discrétion d’Inger Christensen. Discrétion faisant modèle. À la source du poème, il y a l’alphabet et non pas le poète. Les lettres sont les semences de la langue. C’est ici, qu’il devient important d’avoir texte original et traduction côte à côte afin de repérer non pas ce qui se perd d’un texte à l’autre mais plutôt ce que l’on gagne. Retrouver le poisson initial qui nage dans les eaux d’une première langue commune à tous les langages.

En lisant d’une seule traite ce livre, par petites gorgées précieuses, je me suis ressourcée en profondeur, sans m’alourdir de pensées qui ne sont pas les miennes et qui se superposent jusqu’à me devenir nocives. 

Cure de jouvence, renouvellement assuré. 

© Lieven Callant

Claude Vancour, Dans l’atelier des nuits, poèmes somnambules, BF Éditions, 2014, 190 pages, 13€

Chronique de Lieven Callant

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Claude Vancour, Dans l’atelier des nuits, poèmes somnambules, BF Éditions, 2014, 190 pages, 13€


Somnambule, est la poésie. Éveillée, elle a pourtant tout du rêve. Elle s’adresse à moi, à la  manière des songes, pour la comprendre mais là n’est pas toujours sa vocation première, elle parcourt les cheminements de mon esprit malgré lui, au-delà des possibilités déclarées. Fulgurants détours, incendies incomplets, la poésie est toujours sujette à de multiples interprétations. Interrogation permanente de soi, il est si difficile de départager ses frontières.

L’atelier des nuits est bien cet endroit où elle surgit d’un rien, d’un souvenir, d’un événement que ma pensée endormie ne peut plus contrôler, raisonner, apprivoiser. Surgie de ce paysage, avançant avec la détermination particulière de quelqu’un qui a à deviner, la poésie me regarde de cet endroit de moi-même toujours en construction, pleine de prémonitions que je ne comprends pas, pleine de messages à décoder.

Voilà pour l’essentiel résumées les réflexions qui ont échoué sur mes rives après avoir dérivé au sein de la poésie de Claude Vancour. Parfois chaloupés par un rêve, parfois plantés comme la cicatrice de blessures qui ne veulent ou ne peuvent guérir, les poèmes ne sont pas toujours les messagers de bonnes nouvelles même si je suis persuadée qu’aucun d’entre eux ne s’apparente à ce qu’on nomme cauchemars. Le poème est un rêve qui nous révèle la réalité. La réalité humaine, sans masque.

Beaucoup des poèmes de ce recueil sont dédiés. Certains sont « lumière portée à bout de plume » d’autres sont nocturnes « tutoiement de l’infini », souffle, langage secret, remis d’une de nos guerres, ils nous annoncent que « Les chiens abandonnés n’osent plus se coucher en travers du chemin des hommes », que « Les moineaux ont fait leur nid dans les trous d’obus ». Aucun poème n’a pour vocation de nous endormir. Ils nous parlent du bout des lèvres de l’amour, de l’absence, de ce qu’on a à apprendre du prisonnier, de celui qui s’est échappé, de ceux qui traversent les silences, les étendues muettes. De l’insoupçonnable mystère qui fait de « L’ami en rêve une statue ».

Pour Claude Vancour qui est poète, traducteur, historien et politologue, la poésie a vertu d’engagements, de transcendance, de méditation, d’ultimes traversées nocturnes cherchant les jours de la vérité. Elle est messagère sans être mensongère, elle voyage sans partager les vœux des conquérants, de ceux qui pensent savoir. Elle m’a souvent convaincue de sa liberté, de son espoir, de sa lucidité sans menace.

L’un des principaux bienfaits des livres sur moi est qu’ils nourrissent mon imaginaire, mon envie d’écrire et de relire, titillent mes soubassements, élargissent mes frontières. Ce livre n’est pas de ceux que je range et que j’oublie. Merci à son auteur.

En couverture: Le pommier rouge, pastel, (détail), Bernadette Laval-Fisēra


©Lieven Callant

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Franz Kafka, Lettre au père, Gallimard, collection folio2€, 2014, 99pages.

