Cécile A. Holdban – Osselets – illustrations de l’auteure, Le Cadran Ligné, 48 pages, avril 2023, 13€
Il y a deux choses qui ne trompent pas, et montrent l’authenticité rare de cette poète : d’une part elle dit toujours ce qu’elle a à dire le plus vite et sobrement possible (« Un jour, on ne fit rien d’autre/ que déjeuner du soleil » p. 37 – voilà qui résume la primordiale vie autotrophe; ou « S’il n’y avait qu’un seul bleu possible/ le sommeil n’existerait pas » (p.18) – voilà pour dire la gradation des fonds de monde dont dispose l’humain cerveau). Elle ne s’attarde pas, elle n’a pas d’amour particulier pour ses propres formules, elle consigne seulement ce que sa pensée a atteint, et se tient à ce qu’elle en retient. Elle étoufferait de garder pour elle cette « musique intérieure » qu’elle n’a pas choisie, dont peut-être la remontée même la menaçait (c’est l’inverse de ce que fait voir son activité de peintre, où elle prend tout son temps – et donne tout son espace ! -, laisse venir ses images à complétude, articule et fait respirer les silences extérieurs qu’elle en distingue et y agence).
D’autre part, elle ne vient jamais précéder ce qu’elle dit, se tient soigneusement derrière ce qu’elle énonce,
« Il pleut sur les roses
et soudain on ne sait
si l’eau vient des nuages
ou du coeur rouge des fleurs » (p.36)
s’esquivant non par simple modestie (moins encore par goût du secret), mais parce qu’elle a déjà bifurqué, cherche tout de suite ailleurs, se guidant sur ses propres pas de côté, et n’oubliant jamais que le labyrinthe est plus vaste que tout ce que strophe après strophe elle en révèle. L’univers ne paraît pas avoir ici de secrétaire global, mais de simples juges de paix locaux, qui explorent ses usages à leurs risques et périls :
« Le long voyage au fond de soi commence
à bord de navires nus
sans la voile des frondaisons » (p.39)
C’est que Cécile Holdban est polyglotte (hongrois, anglais, allemand, français …), qu’elle sait saisir une nature elle-même polyglotte, qui parle plusieurs registres d’éléments, plusieurs langues (la mécanique, l’optique, l’électrique, la géométrique, la thermique …) et ne cesse d’entre-traduire ses propres productions, de devoir obtenir les unes des autres ses diverses dimensions d’activité. Elle en connaît donc la palette, le nuancier, l’échelle des présences, dans l’incessante universelle opération (qu’a le monde) de se mêler à soi-même. Dans une disponibilité à la fois (étrangement) ardente et « chagrine ».
« Un jour
en changeant de nom
tu as sauvé
ton visage du futur » (p.16)
À la fois joie d’une renouvelée conversion (comme une foi se tournant sans cesse vers plus vrai qu’elle), et tristesse d’un constant déséquilibre (comme l’esprit polyglotte paye son indéfinie souplesse du deuil, en lui, de tout centre de gravité). On va de bond en bond, comme un triple sauteur (maître de ses propres ricochets), mais récoltant à chaque « rebond » la seule énergie rendue par le sol, le « bleu » veiné des contusions, le levain des seuls talons. Une ballerine dans un labyrinthe.
« Observant le labyrinthe
je suis à la fois celui qui le crée
et celui qui s’y perd » (p.9)
Dédale qui « chagrine » (les chemins se valent et aucun n’a de sens; aucun pas n’assure passage aux suivants; même tricher ne désembrouillerait rien), mais danse forcée de dépassement (« partir de soi pour plus de transcendance » dit quelque part l’auteure, puisque l’issue du labyrinthe ne viendra que d’une autre manière de l’arpenter, se fiant aux courants d’air, à l’humidité des cloisons, à la terre battue ou non des sols, à l’épuisement gradué des lumières : une liberté à la Escher, qui avance par éliminations, s’esquisse sur le miroir même et crayonne son propre sillage pour savoir au moins par où ne plus passer).
