Pierluigi CAPPELLO, Allez le dire à l’empereur (Mandate a dire all’ imperatore), poèmes traduits de l’italien par Giovanni Angelini. Préface de Gian Mario Villalta. Edition bilingue. L’ours de granit, janvier 2024, 144 p., 15€

Pierluigi CAPPELLO, Allez le dire à l’empereur (Mandate a dire all’   imperatore), poèmes traduits de l’italien par Giovanni Angelini. Préface de Gian Mario Villalta. Edition bilingue. L’ours de granit, janvier 2024, 144 p., 15€


 Le pur lyrisme de Pierluigi Cappello (1967-2017) est certes sans illusions sur lui-même, car – dit le poème éponyme (p.21) – le lyrisme ne prétend ni nourrir son homme ( Quand « tous les puits sont asséchés« , « dirigez vos proues vers la sécheresse » !), ni guider quiconque hors de lui-même (« Vous foulerez de très vastes chemins/ vastes à ne plus avoir de directions« ), ni nous épargner le grotesque ou le tragique des adaptations nécessaires (« Vous accorderez votre dureté à la dureté du scorpion/ à la rumination du chameau/ à la fibre de chaque racine …« ), mais il est sa ligne de vie : ligne tracée non sur, mais par, sa main.

 Le pur lyrisme est, de nos jours, devenu denrée rare – et pourtant notre appétit reste vif pour ce que savent les coeurs d’exception. Le lyrisme, c’est, intuitivement, la première personne de l’enchantement : quelqu’un chante avec cette drôle de chose qu’est un coeur humain, et, tout de suite, le coeur des choses sait ou saura quoi en faire. En tout cas, tous aussitôt sont concernés et nul ne se satisfait plus de rester seul : un chant à boire convainc aussi les sobres, un chant de banquet ravit aussi les mendiants de la rue, un chant d’amour au loin console le célibataire qui passait. La « magie » lyrique est toute simple et résiste aux lazzis des bons et sérieux esprits : une âme monte à l’étage des sans-âmes, et leur fait (pour leur plus grande joie !) soudain honte. Voilà ce qui se passe : une nuée verbale traversant un front  nous emporte et nous engage. Qui bouderait alors son plaisir se moque de la vie.

  Pierluigi Cappello est donc un pur lyrique, et sa vie l’en excuse (né à Chiusaforte dans le Frioul en 1967, le fameux tremblement de terre de mai 1976 condamne sa famille à des années de campement forcé; un accident de moto – qui tue son pilote – brise en morceaux son passager de 16 ans, et notre poète ne connaîtra jusqu’à la mort que le fauteuil roulant ; il meurt littéralement de fatigue à 50 ans, épuisé par ses propres efforts de survie …). Sa poésie, précoce et précise, est exemplaire (l’exemplaire, c’est l’exceptionnel qui aide les autres à être quelconques !) et juste (elle fait comprendre ce dont elle donne le sentiment), comme quatre passages le diront tout de suite et mieux – évoquant, respectivement, la stupéfaction, la fidélité, le désespoir, le veuvage :

« Par ici on a vu le lynx, moi aussi je l’ai vu

il y a des années, au coeur de la nuit,

tout près d’un entrepôt des munitions.

Je cherchais Sirius pour me rapprocher du ciel et j’ai trouvé le lynx,

derrière moi, avec ses yeux de mère en colère.

C’était comme si le néant

avait laissé une faille et il était apparu

comme l’image d’un livre d’école

la bête était là, à deux pas

et j’ai oublié la splendeur des étoiles » (p.53)

« J’ai rassemblé vos voix dans mon souvenir

et je suis là où je peux penser à vous, tous, dans vos jours de froid

qui montaient de la neige piétinée, dans la mémoire, la mienne,

dans le dévouement à la vie qui passait d’heure en heure

de mois en mois plus rapide et sans importance

comme des adresses écrites à la va-vite, des noms sitôt oubliés … » (p.51)

« À l’ouest, un cargo a sa quille ensablée

et le sable n’a pas de nom

un quelconque marin de Tyr

s’est allongé sur les lattes du pont

les yeux grands ouverts, la rétine brûlée

et le soleil est sans pitié » (p.107)

« Depuis qu’elle n’est plus là

la maison est devenue plus vaste

lui, il reste avec sa douleur dans la télé allumée

les miettes sur la table les soirs quand elle était là

la cigarette éteinte dans un verre » (p.47)

