Jacquy GIL – Viatiques – éditions Unicité, 2021, 44 pages, 11€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacquy GIL – Viatiques – éditions Unicité, 2021, 44 pages, 11€


Jacquy Gil, 74 ans, qui vit là où il est né, dans la garrigue du Nord-Est de Montpellier, est un poète, non pas régionaliste, mais régional : il sait tirer parti de sa région non du tout pour la faire mieux connaître, mais pour mieux lire en lui.

Cette garrigue qu’il connaît par coeur lui révèle ce qu’il ignore encore du sien. Il se balade sans cesse et partout pour trouver les chemins à questions, se concentre et comprend ce qu’il peut s’y demander de nouveau, et de nouveau seulement : ses pourtant innombrables souvenirs là où il passe ne sont presque jamais convoqués. Son passé indigène lui permet seulement de ne jamais se perdre, quoi qu’il parte découvrir : il retrouve du connu dès qu’il veut, ce qui lui évite les nuits dehors. Mais dès qu’il va dehors, il n’est plus chez personne : il arpente le gracieux parcours d’énigmes que lui offre sa promenade. C’est un bénévole du mystère, un homme prodigieusement attentif à ce que pourrait changer en lui  (plus exactement en sa propre humanité, car ce qu’il est seul à être ne l’a jamais intéressé) ce que sa pensée rencontre. Esprit autodidacte – car venu sans études à la connaissance – , mais avec une fringale de vérité, un souci de présence, que même des études n’auraient pu troubler !

   « Viatiques », ce sont provisions pour la route, c’est ce qu’on emporte avec soi pour soutenir un petit (ou même le grand et ultime !) voyage. C’est ce qui assure ressources lors d’un déplacement qui ne permet ni d’en produire à mesure, ni d’en obtenir où l’on passe. C’est la ferme résolution de supporter (sans ciller) et soutenir (sans peur) les faims et soifs inédites qu’on engrangera. Ce sont devises d’explorateur, faites justement pour assumer, et peut-être assimiler, ce qui les dépasse, et le renouvelle. Ce sont des consignes de mutation privée, dès qu’arrivent les occasions de comprendre à neuf ce qui arrive ! Rêveur hyperactif : rien ne le distraira de sa distraction, sinon ce qui serait plus profond qu’elle – voilà son très tenace mot d’ordre, son rare et méditatif cran !

   Il a ses « trucs » de voyant, de dénicheur – modeste, mais têtu ! – de métamorphoses, de fourrier de prodiges. Par exemple l’observation proactive de la vie des éléments : le vent qui devant lui plie et déporte les blés (p.4) lui semble « ajouter un océan au paysage » et comme vouloir dérober leur champ à son regard fini, l’affranchir de son terrestre spectateur. Un vent analogue (p.7) agite ailleurs si fort tel buisson qu’il le grime en animal frémissant, comme « s’efforçant de l’arracher à sa condition première« , où l’univers lui-même semble se mélanger les règnes, soigner comme les épis rebelles de sa poussée, gratter ses propres marges, ménager à son évolution des raccourcis fantômes. Là, l’eau d’une source (p.40) impose sa limpidité au paysage obscur ou chaotique où elle naît, déverse et « décante » son savoir souterrain sur la surface qu’elle découvre, et devant le seul autre savoir souterrain du pays, celui de l’homme « venant sur elle se pencher pour y puiser un peu de lui-même« ; alimentant des ruisseaux qui, à leur tour, semblent « redonner soif aux rivières« ; serpentant, bien que venant du ciel, comme infailliblement sur tous les plis de sol ouverts, elle-même autodidacte du relief terrestre, comme ajoutant sans errance au cours général des choses (« On voyait bien qu’un monde issu du monde s’était mis en marche, allait à dessein, se laissait emporter par un élan unanime » (p.35). Là encore, l’odeur des plantes : il s’en approche en insecte (p.41), vient délibérément au parfum d’une fleur comme au secret payant et prosaïque qu’il est à qui la butine; mais qui aussitôt par contraste, comme à volonté, lui devient mystère gracieux et méditable pour celui qui pense, se butine d’abord lui-même, comprend soudain qu’il est en train de comprendre à la fois du dehors et du dedans une même chose, et se sent comme honteux de trop prélever d’un coup dans la présence : « D’où ce sentiment dès lors d’être interpellé par l’Univers entier qui, conscient soudain de m’avoir instruit d’un trop grand savoir, m’invitait à le taire« … 