« Le chemin tient dans la main
de celui qui le dessine » (p.9)
La foi poétique surnaturalise l’attention : nous observons passionnément comment la nature se débrouille d’elle-même, et y adaptons (calibrons, étageons, cicatrisons) notre chant :
« Les horizons blessés nous parlent parfois
de dommages plus intimes » (p.15)
Ainsi nos larmes ont à apprendre des nuages, que pleuvoir allège et clarifie; nos enfances ont à apprendre des vagues, toujours imperceptiblement soulevées; nos loisirs de l’impossible oisiveté du réel (qui ne mène à rien que parce qu’il est toujours ramené vers lui-même); nos replis de l’immense origami cosmique qui ne rabat nulle chose sur elle-même sans l’épaissir à proportion, mais symétriquement ne sait déplier quoi que ce soit sans le désarticuler d’autant. Voici alors, une à une, quatre leçons de choses :
« Les larmes empêchent la lumière
de sombrer tout à fait
dans le gouffre de l’oeil » (p.21)
« Les vagues cachent
sous leur paupière
le secret des prairies de la mer » (p.33)
« Il est impossible de ne rien faire
lorsqu’on ne fait rien on fabrique du temps
ce temps germe
dans ce qui en nous se défait » (p.24)
« Novembre
plier les coins du ciel
en chaque arbre
puis en chaque feuille » (p.39)
L’auteure est comme une sainte espionne du Devenir, se montrant à la fois d’une incommensurable nostalgie (« La mémoire brode au fil or et noir » p.41), et d’une inconsolable volonté (« Le temps galope à dos de nuit » p.40), comme une enfant joue aux osselets – semble indiquer le titre -, à la fois plus libre du néant et plus consciente de la mort que l’adulte. Osselets : comme nous les astragales de moutons, la nature recycle en actions imprévues tous ses anciens moyens d’existence, comme l’avouent ses empreintes, et le hurlent ses ricochets. Il y a peut-être dans le titre énigmatique (et glaçant) du recueil l’idée que le jeu d’être conscient est une incomparable torture.
La torture aussi est un jeu : dans la variante ultime du jeu d’osselets (la tête de mort), on place d’abord, précautionneusement, les quatre osselets blancs entre les premières phalanges des doigts, puis, ayant lancé et rattrapé dans sa paume l’osselet rouge, on fait redescendre en elle, sans lâcher le rouge – et sans utiliser l’autre main – les osselets ainsi fichés, par des mini-contorsions musculaires de la main jouant d’elle-même. Or cette acrobatie articulatoire a son équivalent (ou son précurseur) dans le supplice ancestral des os broyés : le tourmenteur médiéval disposait entre les doigts du patient des os surnuméraires avant de lui comprimer latéralement la main. L’aveu requis s’obtenait vite, ce jeu de l’étau portatif étant réputé, pour l’intensité des douleurs créées, sans égal (on ne restait pas longtemps beau joueur dans ce mortel serrement de mains). Mais le jeu d’osselets ici est pacifique, inspirant et généreux : il s’agit bien de ne ramasser les os blanchis au sol que le temps d’envol de l’os père et rouge. Le droit de glâner n’est que dans l’altitude réussie : la poésie ne récolte que ses propres lancers d’apesanteur. Mais Caillois semble y surveiller Prévert.
Poète, traductrice, dessinatrice et peintre, Cécile A. Holdban est née en 1974. Elle co-anime avec Sébastien de Cornuaud-Marcheteau l’étonnante et attachante revue en ligne « Ce qui reste » (qui a par exemple publié des inédits de Vincent Dutois). Ses derniers recueils : « Poèmes d’après » et « Toucher terre » chez Arfuyen, et « Pierres et berceaux » chez Potentille (https://revue-traversees.com/2021/11/24/cecile-a-holdban-pierres-et-berceaux-potentille-septembre-2021-16-pages-7e/)
Carolyne Cannella, Arabesques purpurines, Collection Le Chant du Cygne, éditions du Cygne, 2023, Nombre de pages 88, format 13×20.
D’emblée, ce nouvel ouvrage de la poète et musicienne Carolyne Cannella – Arabesques purpurines– nous transporte dans une note de beauté porteuse des couleurs du temps, symbole d’éternité aux nuances pourpres de la vie. Semblable à son inspiratrice, l’écriture est libre, indépendante, porteuse d’images en transparence et hors du temps. Tout est de subtile sensibilité, tendue comme la corde d’une guitare, c’est aussi un jaillissement de délicieuses métaphores.
Au travers de son jeu littéraire, notre poétesse tente de rejoindre l’homme égaré et mélancolique perdu sur la plage déserte et qui n’attend qu’un souffle. L’ambiance dévoile un univers insolite désireux de réembellir le monde des hommes, par une poésie délicate, énigmatique nous transportant dans un espace aux nuances transparentes. Carolyne Cannella est à la recherche de l’intime beauté et de la fluide lumière. Nous avançons pas à pas dans un environnement spirituel, sorte d’errance mystique informelle porteuse de ce fort besoin de retrouver de vraies valeurs, une voie nouvelle, de donner sens à l’existence. Nous nous retrouvons au cœur d’un monde d’entre deux, sorte d’univers flottant semblable à celui que nous côtoyons dans les paysages d’Extrême Orient.