 La figure paternelle, qui bouleverse, figure de la confiance en lui-même acquise du conatus, est bien davantage ici que l’ordinaire girouette (même loyale et pertinente) des vents bons et mauvais de l’affectivité. Elle est ce dont toute vie consciente et libre rêve, assurant la valeur de présence de toutes les participations (celles qui m’y intègrent comme celles qui m’en excluent) au monde commun. Le père est toujours et partout ce qu’on sait pouvoir accepter ou devoir refuser de la vie, depuis sa souveraineté souriante. Père qui est la belle et bonne horloge des initiatives et des retraits, même quand lui-même ne sait plus l’heure :

« Hier, je suis passé te voir, papa,

ces jours-ci la lumière n’est pas coupée par l’ombre

dans les arbres, sans vent, il y a l’odeur sèche de l’air

j’espère t’apporter le récit des orages,

l’odeur de l’hiver sur les tempes 

à Chiusaforte il a neigé, il neige toujours

et les fontaines sont figées dans la glace

je pense par moments que tu es encore là-haut

à ranger les bûches avec soin,

et non pas dans ces lieux,

la maison de retraite et son terrain de boules

où vous vous retrouvez comme des feuilles dans le parc

unis dans l’attente, loin des villes assiégées.

Vous disiez demain, vous disiez voici mon fils

(Dicevate domani, dicevate questo è il figlio)

et avec le silence du sifflement dans la tourmente

vos noms s’en sont allés

vous qui avez été peuple et ombre

rémission et force … » (p.29) 

  Il y a dans ce recueil un chef d’oeuvre (« De pauvres mots », p.39 … – qu’on peut d’ailleurs voir et entendre sur Internet (*) notre poète primé réciter en public, en septembre 2013, cloué sur son fauteuil, bonnet académique sur la tête, pour sa lectio magistralis, entouré de pairs émus et complices) – poème qui raconte, un par un, des individus – proches compris ou inconnus devinés – à même leur vie : chacun admirablement caractérisé dans un destin qu’il croit unique, un incident de vie qu’il ignore mérité, une routine qu’il espère libre : l’humour noir involontaire, l’empathie malicieuse, le désespoir laborieux …, tout sonne juste :

 » L’une donne un coup de pied à un chat/ et y perd sa pantoufle » 

 » L’un empoigne la tronçonneuse/ et il sent la sciure et les étoiles« 

 » L’une est très bossue/ et trouve toujours des pièces dans la rue« 

 » L’un tombe d’un vélo attaché/ et quand il se relève il a la manche de la veste déchirée/ et il essaie de nous poursuivre« 

 » L’une écrit sur le papier d’emballage du charcutier/ j’en ai marre de ce monde-ci, je vais voir l’autre au-delà « 

  Quelques poèmes d’ardente tendresse (« Dédicace à qui sait », p.77-97) commentent à voix ténue une rencontre parfaite : il y a quelqu’un(e) dont on veut mériter les mots d’amour;  dont on ne se plaindra jamais d’être connu; qu’on devient ambidextre à caresser ; dont le prénom se dit mieux dans notre bouche que dans la sienne; qui a le coeur dont on est fier d’avoir besoin etc. , et le bien est tout ce qui justifie de l’aimer :

« Avec toi, je confonds ma gauche et ma droite » (p.83)

« Entre le plaisir et ce qui reste du plaisir/ mon corps est comme un lieu où l’on pleure/ parce qu’il n’y a personne » (p.95) 

«  Écrire comme tu sais oublier,/ écrire et oublier./ Avoir le monde entier dans la paume de sa main/ et puis souffler » (p.97)

    Enfin le long poème (« La route de la soif », fin du recueil) semble résumer la caravane d’efforts d’une vie – comme si celle-ci notait les attendus de son propre Jugement. C’est comme un « Voici tout ce qui m’aura mené », que le poète confie au seul Saint-Pierre qu’il est sûr de rencontrer, au seul secrétaire d’existence fiable et attentif que les parages de la mort lui réservent : lui-même. Et qu’importe si ce Saint-Pierre meurt lui-même, et que le jeu de clés du Ciel est purement verbal, puisqu’avec lui, disparaîtra tout autant ce que ses proches ont permis que ce que le malheur lui aura appris. Leçons lentes, bien dites et partagées : l’adaptation à ce qui durerait toujours est absurde; la solitude ne cède qu’au sommeil, au coma, au délire; l’enfant en nous écartera jusqu’au bout, résolument, l’adulte qui affirme mourir; une mère seule peut bénir notre attachement à la vie, et, par suite, nous en délier assez et légitimement. On ne peut en citer ici qu’un bref passage :

 » L’emprise qu’ont sur nous nos gestes les plus coutumiers

est impossible à décrire et à séparer de nous-mêmes.

