Jenny NÉEL, Au hasard comme on peut, illustrations de Jean Naudin, Les Belles Lettres, janvier 2025,  48 pages, 11€


  Ce très court texte – publié sous résolument féminisé pseudonyme ! – est un étonnant chef d’oeuvre (une chose lyriquement très rude, d’une constante et magnifique profondeur), qui fait se succéder quelques « routes » qui s’ouvrent, diverses voies d’existence ( nommées : malheur, urgences, petits riens, tendresse, menace …) où l’auteur fut engagé, qu’il rapporte avec rares franchise et justesse. Voies tragiques pour l’essentiel, chemins donnant les uns sur les autres et sur leur exclusif rescapé, qui dit d’eux tous ceci : d’abord, « l’errance » est « la seule voie certaine puisqu’elle conduit là où l’on ne s’attend à rien » (p.7). Ensuite : on aura pu, à chaque fois, « aller jusqu’au bout sans crainte puisque le chemin fut l’essentiel » (p. 31). Enfin, le souci s’est imposé, toujours, d’y être délicatement seul, de n’importuner ni les personnes ni les choses d’explications à exiger ou fournir. Ce dernier point est particulièrement celui de la « route de la main tendue » …

   « de celle qui s’ouvre mais ne se referme jamais totalement, refusant de posséder, de tenir, de com-prendre. J’ai refusé de comprendre, me laissant guider par une fatalité douce, laïque, sans signification et qui fait que ce qui arrive arrive et que l’hôte d’abord étranger vous devient familier, n’exigeant aucun pourquoi, aucune raison d’être là. Comme le disait l’ami-poète, l’essentiel est de laisser l’univers en l’état, quoi qu’on fasse. Se glisser dans les draps de la vie en les froissant le moins possible … » (p.39)

   Voici donc, en clair, notre auteur caché : une sorte d’hygiène cosmique, et portant l’aléatoire en discrète bannière plutôt qu’en spirituelle armure !

   Oui, l’aléatoire, en version « pas de vague », désabusée et laborieuse, comme la célèbre réplique de Jocaste, conseillant à son fils – craignant de se découvrir bientôt son mari – de retenir sa curiosité au seuil de l’invivable (dans l’Oedipe-roi de Sophocle), dont est tiré le titre de ce  livre :

Oedipe : « Et comment ne pas craindre la couche de ma mère ? »

Jocaste : « Et qu’aurait donc à craindre un mortel, jouet du destin, qui ne peut rien prévoir de sûr ? Vivre au hasard, comme on peut, c’est de beaucoup le mieux encore. Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà dans leur rêve partagé le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à de telles choses est aussi celui qui supporte le plus aisément la vie » (trad. Paul Mazon) 

     C’est que la différence entre pessimisme et optimisme n’est toujours qu’une nuance sur même fond de hasard. « Ce que le hasard t’a offert, il te le reprendra » (p.28), voilà la défiante mélancolie. Mais la confiante disponibilité, que se dit-elle sinon : « ce que le hasard t’a pris, il te le ré-offrira » ? Hasards de disparaître et d’apparaître ne font alors qu’un, qui s’équilibrent indéfiniment, sans visée ni plan !

