Janine MODLINGER, Ce Bruit d’Univers, en frontispice, une photographie par l’auteure, Le Taillis Pré, 90 pages, 2025, 16€.

Janine MODLINGER, Ce Bruit d’Univers, en frontispice, une photographie par l’auteure, Le Taillis Pré, 90 pages, 2025, 16€


 « Contre l’insensé du monde, la mer et ses coulées de nacre.

À la terrasse, même parmi les bavardages, elle demeure immobile, elle écoute le silence et la mer, retirée au loin, délaissée parmi les sables.

  Cet horizon de lumière lui suffit. Elle rencontre la plénitude. Revenue là, sur ces sables, entre mer et ciel, dans la présence » (p.45)

©Jeanine Modlinger

De ce « bruit d’univers » qu’évoque, en son titre, cette poète presque octogénaire, on la sent convaincue de deux choses : d’abord qu’il l’appelle à lui répondre sans qu’elle sache bien de quoi il est fait (et sans du tout qu’elle souffre de l’ignorer), ensuite qu’elle y discerne une sorte d’indication de beauté et d’apparition de bonté que son écriture peut transcrire et veut partager. Les quatre parties de ce petit livre sont autant de lieux de réception, des sortes de studios naturels d’enregistrement de cette rumeur de la Présence (successivement : Essaouira, la Turquie, Trouville et l’Eiger suisse), mais notre voyageuse est d’une saisissante et délibérée lenteur (« Quand on voit des choses en courant, elles se ressemblent beaucoup« , disait le jeune Alain), et, malgré l’acuité des notations, le carnet touristique reste vierge (plutôt que penser en voyageant, elle paraît préférer voyager en pensant – même si elle profite de l’univers accessible pour s’aérer, justement, la pensée). Elle ne regarde si bien les choses que pour en être prise et portée, elle dit exactement : traversée. C’est du monde même qu’elle attend ses idées, soucieuse seulement de se placer à l’endroit où l’apparition du monde à lui-même (car dès qu’il fait jour, les choses s’apparaissent mutuellement comme vous et moi, fidèles usagères et interprètes du bain de lumière générale) peut s’intercepter. Un bref avant-propos de l’auteure le dit nettement et suffisamment :

 « Il ne s’agit pas de voyager, encore moins de faire du tourisme. Il s’agit d’aller dans le monde en se laissant traverser par lui. Le dehors rejoint le plus intime.
Ainsi sera suscitée la rencontre, car on rencontre un lieu comme on rencontre un être humain.
Il y a un éclair, une re-connaissance immédiate.
Ici et là aura lieu pour nous un jaillissement, une parole secrète, venue du profond. Une révélation.
Ces pages en sont la trace » (p.11) 

Ce qui ne pourrait être ici que des mots (rencontre, révélation, monde, ou reconnaissance …), un simple dépliant d’âme, atteint pourtant tout de suite l’essentiel : d’abord, oui, l’espèce humaine seule rencontre le monde (ou les lieux comme autant de visages du monde), parce qu’elle prête à ce monde l’unité de style et l’inépuisabilité d’horizons qu’elle sent être celles mêmes de son esprit. Et une rencontre est une sorte d’affrontement sélectif, d’expérience de visitation, d’entrevue qui isole l’intéressant (une intonation éclatante, une boucle graphique propre, un geste de présence du monde même) et abstrait le significatif (rencontrer n’est pas nécessairement affronter quelqu’un ou quelque chose, mais quelque chose de leur présence à déterminer mieux, oui !). Ainsi est révélation toute rencontre qui change la présence particulière qu’elle dispense en quelque chose du Tout, comme une annonce précise et pertinente de « plénitude » (p.45). Enfin, « rencontre » dit très bien à la fois la fortuité (tout lieu du monde n’est qu’un partenaire de rencontre, comme l’évolution des choses partout en dispose) et la nécessité (le lieu nous traverse, avec un sillage d’immensité incomparablement laissé en nous, qui devient irremplaçable car il nous offre sa similitude, qui fait grandir. Un trait de présence imparable vaut nécessité pour la cible qu’il trouve en nous). Ce « bruit d’univers la grandit » (p.55) en l’assimilant à lui.