Je ne peux que parler de ses cheveux qui avaient la consistance de la lumière

si fins, si longs, ils faisaient corps avec l’air et je peux dire la ligne

de ses bras qui épousaient ses hanches avec la douceur

d’un souffle sur un miroir d’eau ou de la couleur turquoise

étrange de son regard, couleur que seuls les enfants

sont capables d’imaginer s’ils n’ont jamais vu la mer … » (p.135) (**)   

 

** remerciements à l’excellent Yann Granjon – de la librairie Sauramps-Comédie de Montpellier -, auquel je dois, après bien d’autres découvertes, d’avoir connu l’existence de cet auteur.

                                                                 —

Pierre DANCOT, L’Apparition, Le Taillis Pré, 80 pages, mai 2024, 15€


    Ce recueil (qui est le récit d’une union impossible, et son chant de péremption)  est fait d’une soixantaine de petites proses acérées et comme cliniques – toutes parlant de séduction perdue, d’enfance indépassable et triste, de cérémoniaux intimes et dérangeants, de piétinement lyrique mais fatal – dont voici le modèle :

 « Tu déposeras de vieux chiffons roses sur ma tombe, tu y chanteras les airs que je n’aimais pas, tu pourras faire les cent pas, tricoter une écharpe pour l’hiver, retourner la terre encore et encore. Je serai toujours là. Tu déposeras, à la nuit tombée, un drap blanc sur le marbre. Un jouet d’enfance, ton rouge à lèvres et des bonbons acidulés. Je ne veux pas partir à contre-sens » (p.11)

    Quand « Je » et « Tu » paraissent encore un peu ensemble, normalement liés, ou pouvant vivre en raison l’un de l’autre, c’est – malgré l’évidente force poétique et une très singulière et fine comptabilité des présences et postures -, à peine moins cruel et sombre (comme une fin d’amourette sur un parvis de banque alimentaire) :

  « Je t’attends encore un peu. Tu reviendras peut-être avec un café noir, un morceau de chocolat et quelques fruits rouges. Tes cheveux seront lisses comme le temps. Ton ventre aura la blancheur d’un jour sans fin et moi je compterai tes doigts dans ma bouche. Il n’y aura pas de vent, pas de pluie, pas de soleil. Il n’y aura que toi à la pointe. Tu ne seras plus jamais nue et je ne serai plus jamais. J’accrocherai ton petit tricot jaune à la fenêtre. Tu nous verras peut-être » (p.10)

    « Je te parle seul à seule » dit le poète (p.36), et il s’y tient tout du long. C’est en effet lui seul qui formule ici ce qui arrive (ou n’arrive plus) au couple. Et tout ce qu’on saura de la personne (« Tu ») à laquelle ce recueil (sans cesse) s’adresse, c’est un lieu (Gometra – nommée une fois, au premier texte -, une île ouest-écossaise, dont l’auteur sent n’être pas revenu, car la beauté qu’il y a perdue est restée là-bas « figée dans la bruyère »), un événement capital (l’ouverture, écrit-il sans autre précision, d’une monstruosité jusque-là cachée dans ou par l’enfance), et un verdict ultime terrifiant (« Tu m’auras menti jusque devant notre tombe », p.67) . Le reste est donc la transcription, à la première personne, d’un énigmatique combat (ou débat ?) amoureux, sans aménité ni espoir, alternant constats sèchement dressés (ou promesses plutôt inquiétantes !) de monsieur « Je », et réactions sobrement décrites de madame « Tu », le premier disant encore parfois « nous », la seconde n’étant visiblement pas là pour être consultée ni prendre la parole. En voici trois passages : 

« Je t’attendrai toujours entre les deux arbres morts près de la carrière, je monterai pas à pas jusqu’au jardin de ton enfance, je t’aiderai à oublier les jours de janvier un peu froids. Je nouerai tes cheveux avec des pâquerettes tressées, je ferai les bords de tes pantalons et je nettoierai les taches de peinture sur ton chemisier. Je prierai avec toi les pieds dans l’eau. Je vais mourir tu sais. Je vais étendre ton prénom jusqu’à la fin … » (p.39) 

« Tu mets un petit point bleu sur ma langue, un bout de ciel tendre, une vie entière avec tes cheveux longs, tes grimaces d’enfant, de la lavande à nos pieds, tu mets un canon scié sous mon crâne, une mâchoire infernale, une graisse folle, tu mets des femmes éteintes entre mes doigts pour oublier et je n’oublie rien. Je remets toute mon existence entre tes hanches et notre murmure encore vivant » (p.45)

« Tout va finir dans de grands éclats de silence. Nous aurons la bouche vide. Sur nos lèvres se disputeront nos derniers adieux. Nous serons à sec de nos corps, à sec d’amour. Tout va finir entre moi et mon dernier souvenir » (p.55) 