  La chance, la « fortune », c’est tomber sur quelque chose de désirable en poursuivant un objectif tout différent (une pièce d’or, par exemple, en jardinant) – ou comme une mutation « favorable » (= plus adaptative) que l’organisme enregistre et ne se cherchait pas. C’est comme une utilité qui tombe du ciel, et un but atteint sans l’intention de le poursuivre : une issue inconstructible, et dont l’occasion s’offre. Si le réel est le tout qui est, il est donc capable de tout, mais à ses propres conditions (qu’il ignore, ou plutôt : qu’il ne peut connaître parfaitement en aucun endroit de lui-même) : la fréquence d’advenue de ce qui peut arriver dépend, non de Providence (à laquelle rien du réel ne pourrait échapper), mais d’une complexité telle du réel qu’elle ne peut en retour que lui échapper ! C’est cette richesse d’éventualités même (comme la prodigalité d’un aveugle) qui fait qu’on ne sait celle qui, au cas par cas, sera retenue. Il n’y a que par et pour un Dieu (que notre auteur écarte) que le réel pourrait connaître (et donc peaufiner) ses propres détails. Puisque la vie est réelle, elle doit donc toujours aussi, incompressiblement, aller au hasard. La seule chance directionnelle du réel serait donc qu’il n’oublie, à mesure, rien de ses propres états; mais l’amnésie des « conditions initiales » est la loi d’un devenir qui ne poursuit sa course qu’en se devenant autre. « L’oubli est roi : la mémoire n’en est qu’un accident, provisoire » (p.21). Et la vérité même (qui est l’apparition continuée de ce qui rend les choses réelles) n’est ici que fortuite et temporaire. 

  Vérité que s’interdit d’esquiver l’auteur, y compris quand il avoue, dans la troisième route qui suit ici, « avoir esquivé et non vaincu la mort« (p.21)

  Les trois premières « routes » du livre disent, d’ailleurs, le tout de notre auteur. 

« Route d’Emmaüs », d’abord, où deux pélerins, « courbés sous le poids de l’absence« , qui peinent à reconnaître leur Sauveur dans le vagabond qui s’était joint à eux, en partageant le pain qu’il rompt, submergés par « l’espoir, ce cancer de l’existence » (p.7), sont soudain à nouveau égarés, déçus, abandonnés – car l’Apparition leur paraît d’un coup « se nourrir de leur faiblesse« , et les tenir par leur illusoire voeu même de se changer. Dans une version clairement non-évangélique de l’anecdote, il ne faut donc pas moins, à ces errants d’Emmaüs, que se guérir du Christ pour considérer et assumer l’exclusive vérité de l’absence. La reconversion est ici de complète désillusion. L’auteur suggère ceci : nous sommes faits d’atomes, et qu’est-ce qui serait plus dérisoire que des atomes confiants en leur sort, et s’imaginant sauvables ?

« Route du malheur », ensuite : c’est un nourrisson dont le « lit n’eut pas le temps de garder la trace du froissement des draps » (p.9)  – la même image sera reprise, on l’a vu plus haut, page 39 – parce qu’il lui arrive (« la nuit a eu lieu« ) bientôt de mourir – « pause alchimique inversée qui change l’or en rien« . Cette enfant « ne fut qu’un frisson de l’existence, que nous ne sûmes réanimer » (p.9). L’auteur sait dire comme personne ce retour vers rien :

  « Il y avait. Il n’y a plus. On ne peut que pleurer, sa vie durant, ce qui a quitté la cage, fleurie, pourtant pleine de petites alvéoles d’aérations pour que circule librement ce qui doit se passer sans raison, que rien ne tenait enfermé. Elle n’est pas revenue. Son aura hante jour et nuit, mais ce n’est qu’une aura » (p. 9-10)

 Troisième chemin enfin, ici : l’auteur lui-même qui, terrassé par une attaque, part mourir aux « urgences ». Le bref récit dit la dégringolade de réalité, « l’impossibilité de retenir; l’arrivée sur une place vide, est-ce bien une place ? » (p.13). Il se sait mourir, dans la sereine évidence suivante : larguant son dernier souffle, il sort l’accompagner, voilà tout. Et quand l’improbable remontée se fait, quand un infime souffle vient reprendre du service, quand l’attirail minimum de la présence se reforme « au hasard » (puisqu’il n’y a et n’y aura jamais « d’absent de l’indicatif à conjuguer »), et « comme on peut » (car le silence même qu’on saisit revenir atteste qu’on est soi-même revenu), alors …

   « la surprise passée, il est temps d’apprendre à nouveau à se tenir vivant. Gestes, attitudes, réactions, bref faire en sorte que personne ne se doute qu’on est ressuscité. Évitons les visites au temple et les vérifications des trous, mains et côtés, de peur de se sentir ridicule » (p. 17)