 « Peu à peu, nous ressemblons au lieu. Il nous sculpte, nous élargit, découvre notre vrai visage » (p.48) 

   Ces exercices de présence émeuvent, et instruisent, quand ainsi rapportés, ils offrent leur expérience même d’un séjour, d’une stèle naturelle, d’une liberté d’aller et venir dans les allées et venues mêmes du monde : celle d’abord d’un séjour réussi, qui n’est pas subsistance oisive dans un englobant confortable, mais plutôt maintien du pouvoir contemplatif de son propre corps, qui est, si l’on peut dire, son unique pièce possible de vie, le seul moyen (monoplace, et mortel) de séjour réel dans le monde, insubstituable jusque dans une téléportation ! Et, dans le monde même, sur un rivage normand, cette autre expérience d’une stèle d’eau et d’air dressée, à la Rothko (cité p.56) comme le monolithe doublement  bleu et vertical des éléments, immuable malgré leurs fluidités, puisque tout semble, dans l’onde comme dans le ciel, recommencer pareil, ce qui arrive effaçant toujours la particularité de ce qui venait d’arriver (les nuages se dissipent indéfiniment les uns les autres, les vagues n’ont pas le temps d’avoir un âge, la marée dispose de ce que l’homme aurait changé au sable). Janine Modlinger bouleverse par la simple indication que « le ciel et la mer, on dirait un Rothko« , parce que Rothko savait transcrire infailliblement ce quelque chose dans la présence qui lui fait, en retour, mériter de durer, mais aussi parce qu’il en est mort, s’est lamentablement un jour ouvert les veines : il avait, on le sait, confiance en les besoins de l’esprit – mais c’est justement parce qu’il avait perdu la force de les évoquer et de les satisfaire qu’il a arrêté de pouvoir vivre et tailladé l’exclusif outil de son séjour. Enfin, une troisième expérience, celle du créneau de pure (particulière, risquée, libre !) initiative humaine, est relatée, face à l’inertie des choses installées comme face à la normativité des appareillages collectifs, à l’immense agenda ou diagramme de la vie des machines :

 « Rien n’est plus bouleversant que l’arrivée ou le départ d’un bateau. Elle ne sait dire pourquoi. À l’horizon, les navires immenses attendent. Un peu plus loin, la falaise, les phares, puis le port du Havre … » (p.55)

  Ce qui bouleverse, en effet, dans l’initiative locale, artisanale, jamais complètement justifiable, de quitter un port ou d’y rentrer par exemple, c’est l’aller et le retour, l’un et l’autre insaisissables, de chaque entreprise, la naissance et la mort particulières d’un risque humain. 

  « Se laisser traverser, c’est cela vivre. Côtoyer l’abîme tout en regardant la beauté. Ce sont les deux bords de toute vie« , écrit-elle p.52. C’est que se donner à traverser quelque chose, se faire soi-même accéder à la présence – ce serait ne côtoyer que l’abîme (capricieux, auto-confirmé) de son propre vouloir, et ne pas se laisser traverser serait éviter ou refuser d’être changé par la beauté (qui n’est elle-même, disait Simone Weil, que ce qu’on ne peut pas vouloir changer !).  Seules des mains féminines, on le sait, peuvent accueillir en laissant l’hôte continuer à disposer de lui-même (« J’ai choisi/ ces mains de femme/ Pour m’unir/ à l’univers« , p.23), et savent reconnaître en toute présence finie qu’elles soulagent et remodèlent son « voyage unique entre deux portes » (p.20). La nature est ainsi assez grande fille pour, là où, dans l’invivable pour nous, elle sait subsister où nous mourrions de résider, être sa propre suffisante hôtesse, et loyalement célébrer, par et pour elle-même, son caractéristique écho d’univers :

 « Déserts, hautes montagnes, steppes, nappes polaires.

  Mais ces terres sont-elles vraiment à l’abandon, comme j’aurais tendance à le croire, ont-elles vraiment besoin d’être saluées par l’homme pour s’ouvrir à leur plénitude ? » (p.41)

   Saluer un être est en effet, dans ce si sensible petit livre, lui ouvrir et rendre son bruit d’univers. Et, s’il y a « un au-delà du temps, un au-delà de notre vision limitée, partielle, quelque chose d’apaisé, de tranquille, qui dépasse la frontière de la vie et de la mort« , c’est que, à l’ami Héraclite assurant, comme on sait, que « Conflit guerrier est le père ou le roi de tous les êtres », sa mère, son épouse ou sa fille (?) pourraient rétorquer, ici, que l’Infini est en paix, puisque toutes les guerres sont choses finies. La guerre fait certes aussi son bruit, mais c’est celui, socio-historique, du pet de nos s’entre-dévorant ignares d’Univers

                                                       

François JACQMIN, Le ciel unique, suivi de Le livre du moi, Édition et préface de Gérald Purnelle, Le Taillis Pré, 146 pages, mars 2025, 18€ .

