Jack London, Le Vagabond des étoiles, nouvelle traduction, éditions Libertalia, 474 pages, 15€, 2021.

Une chronique de Lieven Callant

Jack London, Le Vagabond des étoiles, nouvelle traduction, éditions Libertalia, 474 pages, 15€, 2021.


Pour penser la société actuelle et les crises qu’elle traverse, le catalogue des éditions Libertalia propose de nombreux livres. Le célèbre jeu de simulation et de gestion « Antifa » a aussi été publié par cette sympathique maison d’éditions. 

C’est en 1915, un an avant la mort de l’auteur que le livre est publié sous le titre : « The Star Rover ». Philippe Mortimer propose ici une nouvelle traduction française de l’américain, augmentée d’un « substantiel appareil critique » qui s’avère très judicieux pour comprendre le contexte dans lequel a été écrit le livre et quelles ont été les influences et les sources de l’auteur.  Le sous-titre, « contes de la camisole » fait allusion à l’usage aujourd’hui prohibé dans les prisons américaines de la camisole de force comme moyen de punition et de torture des détenus.

Comment un livre publié pour la première fois en 1915 peut-il encore s’avérer pertinent plus d’un siècle après son écriture pour comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui (violences policières, émeutes, propos racistes) ? 

Une des premières explications est que Jack London a trouvé le moyen de placer ses récits hors du temps et au-delà des éléments d’actualité qui l’ont inspirés. Ces divers récits font échos à des situations bien réelles, qui ont été vécues ou documentées par l’auteur. Jack London s’adresse aux lecteurs par le biais de son personnage central: Darell Standing. 

Une autre explication est que Jack London dénonce des mécanismes, une précarité qui hélas n’a jamais totalement disparue et qui place certains individus dans des situations de dépendance où l’arbitraire remplace toute logique intelligente. On délègue trop souvent le pouvoir et le droit de faire appliquer les lois à des personnages qui ne se montrent pas à la hauteur de leurs tâches, n’ont pas l’intelligence et la morale nécessaires. Qu’on ne se trompe pas, pour Jack London, l’intelligence ne dépend nullement du niveau social ou du nombre d’années d’études, c’est une aptitude qu’on cultive tout au long de sa vie en étant curieux, libre d’esprit, désireux de se dépasser et d’apprendre. Il n’est pas nécessaire d’être un saint homme irréprochable. Les deux compagnons de cellule de Darell Standing, Ed Morell et Jake Oppenheimer (personnages réels qui ont inspirés Jack London) font preuve d’une plus grande humanité, d’un bon sens plus grand que la plus part des gardiens ou directeurs de prison, des bourreaux ou hommes de lois. Pour Jack London avant d’être des criminels qui purgent leur peine, ils restent avant tout des êtres humains même si le monde carcéral tente de les réduire à leurs crimes ou aux délits qu’ils ont commis.

Page 303, à propos de Jake Oppenheimer, Jack London évoque « La stupéfiante intelligence de cet enfant, élevé au sirop de rue » Plus loin, on peut lire:

« Cet enfant des bas-fonds, ce gibier de prison, possédait un esprit si profondément porté au raisonnement qu’il était par lui-même parvenu, procédant par induction, aux mêmes conclusions que les plus habiles sophistes. Ce qui différenciait Jake de ces esprits retors, c’était son honnêteté intellectuelle et sa parfaite franchise. » P419

Ce livre avant d’être un plaidoyer puissant contre l’emprisonnement, contre la torture, contre la peine de mort est aussi une réflexion sur la vie, sur les vies qu’une même passion, un même amour de liberté, qu’une juste révolte animent.  

« Ô toi, l’honnête citoyen, heureux pantouflard qui n’est prisonnier que de ton confort, crois-moi si je te dis que, de nos jours encore, on tue dans les prisons, comme on y a toujours tué depuis que la première geôle a été construite par l’homme pour y enfermer l’homme. » P87 

Darell Standing, professeur à l’Université du Nebraska sur le point d’être nommé doyen de la faculté d’agronomie,« dans un accès de fureur, poussé par cette colère rouge qui a été {s}a malédiction tout au long des millénaires » a tué son collègue et purge une peine de prison à perpétuité pour ce crime dans la prison d’État de San Quentin (Californie). Au moment où il commence à relater son (ses) histoire(s), il est en prison depuis 10 ans et a passé plus de 5 ans à l’isolement dans le noir le plus complet.  

Suite aux mensongères manigances et fausses accusations d’un autre détenu nommé Cécil Winwood, plusieurs détenus sont interrogés et torturés par le directeur de la prison et quelques gardiens. Standing est accusé d’avoir caché de la dynamite dans la prison en vue d’une évasion. La dynamite n’existe pas, Standing est innocent.

« Dans le secret de mon cachot, j’ai été passé à tabac par les gardiens, dont l’intelligence fort limitée leur permettait seulement de comprendre que j’étais différent d’eux et – ce qui était encore moins pardonnable à leurs yeux – beaucoup moins bête. » P26

«  C’est pour avoir fait fonctionner mon cerveau que j’ai été puni par mes gardiens. » P27

« Les gens intelligents sont cruels. Les imbéciles sont monstrueusement cruels. » P28 

Comme il lui est impossible d’indiquer la cachette d’une dynamite qui n’existe pas, aucune issue ne s’offre à Darell Standing, si ce n’est celle de résister aux tortures répétées qui consistent à comprimer son corps durant des périodes toujours plus longues dans une camisole de force, de lutter contre l’absurde conviction du directeur de prison qui se transforme en obsession et en déni flagrant de la réalité et de la vérité. 