   Tout le fait avancer : même un regard est le bon et suffisant pas à faire (p.23), quand les yeux vont mieux que des pieds dans telle ou telle broussaille, et s’en dépêtrent, le moment venu, à moindre écorchement. Même la raison (le calcul des rapports déterminants) convient au marcheur (p.22) , qui, là où elle seule peut lui offrir des obstacles utiles, l’enfermera (et même, dit le poète, « l’encouragera » !) avec profit (« Où je me cogne se libèrent mes pensées« ). Même les « volte-face » (p.20) sont balises subtiles, car si nous connaissons mieux leur chemin qu’eux, nos pas nous connaissent mieux que nos motifs : comme l’ânesse de Balaam, soudain rétive, insensible aux coups de relance, avait su voir l’ange avant l’ânier. Et le hasard lui-même doit pouvoir avancer !      

    Ce très remarquable poète, enfin, a comme un usage spontané de tous les âges : des âges de la Terre (il lui suffit de concevoir (p.5) les quelques centaines de millions d’années ayant contribué, par leurs forces et aléas, à un paysage donné pour arpenter de facto la notable partie de l’histoire du monde qui y fut requise); des âges de l’espèce (alors que l’homme ancien, affamé et effrayé par nature, ne pouvait voir dans le jour qu’un répit de vie, l’homme moderne y voit une occasion de se mettre au jour, pouvant (p.38) traiter en chez lui tout ce qu’il lui échoit de connaître mieux); des âges de lui-même enfin (l’enfance savait tirer à peu près tout de ce qu’elle ignorait; même ses caprices puisaient trésor dans leur insignifiance; que l’adulte (p.21) retrouve donc – mais cette fois responsablement ! – cette innocence).

   « Et, fermant les yeux, je voyais scintiller une multitude d’étoiles bleues… Comme si le peu d’univers qui était en moi opérait une nouvelle naissance, s’expulsait d’un néant qui, paradoxalement, était issu de l’existence même.

Comme si ma vie, après s’être obscurcie à dessein de me détourner d’elle, s’était donnée du temps pour que je l’extirpe, mais cette fois du plus profond de mon être » (p.3)  

  Il est merveilleux que des auteurs quasi-inconnus travaillent ainsi, là où ils sont, à servir la poésie par des chemins de pensée aussi singuliers qu’accueillants. Cet écrivain, d’une peu commune authenticité, nous enchante et instruit de son admirable effort.

                                                      —-

« Il faut les laisser mûrir les chemins, ne point leur imposer trop vite la ferveur de nos pas. À trop vouloir les hâter, nous ne recueillerions de leurs élans que des pensées immatures (…)

Les chemins parallèles : ils vont de pair avec ceux qui nous sont familiers et qui chaque jour nous emmènent.

On les sait en attente de nos pas » (p.6 et 15)

« Nous ne le savons pas, mais chaque jour nous bousculons l’ordre des choses; un pas met fin au pouvoir de l’autre: notre marche est une révolte permanente !

Et tant pis si nos cheveux pendant ce temps grisonnent, notre apparence se démarque de nos avancées, n’en reconnaît point la nature incorruptible.

L’essentiel avance en nous et n’y peuvent rien nos stigmates; nos souffrances n’étant que l’effort soutenu auquel nous devons nos victoires » (p.10)

« Toutefois, rêver trop longtemps contrarie le monde… Ou plutôt ceux qui ne rêvent pas, ne savent pas rêver.

Reste à définir ce que rêver veut dire.

Peut-être est-ce se réfugier dans un lointain pour mieux habiter le proche et restituer ainsi à la réalité son espace initial – la rendre plus vraisemblable, quitte à l’arracher à l’aire de la raison.

Peut-être est-ce saisir sans avoir à toucher, donner plus de poids à l’esprit pour alléger la matière » (p.27)

                                          

© Marc Wetzel

Albert Gatez, poèmes, Éditions Traversées, janvier 2023, 79 pages, 22€

Une chronique de Lieven Callant

Albert Gatez, poèmes, Éditions Traversées, janvier 2023, 79 pages, 22€


Albert Gatez (1927- 1999)

Albert Gatez est né à Mussy-la-Ville mais a passé la plus grande partie de sa vie à Virton. À l’occasion d’une retrospective de ses oeuvres, Albert Gatez a offert à la ville de Virton, quelques sculptures qu’on peut admirer en divers endroits de la ville.  Artiste autodidacte, il est difficile de le cantonner à un style, à une discipline: Il a peint, il a sculpté, il a gravé, il a écrit des poèmes comme lui seul pouvait le faire. 