Chronique de Lieven Callant

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Franz Kafka, Lettre au père, Gallimard, collection folio2€, 2014, 99pages.

Il est salutaire d’écrire afin de sonder la profondeur des propos que l’on voudrait tenir à propos de la vie, de ses conditions et faveurs, des désarrois, des désillusions, des défaites ou au contraire des satisfactions et bonheurs improbables que l’existence comme dans une avalanche déverse sur l’humain que nous sommes. Écrire permet de prendre la distance nécessaire pour si ce n’est comprendre du moins admettre, assimiler et nous permettre d’être cet individu sortant du brouillard.

Combien de lettres ai-je écrites avec cette idée salutaire d’être entendu, compris par ces destinataires despotiques qui jamais ne seront en mesure d’admettre ce que j’ai à leur dire ? Cette méthode de déposer par écrit sous le biais d’une lettre ce qu’il me restait sur le cœur sans jamais les faire parvenir aux destinataires m’a souvent autorisé le bonheur de poursuivre sans le fardeau de la rancune, sans le boulet du désespoir le simple petit chemin de ma vie.

La lettre au père de Kafka fonctionne de la même manière. Jamais elle ne sera remise à son destinataire et fait partie du recueil « Préparatifs de noce à la campagne ». Entre réel et fiction, elle permet à Kafka pour ses lecteurs de dresser le portrait d’une terrible manipulation émotionnelle. D’établir l’absurdité d’un système despotique qui commence au sein même d’une famille pour s’extrapoler, on le comprend fort bien aux fondements même des systèmes politiques despotiques de certaines sociétés. Combien de tyrans ne se font pas passer pour les pères de la nation ? Combien imposent des règlements contraignant qui jamais ne s’appliquent à eux ? Ces chefs trouvent toujours les moyens de se défaire de leurs responsabilités, de faire porter à leurs victimes le lourd fardeau de la culpabilité. Car toute action, toute pensée, toute tentative n’est jamais à la hauteur des exigences fantasques du despote et est systématiquement détruite dans l’oeuf avec pour prétexte qu’ils sont les seuls capables d’apporter et d’assumer le bien pour tous. La tyrannie sait donc parfaitement installer son cancer au sein même de la famille en brouillant les rapports entre les différents membres. Certains pères abusent de l’influence qu’ils ont sur leurs enfants, sur leur épouse : un tel dessein ne sert qu’à combler leur impuissance primordiale à aimer, leur pauvreté émotionnelle, leur défaut d’empathie.

Au travers de la lettre qu’il commence par « Très cher père » et signe de son prénom, Kafka n’oublie pas de dresser un constat sévère vis à vis de la personne qu’il est devenu malgré et au-delà de l’éducation qu’il a reçue. Ses rapports avec son père semblent avoir été déterminants dans la construction de son œuvre.

Kafka maitrise parfaitement son propos et jamais son texte ne sombre vers le reproche, vers l’insulte ni même la diffamation. Il nous transmet l’analyse réfléchie de ses rapports avec son propre père au moyen d’exemples concrets pris de la vie quotidienne d’une famille. Le Kafka tourmenté, blessé, désemparé garde toujours sa dignité, la dignité d’être capable de respecter l’autre sans le juger ni même le condamner.

« Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne. »

« Le courage, l’esprit de décision, l’assurance, la joie de faire telle ou telle chose ne pouvaient pas tenir jusqu’au bout quand tu t’y opposais ou même quand on pouvait te supposer hostile ; et cette supposition, on pouvait la faire à propos de presque tout ce que j’entreprenais. »

« Personne ne te faisait pitié, ni sur le moment, ni après, on était absolument sans défense devant toi. »

« Tu ne respectais pas les ordres que tu m’imposais. Il s’ensuivit que le monde se trouva partagé en trois parties : l’une, celle où je vivais en esclave, soumis à des lois qui n’avaient été inventées que pour moi et auxquelles par-dessus le marché je ne pouvais jamais satisfaire entièrement, sans savoir pourquoi, une autre qui m’était infiniment lointaine, dans laquelle tu vivais, occupé à gouverner, à donner des ordres, et à t’irriter parce qu’ils n’étaient pas suivis ; une troisième, enfin, où le reste des gens vivait heureux, exempt d’ordres et d’obéissance. »

« Ce qui dans ta vie, reste sans conséquence, peut devenir le couvercle de mon cercueil. »

Père ou tyran, la seule voie possible pour leur survivre est surtout celle d’éviter de leur ressembler.