« J’ai traversé un à un les enfers d’une multitude d’existences pour partager avec toi les informations que tu liras dans tes heures de loisir. » P18

La seule manière de subsister à cet enfer, pour le supplicié est d’entrer en auto-hypnose et de quitter mentalement ce corps. C’est ainsi qu’à force, il devient le vagabond des étoiles « le poète rêveur des âges oubliés, tous les personnages que l’histoire de l’homme écrite par l’homme ne mentionne nulle part «  P21 

Darell Standing dit:

« j’ai découvert ces souvenirs dans les tréfonds de mon cerveau en utilisant l’hypnose au fond de mon cachot de San Quentin ».P83 

« N’ayant nulle envie de mourir, j’ai recouru à la mort dans la vie. C’est Ed Morrell qui m’a appris ce stratagème mental. »P87

Sous hypnose, sous camisole de force, serrée au point de comprimer les organes vitaux, Darell Standing voyage d’une vie antérieure à une autre et nous en fait le récit précis et méthodique. Pour écrire ces récits, le traducteur nous révèle les faits historiques et les sources dont s’est inspiré librement Jack London.  

« Tu deviens un esprit hors de ton corps. » P107

«Tandis qu’avec le « truc » de Morell c’était la conscience qui persistait et qui en se séparant du corps éteint, passait par différents stades de sublimation, si poussés qu’elle s’échappait du corps et de la prison de San Quentin voyageant loin sans cesser d’être lucide. » P109

«Le temps et l’espace, pour autant qu’ils constituaient encore la trame de ma conscience étaient, eux aussi en extension continuelle et démesurée.» P122

Je n’étais plus qu’un esprit, une conscience – appelez cela comme vous voudrez – incorporé dans un cerveau nébuleux. P123

« Non, c’était moralement et mentalement que j’avais changé. J’étais devenu un tout autre homme. La cruelle torture que je venais d’endurer était une insulte à mon intelligence et à mon sens de la justice. Un tel traitement disciplinaire n’adoucit certes pas les pensées de celui qui le subit. » P95

« Oui, vous avez bien lu: deux-cent quarante heures. Cher citoyen pantouflard, sais-tu ce que cela signifie? Dix jours et dix nuits à suffoquer dans une camisole de force… Tu crois sans doute qu’une telle barbarie ne saurait exister dans le monde chrétien, mille neuf cent treize années après la naissance du Christ. » P95

« C’était admirable… L’esprit humain se dressait face à une brute à la solde du système, sans craindre les tourments supplémentaires qu’il pouvait s’attirer ainsi. »  P96 

Sous camisole, Darell Standing est tout à tour un nobliau du Moyen Âge, Guillaume de Sainte-Maure.  Il est Jesse, un gamin de 8 ou 9 ans, jeune pionnier en route vers le Far West dans un convoi de chariots, un matelot échoué en Corée féodale, un officier de l’armée romaine et confident de Ponce Pilate à Jérusalemen, un naufragé sur une île déserte aux confins de l’Antarctique. 

Toutes ces existences ont comme points communs d’être particulièrement difficiles jalonnées de traitrises, de défaites, d’injustices. Mais tous ces personnages ont une conscience forte de la justice et sont d’un courage et d’une force de caractère hors du commun. Rien même la pire des existences, des tortures ne vient à bout de leur volonté. Ce qui vainc toujours c’est l’esprit de révolte, la colère rouge. Cette colère rouge revient comme un leitmotive. Passion amoureuse, fugue, sauvagerie, révolte, cette colère rouge est à double tranchant. 

Ce que cherche à dénoncer Jack London avec ce roman, ce sont les conditions de détention, l’arbitraire des punitions qui se transforment en tortures violentes qui déshumanisent les prisonniers, les brisent autant physiquement que mentalement. Comment la peine de mort peut-elle prétendre être la réponse ultime à un problème de délinquance et à une demande de justice et de réparation pour la société? 

Les douleurs vécues laissent des traces au plus profond de nos chairs, les traumatismes marquent à jamais les mémoires et des mécanismes de réactions et de défense se transmettent de génération en génération. Il existe une mémoire commune semble nous indiquer l’auteur. Ainsi se répètent les mêmes schémas de dominations, de violences. À bien des moments de ma lecture, je n’ai pu m’empêcher de penser à cet article Peut-on hériter du traumatisme de nos ancêtres ? de Sciences & vie où il est question d’épigénétique . Une étude a montré sur des souris que le vécu des pères et en particulier les vécus traumatisant modifie le comportement des générations suivante.  

« Mon esprit n’a pas commencé d’exister à ma naissance, ni au moment de ma conception. Il a évolué et s’est développé au fil d’une incalculable suite de millénaires. Toute l’expérience de ces vies innombrables a alimenté et façonné mon esprit. » p361

Face à cette fatalité, Jack London ne cesse d’opposer les facultés de l’esprit, la puissance de l’intelligence que l’on forge à grands coups d’espoir, de curiosité. La liberté, la lucidité sont au bout du tunnel, les fruits d’un long apprentissage qui peut se transmettre. Est-ce là une manière de nous dire que les luttes sociales et aujourd’hui les luttes de ceux qui se soulèvent pour la terre, pour le vivant ne peuvent être étouffées par la violence et la répression sauvage et arbitraire ?