  Ce livre désespéré (rien de plus sursitaire, lit-on ici, qu’un miraculé !…) n’est pourtant en rien désespérant. Comme chez Nietzsche, la conscience tue mal, mais n’est au fond que conventionnelle et « tardive » : nous « reste alors la sensation si sur elle nous acceptons d’être en prise, si nous sommes avec elle en consonance : battre à l’unisson de ce métronome jusqu’à l’épuisement » (p.32). Comme chez Marcel Conche, la mort gagnera, mais sans pouvoir nous priver de ce que nous aurons vécu (qui saurait donc dévaliser un fantôme ?). Comme chez Clément Rosset, la joie peut « plonger dans la fissure (angor) » même « qui s’ouvre et que seul le rien pourrait combler« . Mais notre auteur est à part : il a la légèreté d’un Bobin dans … l’opaque vertige d’un Schopenhauer.  Et, lui, sans jamais attendre de la pensée ce qu’elle ne peut fournir :

« Route des petits riens, de ceux qui laissent un goût d’inachevé et pourtant sont l’essentiel de l’existence, parce qu’accomplis. Se protéger du vent ou fermer les yeux sur ce que l’on ne veut voir, continuer à vivre en marge de l’insupportable, se calfeutrant dans ce cocon d’existence qu’on appelle la pensée avec cette lucidité de se dire que le vécu est bien au-delà du pensé et que vivre est ce qu’il y a de plus difficile; c’est là que tout se joue : ne jamais être totalement à la hauteur, s’apparaître dans sa lâcheté constitutive qui vous fait fuir ce qu’il faudrait regarder en face; et on le sait bien … » (p.35)  

   Un ton de grave fraternité (tous les chemins sont ouverts, mais c’est le Tout qui s’arrête à chacun de leurs bouts) et de sereine compassion (c’est un devoir, pour toute évanescence, de pardonner à celle des autres) fait enfin la force d’un prodigieux livre d’oubli – que l’on n’oublie plus :

« Je me souviens du personnage de Joyce, dans Ulysse, à qui l’on demande qui est Dieu ? Sa seule réponse : un cri dans la nuit. Cri certainement d’épouvante de celui qui soudain comprend qu’en dérangeant la nuit, il inventa la mort » (p.23)

    Cinq sobres et intrigantes illustrations (de Jean Naudin, le célèbre psychiatre- phénoménologue de Marseille) viennent moins orner le texte qu’accompagner les efforts de son auteur, et nous rendre plus clair non ce qu’il dit, mais ce qu’il approche et tente. Et cet accompagnement empathique est aussi soutien, et comme compensation : là où ce texte dit quelqu’un qui va s’absenter, qui n’est pour ainsi dire plus là, chaque trait de ces images paraît, lui, venir dire : je suis là, je viens pour prendre part à la présence. Et là où Néel affronte souvent la décomposition (de l’espoir, de la disponibilité, de la sauvegarde), la « composition » des images de Naudin (ici, un visage né de justesse, là une sorte de porte de terre ou d’écorce suspendue, là encore une eau remontant sa chute et l’ingénieux contournement d’un brouillard) vient rappeler que même la décomposition suivait un ordre, et que les tensions de la solitude, parce qu’elles-mêmes viennent du monde, pourraient y ramener. Ici, la création picturale, comme la littéraire, rappelle, avec douceur – et peut-être même joie – que si, comme on dit, elle vient « de rien » (de rien de connu ou d’équivalent en tout cas), précisément parce qu’elle ouvre ce rien jusqu’à nous (comme disait Maldiney), elle n’y retourne pas (et nous l’épargne au moment même où elle nous y expose). L’irradiation de l’art, c’est vrai, va elle-même « au hasard, comme elle peut », mais ne fait jamais machine arrière : ce qu’on en surprend avance !     