François JACQMIN, Le ciel unique, suivi de Le livre du moi, Édition et préface de Gérald Purnelle, Le Taillis Pré, 146 pages, mars 2025, 18€ 


    Il y a dans ce titre de François Jacqmin (« Un ciel unique ») une manière de prière provocatrice, un mélange rare et terrible de colère et de nostalgie, qu’on peut résumer ainsi : sans ciel unique ( = sans vision unitaire rassemblant tous les mondes réels et possibles en un Univers saisi dans sa Totalité), aucune vie humaine ne peut valablement s’orienter et juger objectivement de sa propre importance : s’il n’y a, pour une existence, que des horizons épars, et des enveloppants locaux, alors cette existence ne pourra pleinement saisir ni son sens ni sa valeur. Mais voilà : par quels moyens peut-on saisir l’unicité du « Ciel » ? Par les seuls moyens humains du langage articulé et de la conscience (pour leurs capacités exclusives de formulation partageable des rapports et d’attention à la présence propre de leurs objets, sans lesquelles aucun Tout ne peut être objectivement présent); or ces « moyens » prestigieux sont (telle est l’intuition farouche et désespérée de l’auteur) falsifications mêmes du sens et de la valeur de ce à quoi ils font accéder. Le langage (le « verbe » chez Jacmin), qui croit pouvoir percer le mur de l’existant (p.48), n’est que « fou de sa misère » propre ! (p.52) : « Le mot est partout » écrit-il radicalement, mais « l’expression nulle part » (p.53); quant à la conscience humaine, elle est comme une curiosité maladroite et partiale, ne cessant de « s’affairer en d’insondables soins » (p.34), ignorant de quelle présence lui vient son expérience même de la présence (n’est-ce pas « une poussée d’être jusqu’ici inconnue » qui aura dressé le « mât de la conscience », et le « dépasse » donc toujours déjà ? p.39), conscience sublime et dérisoire comme le serait un trou de réalité prétendant en saisir la plénitude et complétude même ! 

  Ainsi, tout ce que la pensée logique et consciente vise à pénétrer et réduire du « Ciel unique » des choses échouera sur un « visage clos de l’univers », qu’elle ne peut pas du tout « crever » (p.51). C’est que l’ordre qui « participe à la constitution des choses » est lui-même impensable (id.). L’homme n’y peut qu' »infecter » (douloureusement ou grotesquement) les facultés mêmes qu’il met en oeuvre pour y parvenir; Jacqmin le dit extraordinairement :

« o réel impensable
et intenable !
la lucidité
et l’ivresse même
sont des catastrophes
de l’être :
o rien
n’est censé être pensé :
lorsque la nuit
de l’inertie
s’abat sur l’homme,
une énorme infection
de toutes les facultés
guette
et s’empare de l’homme » (p.50)

  C’est l’activité même de contemplation, de méditation de l’ordre universel, qui est ainsi faussée, empoisonnée, disqualifiée par principe : si « rien n’est » en vérité « censé être pensé » – comme dit si énergiquement l’auteur -, c’est d’abord que tout est pensé, à tort, être sensé ! C’est que, pour être animal parlant et réfléchi, un homme doit avoir d’abord existence – et l’existence est toujours, pour Jacqmin, énigmatique et particulière : elle est insondable (pour elle-même) comme un « infini privé » – « l’infini privé est la règle », écrit-il ! – et surtout l’existence est fragment fini et dépendant, simple rouage local et transitoire, enraciné dans le sol même qu’il prétend quitter, ou pas infinitésimal d’un grand Devenir qu’il prétend pourtant arpenter (alors que « la personne est intégrée au chemin » !!).

   En termes philosophiques, une telle existence monadique (Leibniz : une substance particulière quelconque, qui dispose de sa propre force d’action et de perception au sein des choses, et pourrait miroiter, de son seul point de vue, l’unité du Tout du réel auquel elle appartient) est ici devant une alternative ruineuse : ou bien elle est microcosme réussi, reflet concentré (et expression représentative) de l’Univers, mais alors elle est aussi illisible que lui; ou bien elle n’est, dans ce même Univers, qu’une miette égarée, et elle ne pourra lire alors du Tout que l’absurdité propre qu’elle y projette. C’est le Charybde et Scylla de toute position d’un ciel unique, et la colère métaphysique ou l’agité désespoir de François Jacmin peut ainsi, peut-être, s’y fonder.