« C’est la vie qui est à la fois la réalité et le mystère. La vie diffère pour une très large part d’une matière purement chimique dont les fluctuations peuvent être analysées et inventoriées par la pensée scientifique et médicale. La vie est persistante, elle est l’inextinguible fil de feu qui anime toutes les formes de la matière. (…) C’est mon corps qui serait mutilé pas moi. Mon esprit resterait intact et entier. »

Darell Standing est le vagabond des étoiles. Jack London est un vagabond des étoiles de par la nature de ses écrits et les multiples expériences qu’il aura vécues tout au long de son existence. Dans une moindre mesure, nous, lecteurs, sommes aussi appelés à vagabonder parmi les étoiles. À suivre en imagination, les voyages spatio-temporels auxquels le livre nous invite. 

J’aimerais terminer après les multiples citations qui démontrent à mes yeux toute la vigueur, la pertinence de ce  » grand roman fantastique et métaphysique » par une dernière citation comme un invitation lancée par Jack London.

« De tout temps mon désir et ma curiosité m’ont jeté sur quelque voie étincelante. » 


© Lieven Callant

Claude Minière, L’année 2.0, Tinbad-poésie, 92 pages, octobre 2022, 15€, ISBN 979-10-96415-50-2

Une chronique de Lieven Callant

Claude Minière, L’année 2.0, Tinbad-poésie, 92 pages, octobre 2022, 15€, ISBN 979-10-96415-50-2

« Durant l’année 2.0, j’ai étudié l’histoire de la Mésopotamie, j’ai médité le combat du « Zéro » et j’ai passé des heures dans le jardin public où les enfants s’étonnent des statues.

Puis je suis revenu à la civilisation. J’ai pensé à Orphée. » 

Qui pourrait mieux résumer ce livre si ce n’est l’auteur lui-même? Tout semble admirablement repris par cet avant-propos pourtant on s’en doute, cela ne suffit pas car ce n’est pas seulement pour ce qu’il énonce, raconte clairement qu’on appréciera ce livre, c’est surtout pour tout ce qu’il suggère. La poésie trouve sa place dans l’écart entre ce qu’on dit, ce qu’on écrit et ce qu’on tait soigneusement, ce qu’on propose et évoque sans jamais le dire vraiment.  

Le titre, année 2.0 me fait penser à un recommencement, un parachèvement du temps qui dans sa version première comprenait trop de « bugs », d’erreurs qu’évidemment on pense désormais avoir pu effacer avant de se rendre compte que d’autres erreurs surgiront forcément. Mais le temps n’est pas un programme informatique même si on peut l’écrire, le décrire et en faire la raison de poèmes ou créer un langage qui lui est propre.

Si je retire le point, je lis l’année 20 et je songe aux folles années du début d’un siècle, le vingtième où justement un poète a décidé de supprimer toute ponctuation de ses poèmes. Quelle déroute pour ses lecteurs!

Je préfère ne pas songer aux 20 années du début du vingt et unième siècle. Car elles m’ont fait vieillir et 2020 ne fut guère une année de réjouissance à cause d’une épidémie mondiale. Un signe que certains ont pu interpréter comme un ultime avertissement de la planète que nous habitons. Il n’est peut-être pas trop tard pour reconsidérer notre place, nos rôles au sein des dérèglements que nous lui imposons. 

Ce recueil comporte quatre parties: 

  1. Mésopotamie
  2. Calendrier
  3. Torso
  4. Penser à Orphée.


Dès les premières lignes, il est question de « entre-deux » de « mezza voce » et tout le restant du texte est un appel à d’autres textes. Un mot est posé afin qu’il en évoque un autre. Roland Barthes a écrit :

« Tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui, à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. […] L’intertexte est un champ général de formules anonymes, dont l’origine est rarement repérable, de citations inconscientes ou automatiques, données sans guillemets. » 

La poésie de Claude Minière dans ce recueil se love dans l’écart, dans un tissus d’allusions qui invite le lecteur à chercher, à douter, à se recueillir et finalement à comprendre que la poésie réside dans ce lieu, cet espace extensible qui nous pousse à comprendre, à établir les plus étranges ou les plus communes corrélations. Assemblages de sons, de mots qui se ressemblent à s’y méprendre mais sont pourtant sensiblement différents. La poésie est une expérience avant tout personnelle, intime. Sa forme superflue? Non bien sûr.

La Mésopotamie est probablement le lieu de naissance de l’écriture. Nourriture première de ce livre, lieu entre deux fleuves, lieu entre deux voix.

« Ils écrivaient avec des clous 
avec l’écrit ils fermaient le cercueil »

Si les « clous » sont les premiers signes de l’écriture, ne dit-on pas d’une chose de peu de valeur qu’elle ne vaut pas un clou. Paradoxalement, le clou du spectacle en est aussi le point culminant. À mi-chemin de la fin et donc du début. Claude Minière s’amuse.

« Entre deux eaux entre deux fleuves nous avançons
pierre et sable, les roseaux

le temps coule
coups de poinçons dans l’argile, nous racontons

à l’est et à l’ouest
à droite et à gauche 
mezza voce »

L’étude de la Mésopotamie amène le poète, le lecteur à voyager dans le temps. Au gré d’allusions diverses, de jeux avec les mots, nous effleurons l’Histoire. Petites histoires de peuples, d’hommes, de femmes. Petites histoires de vies et de morts. Petites histoires de mots, de récits, d’appréhensions différentes du monde.

