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 Jean-Claude LEROY (encres de Gwenn Audic) – Tu n’es pas un corps – éditions le Réalgar (collection l’Orpiment), 80 pages, mai 2021, 13€

Une chronique de Marc Wetzel

Jean


 Jean-Claude LEROY (encres de Gwenn Audic) – Tu n’es pas un corps – éditions le Réalgar (collection l’Orpiment), 80 pages, mai 2021, 13€


« une cargaison d’amour

en route pour des champs de ruines

la guerre avait tout résolu

il faut tout recommencer

réinventer Dieu et la merde » (p.12)

  Jean-Claude Leroy (né en 1960) est depuis longtemps un oisif irritable, un voyageur rebelle, triple militant anti-capitaliste, anti-nucléaire et anti-utilitariste – qui tient sur Mediapart un blog étincelant de curiosité et de malice -, poète excessif et baroque, comme un Ellul black-bloc, une Simone Weil pyromane ou un Erri de Luca guéri d’études bibliques et rapatrié des cîmes. 

  Leroy n’aime par exemple pas l’outillage numérique qui, sur nous, prend les corps pour des choses, et, hors de nous, les choses pour des corps. Il n’aime pas que des créatures artificielles (aussi exactement « intelligentes » que la moyenne de leurs concepteurs et programmeurs) court-circuitent nos initiatives, même artisanales ou maladroites. On le voit mal céder un jour, dans sa voiture « autonome », sa place de chauffard rangé au central inclus de détection-décision instantanée des conduites, nous suggérant ses coups de coeur et esquivant nos fantaisies. C’est un homme qui pourrait, c’est clair, – comme d’autres poètes un peu expéditifs comme Olivier Deschizeaux ou Hervé Piekarski -, liquider les champions avisés du culturel vendeur, du remplissage divertissant, s’il ne les jugeait déjà morts (à eux-mêmes comme au meilleur des autres).

  C’est aussi (et surtout) un critique (un interprète particulièrement libre et instruit) d’oeuvres littéraires ou de sciences humaines, qui « bavarde » (fraternellement, ardemment et subtilement) sur les contemporains qu’il se reconnaît (Joël Vernet, Laurent Albarracin, Jacques Josse, Serge Núňez Tolin, Georges Drano, Marc Dugardin, Lionel Bourg …).

  Et c’est, donc, un poète. J’ignore comment, sa lucidité souffrant d’une telle nausée, et son ardeur exprimant un tel venin, il peut garder de quoi construire ainsi, à la voix, un monde digne d’être habité et reçu; mais il y réussit. Sa farouche vigilance publique garde, dans l’intime, quelque chose de menaçant peut-être (« Nous ne prions pas sans y mettre la main » … p.56), mais d’une grande beauté, comme en trois thèmes abordés par ce recueil.

  Le plus émouvant est le très discret, très précautionneux et pudique, élan d’amour – le voeu indestructible d’une authenticité à deux. Pour dire « tu m’aimes », il écrit : »tu ne te défends plus de moi », et pour dire « je t’aime » : « peau à peau tu me défais » (p.73). On peut traduire : tu te portes garant(e) de moi quand, par probité, par urgence aussi, ma conscience entre dans l’impersonnel. Tu restes mon moi d’appoint, ou de secours, et forcément désintéressé, puisque c’est un moi que tu es sans l’avoir. C’est le monde, dit étonnamment la page 70, « où baigne le respect du verbe être ». C’est comme un chamane confiant, le temps de se risquer à aller visiter les esprits, les clés de chez lui à quelqu’un voulant bien garder la prosaïque baraque du moi envolé. Réciproque gardiennage terrestre des coeurs ! Sans cocooning excessif, toutefois ! :

« les sentiments chargés de feu

les coïts évanouis

corps crachés par les pores

peau découpée en lambeaux

à l’heure de toutefois saisir

le cerveau par les cornes » (p.25)

   L’autre avancée remarquable, c’est l’affirmation d’une jeunesse conservée par douleur, ou fidélité au douloureux. « Mon chagrin ne vieillit pas » dit Leroy. Ce n’est évidemment pas masochisme, mais constat d’avoir survécu à une exceptionnelle intensité de vie qui aurait pu (ou dû) le tuer. On sent l’homme très imaginatif, qui a toujours en même temps combattu en lui l’imagination menteuse et combleuse de vide dont parle S.Weil – lourd prix à payer pour que sa raison puisse survivre :

« ayant perdu la vue, me restait le délire

ce que jadis je voyais

peut-être que déjà je l’inventais

aujourd’hui d’un accident à l’autre

je perds pied, à coup sûr » (p.67)