Jacquy GIL – Viatiques – éditions Unicité, 2021, 44 pages, 11€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacquy GIL – Viatiques – éditions Unicité, 2021, 44 pages, 11€


Jacquy Gil, 74 ans, qui vit là où il est né, dans la garrigue du Nord-Est de Montpellier, est un poète, non pas régionaliste, mais régional : il sait tirer parti de sa région non du tout pour la faire mieux connaître, mais pour mieux lire en lui.

Cette garrigue qu’il connaît par coeur lui révèle ce qu’il ignore encore du sien. Il se balade sans cesse et partout pour trouver les chemins à questions, se concentre et comprend ce qu’il peut s’y demander de nouveau, et de nouveau seulement : ses pourtant innombrables souvenirs là où il passe ne sont presque jamais convoqués. Son passé indigène lui permet seulement de ne jamais se perdre, quoi qu’il parte découvrir : il retrouve du connu dès qu’il veut, ce qui lui évite les nuits dehors. Mais dès qu’il va dehors, il n’est plus chez personne : il arpente le gracieux parcours d’énigmes que lui offre sa promenade. C’est un bénévole du mystère, un homme prodigieusement attentif à ce que pourrait changer en lui  (plus exactement en sa propre humanité, car ce qu’il est seul à être ne l’a jamais intéressé) ce que sa pensée rencontre. Esprit autodidacte – car venu sans études à la connaissance – , mais avec une fringale de vérité, un souci de présence, que même des études n’auraient pu troubler !

   « Viatiques », ce sont provisions pour la route, c’est ce qu’on emporte avec soi pour soutenir un petit (ou même le grand et ultime !) voyage. C’est ce qui assure ressources lors d’un déplacement qui ne permet ni d’en produire à mesure, ni d’en obtenir où l’on passe. C’est la ferme résolution de supporter (sans ciller) et soutenir (sans peur) les faims et soifs inédites qu’on engrangera. Ce sont devises d’explorateur, faites justement pour assumer, et peut-être assimiler, ce qui les dépasse, et le renouvelle. Ce sont des consignes de mutation privée, dès qu’arrivent les occasions de comprendre à neuf ce qui arrive ! Rêveur hyperactif : rien ne le distraira de sa distraction, sinon ce qui serait plus profond qu’elle – voilà son très tenace mot d’ordre, son rare et méditatif cran !

   Il a ses « trucs » de voyant, de dénicheur – modeste, mais têtu ! – de métamorphoses, de fourrier de prodiges. Par exemple l’observation proactive de la vie des éléments : le vent qui devant lui plie et déporte les blés (p.4) lui semble « ajouter un océan au paysage » et comme vouloir dérober leur champ à son regard fini, l’affranchir de son terrestre spectateur. Un vent analogue (p.7) agite ailleurs si fort tel buisson qu’il le grime en animal frémissant, comme « s’efforçant de l’arracher à sa condition première« , où l’univers lui-même semble se mélanger les règnes, soigner comme les épis rebelles de sa poussée, gratter ses propres marges, ménager à son évolution des raccourcis fantômes. Là, l’eau d’une source (p.40) impose sa limpidité au paysage obscur ou chaotique où elle naît, déverse et « décante » son savoir souterrain sur la surface qu’elle découvre, et devant le seul autre savoir souterrain du pays, celui de l’homme « venant sur elle se pencher pour y puiser un peu de lui-même« ; alimentant des ruisseaux qui, à leur tour, semblent « redonner soif aux rivières« ; serpentant, bien que venant du ciel, comme infailliblement sur tous les plis de sol ouverts, elle-même autodidacte du relief terrestre, comme ajoutant sans errance au cours général des choses (« On voyait bien qu’un monde issu du monde s’était mis en marche, allait à dessein, se laissait emporter par un élan unanime » (p.35). Là encore, l’odeur des plantes : il s’en approche en insecte (p.41), vient délibérément au parfum d’une fleur comme au secret payant et prosaïque qu’il est à qui la butine; mais qui aussitôt par contraste, comme à volonté, lui devient mystère gracieux et méditable pour celui qui pense, se butine d’abord lui-même, comprend soudain qu’il est en train de comprendre à la fois du dehors et du dedans une même chose, et se sent comme honteux de trop prélever d’un coup dans la présence : « D’où ce sentiment dès lors d’être interpellé par l’Univers entier qui, conscient soudain de m’avoir instruit d’un trop grand savoir, m’invitait à le taire« … 