©Lieven Callant

Corps du dessin, dessein de l’écriture : Laure Forêt.

 

 

  • Laure Forêt. « Mon chéri », Les éditions Derrière la salle de bains,  2014, « D !NGX – II exhibition », Hasselt, 8 novembre – 10 décembre 2014, « Double jeu », Navant Gallery, Sant Niklaas, 2014.

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La contrainte de l’appui, la poussée de la main font que le contrainte n’est pas mesurable mais devient le noyau d’une troisième main invisible : celle qui fait de Laure Forêt une « vraie » dessinatrice. Celle qui accepte la brisure par sa main qui n’est pas sa main. Elle ne peut la toucher (elle touche la gauche avec la droite, la droite avec la gauche) mais elle connaît cette présence de la main absente dont les deux autres sont les serviteurs. La clé de l’art impose cette (dé)possession. Elle fait le corps et le dessin. Le corps par le dessin, par la chair qui le tient, qui l’écroule.

 

Par morceaux surgit le non-vu ou se laissent advenir les choses que la vue gêne. Oui dessiner c’est venir, passer puis ressaisir. Pour Laure Forêt le crayon est donc une île. Une île d’elle. Avec ça et là des formes en couleurs. Par-dessus, contre le corps. Elles renvoient au silence, à l’extase. Dans le dessein caché se trouve l’autre du dessin en une qualification de l’inquiétude, de l’amour. Il y a un corps et un autre. Inséparables. Tout en sachant que c’est au-delà qu’ils existent. Rien pourtant d’extérieur à la scène n’est là pour la caractériser avec plus de précision. Reste une fraction de passion qui tient le corps en suspens. Sous la menace de l’inconnu. Il est prêt au pire comme au meilleur.

 

Et lorsque le crayon de Laure Forêt s’arrête les mots prennent le relais. Des mots  de chair plus que de signes. Ceux qui piègent la sexualisation du corps et son cri amoureux. Le crayon relevé reste une main pour écrire. Toujours la même. La troisième. Sans que les mots soient le simple relais du dessin. Demeurent le champ de la chair et son puits au milieu. Le dessin est sur, dans, contre. L’écriture une corde dans ce puits. Quand le « je » écrit  de l’artiste est en lambeaux, le dessin en remonte les morceaux. Gris des crayons, noir sœur de l’écriture. Pour enflammer. De la main de feu.

 

©Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Robert Varlez, « HAahh ! », Editions The Hoochie Coochie, Poitiers

  • Robert Varlez, « HAahh ! », Editions The Hoochie Coochie, Poitiers, non paginé, 10 €, 2014.

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Le trait dessine le corps deux à deux, immergés (ou presque) l’un dans l’autre par la limite mais distinct par le désir de l’un vers l’autre. Mais exit les détails, les décors. Le corps monte, descend : il faut que la profondeur soit haute. Il habite l’air respiré avec sa compagne. Elle le prend comme la soif. Mais selon un protocole presque (le presque est important) pudique. Stratège du corps et de son dessein dessiné  Varlez esquisse l’essentiel, affamé de noir comme de blanc. Du monde ne reste que l’origine dans la courbure. Les racines des mains sont reliées à un fil où tout bascule : si bien que le corps voyage au fond de soi. Dans le dédale du noir perdure l’écume du blanc. Tout plonge et émerge. Le corps suffit au monde jusqu’au delta des fleuves et des flux. Reste le jeu du fixe et de la mobilité. L’être s’étire dans l’espace par le jeu des vignettes jusqu’à ce point où s’abandonnent les jambes. Robert Varlez en rameute la rançon de l’éclat : il ou elle se retourne en prise en devenant l’otage de ses désirs.

©Jean-Paul Gavard-Perret

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