   « Je » remonte pour deux dans leur passé (il se fait, explicitement, étrangement pélerin de son enfance à elle !), et « Tu » lui laisse sonner leur glas sans avis décisif, ni même émotion particulière. La tonalité générale est donc un appel amoureux, une demande encore ardente de protection et de reconnaissance – une sorte d’ode pénible (détaillant ses propres difficultés, arpentant les nombreux malentendus, posant d’impérieuses et décourageantes conditions) à une présence tutélaire, à une sorte de providence égarée, dont on réclame retour, maintien ou assistance. Mais la constante fécondité des images et la vive tension des suppliques (comme on vient de les lire) n’y feront pas grand-chose : l’affaire semble pliée. La déesse invoquée s’en lave plutôt les mains, comme une fée passant à autre chose; l’avenir du « nous » ne se raconte en tout cas plus d’histoires. Doit-on dès lors voir en ce livre (bref, mais riche; étonnamment pensé et remarquablement écrit) le simple destin – fâcheux – d’une romance, muni d’un titre ironique ou contrefactuel, cette « Apparition » n’étant que celle de la fin (la fin d’un « nous » !), elle-même sanctionnant la fin de l’apparition première (de l’événement de surgissement originaire) d’une femme aimée, mieux connue parfois que soi-même, et quittée (ou plutôt nous quittant – géographiquement, du moins) à Gometra, dans la lande à cerfs et le basalte d’une île des Hébrides ?

   Apparition, c’est – ordinairement – rencontre inattendue, révélation visuelle de ce qui survient tout à coup (pour le meilleur comme pour le pire, ou pour les deux : l’Ange de l’Annonciation pour Marie, la Statue du Commandeur pour Dom Juan, le spectre de Banquo pour Macbeth …). Une actualisation soudaine, qui modifie l’équilibre des forces avec l’ordre des présences – qu’on attend sans la connaître, mais peut-être déjà préparé à la reconnaître (comme les deux premiers actes du Tartuffe nous concoctent admirablement l’arrivée de l’Hypocrite au début du troisième ). On s’en frotte les yeux (craignant berlue), mais s’en berce l’âme (c’est comme l’intervention d’un autre monde en celui-ci, qu’on a joie – même inquiète – d’intercepter), et s’en nourrit l’esprit (l’apparition apporte des nouvelles que ni la nature ni l’histoire ordinaire ne sauraient donner, vient fournir avertissements, conseils ou prévisions d’une rare ou merveilleuse acuité, change en tout cas la donne de ce qu’on était !). Qui ou quoi donc apparaît en ce livre de rupture et abandon ? Car le départ et le deuil ont beau figurer plutôt une Disparition, une sortie d’histoire vécue, une séparation de besoins mutuels, les indices d’une révélation implicite, d’une « épiphanie » (c’est le mot grec que le latin apparitio traduisait, je crois) sous-jacente sont là. D’abord le complet mutisme de la femme ici (de « Tu ») rappelle celui qu’ont souvent les spectres de théâtre pour montrer leur différence, comme s’ils s’exprimaient autrement que par voix spatiale et communs échos. Ensuite (puisque, sauf erreur, on ne retrouve pas hors de son titre la moindre mention d’une apparition en ce recueil), elle est peut-être ici comme contre-indiquée, comme ce qu’on ne désire plus avoir ou emprunter, comme une présence-piège qu’on veut exorciser : étrangement, le latin « apparitio », qui désigne logiquement la claire manifestation de quelque chose ou de quelqu’un, a pour second sens l’obéissance, la soumission, le fait de se tenir servilement aux côtés de quelqu’un pour seconder ses ordres – comme « l’appariteur » éxécute ceux d’un magistrat – dénonçant ainsi une dépendance, une addiction à un éclat de présence qui pré-empte nos services et submerge l’attention qu’il mobilise. L’apparition est alors un tourment, en tout cas un service tourmenté de présence d’autrui, car elle est comme une offre de réalité peu déclinable, dont la recevabilité s’impose sans précautions ni nuances. C’est là, enfin, qu’on se rappelle le mauvais côté de l’apparition (son versant cancre ou faussaire), comme un miracle truqué, un prodige abusif, en tout cas quelque chose rendant crédule et désarmé. Le philosophe Alain (dans la première partie des Dieux de 1933) montre bien le versant régressif des « apparitions », car elles ramènent à un état infantile de la perception, lorsque le petit d’homme, ne pouvant encore se déplacer lui-même, ni vérifier seul la réalité de ce qu’il voit, est porté (par d’autres !) de spectacle en spectacle, dans une passive fascination, entrecoupée d’endormissements soudains qui rompent un peu plus la possible vigilance, y voyant encore mal ou trop – c’est à dire plus qu’il ne pourrait en juger, assimiler ni nuancer. Apparitions qui imposent alors leur propre scénario décousu, précaire ou décevant (et font douter, à proportion, de la consistance et de la lucidité des apparitions « sacrées » et adultes !) : un poète – qui est toujours au moins une sensibilité blessée, parfois auto-mutilée, mûre au moins dans ses cicatrices – le sait bien ! 

