L’œil du léopard, Henning MANKELL

 

  • L’œil du léopard, Henning MANKELL, roman, Seuil, 343p. ; 21,90€, avril 2012.

Mutshatsha !

Hans Olofson grandit « dans une misérable maison en bois sur les bods du Ljusman » », en Suède. Son père alcoolique, abandonné par son épouse, rêve de voyages exotiques.

Les deux seuls vrais amis d’adolescence d’Hans, Sture et Janine, connaissent l’un comme l’autre des destins tragiques.

Hans veut fuir une existence morne pour se lancer dans l’aventure. Alors, il part « en Afrique avec le rêve de quelqu’un d’autre… de quelqu’un qui est mort ».

Mutshatsha, comme une rengaine qui ne cesse de le hanter jusqu’à ce qu’il parte, est un objectif qu’il lui faut atteindre pour vaincre ses peurs, pour se dépasser, pour quitter sa terre si froide et si glauque…

Il lui faut aller à Mushatsha, sur les traces d’un missionnaire disparu : « Chaque être humain commet des actions irréfléchies, tout le monde entreprend des voyages qui n’auraient pas dû voir le jour ».

L’Afrique, « un continent meurtri et blessé », où les Blancs sont essentiellement racistes, où les Noirs sont souvent si difficiles à cerner : « La pauvreté de ce continent, c’est la pauvreté et la vulnérabilité des Noirs. Leur mode de vie qui remonte aux temps immémoriaux a été détruit puis remplacé par des bâtisseurs d’empires fous… »

Hans restera en Zambie, un pays sans cesse en proie à la violence, de 1969 (il a 25 ans) à 1989, soit vingt ans. Il y reprendra une ferme d’exploitation d’œufs, où il dirigera deux cents ouvriers.

En quête d’identité, à la recherche de maturité, Hans cherche à fuir ses démons suédois pour en affronter de plus sournois et de plus cruels en Afrique noire, où même ceux qu’il prenait pour amis se muent en ennemis.

Les Blancs et les Noirs ont chacun leur vision du monde. Là où corruption et violence font partie du quotidien, notre héros – qui n’a pas toujours été un saint loin s’en faut – tente d’apporter un peu d’humanité et de justice autour de lui, du moins celles qu’il pense être requises.

Henning Mankell est un remarquable conteur, qui sait peindre à merveille les méandres de la psychologie humaine. A travers un personnage qui se cherche dans un pays à feu et à sang, il ne prend pas position. Il rapporte les faits, en observateur, sans jugement à l’emporte-pièce.

Hans Olofson, son héros, choisit une route ou le destin fait parfois ce choix pour lui, qu’il sache où il va, sans qu’il en comprenne vraiment le pourquoi ; il cherche à fuir sa solitude mais elle finit toujours par le rattraper quelque part…

L’auteur partage lui-même sa vie entre la Suède et le Mozambique. C’est dire s’il connait l’Afrique et ses mystères, ses contradictions, ses révoltes. Connu mondialement pour son héros récurrent, le commissaire Wallander, Henning Mankell frappe encore très fort avec ce roman passionnant du début à la fin.

A lire absolument !

◊ Patrice BRENO

Citoyen Park, Charly DELWART——-Rentrée Littéraire 2012

Citoyen Park, Charly DELWART, roman, Seuil, rentrée littéraire 2012, 486p.

Un pavé littéraire de presque 500 pages nous décrit l’ascension de Park Jung-wan conditionné pour créer un univers qui n’appartient qu’à lui. La rivalité entre le Kamtcha du Nord et le Kamtcha du Sud rappelle sans contestation possible celle qui oppose le régime ultra-totalitaire de Kim Jong-il (gouvernant héréditaire qui succède à son père ; son fils prendra la relève en 2011) et la démocratie de la Corée du Sud.

A travers ce roman, fictivement situé au Kamtcha du Nord, c’est toute l’histoire souvent trop méconnue de cette région du Nord-est asiatique, de 1941 à nos jours, qui transparaît. La dictature s’impose de plus en plus à la population qui va se retrouver à vivre en circuit fermé dans des conditions déplorables.