Voici bien une poésie aux images foisonnantes, patchwork symbolique, mystérieux et irréel. Cette œuvre est aussi un cri silencieux, une blessure cachée, que seul peut cautériser le voyage intérieur qui conduira jusqu’au seuil de la porte de la renaissance. Carolyne Cannella, fait de sa poésie une mélodie, un songe qui tend vers une nouvelle reconstruction, un nouvel accostage, car nous ne pouvons pas danser seul éternellement. Alors la poésie reprend ses droits.
Au gré de mes lectures, je me surprends à cueillir quelques fleurs rimbaldiennes, brocardées de notes romantiques. Les images ici se font réminiscence, un voile de souvenirs plane au-dessus des textes, fruits mémoriels de clichés ne pouvant pas ou ne voulant pas s’effacer. Par l’esprit synthétique des poèmes, nous sommes proche de l’esprit aux effets haïku . Notre amie parfois a besoin de recul, de retour sur elle-même, accepter le silence intérieur pour mieux se retrouver face à soi-même dans l’aura de l’amour. C’est aussi une possibilité de pénétrer dans l’univers, de percevoir la vie dans le miroir.
L’auteure se risque à quelques approches extrême-orientales, soulignant la pureté, l’essentiel, l’intemporalité et le vide du Tao : « Au début était le vide habité d’une infinitude de possibles dont nous faisions partie. » Le verbe nous conduit à l’essentiel, se dépouille afin de mieux trouver les sources de la beauté, la ligne mélodique à l’instar d’une partition se veut pure. Phénomène atavique sans doute, notre poète étant professeure de musique.
Il arrive d’être dérouté du sens, il y a rupture volontaire avec la signification même du poème, qu’il faut recomposer comme un puzzle. Carolyne Cannella ne dit-elle pas :
« L’essentiel n’est pas dans les mots, mais dans cet espace par eux créé . »
Ainsi l’auteure parvient à extraire en quatre vers une forte densité significative, sorte de contre-point :
« J’ai croisé la beauté dans le regard du gueux / intense et clair / dont la lumière m’enseigne et me renvoie / à ma propre lumière. »
Nous frôlons le voyage astral, juste là où l’éternité prend naissance, alors nous pénétrons dans le domaine de tous les possibles. Poésie nomade qui nous pénètre en profondeur par ses jeux verbaux et ses métaphores. Le langage se désarticule, joue avec les inversions, se fait magique, il envoute, illumine, s’éparpille dans le vent, afin de mieux communier avec l’univers où réside l’âme aimée.
Une ligne musicale impose son rythme, sa cadence :
Carolyne Cannella livre son combat jusqu’à l’effacement des ombres ténébreuses dans la perspective d’un avènement de lumière. Puis elle s’arrête pour contempler et procéder à une lente renaissance pour ne plus faire qu’un dans le grand tout : « Être… une présence-absence » Au-delà de la mort, par la musique et la poésie Carolyne Cannella tente de franchir l’autre rive où se dessine le profil de lumière de l’homme solaire : « Un soir, Il apparut… ! »
Quelle époque épuisante, collectivement et puis pour beaucoup individuellement ! Tellement qu’écrire un édito pour ce numéro semble au-dessus de mes forces et puis il y aurait tant à dire que ce n’est pas une petite page qui y suffirait. Quelques mots résonnent : colère, absurdité, injustice, paix, changement, radical, urgence, catastrophe, confusion, bêtise, mépris, inhumanité, aveuglement… Mais j’ai trop usé ma langue sur les bords amers et tranchants de ce monde modelé par quelques fous qui prennent toute l’humanité et son futur en otages. Je préfère laisser ma langue non pas aux chats mais à toutes celles et ceux qui œuvrent à alimenter le feu des consciences, à élever l’imaginaire, à semer des graines de sens là où rien ne pousse, à parler la langue du vrai, aussi noire que nécessaire mais qui ne triche pas, qui n’enrobe pas de vernis, de sucre de séduction ; à celles et ceux qui savent la langue de soin qui tend vers l’autre des mots de secours, langue bonne et belle des naïfs qui refusent de jouer dans la cour des cruels et des prétentieux, langue du sage silence aussi quand la cacophonie rend tout contact explosif. Tant de langues, tant de possibles. Car « Nous sommes arrivés à un moment de l’histoire où nous devons d’urgence redéfinir le sens de la civilisation », a dit très justement Hayao Miyazaki et clairement cette langue qu’on nous assène depuis les hauteurs des palais et des étincelants buildings n’a plus rien à voir avec une quelconque idée de civilisation. cgc
Je sais pourquoi
autant se taire
Ne pas crier dans le désert
quand c’est chaque grain de sable qui souffre
ne pas parler aux vieux murs qui radotent
Passer en silence
avec la petite escorte d’insouciance
qu’on aura un temps séduite
Lionel Mazari
AU SOMMAIRE
Délits de poésie :
Marie-Florence Ehret, Au jardin (extrait)
Antoine Simon
Marie-Françoise Ghesquier, Le pont suspendu (extraits)
Pierre Gondran dit Remoux, ainsi s’endort le ballast suivi de on hoche on hoche on hoche (extraits)
Marie Tavera
Danielle Querol Bonhomme, Fondrières de la parole
Délit de l’autre : Éric Cuissard, L‘autre qui était peut-être lui (extraits)
Résonance : Gîtesde Julio Cortázar, trad. de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon, Gallimard, 2012.