    C’est que, pour lui, l’ordre universel – s’il y en a un – est muet et ne se dévoile ni se découvre (il ne s’offre pas aux êtres parlants) : qu’il puisse se « révéler » est l’espoir le plus illusoire. La vie pensante est donc toujours d’abord existence particulière, ne se détachant jamais assez du Tout qu’elle prétend surplomber : on ne peut pas devancer ce dans quoi se trouve notre origine même. Et, dit-il, le retard pris par l’existence logicienne et méditante de l’homme sur « l’huile insipide et lourde des choses » (p.54) est incomblable. Il faudrait pouvoir, dit son ironie amère, pas moins que « contourner l’univers » (p.32) pour saisir l’Unité dans son jus ! Et le moi humain n’est « pas instruit de sa mission » (une porte locale, de fait, née de gonds inconnus), comme la Mission (éventuelle) du Tout pour lui-même échappe au verbe humain (qui ne sait que dénuder ce qu’il prétend décrire, écorcher ce qu’il veut saisir) : « la race/ est pleine de cette absence / les mots/ ont enlevé la robe/ de matière/ qui faisait les choses » (p.27)

        La seconde partie (« Le livre du moi ») de ce recueil paraît tirer la conséquence de cet échec métaphysique sans appel : comment conserver l’unité du moi humain malgré l’absence (ou le caractère illusoire) de l’unicité de son Ciel ? Quels affects authentiques peut-il encore y avoir pour un moi ainsi orphelin de l’Un ? C’est en quelque sorte le délabrement psycho-pathologique qui suit de la faillite cosmologique (le vocabulaire de Jacqmin est beaucoup plus libre, ironique et virtuose, mais il semble bien que c’est ça) : si l’idée d’Univers échoue (puisque sa formation en nous est impossible, ou contradictoire), quel monde valable  reste-t-il à nos idées mêmes ? L’insistance exceptionnelle de Jaqmin sur le rôle et le statut de l’idée (les poètes se méfient ordinairement du terme, lui préférant image et sentiment, comme seuls états pertinents du rapport à soi) alerte : (« tout, dans le moi,/ est contraire à la source / l’instant est dénaturé, / réduit à la multitude / des idées / o quel hiver est semblable ! » (p.83). Sans l’idée du Monde, le moi perd ses propres lignes d’unité : allusions à la dépression (par glaciation de la puissance de figuration, p.63), à la paranoïa (par l’impression qu’une pensée observe Jacqmin pour le défaire, qu’il ne peut circonscrire ni parer, p.66), à la schizophrénie (il perd sa pensée comme Artaud, il la sent se diviser dans une indistincte neige d’idées, p.68, p.71) et la dépersonnalisation y semble proportionnelle à l’intensité des idées qui le traversent (« la pensée/ est le combat d’autrui/ la fêlure d’autrui !« , p.72). Voilà : l’homme n’a plus que ses idées pour se rebâtir un monde, mais l’idée n’est qu’un « refus du monde » (p.81). L’anodine et sympathique idée (qui se propose modestement en essai mental de rapprochement éclairant, et avançait en débrouilleuse fiable de rapports cachés) s’avère bien plutôt soudain « une altération du mal intense, une soif de l’improbable que le temps même avale sans joie ! » (p.81). La résolution des énigmes du monde par l’idée n’était donc qu’un piège. On passe alors de Leibniz à Plotin – mais un Plotin geignard et aux ailes coupées : l’unité sans substance tournait court, voici que la diversité sans maître tourne mal. Une chute dans le temps, dans le mal, dans le délire accompagne la « procession » indéfinie vers l’émiettement de la réalité. Aucun retour, aucune « conversion » vers l’Être et l’Un n’est plus possible, ni même souhaitable : rien dans l’univers ne peut plus protéger notre exploration même de lui :

« quelle est cette disposition
d’être,
ce mal qui évite
la protection de l’univers,
cette propension médiocre
pour le péril 
et le secret :
l’infamie se développe
autour de ce feu :
l’aube d’hiver
lui ressemble … » (p.85) 

   Il faut lire ce livre : l’admirable travail de présentation et restitution de Gérald Purnelle nous met devant les yeux le parcours hors-normes d’une pensée utilement tragique. 