Le père de Jung-wan, Min-hun, est décrit comme un libérateur, un véritable héros, qui a sauvé son pays du joug japonais. « Min-hun, dès son plus jeune âge, est convaincu que les Kamchéens doivent regagner leur indépendance ». Pour atteindre cet objectif, aucune autre solution que la révolution : « La lutte était devenue impérative ». Il fallait mettre tout en œuvre : « S’il (Min-hun) n’y arrivait pas un jour, cela reviendrait à la génération suivante, à son fils, et à son fils à lui… jusqu’au jour où les envahisseurs seraient partis ».

Et Jung-wan, fils de Min-Hun, n’est pas aussi adulé que son père. Et pour cause. Pour lui, l’ennemi, c’est aussi tout ce qui s’oppose à sa conception du pays, à l’impérialisme américain, à la résistance, à toute forme d’opposition, qu’elle soit lointaine ou proche… Tout ce qui est contre doit disparaître ! Jung-wan confond rêve et réalité ; il se crée un rôle de défenseur absolu et n’en démord pas même si des doutes – mais vite balayés – surgissent dans son esprit. Il se considère en même temps comme un dieu vivant et fictif (son parcours en tant que réalisateur qui se veut l’égal des grands « hollywoodiens »), pour qui rien n’est trop beau, rien n’est trop cher, même si tout cela n’est qu’illusion, même si son peuple, que n’épargnent même pas les conditions climatiques dantesques, vit dans la misère la plus complète.

« … il a décidé que la réalité ne le regarde pas, qu’elle ne regarde pas non plus le reste du monde ». L’important n’est-il pas là : « Vingt-quatre millions d’individus l’applaudissant, qui lui font croire que cela leur fait plaisir à eux aussi car dans un jeu de dupes, si personne n’était dupe et que le jeu continuait, cela revenait au même que si tout le monde l’était ».

Jung-wan impose une dictature implacable (tout opposant ou tout risque d’opposition est systématiquement supprimé), imposée à toutes et à tous ; il n’hésite devant rien pour que son spectacle continue, prenant pour prétexte l’indépendance de son pays, la défense de la cause socialiste, la lutte contre la fourbe Amérique…

Chaque page de roman fort décrit comment un seul homme peut transformer par idéal un pays délivré d’un joug en une véritable prison. Nous sommes au XXIème siècle, c’est tout dire !

L’écriture de Charly Dewart est extrêmement puissante et porte à réfléchir. Chacune de ses phrases est construite selon un canevas bien précis et tend à accentuer ce malaise parce que nous savons pertinemment que la fiction ne dépasse pas toujours la réalité !

Charly Delwart a aussi publié deux autres romans au Seuil : Circuit en 2007 et L’homme de profil même de face en 2010

◊Patrice BRENO

Revue – La Braise et l’Etincelle, n°100.

Avec une couverture superbe grâce au talent artistique de Nicolas de Haller, La Braise et l’Etincelle fête son centième numéro ! En un poème, Yves-Fred Boisset rappelle le sens du nom et de la devise de son journal – « Posons sur notre temps des yeux d’éternité », qu’il explique aussi de façon plus concise : « La Braise, c’est le passé qui couve sous la cendre et nous est mémoire et leçon. L’Etincelle, c’est l’avenir qui jaillit comme l’étincelle et nous est espérance. »

Comme à l’accoutumée, les articles abordent les sujets les plus divers : Emma Michel rappelle le centenaire de l’invention du cinématographe qui eut lieu à l’époque où le premier numéro de La Braise et l’Etincelle parut, début 1996 et, en ses Détours en France, arrive en Limousin, une région pleine de charme et de caractère dont elle détaille plus particulièrement la Creuse, se réservant de s’intéresser aux autres départements dans deux prochains numéros ; Jacky Ferjault, qui fort longtemps a présenté tous les grands récits et romans africains de langue française, poursuit ses Chroniques africaines en relatant son propre séjour au Bénin ; un film de lionnes attaquant un éléphant reçu sur Internet par le talentueux poète Louis Delorme lui inspire des réflexions sur la solidarité humaine, ou plus souvent son absence ; Marie-Claire Calmus présente l’ouvrage La rue des précaires de Jean-Pierre Martin en en exposant les convictions et analyses directrices.