   Tout le fait avancer : même un regard est le bon et suffisant pas à faire (p.23), quand les yeux vont mieux que des pieds dans telle ou telle broussaille, et s’en dépêtrent, le moment venu, à moindre écorchement. Même la raison (le calcul des rapports déterminants) convient au marcheur (p.22) , qui, là où elle seule peut lui offrir des obstacles utiles, l’enfermera (et même, dit le poète, « l’encouragera » !) avec profit (« Où je me cogne se libèrent mes pensées« ). Même les « volte-face » (p.20) sont balises subtiles, car si nous connaissons mieux leur chemin qu’eux, nos pas nous connaissent mieux que nos motifs : comme l’ânesse de Balaam, soudain rétive, insensible aux coups de relance, avait su voir l’ange avant l’ânier. Et le hasard lui-même doit pouvoir avancer !      

    Ce très remarquable poète, enfin, a comme un usage spontané de tous les âges : des âges de la Terre (il lui suffit de concevoir (p.5) les quelques centaines de millions d’années ayant contribué, par leurs forces et aléas, à un paysage donné pour arpenter de facto la notable partie de l’histoire du monde qui y fut requise); des âges de l’espèce (alors que l’homme ancien, affamé et effrayé par nature, ne pouvait voir dans le jour qu’un répit de vie, l’homme moderne y voit une occasion de se mettre au jour, pouvant (p.38) traiter en chez lui tout ce qu’il lui échoit de connaître mieux); des âges de lui-même enfin (l’enfance savait tirer à peu près tout de ce qu’elle ignorait; même ses caprices puisaient trésor dans leur insignifiance; que l’adulte (p.21) retrouve donc – mais cette fois responsablement ! – cette innocence).

   « Et, fermant les yeux, je voyais scintiller une multitude d’étoiles bleues… Comme si le peu d’univers qui était en moi opérait une nouvelle naissance, s’expulsait d’un néant qui, paradoxalement, était issu de l’existence même.

Comme si ma vie, après s’être obscurcie à dessein de me détourner d’elle, s’était donnée du temps pour que je l’extirpe, mais cette fois du plus profond de mon être » (p.3)  

  Il est merveilleux que des auteurs quasi-inconnus travaillent ainsi, là où ils sont, à servir la poésie par des chemins de pensée aussi singuliers qu’accueillants. Cet écrivain, d’une peu commune authenticité, nous enchante et instruit de son admirable effort.

                                                      —-

« Il faut les laisser mûrir les chemins, ne point leur imposer trop vite la ferveur de nos pas. À trop vouloir les hâter, nous ne recueillerions de leurs élans que des pensées immatures (…)

Les chemins parallèles : ils vont de pair avec ceux qui nous sont familiers et qui chaque jour nous emmènent.

On les sait en attente de nos pas » (p.6 et 15)

« Nous ne le savons pas, mais chaque jour nous bousculons l’ordre des choses; un pas met fin au pouvoir de l’autre: notre marche est une révolte permanente !

Et tant pis si nos cheveux pendant ce temps grisonnent, notre apparence se démarque de nos avancées, n’en reconnaît point la nature incorruptible.

L’essentiel avance en nous et n’y peuvent rien nos stigmates; nos souffrances n’étant que l’effort soutenu auquel nous devons nos victoires » (p.10)

« Toutefois, rêver trop longtemps contrarie le monde… Ou plutôt ceux qui ne rêvent pas, ne savent pas rêver.