    C’est pourquoi son titre change tout, peut-être, au sens à donner à ce récit heurté et poignant. Une apparition se fait de chair à chair (même quand le sacré apparaît à un animal, comme l’ange faisant obstacle à l’âne de Balaam pour détourner son maître – qui ne veut rien voir ni accepter – de sa propre fuite de l’Injonction divine, c’est bien la sensori-motricité charnelle de l’âne qui est ciblée et sollicitée), exactement comme a lieu la première rencontre maternelle du monde par le nourrisson, qui ne s’instruit des choses que par la partiale et aveuglante vie des chairs ! L’objectivité est donc toujours gagnée, non par, mais sur une Apparition ! Apparition est événement toujours intéressant, manifeste, clair, décisif – mais toujours aussi unilatéral, imprévisible, peu distinct et irréversible (Pierre Dancot le formule formidablement page 50, « Tu me laisses au milieu d’un jour qui ne me connaît pas », tout le paragraphe mérite d’ailleurs notre – émue – attention 🙂

  « Tu me laisses au milieu du monde. Ma peau ne résistera pas à la nuit froide. Je n’ai aucune langue pour lécher les os rougis, aucun feu pour éteindre le silence qui rampe entre tes jambes. Tu me laisses au milieu d’un monde qui ne me connaît pas » 

   Le contenu du livre (me) reste pourtant mystérieux. Quelque chose y paraît explicitement bloqué, n’embrayant pas sur une (possible ?) issue (« la révolution de ton coeur autour de mon coeur« , p.33, ne prétend pas au dynamisme libérateur, et convient n’avancer qu’en tournant en rond) et même ouvertement régressif – quand l’auteur nomme souvent le lait, le ventre, la pomme, la mie, le lèchement de langue, la tiédeur, la paume, l’orange sanguine et la rosée …, il ne mime certes pas les convictions héroïques et les martiales bravades, semblant même ravi de l’incertitude où il se, et nous, laisse ! Mais, quelle que soit la visée véritable de l’auteur (littéralement nous dégoûter d’une Apparition qui prétend à tort suffire et n’est venue flatter que nos préjugés ou hantises, ou, à l’inverse, nous faire simplement – et profondément – comprendre qu’il n’y a d’amour vécu qu’aux conditions de ce qu’on aime, et non aux nôtres, et que nous n’avons aucunement à nous apparaître à nous-même, complaisamment, dans ce qui nous fascine), ce recueil, dense, cruel et subtil, est une leçon de présence qu’on n’oublie plus, d’un écrivain malheureux et inspiré.  

  « J’aperçois ses os dressés et la douleur de la veille. J’aperçois les grilles rouillées et les natures mortes. J’aperçois au loin » (p.59)

Louis Savary, Sables émouvants, Editions Les Presses Littéraires, 100 pages, 3ème trimestre 2021, 15€.


Louis Savary propose une centaine d’aphorismes partagés en 10 sections. Les thèmes vont de l’introspection personnelle, du questionnement de l’écriture, de ce que lui apporte la lecture, l’expérience de la vie, du temps, à l’interrogation du statut de poète, de la poésie en passant par le questionnement du rêve, de la matière première que sont les mots pour terminer par le thème de la mort.

L’aphorisme a le charme de réduire à l’essentiel un système souvent complexe de pensées, d’idées, de saveurs, de tonalités, à séparer les mots sélectionnés d’un long et ennuyant contexte. Il offre ainsi au lecteur une belle liberté d’interprétation certes encadrée par les choix rigoureux de l’auteur.

Aux fils des sections toujours plus détachées et sans doute plus humoristiques, j’ai pris un certain plaisir à lire chacune des sentences comme autant de rébus. Chaque unité semble contribuer à la construction d’un paysage marqué par de nombreux contrastes, l’ensemble du livre nous ouvre les portes d’une vision critique du monde.

J’aime douter, j’aime le doute et l’axiome au coeur de l’aphorisme se pose en travers du chemin. La sentence soutient parfois une vérité au détriment d’une autre. Sans doute l’auteur en multipliant les constats, en cumulant les affirmations et les vérités, se rend-t-il compte lui-même de l’aspect kaléidoscopique de la réalité qu’il a contribué à construire. Vu qu’il multiplie aussi les points de vue, les points de départ et les points de fuite, peut-on se fier à chacune des phrases posées comme autant de cailloux sur notre chemin? Aucune phrase n’a de majuscule ou de ponctuation, les titres des sections fonctionnent elles aussi comme des aphorismes. 