Il explore avec une certaine curiosité enfantine, il cherche avec amour et n’a pas la prétention d’affirmer qu’il a trouvé. Au contraire, ses oeuvres me semblent être incomplètes, volontairement non-finies. Au delà des apparences simples et faciles, naïves diront certains, se cache parfois avec humour, une complexité d’une grande lucidité. Ces oeuvres et poèmes sont autant de portes à ouvrir et de mondes à découvrir sans apriori. De rébus à résoudre, de petits labyrinthes à parcourir.

©Albert Gatez-collection jeannine Dumont

Dans ce livre sont repris des poèmes, des peintures, dessins, sculptures, et trois panneaux de bois. Le premier reprend des éléments géométriques: sphères, parallélépipèdes et le bois a la patine d’un meuble ancien. Le deuxième panneau est constitué de planches à l’état brut où ont été collés d’autres morceaux de bois et matériaux de récupération (un circuit électronique). L’artiste a mis en valeur les différents éléments en les peignant sauvagement, le troisième panneau est semblable à un tiroir qu’on vient d’ouvrir et dans lequel se trouve un ange jaune aux ailes ouvertes autour d’un corps et d’une tête aux formes simplifiés. Il pourrait s’agir d’un papillon.

©Albert Gatez-collection jeannine Dumont

Ces trois panneaux oscillent entre peintures et sculptures et ne sont pas vraiment des bas-reliefs. Elles sont abstraites mais rien n’interdit à l’esprit d’y reconnaître une figure, un sens. D’autres sculptures métalliques explorent l’espace à la manière d’une écriture ou d’une peinture et ressemblent aux girouettes posées sur les toits pour le vent ou semblent être des totems sculptés dans le bois, pétris dans la terre glaise.

Ces travaux-là sont plus clairement figuratifs mais là aussi se produit comme un retournement de situation. La référence n’est pas la réalité mais le produit d’une quête qui espère comprendre l’humain. Tout le travail d’Albert Gatez (même ses poèmes) provoquent des basculements intrigants de tons, de sens, de significations. 

Gatez s’interroge et nous interroge sur les pouvoirs enfuis et méconnus que portent ses oeuvres comme si soudainement elles surgissaient d’un magma ancien nous parlant de nos origines en tant qu’être humain. On imagine qu’elles sont peut-être un emblème et ont vocation à nous rassembler mais il manque toujours un élément, une certitude. Siège aux creux des poèmes et des oeuvres d’art de Gatez, un oubli. Volontaire ou accidentel, un point sur lequel il temps d’appuyer pour prendre en compte nos différences, nos singularités sans perdre de vue la cohérence originelle. Si tout nous différencie et nous sépare, il y a aussi matière à nous réunir. Cette matière est celle qui constitue le matériau essentiel du travail poétique de Gatez: matière humaine, imparfaite, faite de souvenirs, d’oublis, d’amour et de désamour, de passions et d’abandons, de désespoirs, de joie, de sérénité, d’humour, de doutes. Dans cette incertitude mise en évidence par Gatez réside une force neuve. 

« Le fort est celui qui affronte la vérité sans en exclure les hypothèses les plus accablantes. »  

« Des mots frêles, qui libèrent »P18

« Il faisait rouge sans toi
Comme soir de guerre
Nous que l’enfance n’adulte pas. »  P19

« La vérité est sinistre, les occupations de l’homme ne sont
Que déguisements qui travestissent en dérisoires victoires
L’inexorable défaite ». P22

Page 26, le poète résume:

« Il me reste le boire.
Boire la vie coquine et boire encore jusqu’à plus rien
Et puis boire la coquine.
Comme on boit un souffle.
C’est boire la vie. »

« Seuls ceux qui vont à l’extrémité d’eux-même peuvent muer. » 

et

« Autour de l’orgueil la déroute »

« J’aime que le ciel descende doucement. »

« Le hasard peut être vaincu par les mots et de la disponibilité »

« Unijambiste c’est une jambe en moins mais aussi une jambe en plus- facile n’est-ce pas? »

La poésie d’Albert Gatez ne se lit pas qu’au travers de ses mots, elle nous guide par delà ses peintures, au delà de ses sculptures. Ce livre lui rend un bel hommage. 