Les textes de création ne sont pas moins appréciables ! Parmi ceux-ci, mentionnons la prose humoristique de François Fournet, par ailleurs poète au lyrisme profond et président de L’ouvre-boîte qui publie la revue du même nom et fait entendre de la poésie dans son émission de radio mensuelle L’onde poétique qu’il tient avec Yves-Fred Boisset ; de Giovanni Teresi dont Yves-Fred Boisset a naguère préfacé un recueil, de Dominique Simonet qui rend hommage à Jacques Brel, poète-compositeur-interprète dont La Braise et l’Etincelle a souvent salué la mémoire, en lui consacrant même deux numéros ; et une nouvelle très inattendue de Gérard Chatron dont le léger fantastique n’est pas sans receler quelque vérité – sans doute plus d’une femme a fait disparaître de son présent un homme accaparé par la télé ou par les jeux, notamment de ballon, et qui, de ce fait, avait cessé d’être avec elle, même si, heureusement, toutes ne se défont pas de leur compagnon d’une façon aussi terrible que la Pauvre Hélène de Gérard Chatron !.

De numéro en numéro, La Braise et l’Etincelle est toujours de ces nourritures intellectuelles qui stimulent la réflexion. Nous lui souhaitons la plus grande longévité !

La Braise et l’Etincelle, bimestriel, 24 pages de format A4 ; 4€ le n° ; 17€ l’abonnement annuel pour 6 n° ; Annie et Yves-Fred Boisset, 7/2 résidence Marceau-Normandie, 43, avenue Marceau à F-92400 Courbevoie.

◊Béatrice GAUDY

Le chant des anges — Xavier Lainé

Derrière ce titre évocateur, se cache la poésie toute en légèreté de Xavier Lainé. En ouvrant ses persiennes, l’auteur nous invite à ouvrir les nôtres à reconsidérer la vision que nous portons sur la nature, la nature des choses, la nature de nos rapports avec celles-ci. Car je ne l’ai pas perçu autrement, les anges sont les différents visages que nous faisons porter à la poésie. Miraculeuse comme une pluie qu’on attendait plus, subtile soudain lorsqu’il pleuvine, clairsemée, jamais ni dans ses ambitions, ni dans ce que l’écriture nous révèle, elle ne veut prendre d’autres champs que celui du jeu, un jeu de séduction et d’amour qui emprunte parfois la voix des anges.

Les photographies de l’auteur, des bâtons de pluie réalisés par l’artiste plasticienne des mots, Michèle Durand accompagnent avec subtilité le texte, comme si elles voulaient nous annoncer que désormais on regarde la poésie comme on le ferait d’un ange et on lit la photographie en tentant de réduire le mystère.

« Le chant des anges » de Xavier Lainé offre à ses lecteurs d’agréables moments de réflexions que je ne peux m’empêcher d’illustrer en citant ici quelques lignes :

Nous serons seuls au monde dans le silence et le brouillard

Nous serons seuls avec nos désirs minutieusement refoulés

Nous nous attendions en secret depuis si longtemps

Tu auras visage d’ange rougi en entrant au logis

Un feu ardent attisera notre attente patiente

Nous n’oserons pas aller plus loin que le désir.

◊ cc

Les différents blogs de Xavier Lainé se visitent ici :

Au delà du regard

L’atelier du poète

Poïésis

Introduction à la poésie québécoise —Jean Royer

ROYER, Jean, Introduction à la poésie québécoise : Les poètes et les oeuvres des origines à nos jours, Montréal, BQ, coll. « Littérature », 2009.