Lire
lu et relu
mais jamais corrigé

autrefois chasseur de mots
aujourd’hui leur cible

a-t-on vraiment raison de croire
qu’il suffit d’aligner des mots
pour leur faire dire tout ce qu’on veut

ma vocation
prendre racines
dans des sables
émouvants

Voilà ici une des explications possibles du titre. Les sables émouvants étant l’écriture de poésies, le destin du poète étant de s’établir profondément dans l’émotion, d’y puiser une nourriture ?

je crois écrire comme un poète
ma poésie
est loin de le croire

Afin de respecter les volontés de l’auteur, je limiterai les citations à celles que vous avez pu lire et à celle qui viendra.

Je me méfie de ceux-là
qui reprenne mes mots
pour exprimer
leurs pensées sans issue 

Car à vrai dire, j’ignore si mes pensées ont une issue.

En savoir plus sur l’auteur et ses livres: ici


Claude Vancour, Au gré du Cotentin, Poèmes, In Octavo Éditions, 86 pages, septembre 2023, 15€


C’est avec une joie immense que je retrouve les poèmes de Claude Vancour, ici accompagnés de photographies exclusives de Nathalie et Denis Obitz.

Chaque poème, de par sa précision témoigne d’une réelle et juste affection pour la région que le poète habite depuis 2009, la Normandie, le Cotentin. Photographies et poèmes se répondent grâce à d’habiles correspondances qui dépassent la simple description minutieuse. 

En quelques mots bien choisis, en quelques strophes taillées à la mesure d’une nature omniprésente, les poèmes de Vancour, nous permettent d’accéder à une nature plus profonde, différente, universellement reconnaissable. Les tempêtes, les marées, le défilement du temps de secondes en secondes, de saisons en saisons, de siècles en éternités marquent les végétaux, les animaux mais aussi les hommes. L’esprit du lecteur, sa petite conscience sont confrontés à une interrogation juste sur l’errance qu’est peut-être la vie. 

La vision du poète appelle à en reconnaître d’autres. C’est l’humain tel qui est dans sa globalité, avec ses aspirations mais aussi ses défaillances, ses erreurs, ses choix déplorables qui semble occuper le coeur des messages délivrés.

Il est sans doute difficile de déterminer l’ingrédient magique qui transforme le texte ordinaire en poème et le poème en Poème ultime. Difficile de parler de cette quête, que semble ignorer tellement de poètes actuels. Cette démarche occupe pourtant une place prépondérante dans la poésie de Claude Vancour. 

En nous parlant de lieux, il nous parle aussi des hommes qui les hantent, les habitent, les traversent, les transforment. Au-delà des apparences même très finement repérées: tempêtes, marées, etc…, le poète nous invite à mesurer le temps, à questionner l’histoire pour accéder à une sorte de résilience, seule issue véritable. À quoi peuvent bien servir les évocations poétiques de Claude Vancour si ce n’est à ouvrir des portes, à nous permettre d’entrer dans les paysages que nous contemplons pour en tirer non pas une leçon de morale ou une injonction au respect de normes et de lois préconçues mais pour en recevoir une invitation au voyage, une exhortation à en attendre plus de la simple réalité ?

P13 D Day, chez nous

et la cigüe en fleur
raye les dates et le pourquoi, reste
la road pour qu’on ne se perde pas
et les bêtes, là, se couchent
dans le champs d’à côté.

Maison vide en Cotentin P14 « et laisse le vent te traverser la tête » Charles Juliet

La maison n’a plus d’yeux pour voir,
plus de vapeur à son souffle éteint
et son manteau troué laisse paraître
ses jambes nues et son coeur inutile.
Seule la chouette par son cri
aère ses alvéoles (…)

Aux qualités d’écriture des poèmes et des photographies répondent une qualité de l’impression, une mise en page soignée et un choix approprié de papiers: brillants et lisses pour les photographies, texturé, neigeux pour les poèmes.  

Sonia Elvireanu, Le regard… un lever de soleil, Lo sguardo … un’alba, traduzione di Guiliano Ladolfi, Guiliano Ladolfi Editore, 15€


Forte de trois recueils : Le souffle du ciel, Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré et Ensoleillements au cœur du silence, publiés entre 2020 et 2022, l’œuvre poétique récente de Sonia Elvireanu s’enrichit aujourd’hui d’un nouvel ouvrage.

Dès le titre, en établissant un lien inattendu (une sorte d’oxymore) entre l’œil humain et l’aurore, on retrouve l’une des principales spécificités de sa poétique : établir des synesthésies entre le monde matériel (avec une attirance assumée pour la nature) et le monde spirituel (avec pour prédilection affichée la création  artistique).