Reste à définir ce que rêver veut dire.

Peut-être est-ce se réfugier dans un lointain pour mieux habiter le proche et restituer ainsi à la réalité son espace initial – la rendre plus vraisemblable, quitte à l’arracher à l’aire de la raison.

Peut-être est-ce saisir sans avoir à toucher, donner plus de poids à l’esprit pour alléger la matière » (p.27)

                                          

© Marc Wetzel

Simon-Gabriel Bonnot, La clémence du sable, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, Août 2017, 66p, 11€

Une chronique de Lieven Callant

Simon-Gabriel Bonnot, La clémence du sable, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, Août 2017, 66p, 11€


Écrire un poème semble simple. Le poème surgit, interrompt, capte l’attention puis la libère. L’apparente simplicité témoigne en fait du travail d’orfèvre du poète, de sa volonté à traduire finement et à rendre presque tangible pour d’autres une réalité qu’il est seul à percevoir. Ce désir, cet élan se confrontent bien vite au fait que quelque chose finit toujours par s’évincer du poème, de sa forme écrite. Cet instantané poétique, s’il comble une partie de nos attentes met également à jour ce qui nous manque. Cette tension est présente dans chacun des poèmes de ce recueil. 

Quelques mots, quelques images campent une situation, donnent à ‘un état d’âme, à’une prise de conscience une teneur unique. Le poème s’installe alors dans une sorte d’harmonie provisoire avant que d’autres mots, d’autres images provoquent un basculement ou improvisent pour le lecteur et sans doute aussi pour le poète une autre vision du monde. De nouveaux sens naissent d’autres doutes, d’autres questions. Ainsi se multiplient les points de vue comme si le poème était vu au travers du prisme d’un kaléidoscope.

Lire un poème m’amène bien souvent à me questionner sur sa facture, sur sa portée. Il est l’éclat d’un autre univers, un nouvel état de partialité où il nous faut deviner la finalité véritable de l’écriture poétique. Les poèmes de ce livre conviennent parfaitement aux voyages de la pensée, aux excursions du rêve car ils ont un caractère un peu abstrait dans le sens où ils ne cherchent pas à représenter. Même s’ils sont incisifs, proches de ce qui fait de nous des humains et que nous appelons la réalité, il y a en eux ce qu’il y a dans une peinture abstraite et qui nous parle presque sans mots. Les poèmes nous touchent avant tout dans notre chair en mettant à nu nos désirs, nos espoirs, nos absurdités, nos malaises. 

En lisant ce livre, je me suis questionnée sur ce qui peut dans notre vie nous rendre à même de tout comprendre sans vraiment comprendre, d’établir en nous une sorte de conscience absolue et pourtant indéfinie, impalpable pour laquelle on devine bien qu’il existe des mots pour l’exprimer mais des mots qu’on ne peut tout simplement pas prononcer comme s’ils étaient scellés par une sorte de pacte. Est-ce la souffrance? Est-ce la maladie qui se libérerait de nos faiblesses en nous octroyant une soudaine et incompréhensible faculté?

La clémence du sable est pour moi, la clémence du temps, la mansuétude de ce qui s’échappe, des mots qui glissent comme des grains de sable entre les doigts, indulgence finalement que l’on découvre au fond de soi. Une indulgence à la racine de notre humanité.

La clémence du sable  s’exprime de bien des façons pour ce jeune auteur. Je vous encourage vivement à découvrir ses talents en le lisant.

Simon-Gabriel Bonnot a depuis ce fabuleux premier recueil COURIR DANS LA CHAIR DES MURS et celui-ci LA CLEMENCE DU SABLE tout aussi impressionnant de justesse, écrit deux autres livres LES BARBELÉS DE LA LUNE et À UNE GÉOGRAPHE MEXICAINE que j’espère prochainement pouvoir commenter.

© Lieven Callant

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