  Et puis on sent une intelligence qui n’a peur de rien (ni des spéculations osées d’un Jean-Pierre Petit en astrophysique, ni de solutions de la géo-ingenierie pour lutter contre le réchauffement climatique, ni même d’une possible présence extra-terrestre symbolisant, à tort ou à raison, l’ouverture forcée de la technoscience humaine à ce qu’elle n’est pas !). Cette intelligence, qui, historico-politique, frappait tant dans « La vie brûle » (Lunatique, 2020) touche ici par sa constante recherche d’une justesse hors de l’entertainment généralisé :

« tandis que ça continue à étouffer le moindre son de parole

la moindre parole coupant à travers le discours

comme si la propagande avait tout pris des mots

et que le mot d’un seul

la langue savante et vivante

n’avait plus place que derrière un guichet

j’écoute mon voisin à travers la porte

comme si j’étais au bordel

je sais des mots confettis

que je n’agrandirais sous aucun prétexte

et je chuchote à l’oreille de ma belle

des murmures improvisés qui feront florès

dans le coeur d’un amour partagé… » (p.59).

                              ————————-


© Marc Wetzel

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.

Chronique de Lieven Callant

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.


Eric Dubois signe ici un récit autobiographique émouvant à bien des égards, le principal étant d’évoquer avec le style concis et épuré qu’on lui reconnait dans ses autres écrits, le thème presque tabou de la maladie psychiatrique. En effet, l’auteur a été diagnostiqué schizophrène en 1996 alors qu’il était âgé de 29 ans. Cette date trace une démarcation entre l’Eric d’avant et l’Eric d’après qui pour fonctionner « normalement » dans notre société doit avaler tous les jours neuroleptiques et cachets de paroxetine.

L’Eric d’avant a presque toujours été pour ses collègues une proie facile et docile subissant bizutages et harcèlement moral. Il en est hélas presque toujours ainsi dans le monde du travail mais aussi dans l’enseignement, des comportements allant de la simple blague à l’attaque humiliante systématique sont ce que subissent les personnes fragilisées atteintes de troubles psychiatriques. L’auteur pourtant ne se plaint pas et n’a jamais introduit la moindre protestation pour confondre ses collègues malfaisants. Ses propos ne sont pas de cet ordre. Eric Dubois plaide plutôt pour l’information juste et précise de ce qu’est la schizophrénie et comment elle s’exprime, s’est exprimée au travers de lui.

L’homme qui entendait des voix c’est lui, Eric. Des voix qui se sont mises à l’oppresser, à gaver ses pensées de fausses vérités et à l’entrainer dans une sorte de spirale infernale où chacun de ses gestes subissait le jugement effroyable de ses voix sorties de nulle part. On comprend que rien n’égale une telle souffrance parce qu’elle se terre au plus profond de la personne sans lui accorder le moindre répit, l’isole socialement. Le déconstruit.

Mais heureusement, les voix entendues ne sont pas toutes destructives. Certaines sont celles de la poésie et c’est à celles-ci que finalement Eric Dubois répond. Il entretient avec elle une sorte de dialogue salvateur. S’il répond aux questions, c’est bien sûr aux questions qu’elle lui pose personnellement. Ses poèmes, son style sont les fruits d’une reconstruction permanente. Reconstruction rendue possible grâce aux thérapies qui ouvrent de nouvelles voies à la discussion, au dialogue. La parole occupe une belle place dans le travail de l’auteur. Parole de poète, parole de peintre, parole humaine, parole vraie.

La schizophrénie est une maladie complexe aux symptômes très variés, ce récit plaide aussi contre toutes les stigmatisations dont sont victimes les patients atteints d’un handicap invisible comme si la maladie frappait plusieurs fois au travers du regard de l’autre, du regard que la société pose sur les « différences ». Non, la personne ne se scinde pas en deux et non, on ne guérit pas de la schizophrénie, on est obligé d’apprendre à vivre avec sa maladie en s’attelant à détecter et à prévenir les excès destructeurs. Vivre avec la schizophrénie c’est vivre avec une attention toute particulière au monde, aux émotions qu’il provoque.