© Lieven Callant

Michel De Ghelderode, Sortilèges, L’imaginaire, Gallimard, 224 pages, 2008.

Une chronique de Lieven Callant

Michel De Ghelderode, Sortilèges, L’imaginaire, Gallimard, 224 pages, 2008.

12 contes curieux et sombres

Les contes réunis pour une première publication en 1947 aux Éditions A. Maréchal ont probablement été écrits entre 1919 et 1939. Chaque conte est une mécanique parfaitement ajustée, une mise en relation de mots savamment sélectionnés pour répondre à une logique intrinsèque à l’histoire et servir les thèmes de prédilection de l’auteur: la mort, la mort morale, la solitude voulue et recherchée pour se démarquer ou se protéger d’une société humaine trop normative, le temps comme expression passée de la vie, la vie sociale, mascarade consacrée aux mensonges, le rêve, nos rapports à la réalité, les frontières poreuses et floues du rêve fantastique.

Chaque récit est écrit à la première personne et cette utilisation du « Je » est un des artifices du spectacle au quel le lecteur est convié. On est tenté d’associer au narrateur, Michel De Ghelderode lui-même. Se dresse alors une sorte de portrait en douze nuances.

« Je devinai que cet homme empli de visions inexprimées était, comme je suis, un inadapté que l’existence ordinaire désenchantait et qui se mouvait dans un monde imaginaire. »

« Je ne fus bientôt plus que le quotidien passant, le petit personnage du tableau craquelé qu’était la plaine Saint-Jacques. Je ne résistais plus à la mystérieuse attraction. »

Les univers créés par Michel De Ghelderode sont donc régis par une mise en scène somptueuse, sombre sans être glauque, burlesque, grotesque peut-être mais sans jamais trahir la part profondément singulière des interrogations ou des inversions de situations. On invite le lecteur en toute discrétion à ne pas se fier à ce qu’on appelle « la réalité ». À comprendre qu’un mystère ne s’élucide pas forcément en faisant appel à la raison et qu’il vaut mieux laisser reposer les eaux tranquilles. Les titres attribués aux différents contes fonctionnent à la fois comme des avertissements, comme le parfait résumé, le coeur de l’énigme.

Les lieux, les différents décors où se déroulent les différents contes, excepté, « Un diable à Londres », dédié à Franz Hellens dépeignent une certaine Flandre des petites villes provinciales comme Gand, comme « Nazareth » du même nom que la ville de naissance du Christ. On reconnaît aussi Bruxelles ou Ostende, la ville d’Ensor.

Dans « Sortilège », nouvelle au centre du recueil, de multiples allusions sont faites à Ostende. Sans jamais la nommer explicitement, De Ghelderode fournit des indices réservées à ceux qui connaissent intimement la ville. Sa gare du bout du monde, le narrateur s’y arrête car il ne peut aller plus loin pour chasser son ennui et vaincre sa mélancolie. La mer met fin au trajet du train. Le centre de la ville est constamment menacé par les eaux parce qu’il est en dessous du niveau de la mer. Ce qui protège la ville de l’enfouissement c’est probablement un carnaval, une population qui s’enivre mais sauve de la mort par suicide un anonyme passant. La vie sociale, les carcans imposés aux vivants font qu’ils ont besoin de céder sous l’effervescence de carnavals. C’est naturellement ce qu’on peut aussi observer dans les tableaux de James Ensor. Pour se divertir, pour oublier et dépasser son sort, un grain de folie devient nécessaire. On aime porter des masques de morts, manger et boire à outrance, danser et faire la fête pour par exemple accueillir le fils de Dieu à Bruxelles. 

« La ville et son chargement de monstres descendraient lentement sous les eaux, en une universelle noyade des esprits et des sens, dans le plus absurde rêve ou le plus horripilant cauchemar. »

« Je n’étais plus un homme en fuite, j’étais un homme immobile, accoudé au parapet et contemplant les eaux fluant dans le chenal, sous la protection des glaives ardents que le phare tendait sur ma tête; un homme simplifié, purifié, qui venait de passer le seuil de l’infini, comme celui d’une cathédrale, et qui se penche sous les voûtes nocturnes. »

À l’instar d’autres écrivains ou artistes de l’époque, De Ghelderode est un flamand qui « a choisi » d’écrire en français. Cet entre-deux langues, entre-deux cultures semblent provoquer chez les auteurs belges du début du 20ème siècle comme un détachement serein, amusé mais aussi terriblement lucide, ce pseudo-déracinement culturel ne crée pas de blessure à proprement parlé, il est le lieu de la « Belgitude », lieu de contrastes, lieu où les incohérences adhèrent entre elles malgré elles.  