« Je suis dans la chambre
Les dieux tamisent
les fleuves murmurent la vie

le pont 
s’il en est
les chercheurs tentent de faire le pont
entre les civilisations.

Que faire des morts? »

« Les exils et les esclavages

les victoires font l’histoire

les naissances les bornées

des populations entières disséminées
traversent mon cerveau »

Claude Minière lance des bombes de graines, à chaque phrase, de potentielles idées vont germer dans l’esprit du lecteur. La poésie n’est pas prévisible nous dit le poète. on ne la voit qu’après rajoute-t-il pour bouleverser le sens.

Le scribe disait si

ça ne tient pas debout peut-être ça tiendra

couché.

Dans la deuxième partie, Calendrier resurgit la numérotation des poèmes  de 1 à 21 mais c’est « zéro » qu’on interroge. 

4- Le temps cavale

le zéro désarçonne

à partir de lui tous les chiffres
tous les nombres négatif positif

zéro, allez voir

10 -Je suis dans le zéro entre hier et demain

à l’instant entre deux versants

je vous tiens par la main

Plus encore que dans la première partie, Claude Minière opère sans cesse des basculements de sens, des allez-retour entre rires, jeux, amusement et interrogations sévères, réalistes, lucides. Ici le 14 fait-il allusion à la guerre de 1914?

14- Les héros morts retrouvent le zéro

à la pliure du livre, à son dos

l’Univers n’a ni commencement ni fin? 

Je peux déduire de cette partie que l’écriture, l’impression d’un signe aujourd’hui sur un écran ou une feuille de papier, hier sur l’argile ne se réduit jamais à rien, à nullité même si l’on part de rien, qu’on compte (conte) à partir du zéro (néant / n’ayant rien). Il faudrait reconnaitre en ce signe, cette trace, un effort de mémoire, une volonté d’arrêter l’envolée du temps.

Pour éviter la confusion, le titre « torso » est utilisé pour signifier qu’il s’agit bien du torse humain et donc du corps ou de sa représentation en sculptures dans un jardin public. Pourtant l’auteur ne peut s’empêcher de jouer sur les mots. Torse adjectif ou torse substantif.

Ni antique ni moderne le torse est tordu
comme il s’arrache tout droit à l’obscurité

et s’impose dans l’éternité au-dessus du vide
avec ses ailes invisibles très blanches

Les épaules issues des nuages
ou des eaux comme soudain le rivage
le visage souriant de l’écume humée

Ils ont choisi le torse parce qu’il tire le corps vers le haut

La torsion de la pensée
comme papier dans le feu

Les torses au long de l’allée forment un choeur
de voix silencieuses telles des fleurs
épanouies

De bonnes heure et de dos les ombres
ressemblent aux pommiers tors de Rimbaud

Ces quelques phrases témoignent une fois encore qu’au-delà des apparences, au-delà de ce qui est énoncé par l’auteur c’est l’évocation qui prime. On ne regarde pas simplement les torses, on contemple des oeuvres et à travers elles l’histoire, l’évolution du regard, de la critique. Dans ce livre, il est plusieurs fois fait allusion au poète Rimbaud. (Voyelles, L’Éternité, Saison en enfer, Illuminations)

Orphée charmant les bêtes sauvages avec sa lyresarcophage du iiie siècle av. J.-C., musée archéologique de Thessalonique (Inv. 1246).

Pour clore ce recueil mais aussi en illustration sur la couverture: Orphée. Orphée se servant de sa lyre pour charmer les bêtes sauvages. Penser à Orphée, ce n’est pas seulement songer au héros de la mythologie grecque, à ce qu’il a pu symboliser pour certains poètes et artistes du 20ème siècle. C’est aussi une manière de penser à la mort, à l’entre-deux monde, au domaine du rêve qui cruellement s’oppose à celui de la vie éveillée, à ce qui nous éloigne insidieusement de ceux que nous avons aimés et qui ne sont plus de ce monde.

Disons dans les Enfers je vais chercher

des jours heureux l’éclat entrevu

et le ramène vers la page

avant qu’il ne glisse 

et n’en reste plus que l’écho révolu

sous de nouvelles métamorphoses.

Disons, je renoue avec mes Eurydice

Perdre et reperdre ce qu’on a de plus cher
est-ce là
l’explication de la Terre?

Nous sommes descendus en Enfer, une saison.

Nous en sommes sortis revenus — et après?

Et avant?

On peut aussi se demander avec le sourire si ce ne sont pas nous, les lecteurs simples mortels, qui sommes les bêtes sauvages qu’inlassablement le poète tente de charmer?

Le livre se termine comme par magie sur ce vers :

Je m’éteindrai comme une bougie

Il suffira qu’un Ange souffle.

La boucle est bouclée. Pourtant le lecteur reste comme suspendu dans l’air, ou aux lèvres du conteur et continue d’être l’heureux voyageur de tant d’univers se superposant comme un mille-feuille ou au contraire se mélangeant et se bousculant.