                                                      —-

  On rappelle ici le remarquable « Traité de la poussière », publié en 2017 par les éditions du Cadran ligné.

Barbara Auzou( Poèmes) et Francine Hamelin (huiles), LES GÉOGRAPHIES IMAGINAIRES, Éditions Unicité – 3, sente des Vignes – 91530 Saint- Chéron


Nous voici embarqués, comme par magie, dans un incroyable voyage initié par deux spécialistes de la présence tangible du rêve en liberté et de l’attrait immédiat de l’Ailleurs. Barbara Auzou et Francine Hamelin sont des fées modernes ; elles sont capables de nous propulser dans un monde infini, un monde à la fois aérien et sensuel, le tout nourri par la beauté, cette beauté que l’on ne perçoit plus, celle où l’imagination peut déployer ses ailes, trouver des itinéraires secrets afin de ne pas se laisser noyer de désespoir. 

Écoutons, pour commencer, Francine Hamelin, la créatrice des incroyables huiles qui illustrent cet ouvrage, des œuvres qui vous propulsent dans un monde vivant et léger, un monde inconnu où l’on se sent bien, un monde de liberté créative, un monde fait de broderies cellulaires vivantes, un monde attachant d’une poésie infinie :

« Pour toi, mon âme/ je trace…mes géographies insensées/ entre équateurs étoilés/ et vastitudes boréales…Tous mes voiliers envolés…sur les violoncelles secrets/ d’un ciel solaire souverain…/ et cette irreductible joie/ le silence des fleurs…

Pour toi/ mon âme/ au-delà des saisons horlogères/ et des rouages de l’ inutile/ loin de l’usure du monde/ la douceur d’un pays aimé/ qui ne saura jamais la couleur des murailles. »( Avant propos)

Et Barbara Auzou ne s’y est pas trompée, elle qui navigue dans ces eaux positives et s’y désaltère depuis bien avant ses premiers écrits, elle qui sait que la joie de vivre est enfouie au plus profond du puits de la soif :

                                 « Il y a des merveilles inoubliées dans nos yeux

                                         des oiseaux ivres au creux de nos soifs

                                               dont l’ébriété est un art de vivre »( p 29)

Elle qui sait trouver en elle, en dépit des abois et des morsures du monde, et grâce à une vision positive, des havres multiples qui abritent l’espoir :

 » L’âme est un espace vacant/ de toute sa démesure/ une floraison effarouchée/ qui se penche par delà les longs murs/ pour voir en soi le ciel/ en soi l’échelle posée dessus/ du sourire l’ouverture toujours en avance/ sur le monde »

Partout, chez Barbara Auzou on trouvera :

  »une niche de soleil/ un berceau de bras sûrs / cognant doucement contre les réclusions/…on se bâtit des rêves à encorbellement »

Que d’élan ! Que de surprises ! Que de pensées fortes et positives ! 

Quel beau partage que ces « Géographies imaginaires »  qui nous font voyager au centre même de notre humanité, hors des sentiers battus, obtus et perclus qui font le bonheur des geignards et des défaitistes du monde entier !

Que voilà un itinéraire plein d’allant et de surprises, un voyage à la portée de celui, de celle qui ne veut se complaire dans l’obscur, ni se confiner dans le désepoir !

Un beau voyage à la portée de toutes les bourses : Aller- Retour ad libitum : 14 euros !!( voir ci-dessous1, l’adresse pour réservation!) ou ici 2


  1. 3, sente des Vignes – 91530 Saint- Chéron ↩︎
  2. https://editions-unicite.fr/auteurs/AUZOU-Barbara/les-geographies-imaginaires/index.php ↩︎

Jean-Pierre OTTE, La moindre mesure du monde, L’Étoile des limites, 56 pages,  septembre 2023, 8 € 

Jean-Pierre OTTE, La moindre mesure du monde, L’Étoile des limites, 56 pages,  septembre 2023, 8 € 


  Que peut bien signifier prendre « la moindre mesure du monde » ? Sûrement se rapporter différemment à lui, mais comment ? « La moindre chose » veut dire, non une « chose moindre » (plus basse, plus faible, moins importante), mais plutôt : tout ce qui mérite d’être pris en considération (comme tous les détails comptent lors d’une enquête) ou vaut d’être examiné, si contingent ou particulier que ce puisse être. Comme s’il s’agissait plutôt de ne négliger aucun battement de cils d’un oeil, même si tous les regards ne se valent pas. Il y a bien l’idée d’une diminution, d’une abstention, d’une suspension en tout « moindre » (comme l’est l’intérêt qu’on écarte), mais aussi d’un soulagement (un moindre mal), du choix judicieux de s’en tenir à, de rabattre ses prétentions ou adapter la norme (comme on réduit la voilure pour prévenir les effets de la tempête). 