Michel De Ghelderode a en lui le pouvoir de créer des mondes parallèles, des univers en dessus ou en deçà de la réalité ordinaire. Les  spectacles offerts par De Ghelderode ressemblent à ceux que nous offrent d’autres artistes belges. Je pense à Breughel qui résume la chute d’Icare à un petit remous de vagues sur le point d’engloutir les deux petites jambes d’une poupée. Le peintre préfère montrer en avant plan un paysan flamand labourant la terre comme indifférent au drame qui se joue derrière lui. N’est-ce pas vouloir nous avertir sur l’absurde place que nous pensons occuper au centre de la création? La  vie ordinaire, la peine du paysan ne vaut-elle pas un tableau? Toute oeuvre humaine n’est-elle pas dérisoire?

Mais il y a aussi Jérome Bosch qui fait des enfers des jardins où les « monstruosités » se côtoient dans ce qu’appellent les biens pensants, le vice. La mort comme la vie n’est-elle pas une mascarade morale? Qui se sert de nous? De quoi devons-nous avoir le plus peur si ce n’est de nous-même? 

The Carrying of the Cross, Christ and St. Veronica- Jérôme Bosch

Dans « Le jardin malade» c’est sous la forme de journal que nous est conté l’histoire. Chaque jour, le mystère s’épaissit autour d’un jardin. Le type de jardin qu’aurait pu peindre Bosch. Un jardin malade d’une humanité affreuse, néfaste. Le conte se termine par la page du journal du 25 décembre, il a neigé.  

« Le jardin malade est mort – il est enlinceulé. Les souvenirs, qu’ils se dissolvent avec les cristaux du Ciel! Je dis adieu – Je jette les dernières goutes du vin sur la neige immémoriale… »

Et ces phrases ne nous mettent-elle pas au centre d’une oeuvre de Jules De Bruycker? Le conte « Un crépuscule » lui est dédicacé.

Autour du Gravensteen à Gand (1913), eau-forte, Jules De Bruycker

« Les nuages avaient pris relief et, en une frise sculpturale, figuraient une impitoyable bousculade de bestiaux ocres, bruns et bleuâtres, une silencieuse charge vers les barrières du couchant. »

« L’église disloquée se reconstituait géométriquement à l’ordre d’un invisible architecte, qui n’était autre que la lumière. »

Chez Renée Magritte, ou chez Marcel Broothaers créant le « département des aigles dans son musée d’art moderne, je retrouve également comme un écho des univers crées par Ghelderode.  Il y a un amour de la provocation mais aussi un désir profond de défendre tout ce qui sort de l’ordinaire. Il réclame le droit à être « autrement », à marcher en dehors des sentiers balisés. Mais il combat aussi l’aveuglement du public. La vie est un spectacle! On peut en rire, on se doit d’être libre de le faire.

Dans le premier conte, «  L’écrivain public », on lit avec délice l’étrange rapport au public que parvient à créer Michel De Ghelderode. Il n’hésite guère à se moquer de l’élite , de l’écrivain qu’il est lui-même.

« On ne calligraphie plus, on n’écrit plus qu’au moyen de machines ou d’instruments barbares; mieux: le dernier des imbéciles est lettré ou instruit, voire porteur de diplômes, bien que peu de gens sachent écrire ou lire ou parler avec un minimum de correction… »

« J’eusse aimé être Pilatus, dans un éternel silence: un homme oublié des hommes, qui sait écrire merveilleusement et qui n’écrit jamais, sachant que tout est vanité. »

Notons au passage que Pilatus n’est pas le préfet de Judée mais est un mannequin de cire qui représente le métier d’écrivain public au sein d’un musée vieilli, désuet et sans public. Un pied de nez de plus à la religion, à la morale chrétienne.

Dans « Le diable à Londres » le narrateur lance ceci:

« La vie des autres ne m’intéresse pas et je présume que la mienne ne doit intéresser personne. » C’est un peu De Ghelderode qui met en garde son lecteur. 