© Lieven Callant

Marie ALLOY, Ciel de pierre, Les Lieux-Dits éditions, 100 pages, 2022, 15€  

Une chronique de Marc Wetzel

Marie ALLOY, Ciel de pierre, Les Lieux-Dits éditions, 100 pages, 2022, 15€ 

 


« Droit dans ton lit de silences (…)

C’est un désastre   non un songe

une main qui ne tremble plus » (p.15)

« Tu as fermé les yeux

et le ciel s’est étendu à ta place

Délivré de tout mal

tu n’es ni condamné ni abandonné

nos yeux se sont ouverts

à ta place » (p.34)

Encore « un livre de deuil », mais qui traite la question centrale : peut-on garder la foi devant la mort des autres (en tout cas des très proches, de ceux dont la lumière propre aura activement croisé les nôtres) ?. Car la foi, dit Alain, n’est pas du tout la croyance (qui est la simple imagination du préférable), mais la volonté même du Bien, l’énergie du perfectionnement. Or ce qui disparaît dans la mort, chez le mort, c’est plus sûrement encore la volonté que le Bien : quelqu’un ne peut plus rien viser, quelqu’un a fait plus que déposer les armes puisqu’il a cessé de pouvoir contribuer à la guerre même du Bien. Il faut consentir à ce qu’un être ne puisse plus même consentir. Marie Alloy, avec simplicité, avec une acuité rare, avec ce qui est à l’évidence une juste profondeur, sans complaisance (elle regarde la mort avoir refermé la porte derrière quelqu’un, mais aussi sur elle-même – la mort !), sans pathos ni ruptures de ton, avec la cruelle fidélité d’une âme laissée telle quelle par ce qu’elle pleure, nous dit quelque chose d’extrêment construit, sensible et utile.    

« C’est un visage qui te revient  il te regarde

c’est celui de ton frère

Il se tait    il n’a plus rien à dire

Il tournoie sous les cieux

Son repos est sans repos » (p.83)

 Une soeur, poète et peintre, porte le deuil d’un frère malheureux. Pierre de ciel, ce serait comme cette météorite mortelle qui tombe sur toute vie (humaine); mais « ciel de pierre » – ce titre à la magnifique énigme – c’est réservé aux déjà morts (comme un haut de caveau vu d’une tombe !), ou sensible seulement à ceux qui pensent vie et mort dans l’univers : le ciel de pierre est comme la myriade d’astres telluriques (à croûte, à socle formé) qu’on imagine distribuée en nos milliards de galaxies, infime pourtant parmi les trois autres ciels (le ciel de lumière des étoiles, le ciel de vide des espaces intermédiaires, le ciel de silence des dieux). Ce ciel de pierre est seul habitable (car seule une terre, une masse lithique irriguée et moyenne, peut organiser l’ensemencement des êtres, et leur consentir de quoi se former et refondre en elle), mais il se referme, voilà, sur tout ce qu’il aura rendu capable de le saisir. L’humain seul a accès à des secrets à emporter dans sa tombe. Autour de lui, qu’elle le sache et veuille ou non, toute immensité, par nature, se cache d’elle-même, et tout ce qui se donne des témoins de sa présence en sera orphelin. Le deuil interhumain, même s’il s’en figure la clé-de-voûte, le parpaing d’angle, n’est qu’une des pierres de ce ciel de pierre.

« Comment penser devant toi ?

Rien n’est intact ni absolu

pas même le coeur des hommes » (p.16)

 Une soeur, poète et peintre, porte donc le deuil d’un frère malheureux. Frère et soeur biologiques (issus des mêmes parents), ayant grandi ensemble, c’est comme l’amour (en tout cas le désir) ayant pris les mêmes et recommençant. À peu d’années près, chacun aurait pu littéralement être l’autre, sortir lot analogue des mêmes bureaux du sort. Mais ceux qui ne furent déjà pas jumeaux à l’entrée n’ont aucun titre à l’être à la sortie. Simplement, nos vrais « disparus » sont ceux seulement dont la vie s’est apparue à elle-même, plus tard ou plus tôt, devant nous. Seuls nos proches de vie « s’éloignent » véritablement dans la mort. Les autres se seront formés et brisés comme des vagues, dans l’anonymat sans substance de leur ressac. D’ailleurs, nos morts ne « partent » pas. Ce qui est bien plutôt parti avec eux, c’est leur pouvoir même de partir et de se changer. S’ils n’ont plus que nous, c’est d’abord qu’ils n’ont plus d’autre part. Mais si ce qu’ajoute une conscience à la vie se termine à sa mort, ce qu’ajoutent nos consciences à la sienne, non. Nous sommes leur bénévole autre part. Nous pouvons nous faire secrétaires posthumes de leur destin fini. « Rien qu’un infini d’attentes », ainsi Antonio Porchia résumait-il une vie humaine, « et la fin d’un infini d’attentes. Rien de plus ». Mais non : car ce secrétariat du deuil est la puissance d’humanité inattendue

« Frère nous avons toujours refusé

le soupçon  « Il y a péremption »

me disais-tu et tu avais raison

Qui pourrait juger l’Autre ?

Dans la main du tout autre

qui est l’autre    qui est soi ?