L’œil, le regard, est donc ici celui d’un peintre. Un peintre lecteur qui avoue son désarroi face à la poésie:

« il est difficile de pénétrer le mystère des vers […] j’ai eu la sensation qu’ils choisissaient le lecteur et je ne crois pas que j’étais parmi les élus ».

Puis il confesse ne pouvoir communiquer avec quelqu’un d’autre qu’il ne nomme pas :

« je suis comme un mur qui ne te laisse pas aller plus loin ».

Voici une autre constante dans la démarche de Sonia Elvireanu : amorcer un dialogue avec un absent dont on ne sait rien.

Par ailleurs, le mur évoqué par l’artiste concrétise de manière aussi absurde qu’abrupte l’énigme du monde qui se pose à tout un chacun. Il appartient au créateur d’en prendre conscience pour ensuite opérer une transcendance :


« le mur peut être une métaphore, le vers une couleur ».

Dès lors, le regard intérieur, plus encore que l’œil biologique, grâce à l’intercession de l’art, va tenter de résoudre le mystère immanent et engendrer ainsi l’espoir. Ce qui nous ramène au titre :

« la sensation d’impénétrable se brise ainsi […]  / le regard est lever de soleil ».

Le mur, à la fois abstrait et hostile, qui hante le peintre, sur lequel il s’est heurté jusqu’à présent, devient un support, une toile où s’accordent tous les tons de sa palette :

« je vois tous les murs en couleurs, / bleu, violet, jaune, vert, orange / ou un mélange qui réabsorbe les couleurs ».

Fort de ses pouvoirs, le démiurge décide de se lancer dans une quête au cours de laquelle il saura déchiffrer les plus profonds mystères du monde :

« On porte en soi la quête, / le visage invisible de la lune, / de la mer, l’abysse, l’infini».

Le lecteur est alors convié à un voyage initiatique qui va s’effectuer à la fois dans l’espace et à travers le temps. Une quête qui doit permettre de lever tous les secrets, car :

« il n’y a pas de mur à ne pouvoir décrypter… ».

Cependant ce même lecteur peut se poser la question de savoir qui lui parle ainsi : est-ce le peintre, l’ « autre » insaisissable ou bien le poète elle-même ? Peu importe après tout, puisque :

« ils portent la quête en eux, une sorte de connaissance, / comme tout ce qui existe sur la terre, / comment ne pas être ébloui par tant d’énigmes, / les murs contre lesquels on se heurte ».

Celle qui compose ces chants aux allures de psaumes (qui peut s’incarner tour à tour dans l’un ou l’autre des protagonistes) nous transporte dans diverses contrées à travers le monde réel. On identifie certains de ces pays, à titre d’exemple, grâce à une notation botanique — la fleur Aechmea pousse surtout au Mexique—, géologique — Nilgiri désigne une chaîne de montagnes en Inde — ou archéologique — l’Acropole. Parfois elle s’attarde sur un site à la fois enchanteur et emblématique comme l’île de Skiathos dans l’archipel des Sporades, berceau de la Grèce moderne. Sans pourtant négliger de temps à autre un détail concret pour donner de l’épaisseur au récit : ainsi, au monastère d’Evangelistria, où fut tissé le premier drapeau national grec, le voyageur se voit offrir un verre d’Alypiakos, nectar issu du vignoble de la communauté. On errera encore en sa compagnie dans le désert du Sahara :

« bédouin entre des sables brûlants, / je t’ai retrouvé entre les palmiers, / près du lac, séduit par le mirage, / le tien ou celui de l’eau ».

Plus loin, elle évoque les fjords scandinaves puis l’Himalaya.

Mais Sonia Elvireanu se souvient aussi d’un jardin et d’une maison. Un espace de repos pour y faire étape. Ce refuge est parfois le sien :

« lundi chez moi… comme dans une peinture, / silence ensoleillé alentour, le ciel clair », parfois celui du peintre ou de l’« autre » : « Sa maison, réelle ou rêvée, / avec le soleil glissant à travers tous les murs, / habillée avec les nuances de l’arc-en-ciel ».

À l’inverse des pays traversés, ces lieux ne sont pas situés dans un espace géographique précis. L’arbre planté là peut être le pommier — répandu dans tout le septentrion — ou l’olivier — fruitier méridional par excellence. Ils ne sont pas non plus figés et peuvent s’inscrire dans une campagne, sur une colline ou un rivage.