Comme ici à la presque fin du recueil «( …)vous ne m’êtes rien, lecteur; je crache hors de moi, cette histoire, pour me soulager, voilà! »

On lit plus loin : « je ne redoute pas les morts, pas tous les morts et comme me l’enseignait ma mère, je crois qu’il faut redouter tous les vivants… »

« Je rêve beaucoup. N’ai-je pas cultivé l’art de dormir éveillé, debout et les yeux ouverts, de sorte que je ne suis presque jamais de plain-pied dans la réalité?(…) Ceux qui m’ont connu savent que j’apprécie tout ce qui s’éclaire par le sourire de la Folie. » et il n’oublie pas d’écrire « On m’a trop menacé naguère, mes parents et les prêtres, et ma vie s’est édifiée sur la peur. » 

Rien dans ces contes ne nous permet d’établir une conclusion moralisante qui servirait d’exemple. Au rêve ne s’oppose pas la raison. À l’illusion, la lucidité. À la vie, la mort. Sont déjà morts sans s’en rendre compte ceux qui ont éteint en eux l’imagination. Ceux qui ont fermé la porte aux pouvoirs qu’elle concède à l’intelligence pour répondre aux défis qui nous sont posés quotidiennement. 

Aux spectacles qui nous sont offerts succède l’illusion de la vie telle qu’elle est vécue la plupart du temps. À la vie qui n’est qu’une formalité faites de contraintes sociales ou morales succède la mort. Un néant pour un autre? Non, les mots, les images chez Michel De Ghelderode interrogent la représentation, la réalité un peu à la manière de René Magritte qui précise en dessous d’une pipe peinte : « ceci n’est pas une pipe ». 

« Le normal a des limites, l’anormal n’en a pas. »
« Il ne s’agit pourtant que d’une réalité s’enchaînant à d’autres réalités; mais l’on n’ose concevoir quels aspects la réalité peut prendre. Qui la décrit ou la peint telle risque d’être réputé visionnaire sinon fou. »

L’humour, l’ironie, la dérision sont des voies de secours. Il faudrait ne jamais se prendre trop au sérieux. Dans « Le diable à Londres » on peut lire comme une provocation:

« Que le diable existe, je n’en doute pas: les éducateurs m’ont enfoncé cette croyance dans la tête et jusqu’à ce jour, aucun rationaliste n’est arrivé à me prouver que cette croyance, ou ce dogme, fût une fable pour enfants. Si je crois au diable? parbleu! Et de manière plus permanente qu’à Dieu et ses saints! » 

« J’accepte de tout supporter, au physique comme au métaphysique, toutes les turlupinations; oui, je supporterai tout de la part du diable, sauf qu’il me prêche, se mette à moraliser et me fourre dans les poches des petites bibles ou des brochures antialcooliques! …. »

« à part des affiches de music-hall, rien n’avait de signification diabolique. Au contraire, ce diable était le plus humain des hommes, collectionneur de reliures, amant des fleurs, ami des oiseaux . »

Dans « L’amateur de reliques », l’antiquaire est « l’ornement de cette sordide collection, le concierge de cette caverne de pilleurs d’épave » plus loin le narrateur s’exprime: « cet homme n’a pas de destinée! À l’image de sa marchandise désuète et sans signification, il se contente d’exister, légalement, et de n’attendre rien du tout. » C’est sans doute pour cette raison et parce que le boutiquier se moque de lui en disant « Monsieur est poète » que le narrateur décide de lui jouer un tour en disant qu’il est amateur de reliques. Cette farce aura une issue inattendue car « le hasard, dont on ne saurait jamais assez admirer les machinations m’apprit que l’aventure n’était pas près de banalement finir. » Dans ce passage on peut lire tout le bien que pense De Ghelderode du boutiquier ordinaire, du petit commerçant qu’attire l’occasion et peut importe laquelle de faire un bénéfice.

Dans « Rhotomago » le cinquième conte, on lit: « Pourtant, je concède que Rhotomago peut en connaître plus long que les hommes si rationnellement ignorants. » Rhotomago est un petit diable contenu en suspension dans un liquide dans un bocal qui peut selon qu’il monte ou descente prédire l’avenir. 

« Que m’importa jamais l’avenir, à moi qui ai le coeur sans désirs et qui sais à l’imitation de mon chat Mima, vivre intensément l’heure qui s’écoule au sablier, dans une quiétude parfaite! » Ce que veux pénétrer le narrateur c’est « le passé, le grand mystère du passé, l’impénétrable nuit du passé ». Non pas le passé immédiat, le nombre des jours vécus depuis ma naissance; je dis le passé antérieur à cette naissance, tous les passés qui forment le Passé depuis que j’existe, toutes les existences qui m’ont conduit à mon existence actuelle!»