De se perdre à se donner

où placer le curseur ? » (p.59)

Secrétariat poético-pictural du deuil : maintenant qu’il est mort, on peut enfin savoir, avec certitude, si l’on aimait ou non quelqu’un. C’est qu’on ne peut vouloir aucun bien au néant, et que, si l’on sent encore d’innombrables bouffées de bienveillance jaillir de nous vers ce qui n’est pourtant, à jamais, plus rien ni personne, si l’on ne peut retenir de constants élans de nous-mêmes d’aller tomber ou cogner là-bas dans son vide, c’est qu’un mort est bien tel qu’on chérissait, décidément, son bien plus que le nôtre, et, au fond, son bien davantage encore que lui. C’est baroque et indiscutable comme une douleur de membre-fantôme ressentie à même le bras qu’on a dû lâcher ! Ou ardemment rêver de faire aumône avec une monnaie n’ayant simplement plus cours. Mais on peut même sentir combien, jusqu’où et à quel titre on « aimait » en pouvant enfin comparer, dans la penderie des affects, ce que vaut le cintre soudain vide et nu parmi la profusion d’habits présents, et même ce que signifie ce cintre récemment nu rapporté aux autres porte-vies plus anciennement désertés. J’imagine ce que peuvent désormais se et me dire ceux qui ne pourront plus jamais vouloir, dans leur ordre d’apparition à ma mémoire. L’auteure ici l’imagine exactement, de sa double puissance de figuration picturale et poétique. C’est ici l’art qui dicte à la religion le droit funéraire.

« La voix est aveugle

mais porte très loin

Les traces ne sont jamais confuses

dans la transparence

ni dans la présence exilée au dehors

conservée dans une caisse de bois » (p.73)

 Peintre : « Revoir les visages/ les illumine » (p.17), et elle joint donc le geste à la parole ! La mort est (dit la page 16) « asile » sans « abri »; la peinture, maison infiniment plate, est à l’inverse abri sans asile. Mais « la joie de peindre » écrit Marie Alloy, « m’était une avalanche de possibles », car elle s’y occupait du monde sans avoir à occuper le monde même. Elle formait, comme tous les peintres, un monde capable de nous regarder, comme le fait (p.18) un passé fraternel. Si dans une photo nous regardons toujours un ancien présent, dans une peinture un passé nouveau nous regarde. La peinture et le deuil, ensemble (« Nous ne lèverons pas le secret/ mais nous lui donnerons à boire« , p.27) enrichissent l’énigme sans pourtant la percer. Ce « passage en transparence », dans la mémoire comme dans l’imagination, est sans possible « prise » (p.30), car cette prise cacherait quelque chose.

Il y a des choses extraordinaires dans le poème 8 : les survivants sont encerclés par un départ, mais un chemin complètement parcouru leur est désormais « voie libre ». Et si la poète écrit qu’il n’y a ici « pas de miracle sur cette scène/ juste un arrêt du temps« , c’est que le miracle est un arrêt (du réglé, du naturel, du prévisible) dans le temps, mais non (comme font, eux, deuil et peinture) un arrêt du temps. Au tableau fait, comme au mort béni, le devenir n’est plus disponible. D’ailleurs, le mort (connu de nous) avait contribué au visible : nous savons qu’il a joué un rôle actif dans ce monde même où on ne peut plus le voir. C’est dans un « ici » qui lui doit quelque chose qu’il n’est plus ! Une peinture, réciproquement – si je la fais et montre – crée un ici où le regard de ceux qui la découvrent n’était pas encore. On se sent arriver à quelque chose qui s’est passé de nous pour surgir. Je ne suis pour rien dans ce tout qui accueille mes yeux. (« Et dans la peinture/ il y a ce rêve d’exaucer/ ce qui n’a pu devenir« , p.39)

« mais dans la lumière dévastée

l’âme est-elle prisonnière ? » (p.84)

 La poète, elle, regarde la nature. Elle y croise une famille animale (« Hier sur le fleuve quatre cygnes ont glissé/ parents à chaque extrémité/ enfants au centre« ), qui, au contraire de l’humaine, n’a d’organisation que concrète et vivante : ici, pas de cortège concevable autour d’un absent ! Mais la nature y suffit-elle ? Le deuil sans surnature, l’adieu entre destins avec les moyens du bord, est peut-être pari intenable : peut-on célébrer, fêter, un littéral retour à la terre (ou aux éléments) sans appui et venue d’un ciel ? Que pourra un don posthume strictement indigène ? Que peut-on vraiment nous donner entre nous, à l’issue de nos êtres, et comment renoncer au « don d’autre chose » quand l’offre doit aller à plus personne ? Ce n’est pas parce qu’elle nous échappe que la mort (d’autrui) met fin à ce qui nous échappe : l’inaccessible (p.49) résiste à l’irrémédiable :

« L’absence habite un jardin

nous continuons de le soigner

nous ne connaissons qu’un seul côté du ciel

La terre se cache sous les mots

Le temps entre dans la peau

Nous ne sommes vêtus que de nos outils

Nous frôlons le jour

dans l’air qui effleure nos souvenirs » (p.49)

 Mais consentir, c’est parapher l’absence. Et la joie seule a la signature. L’image picturale (p.39) est offerte comme une étape qu’on ne méritait pas d’atteindre réellement; mais une vie l’est comme une réalité qu’on ne peut être deshonoré de quitter. D’où, en ce livre magnifique, le plus authentique des adieux.

« Recours

au Verbe

face convulsée contre terre (…)

– Temps mort immobile

Puis les mots s’animent à nouveau

Sont-ils passés par la mort pour qu’ils reviennent ainsi

chargés de poussières d’ombres ?

On n’entendait plus que le cri d’un agneau

derrière le chant amer des âmes » (p.89)

 © Marc Wetzel

Pierre GILMAN, Où le poème, Le Taillis Pré, février 2022, 114 pages, 15€

Une chronique de Marc Wetzel


Pierre GILMAN, Où le poème, Le Taillis Pré, février 2022, 114 pages, 15€

« Des mots parfois sortent par ma fenêtre

et s’en vont s’asseoir sur un banc

de la petite place proche de ma cour.