  L’auteur s’en explique en poète, en arpenteur de paysages, en homme méditatif (puisqu’il est tout cela), ainsi :

  « La moindre mesure du monde était à la fois nulle part et partout, dans une figure striée sur la plage, des téguments desséchés parmi les couteaux et les coques rejetés par les vagues, des empreintes de pattes palmées ou des pertuis qui signalaient les palourdes enfouies.

Et cette moindre mesure était aussi bien à éprouver sous la peau, dans l’atmosphère intérieure, quand l’esprit s’attachait à tel élément de l’ensemble ou à un événement dans ses particularités » (p.26)

   On voit que le loisir du promeneur est une tâche d’observation ou d’approfondissement; on devine que l’attachement aux plus humbles éléments du monde est à la fois simplification de l’expérience, et sophistication de son attention; on comprend que le « monde intérieur » est lui aussi concerné par cette ascèse, cette réduction hygiénique des évidences usuelles et des certitudes générales. Mais c’est bien le monde réel (dans son rassemblement concret, dans ses ressources et failles caractéristiques, dans son indépassable habitabilité aussi) qu’on sort ici vivre autrement – et cette « moindre mesure du monde » dit le monde réduit, non à sa plus simple ou plus sommaire, mais plutôt à sa plus propre expression ! L’intuition du poète est que le monde est à lui-même son propre et seul lieu de présence possible, qu’il ne peut pas, lui, se fuir lui-même, qu’il a ou est l’expérience de lui-même dans ses moindres détails, qu’il assume sa propre inscription dans l’espace et le temps parce que sa réalité n’en a pas d’autres ! C’est donc comme si l’on suivait ici le monde dans son ascèse à lui, cherchant en et avec lui la source dont il repart perpétuellement, l’accès par lequel il se rouvre indéfiniment à lui-même, le bureau d’accueil où se signale et vient s’inscrire sa propre expérience. 

  Cette « réduction » du monde à son noyau restreint, mais originaire, de présence objective rappelle – diraient les philosophes – la réduction phénoménologique (qui veut accueillir les manifestations du monde à et par la source pure et vraie de tous leurs aspects), mais la démarche de Jean-Pierre Otte s’en écarte résolument : d’une part parce que cette source des phénomènes est ici en eux (même si l’esprit en présence des choses est leur témoin), et d’autre part, surtout : ce n’est pas d’abord le langage qui mène la danse ici, mais bien l’expérience d’un corps vivant qui, précise la première page du livre (p.9), prend l’initiative d’un « égarement », qui va « marcher sans pensées le long d’un rivage », qui suspend les allées et venues des « images » de l’esprit en lui, qui mène et orchestre lui-même la « détente » de sa « disponibilité » ! Ici, donc, contrairement à l’effort philosophique, le discours poétique ne fera que raconter, après-coup, une réduction (du monde à sa présence significative) que lui-même (le discours) n’aura pas conduite ! Ainsi, c’est Jean-Pierre Otte en personne, non d’abord sa parole, qui mène à bien cet exercice de lucide égarement, visant à « permettre la présence au réel du monde ».

   On l’y suivra, en quatre brefs mouvements, avec émotion et fruit, depuis un départ en train de nuit vers la côte (on ne saura pas quelle est la « petite ville balnéaire » où il arrive avant l’aube, mais la boucle pédestre s’y achèvera aussi) jusqu’au redépart – vagabonde escapade que la dernière page résume ainsi :

 » … je regagnai la gare dont les grandes fenêtres reflétaient le soleil de fin de jour avec des rougeoiements clairs à la barre de l’horizon. J’allai d’un pas égal, me délestant de tout au fur et à mesure« (p.45) 

   La familière expression « au fur et à mesure » semble ici désannoblir en souriant cette assez solennelle « moindre mesure du monde » du titre. Comme le dit cet un peu baroque « fur » (qui déforme « forum », comme un bal de places à parcourir), des états de présence se succèdent ici comme les étals d’un marché, ou comme les prix de ce qu’ils proposent. La promenade décalée avait bien ce simple but : « inaugurer la journée des yeux fertiles » en arpentant le monde des réelles places du monde.