Histoires singulières, personnages comme sortis d’un théâtre d’ombres et de lumière, mises en scène dignes d’un spectacle de carnaval, dérision, mise en garde, ces douze contes m’ont plongé dans les univers bien particuliers de quelques peintres et d’artistes belges d’époques différentes. Ils sont ces contes, les produits révoltés d’un visionnaire. La langue de Michel De Ghelderode est subtile, audacieuse et merveilleuse. La vision qu’elle offre est kaléidoscopique: on en croit pas son âme.   

« Seul, un poing surnaturel avait pu frapper l’heure d’or, sur le gouffre du Temps. (…) L’église disloquée se reconstituait géométriquement à l’ordre d’un invisible architecte qui n’était autre que la lumière. »


© Lieven Callant

William Cliff – Des destins – (Ed. La Table ronde – 345 p.)

Une chronique de Xavier Bordes

William Cliff – Des destins – (Ed. La Table ronde – 345 p.)


Voici que pour ses quatre-vingt-deux ans, le poète W. Cliff mainte fois couronné (Prix Goncourt de poésie en 2015 notamment) nous délivre un épais volume de poèmes, composé de vers en forme de sonnets désinvoltes, souvent rimés, sous-tendus d’un humour observateur et plein d’humanité, qui a pour titre « Les destins ». L’ensemble compose une sorte de roman, où s’entrecroisent en effet les fragments de destinées des personnes auxquelles le poète a eu à faire, pour toutes sortes de raisons qu’on découvrira. Cet ensemble de destins trace en filigrane une sorte de biographie de l’auteur, pleine de fantaisie et de personnages comment dire, euh, « hétéroclites » ainsi que les rencontres variées que peut lui avoir ménagées une vie plutôt longue et riche. Le poète y mêle à parts égales le sérieux et la légèreté, l’abîme existentiel et la superficialité de l’anecdote, dans sa manière savoureuse et originale, immédiatement reconnaissable. Sonnets aisés à lire, pointillés poétiques de moments où sont saisis à l’état brut des éclairs de réalité. Une écriture qui, de même que la forme sonnet, souvent semble l’apanage de l’âge et correspondre à des écrivains qui, n’ayant plus rien à prouver, s’adonnent à une liberté d’écrire en quelque sorte printanière, associée à une rigueur formelle qui solidifie les poèmes avec une aisance due à une longue pratique. Traitant ainsi, à la manière de la vie elle-même, du grave et du léger, du ferme et de l’évanescent, en les déployant sur le même plan à travers le livre. J’ai particulièrement apprécié les sonnets des pages 261 à 270 qui racontent « l’Avenir », histoire d’un bateau qui me semble fort bien symboliser le périple de la navigation poétique en elle-même, l’écrit figurant, sous forme de leurre, le vaisseau du « logos ». Je souhaite au lecteur d’éprouver la même jubilation qu’on sent avoir été celle de l’auteur à composer ce massif – néanmoins subtil et facile d’approche – volume poétique, qui feint d’être (et qui est peut-être) le résumé secrètement testamentaire d’une vie distribuée comme si c’était une année, en presque un poème par jour !…

                                               ©Xavier Bordes    Paris, 1 mars 2023.

Les lectures de Patrick Joquel

Poésie

Titre : Frontières, Petit atlas poétique

Auteur : Anthologie établie par Thierry Renard et Bruno Doucey

Éditeur : Bruno Doucey

Année de parution : 2 023

Un petit atlas car les poètes présentés ici viennent de plusieurs pays. Ils sont un peu plus d’une centaine. Des écritures variées donc autour de ce mot qui trace des lignes entre les humains, et sur le sol de leur planète. Richesses des points de vue. Témoignages et solidarités. Un livre dense !

Un livre à lire et à relire, lentement, et à méditer. Un livre pour accompagner ceux qui cherchent un monde plus riche en humanité.

Une anthologie qui au-delà du Printemps des Poètes 2023 jalonnera longtemps la poésie du 21e siècle.

https://www.editions-brunodoucey.com/frontieres-petit-atlas-poetique

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Titre : L’âpre beauté du paysage

Auteur : Jeanne Bastide 

Œuvres de Roselyne Sibille

Éditeur :L’Ail des ours 

Année de parution : 2 021

6€

On est parti. On est en marche. Grâce à l’usage d’untu l’autrice nous embarque. Elle nous suit telle une ombre ; la solitude du marcheur ne craint pas l’ombre. 