D’autres vont se cacher dans l’herbe

au pied du mur où grimpe une passiflore,

attendant qu’une lumière imprévue les découvre.

Je les regarde souvent s’accorder entre eux,

mais jamais ne leur dis que je suis là,

même quand ils se retournent vers moi.

Ils regardent au-delà de mes yeux

comme s’ils ne me connaissaient pas.

Ils parlent mais je ne les comprends pas toujours,

tant peut-être ils ont volé ma voix » (p.16)

 Sur le très officiel avis de décès de Pierre Gilman (mort, l’an dernier, à 72 ans), on lit, juste après son état-civil : Secrétaire particulier de la Confédération générale des satyres de progrès. L’humour – un peu dévastateur, car nul ne fut moins satyre ni progressiste ! – a donc survécu à la (dernière) maladie, comme la pureté de son chant survivait au désespoir – car ce qu’il avait à dire vivait plus et mieux que lui :

« Où le poème disparaît

comme les visages aimés dans la mémoire de l’aveugle.

Ce que nous avions à dire et que nous n’avons pas dit

S’abrite encore dans une blessure âpre à guérir.

Ce que nous avions à dire et que nous avons dit

Répète que le bonheur est plein de vide« . (p.11)

 C’était donc (malgré deux recueils seulement publiés, ce troisième est posthume) un franc et pur poète : ce qu’il avait à dire a sans cesse travaillé en lui, voilà tout, même s’il n’a pas bien su, jusqu’au bout, distinguer ce qu’il aura pu en formuler ou non. Ce qu’on voit partout en le lisant, c’est qu’en lui, en effet – et l’âme d’un poète a cette exacte substance – les choses changeaient (s’altéraient, bougeaient, s’étendaient et se contractaient, advenaient et périssaient) exclusivement selon des mots, mots qui résonnent entre eux d’abord, selon eux plus que selon lui, et n’obéissant pas tout à fait à leur travail de commande même.

« À voix basse nous déplaçons des terres provisoires,

mais il y a tant à faire et tout se défait,

quand la feuille de papier tient encore à son silence

et que les mots restent cachés à l’envers du jour » (p.11) 

L’imagination ici varie activement les apparences pour voir si une essence des choses était là, et subsiste : quoi de changé chez le riverain, si l’océan pénétrait dans sa chambre (p. 34) ? chez l’enfant sortant de contempler un tableau bleu (de Sam Francis !) si son propre petit tablier bleuissait d’autant (p.52) ? chez le même, moulant ses premières lettres, sommé par l’institutrice d’aller à la  ligne,  lui disant  « préférer écrire sur une seule et même ligne/pour qu’elle sorte de son cahier/et, dans un petit bois, ramasse des mots/qui viendraient lui parler d’elle » (p.62) ? Toujours l’auteur expérimente des occasions rêvées, pour voir ce qu’en dit – ou même ferait ! – le monde :

« Que deviendrait la mer désertée

et les poissons se révolteraient-ils ?

Et si demain des maisons enlevaient leurs toits

pour te saluer quand tu marches,

ou que, dans une cour de récréation

le moindre mot faisait boule de neige,

le monde te réinventerait-il ? » (p.60) 

Pierre Gilman avait les moyens de la liberté de ses mots : leur liberté toujours finançable d’aller et venir, toujours heureuse de se réunir, toujours légitime de s’étayer les uns les autres – liberté artisanale, aux antipodes mêmes de la latitude algorithmique de nos réseaux – qui, elle, est sans enfance, sans vide, sans distance à soi, sans usage de l’impossible, et demeurerait fermée aux consignes merveilleuses que se donnait cette conscience poétique :

« Garde du ciel pour plus tard

et éteins celui qui te rend visible.

Ne réserve pas pour ta vieillesse une lanterne,

et dépose ta lune en papier jaune sur la table.

Et par le carreau cassé de l’unique fenêtre

laisse partir tes yeux trouver un autre chemin

où vivre, aimer, rien que vivre et aimer » (p.18)

Le recueil se termine par une étonnante danse des prépositions. S’en récitant alphabétiquement la liste (à, après, avant, avec, chez, contre, dans, de, derrière … près, sans, sous, sur, vers), l’auteur les prend pour ce qu’elles sont : des mots invariables permettant à d’autres mots de se varier les uns les autres – et l’on voit alors, comme physiquement, avec ces sortes d’embrayeurs d’évocations, les compléments de présence hantant sans trêve cette inspiration (p.93-103) : 

« Chez l’homme qui sait quand un arbre est malade »

« Dans la proximité du poème qui émerge quand tu n’as plus rien à lui dire »  

« De l’ordre qui fut donné de séparer les étoiles pour que chacun sache laquelle brillait pour lui »

« Entre une enveloppe pleine et une autre vide dans la chambre du suicidé »

« Jusqu‘au sommet de la montagne qui a besoin de ton pas »

« Près du nomade roulé dans son épaisse laine »

« Sans qu’une roue de charrette ne s’arrête la nuit contre ta porte »

« Sous une robe que n’avertit pas le vent »

« Sur un oreiller où tu ne trouves pas ta tête de dormeur »

« Vers des seins à la puissante liqueur »

« Vers l’ordre du poète : »Ignorez-moi passionnément ! »

 Cet homme, c’est vrai, n’a pas tout dit, pas même à soi (la transparence est intrusive, l’intimité sans opacité n’est qu’un leurre), mais un coeur nu et noble s’est clairement risqué hors de soi, puisque, même dans l’imaginaire, on n’accède à rien sous abri. Où le poème, donc ? Exposé entre nous ! Si les mots n’ont que nous pour faire chanter leur matière, nous n’avons qu’eux pour noter nos pensées et faire lire l’esprit à lui-même.