« Le délire mystique, les associations étranges d’idées, les hallucinations visuelles auditives, olfactives, tactiles, sont le quotidien du schizophrène en crise. La phase maniaque (bouffée délirante aigüe et autres manifestations) n’est pas sans souffrance, c’est à la fois une violence du langage et une violence de soi qui se heurtent au mur d’incompréhension des autres. Il n’y a plus de dialogue possible entre le malade et ses proches. Le malade s’emmure vivant et mort dans sa folie. On ne peut difficilement résister à ses attaques répétitives. » P35

Je retiens ce poème « Planète humaine » que le lecteur découvrira à la p27 et aussi LA LETTRE qui commence ainsi :

« Depuis qu’ils retiennent mon corps en otage, je suis condamné à vivre par procuration dans le tien. Je te traverse.  J’épouse le flux et le reflux de tes pensées. Que de découvertes inouïes je fais chaque jour! »

Extraits qui je l’espère donneront envie de lire et d’approfondir le travail de ce poète hors du commun.


Eric Dubois anime la revue en ligne Le Capital des Mots

Les tribulations d’Eric Dubois


©Lieven Callant

Christian BOBIN – La Muraille de Chine – Lettres vives, avril 2019, 54 p., 13€

Une chronique de Marc Wetzel

    Christian BOBIN – La Muraille de Chine – Lettres vives, avril 2019, 54 p., 13€


    L’énigmatique « Muraille de Chine » du titre (qui est, dit la seule page 30, celle du langage) de ce petit livre fait rêver beaucoup : comme elle, en effet, le langage protège du délabrement mutique de la violence, de l’écroulement de la vie humaine en caprices nomades et rafales d’immédiateté. Comme la Muraille de Chine, le langage offre sur lui une sorte de large chemin de ronde où la pensée peut arpenter, non le monde, mais elle-même, et donner à son guet transversal l’ébouriffante vitesse d’un char. Comme elle encore, des millions de travailleurs morts du logos (des contributeurs posthumes impérativement mobilisés) l’ont bâti à leur corps défendant, dans un ciment jeté sur leurs plus fécondes citations. Comme elle enfin, le langage ne s’envole jamais d’un souffle, épouse scrupuleusement tous les reliefs du pensable, se sert des matériaux du sol parcouru, démultiplie les enceintes là où l’indicible menace trop. Garder la maison de la parole propre, aérée – disait un jour Bobin – afin que l’amour seul (écrit-il ici) ait licence d’en faire, le temps de sa propre vaporeuse apparition, une « ruine fleurie » !

     Beaucoup ici fait penser à Simone Weil (la page de Bobin dans le Cahier de l’Herne à elle consacrée, est un des plus beaux textes du monde), dans l’évocation de l’immense présence des choses comme obéissance absolue qui ne se coûte pas (p. 31), dans la tranquille dénonciation de la puissance comme « un soleil qui éteint tout » (p. 32), dans l’auto-effacement d’une personnalité soucieuse de laisser la création à sa seule compagnie et d’une parole ne souhaitant qu’aider l’indicible à se servir de lui-même (p. 39), mais le recueil est tout entier voué à une autre femme – dont il fut l’intime, dont il est ici l’ardent inconsolé, et que ses lecteurs connaissent bien – à laquelle il présente sa nouvelle maison (« Tu n’es jamais venue ici. Tu n’y viendras jamais. Alors, que je te dise … », début du livre), dont il fait l’insensible goûteuse posthume des biens qu’il rencontre (« … pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom » p. 15-16), avec laquelle il revisite le seuil de l’ancien logis – comme un Péguy souverainement léger, malicieux, présentant sa cathédrale dévastée à la Madone :

« La plaque avec nos deux noms sur la boîte aux lettres dans les fougères a disparu. Ensuite ce fut la clé. La porte rouillée reste battante. Nous approchons du grand luxe. Les oiseaux, les nuages et les bandits nous écrivent jour et nuit » (p. 17)

Et Bobin, même une morte à la main (toujours maîtresse d’ouverture et chambrière des échos), trouve moyen de retenir « les apparitions par la manche » :

« Je fraie mon chemin dans l’air bleu.

La joie est la terrible tenue de rigueur.

Nous traversons des champs de martyres et nous disons : tiens, il fait beau, ce matin » (p. 9)

Le génie poétique de l’auteur se retrouve ici dans la surprise de trois « Lectures sans livre ». Il s’agit de reliures paysagères, de situations ponctuelles d’éléments dans le monde qui sont comme ramassées devant nous, recueillies pour l’instruction des yeux, comme si la nature tenait sous liasses indigènes l’armada de micro-événements qu’elle semble, d’elle-même et pour elle-même, réciter :

« Les découpages de l’ombre d’un feuillage sur un tapis : Les Mille et Une Nuits. Le vent, son amour interdit pour une seule feuille du tremble : Tristan et Yseult. (…) L’ondoiement des graminées dans la rivière de l’air – Le Tao-Tö King » (p. 50-51)