Toi, séduit par l’âpre beauté du paysage, tu t’attardes.

Tu te laisses dévisager par les arbres.

La patience de la roche ;

La danse lente du chemin.

Les mots viennent à leur rythme et pas après pas deviennent texte, puis plus tard livre. La méditation du marcheur… Combien de poètes l’ont suivie ? Combien de marcheurs ont rencontré la poésie en chemin ? 

L’écriture et la marche, complices de longue date… La marche et la réflexion ; l’écoute et l’attention à l’instant aussi. On tourne ainsi les pages de ce livre comme des lacets pour atteindre ces espaces plus hauts que soi-même et se mettre au monde. Traverser des espaces que le temps a traversés, laissant quelques traces que l’on écoute ou contemple en passant. On s’interroge sur le futile des jours. Sur ces jours bâtis sur l’absence. Absence des ancêtres, des trop tôt partis, multiples absences qui nous tiennent les mains au fond des poches. 

On marche sur un sentier. On sait qu’il a mille ans autant qu’un jour. On sait qu’au fond l’horizon se fermera un jour. On avance, on pense, on s’accorde et puis, paisible, on rentre.


Roman

Titre : Sidéral

Auteur : Antoine Blocier

Éditeur : Horsain

Année de parution : 2 021

Voici un roman de Science Fiction qui interpelle. On est dans un futur relativement proche. Pas bien loin de la Terre : dans une station spatiale internationale. L’héritière de l’ISS. On y retrouve des ingrédients dont on est déjà abreuvé aujourd’hui : l’intelligence artificielle, la recherche scientifique, les mille pauvretés des peuples, l’espoir d’un monde meilleur, le pouvoir politique, le pouvoir économique. 

Autrement dit on est en équilibre entre la fiction et la réalité. C’est subtil et puissant. Bref, tout en tenant le lecteur en haleine, ça interroe et interpelle.

À découvrir dès seize ans.


©Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

Dernières parutions:

  • Patrick Joquel, Page control, éditions de la Pointe Sarène.
  • Cairns 32 : Frontières, hiver 2023

Prochains voyages/livres :

  • Peymeinade, 13 et 14 mars.
    Rencontres avec les classes cycle deux des trois écoles de la ville pour préparer le 3e festival Mots et Papiers. Atelier d’écriture : un poème/classe sur le thème l’école ici/ailleurs, l’école de nos rêves, l’école pour tous. Le jour du festival, avec un artiste, illustration du poème à la craie sur le goudron de la cour de l’école Mirabeau. Le 13 mai de 17h à 22h
      • 15 mars, atelier d’écriture à la médiathèque de Signes (83). haïku.
      • Jeudi des mots chez Pauline à Nice
        école de Coaraze 06 le matin
        Anthologie Frontières éditions Pourquoi viens-tu si tard/ cairns 32 Frontières le soir chez Pauline, Nice le Port
        16 mars
        20 avril
        15 juin
      • Printemps des poètes : Frontières
        21 mars : Breil/Roya 06
        22 mars, printemps des poètes à Cannes, avec Cannes Jeunesse.
      • 23 au 25 mars, ateliers d’écriture à la Médiathèque d’Antibes (06) ; en lien avec une expo Prévert. Intervention également durant la journée professionnelle : pratiques d’écriture : pistes pour lancer de l’écriture.
      • 30 mars école Fénelon, Grasse ; suite du projet ce2 en voyage ;
      • 1er mai : chemin de Durcet (61) : inauguration des nouvelles balises/poèmes et signatures.
      • INSPE de Nice (06) : formation 2de deux groupes d’étudiants à la poésie
      • Mercredi 21 septembre
        découverte de l’édition poésie contemporaine (jeunesse) présence du poème dans la classe, éléments de regards… 
      • mercredi 7 décembre
        • ateliers d’écriture
        • – retour sur les premières semaines de classes
        • – lecture suivie d’un livre de poèmes
        • – ateliers d’écriture
      • mercredi 10 mai 2023 : haïkus et lecture suivie
      • Peymeinade, 06, troisième festival du livre en plein air, le samedi 13 mai 2023. Cette année l’événement se fera en semi-nocturne de 17h à 22h.
      • 14 mai 9e fête du livre de Gonfaron (83)
      • Du 2 au 4 juin : festival du livre de Grimaud (83).