Le parcours se déroule aussi dans le temps. Question mur à décrypter, comment ne pas évoquer le travail de Champollion consacré au texte rédigé en trois langues, qui fut gravé à jamais sur une stèle noire ? Cette fameuse pierre de Rosette découverte par hasard sur un chantier se métamorphose dans l’imaginaire du poète en un « fragment de pyramide ». À la faveur d’un autre raccourci spatio-temporel voici le lecteur propulsé en pleine préhistoire. Lascaux et tant d’autres sites découverts depuis exercent toujours leur fascination :

« tant d’énigmes sur les parois peintes des grottes ».

Dans l’obscurité de ces tanières humaines, la lumière (physique et spirituelle) s’avère nécessaire pour discerner et apprendre :

« La paroi est vivement colorée, / un monde bizarre prend vie sous le vacillement de la flamme / on les [ces dessins rupestres] regarde pour découvrir et comprendre ».

Plus loin nous atteignons les rives de l’Attique :

« Je reviens à l’histoire, / le soleil du lieu où les dieux / ont ensemencé le rivage, […] / La Mer Egée et le ciel. »

L’écrivain ose se transposer en Egypte pour rejoindre un prophète et son peuple acculés face à la Mer rouge, Pharaon à leur poursuite :

« Je suis entre les eaux ouvertes / par le bâton de Moïse ».

Par ailleurs, comme cela était le cas avec Ensoleillements au cœur du silence, Sonia Elvireanu s’ingénie à établir des correspondances entre réalité et mythes païens et/ou chrétiens. Ici, ces correspondances entrent en jeu à l’occasion de visites de sites consacrés. Le poète se rend ainsi au théâtre de Dionysos, où elle devine :

« la solitude d’un monde éteint où les dieux s’arrêtaient autrefois ». Elle prie dans un monastère dédié à l’Annonciation : « sous les icônes, devant les saintes reliques, / dans le silence comme l’eau de la mer, je murmure / la prière du pèlerin arrivé sur un rivage béni ». Elle est impressionné par le temple d’Athéna : « sous le soleil brûlant, / des regards brillants l’ont construit ». Ou dans une église orthodoxe semble troublée par une icône : « sur le mur blanc, en pierre, une icône, / un homme d’une beauté divine brille au-dessus ».

Que ce soit le voyage terrestre, un saut dans le passé, la visite de lieux sacrés ou les souvenirs heureux de séjours à la campagne ou au bord de la mer, la démarche est toujours sous-tendue par l’idéal de la quête :

« il existe quelque part un élu, un destin, une mission sur la terre, / et celui qui ne regarde qu’une pierre, un mur, / chacun voit autre chose, certains à la surface, d’autres au plus profond ».

Cette quête est empreinte de spiritualité. Le concept d’une divinité est omniscient même si le vocabulaire religieux apparaît moins sollicité que dans les recueils précédents. On retrouve cependant la figure christique en fin de volume accompagnée d’une profession de foi :

« le murmure d’une source de lumière / remplit l’espace : la beauté, la piété / et la douceur de l’homme / rayonnant sur la croix de bois /son mystère, un nimbe de lumière, / traverse les temps, son éclat vivant nous touche».

La poétique de Sonia Elvireanu, embrassant les couleurs du peintre (avec une prédilection pour le bleu), les composants de la nature et les quatre éléments, nous entraîne dans un irrésistible tumulte de sensations et d’images et affiche souvent une tonalité incantatoire :

« Je porte le sable en moi, le mystère, la mer, / l’amour, l’écoulement lent, / l’île ou la forteresse sur les vagues, / la montagne, la forêt, la clairière, la plaine, ».

Pratiquant une versification libre de toute contrainte, qui donne plus de puissance à son propos, elle parvient à rendre sensible le  « miracle de l’amour et de la poésie ». Serait-ce la clef du mystère ? Le peintre, quant à lui (ce double qui bronchait devant les vers), découvre en toute fin que : «le noir n’est plus opaque». Sa quête et celle du poète se rejoignent, sont une puisque :

« l’impénétrable se déchire tel le noir sur lequel / le peintre met une autre couleur, de même le poème / son noyau s’illumine d’un grain, on entre dans le cercle / de la vie, au-delà du tourbillon des sentiments».

Une telle œuvre, dense et riche d’interprétation, peut dérouter le public. Elle nécessite plusieurs lectures si on veut en maîtriser les arcanes — ce que j’ai accompli en doutant d’y être parvenu tout à fait. Les poèmes constituent une matière en fusion et résisteront toujours — un peu ou beaucoup — à une analyse fouillée tout en nous ouvrant des fenêtres sur les étoiles. C’est cela le paradoxe inhérent à toute création artistique. Je laisserai l’immense René Char conclure : Le poète ne retient pas ce qu’il découvre ; l’ayant transcrit, le perd bientôt. En cela réside sa nouveauté, son infini et son péril. (*)