Ces lectures sans livre sont l’occasion de comprendre, par les rendez-vous épiés de la nature avec elle-même, que « la plus noble façon de disparaître est la lecture. C’est aussi l’acte d’amour parfait : une âme touche une âme, directement » (p. 53). On dirait le Nietzsche de la Volonté de Puissance montrant qu’il n’y a, dans la nature physique, ni objets isolés ni mouvements discontinus ni formes stables, mais seulement des quantités de force ondoyant indéfiniment sous leurs résistances mutuelles, et, parfois, conquises assez par l’armée de signes d’une autre pour s’y fondre, se diluer dans ce qui les touche. Un Nietzsche retombé (mais cette fois lucidement) en enfance, comme aussi, dit merveilleusement Bobin, un Saint-Just (p. 11) réveillé à temps de lui-même, ou pour lequel la Terreur n’aurait été qu’un rêve, et la guillotine pour soi et pour autrui un simple cauchemar, qui  n’aurait dès lors, pour tous, produit, réparti et exigé que les rations de clarté assimilables (oui, un Saint-Just qui ne dirait plus que de la seule présence qu’elle est une idée neuve en Europe !) :

« Un jour je me suis appelé Saint Just et j’ai fait du monde une chambre si claire qu’elle en devenait inhabitable. Ma main droite renversait des empires. Puis elle s’est adoucie. À présent elle peut saisir, sans déchirer ses ailes, un poème qui vient de se poser sur une page »  (p. 11)

En lisant cet auteur, on devient inexplicablement meilleur, et cela fait penser aux trois métiers impossibles selon Freud : psychanalyste devant rendre conscient (alors que ce qui relève de la première personne ne peut se renouveler que par elle), éducateur devant rendre libre (autant vouloir obtenir comme effet déterminé une auto-détermination), et gouvernant devant rendre raisonnable (alors que le désir de maîtrise des désirs n’est que l’un d’eux). Exactement comme ces trois métiers marchent quand même, l’art de rendre son lecteur artiste ( impossible, pourtant, comme faire user quelqu’un de son âme mieux qu’elle) dit ici la réussite parfaite du métier de poète. Comme :

« Il y a deux instants très purs dans notre vie, celui où l’on s’apprête à tomber amoureux (le corps nous quitte comme un vêtement glisse de nos épaules, le cœur rayonne sans bruit d’une lumière qui remonte le cours de la lumière jusqu’aux origines du monde) – et celui où on vient d’apprendre la mort d’un être cher : une main invisible écarte le monde et nous dévoile l’indifférente lumière qui en fait le fond. Nous voilà séparés de nous-mêmes et reliés à tout par le don de cette mort. Le sautillement d’un moineau suffit pour nous briser » (p. 35)

Même quand il décrit son très prosaïque « bain de réel » aux Urgences de l’Hôtel-Dieu du Creusot (p. 45-47), en effet, notre homme reste à la fois inécartable et indécelable, pour qui :

« La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. Personne n’en est l’auteur » (p. 49)

car, pour prendre une image personnelle (aux antipodes de celles, c’est vrai, de notre soutier des nuances), il fait penser à une sorte de ramoneur éblouï du langage, la tête logiquement prise et dissimulée dans l’obscur conduit qu’il récure. Même si Bobin, lui, a la métaphore plus altière et atmosphérique :

« Les poètes écrivent depuis le promontoire de leur résurrection. Un phare balaye toutes les dix secondes chacune de leurs phrases » (p. 54)

Ni athlète (il ne ceinture pas musculairement sa sensori-motricité !), ni héros (ses états seconds ne sont pas employés à tirer autrui d’un mauvais pas), ni saint (il ne dilapide pas sa maîtrise de soi à s’empêcher de fauter), Christian Bobin nous prouve que des fans de la splendeur peuvent vieillir bien (au contraire de Rosset, chez qui la joie pour rien s’arrangeait de moins en moins bien de ce rien), que l’absolue empathie peut n’être pas indiscrète (son accord poétique avec l’intimité des autres n’en bouscule aucune), et que l’amour, lui et lui seul, vient assumer la peine de toute joie. On dirait que chez lui, les miracles se reproduisent sans que leurs télomères en soient si peu que ce soit rognés. Son père, écrit-il, « avait deux gouttes d’or dans les prunelles de ses yeux » ; le fils, lui, avait, de naissance, comme deux gouttes de miel sur les antennes :

« Le front plissé des nouveau-nés, c’est ma marque, mon style, mon sceau. L’effort incroyable pour sortir de l’incroyable – et du coup s’y enfoncer de plus en plus »  (p. 24)

©Marc Wetzel