© Marc Wetzel

Éric SAUTOU, Aux Aresquiers, Editions Unes, 2022, 48 pages, 15€

Une note de lecture de Marc Wetzel


Éric SAUTOU, Aux Aresquiers, Editions Unes, 2022, 48 pages, 15€


« les oiseaux

des grandes profondeurs

sont eux aussi une forme

de la réalité  » (XIV)

 Éric Sautou (né à Montpellier en 1962) a ouvert avec Une infinie précaution (Flammarion, 2016) un cycle du deuil autour de la figure de la mère, qui rassemble À son défunt, Les Jours viendront (Faï fioc, 2017 et 2019), La Véranda (Unes, 2018), Beaupré* (Flammarion, 2021). Cette série vient se clore ici :

« c’est vrai tu as raison

comme tout s’est défait depuis il ne faudrait pas

en écrire

beaucoup plus tu as raison » (IX)

  Ce n’est plus ici un livre de déploration : l’auteur n’imagine plus de faits et gestes posthumes de ses morts; on cesse de leur construire une après-vie humaine de fantaisie. Ceux dont on porte le deuil ne sont plus pouvant faire ceci, se tenir là, préciser telle ou telle chose. La vie a cessé en eux son inertie imaginaire. On a désormais froissé leur état de fantôme, chiffonné leurs complaisants draps de spectre, et notre surplus rêvé de leur existence finit à la corbeille. Ils ne font plus semblant, en nous, de faire, ni même de subir, quelque chose. Ils n’ont plus besoin de vivre – même irréellement – pour être. Ils sont, point final.  Mais que sont-ils, noyés dans le temps ?

« notre père notre mère notre enfant

il pleut il manque de tout  – ça ne lui fait plus rien

choses passées défaites

et le vent sur la mer est la divine chose » (XXIII)

 Ils ne sont plus, même inhumés, surtout inhumés, quelque chose de terrestre. Ils sont d’un élément fluide (air ou eau). Ils ne se pèsent plus, ou différemment en tout cas : l’ancienne pesanteur ne les régit plus. Et c’est pourquoi l’apesanteur de la présence écrite les y rejoint, faite de cette même fluidité, qui sait (en poisson) s’appuyer sur la seule consistance des courants, ou (en oiseau) fermement planer sur une substance impalpable. Comme eux, un écrit ne se pèse rien. Comme dit extraordinairement l’auteur, « je ne suis pas là non plus, c’est vrai/alors je peux l’écrire » (II).

« toujours

cette chose d’écrire me prend

la pièce est vide où j’écris

poésie

est chose de l’air je suis chose de l’air

dans la pièce

vide où j’écris » (XII)

 Mais alors, dans le monde fluide d’écrire (« je descends au bord de l’eau d’écrire« , dit la strophe XXXII), il faut accepter d’être arrivé dans « les jours où vivre n’est plus rien » (XXVIII). Le répertoire vrai d’existence qui subsiste n’est plus vivant : embrasser, aider, soulager, accompagner, et  même crier, ou prier, ou simplement saluer – tout cela est d’avant. On en a, dit l’auteur « passé le pont » (XVIII). Comme un enfant ne sait que « pleurer et chanter » (XXVII), celui qui déplorerait les morts ferait, par rapport à eux, l’enfant. L’école vraie de la présence doit nous faire quitter sa cour de récréation. Pour quelle salle d’études ? Celle, semble-t-il, de la réciprocité impersonnelle. Ou, plus nettement dit : l’exigence d’assurer la rencontre des vides (le leur, le nôtre). Se hanter mutuellement, dit fortement la strophe XV (le poème dit de la mort), et « paisiblement », de sorte qu’il puisse, de part et d’autre, faire « beau temps désormais/ sur tout le vide de soi » (XXIV).  

« et les poissons

qui ont de calmes

ressemblances

et les noyés descendent et plus rien ne les blesse » (XXIX)

 Éric Sautou, s’il tente bien ce qu’on décrit ici, ne peut pas savoir ce qu’il fait.  Son écriture, partageant l’apesanteur des morts, s’éloigne de lui à proportion (« ce que j’écris m’éloigne de plus en plus/ne prend plus soin de moi ce que j’écris/m’abandonne » V). Il laisse son art aller là où celui-ci cesse de pouvoir saisir son objet, et l’en affermir en retour. Devient cauchemar un rêve au moment où il ne peut définitivement plus rien pour nous; mais – que l’on pardonne cette formule un peu obscure – on ne cesse de faire la guerre qu’en la devenant. Le relais qu’on passe au néant, logiquement, par là-même on le lâche; mais celui qu’on passe au Tout, il ne nous lâche plus. La nostalgie n’est finie qu’en laissant les morts ressusciter les morts. C’est l’effort sublimement sobre d’Éric Sautou. 

« bientôt il n’y a plus eu

la seule chose de l’amour » (XXXIII)

                                                       ——-

* Note parue sur poezibao

©Marc Wetzel

D’autres chroniques de Marc Wetzel concernant les livres d’Éric Sautou: ici