Délits d’(in)citations ainsi font font font les petites pâquerettes. Vous trouverez le bulletin de complicité fort désolé : la disparition du tarif éco, entre autres, force à l’augmentation du prix de l’abonnement (par voie postale) donc à prendre en compte pour tout renouvellement à partir du 1er avril 2023.
Illustratrice : Anouk Rugueux
« Ancienne libraire, j’ai toujours aimé lire, écrire et dessiner. Ayant eu la chance de travailler de nombreuses années à la librairie d’un musée, j’ai pu fusionner mes centres d’intérêt dans le plaisir quotidien de feuilleter des livres d’art, de discuter de création et de livres avec les clients et visiteurs. Je dessine aujourd’hui surtout sur des pages de livres anciens et des matériaux de récup. »
Martine Rouhart, L’inconnu dans le jardin, récit, éditions Bleu d’encre, préface de Michel Joiret (2023, 51 pages, 12 euros)
Martine serait-elle devenue un peu son chat à scruter à travers la nuit une présence diffuse appuyée sur le tronc d’un de ses grands arbres ?
Il y a quelque chose de « l’Ange de l’Inspiration » de Rembrandt dans les faits évoqués entre rêve et sommeil où prime le mystère.
Qui donc s’aventure ainsi à « infiltrer son royaume » ?
Le jardin de l’auteure lui est précieux et l’habite totalement et peut-être est-ce une sorte de dédoublement de la personnalité qui se manifeste, d’une certaine façon, ici.
Ayant longtemps fréquenté « Les fantômes de Théodore » (titre d’un de ses romans), Martine ne s’effraie pas d’une présence supplémentaire et va plutôt à sa rencontre tandis que, qui fréquente l’ombre, peut avoir cette impression « d’avoir raté un rendez-vous » quand se lève le matin, l’auteure retournant à sa tâche d’écriture en évoquant l’œuvre elle-même, tournant alors le dos au jardin mais avec un souffle accompagnateur par-dessus son épaule.
J’ai songé au « Horla » de Maupassant quand la présence mange le temps libre et prend possession des heures et presque du corps : « On se promène à deux dans les forêts de sapins et des champs de bruyère, parfois on dort même ensemble », le récit faisant cependant appel à l’apaisement, contrairement au récit du grand écrivain.
L’occasion est belle pour appréhender l’acte créatif : « J’écris, rature, nuance dans des variations infinies. J’écris avec ce vibrant fragile qui tente de trouver les mots justes ».
L’écriture est-elle une façon de « dénouer tous les vertiges à l’intérieur de soi » tandis que la stabilité de la personne elle-même se suffirait de la présence d’un arbre : « Je pense qu’il suffirait d’un arbre au milieu de rien pour ne pas se sentir perdue » ?
La question globale du récit reste sérieuse entre « morceaux de vie » et « reflets ». Pour s’y retrouver la réponse est parfois dans les mots et l’inventivité de l’auteure éprise du souffle poétique : le sien et celui de son mystérieux jardin où s’invite une ombre qui, peut-être, comme dans « Les fantômes de Théodore », lui rappelle quelqu’un.
Les franches illustrations très graphiques de Christian Arjonilla accompagnent le récit, semblant évoquer, en symbiose avec l’auteure, le visage représenté dans un inachèvement choisi laissant autant de portes ouvertes à définir l’apparition suggérée.