  Le lecteur verra l’auteur y faire danser naturellement son ombre (et méditer sur une nuit signant paradoxalement la fin des ombres), puis suivre la danse propre des nuages (réduisant leur apparente fixité à leurs superposées errances, à la compensation perspective de leurs développements), ou celle des algues sous le retour au rivage des rouleaux. Il l’entendra en une conversation avec lui-même « dégagée de toute idée d’imposer une idée », devant une salle de restaurant encore vide, où tables et chaises dessinent déjà en creux, entre et sur elles, la convivialité qu’elles logeront. Il admirera l’auteur d’apprendre à percevoir le réel  tel que celui-ci n’est pas encore passé par lui, tel aussi que le poète ne se le sera cette fois pas, par rêveries et préjugés, pré-mâché. Il y accompagnera un animateur intérieur de prodiges :  

 « Si une frontière existe quelque part entre ce qui est ordinaire et ce qui ne l’est pas, comment savoir de quel côté on se trouve par rapport à elle ? » (p.25)

   Il le sentira buter sur les murs temporels de l’enfance, murs de la plus compacte des brumes, en revoir comme en rêve quelques souvenirs justement parce qu’à cette époque d’elle-même une vie ne pouvait que se rêver (p.33). Et snober un « irréel » un peu asphyxiant ou restrictif, au strict profit d’autres manières d’être réel ! L’eau du sens maintiendra mieux en elle l’éclat de signes de présence qui sècheraient bien vite, « ternes et terreux », si l’on en retirait les cailloux immergés :

  « De la même manière, quand la matière ne fait pas défaut, il faut que le langage roule sur les motifs pour en libérer l’aspect versatile, le charme chatoyant » (p.35)

  Et, puisque « c’était de l’accès à sa propre présence dont il était question », on laissera le lecteur témoin de cet étrange et rare effort de trouver l’escalier du dedans – celui qui hiérarchise naturellement les degrés de l’accès nouveau à soi – toujours en présence ici de filles et de femmes croisées (les hommes ne portent pas sur eux le mode d’emploi de leur être, et leur présence n’apprendra rien sur celle du monde !), comme cette « jeune fille vaporeuse, qui devait sans doute le plus clair de sa féminité à une détermination innocente, ou à quelque chose d’irréfléchi, de rêvé et de fier » (p.37), ou cette femme (« au chignon serré d’un élastique rouge », p.43) dont la « nudité » sur le sable, « dépouillée de toute substance érotique« , apparaît à l’auteur comme « le seul prolongement à la ligne invisible qui nous relie au mystère (et aussi bien à l’absence de mystère) » ! 

    Les virtuoses de la présence donnée sont rares, même chez les poètes. Jean-Pierre Otte – qu’on lira plus longuement dans « Mes anticorps » (Le Temps qu’il fait, 2023) et « L’immunité merveilleuse«  (Sans escale, 2024), ses deux remarquables récents ouvrages – est du lot, avec, je crois, deux contemporains de même force : Jacquy Gil et Joël-Claude Meffre – nous rendant sensible, dans « l’effacement de soi », cette disponibilité du monde à lui-même qui est le plus pédagogue des mystères, la plus fraternelle des énigmes. 

PRIX DE POESIE NICOLE DRANO-STAMBERG

Prix de poésie Nicole Drano-Stamberg
Ville de Frontignan en Occitanie


L’appel à candidature est ouvert du 1er juillet au 31 octobre 2025.



Ce prix entend honorer la mémoire de Nicole Drano-Stamberg, née à Lodève, décédée à
Frontignan le 19 juin 2023, co-responsable avec son époux Georges Drano de l’association
Humanisme et Culture
, qui a organisé de nombreuses lectures de poésie de France et du monde à
Frontignan et alentours, collaboratrice du festival Voix de la Méditerranée de Lodève, puis Voix
Vives de Méditerranée en Méditerranée de Sète
, ainsi que de rencontres poétiques dans différentes
villes d’Italie, impliquée dans plusieurs revues dont le Carnet des Lierles, ainsi que dans l’aide au
développement à travers des missions humanitaires et culturelles au Burkina Faso, auteure d’une
vingtaine de recueils de poésie.