 

S’il est un fier représentant de la littérature québécoise sinon de la poésie québécoise, c’est bien le critique littéraire et académicien Jean Royer, lui-même poète avisé, auteur de quelques dizaines de recueils. Critique littéraire au Devoir de 1977 à 1991, ses poèmes sont traduits en plusieurs langues dont l’anglais, l’espagnol, l’italien et le chinois. Outre son Introduction à la poésie québécoise qui constitue une réédition (première édition publiée en 1989), Royer est aussi l’auteur d’une anthologie : La poésie québécoise contemporaine (anthologie), Montréal/Paris, l’Hexagone/La Découverte, coll. « Anthologie », 1987 rééditée en 1991 et Le Québec en poésie – anthologie, Paris Gallimard, 1987 anthologie rééditée en 1996. Royer est aussi l’auteur de nombreux volumes d’entretiens avec des poètes québécois et a dirigé de nombreux ouvrages collectifs. C’est là résumer bien succinctement une carrière d’écrivain qui a maintenant près cinquante ans.

La première édition de son anthologie en 1989 était une suite logique aux cinq tomes d’entretiens avec des écrivains contemporains, dont plusieurs poètes québécois, aux éditions de l’Hexagone. Dans ces entretiens Royer poussait le témoignage vers la confession. A ce sujet Serge Rigolet (1986 : 123) écrit « Il essaie de capter la part émotive de ces hommes et de ces femmes qui à parler d’eux-mêmes finissent presque toujours par parler d’eux-mêmes ».

La nouvelle édition que nous offre Royer est augmentée d’un important chapitre sur la poésie des années 1990 et 2000 avec un avant-propos. Elle synthétise l’évolution de l’histoire de la poésie au Québec depuis les découvreurs de la Nouvelle-France jusqu’aux poètes de la diversité et de la maturité littéraire du Québec actuel. L’auteur écrit dans la page liminaire : « cet essai retrace, à l’intention d’un large public, les âges de notre poésie : les étapes de son itinéraire, l’évolution de ses thématiques, les mouvements qui la secouent, le rôle de ses principales maisons d’édition, les oeuvres marquantes qui la caractérisent, les figures légendaires qui l’habitent et ses voix les plus personnelles parmi l’abondance de la production contemporaine. » Dans l’avant-propos de cette édition remaniée et amplifiée, Royer écrit que c’est à connaître leur place dans l’histoire littéraire qu’on apprécie le mieux les poètes et leur poésie. Gatien Lapointe qui a commis un belle réflexion sur la poésie publié, à côté de quelques inédits dans le Devoir du 27 octobre 1966 écrivait ainsi « En ce sens, toute poésie est engagée, toute poésie est sociale. Je veux dire qu’elle porte un nom, une date, un visage précis qui sont ceux d’un homme et d’un pays, et que son but premier est de communiquer avec les autres. » Royer répond donc à une certaine demande du public tout en présentant, pour la première fois, un panorama qui va des origines à nos jours. L’ouvrage est subdivisé en six parties : Première partie : les origines (1534-1895); deuxième partie : les fondations (1895-1937); troisième partie : l’âge de la parole (1937-1968), quatrième partie : l’âge des langages (1968-1983); cinquième partie : les années 1980 et le retour au lyrisme, sixième partie : les années 1990 et 2000 : maturité et diversité. Le corps du texte est complété par des suggestions de lecture, une bibliographie choisie, un index et la bibliographie de l’auteur.

Le chapitre consacré à la production poétique en Nouvelle-France n’est guère plus étoffé que les nombreuses introductions à la poésie vocale, faisant notamment fi de l’oralité amérindienne mais aussi des chansons de traditions orale. L’auteur se cantonne à la poésie non-chantée : les vers polémiques, la caricature autant que les cantiques religieux. C’est surtout en évoquant Marie Guyart de l’Incarnation que Royer fait état d’une réelle et abondante production poétique, un poésie mystique comme elle était assez courante en ces temps (voir Sainte-Thérèse d’Avila, Saint-Jean-de-la Croix, etc.) dans différents ordres monastiques. Il nous semble que cette première partie est lacunaire et Royer aurait pu l’étoffer sur la base de l’activité chansonnière de l’époque, une activité qui est en soit pleine de poésie, une poésie du quotidien. Ce n’est qu’au chapitre suivant qu’il commence à faire état d’une activité chansonnière par les chansons des patriotes. Bien qu’il mentionne la célèbre « Chanson des voyageurs », il omet de signaler l’existence des chansons de tradition orale et des nombreux recueils de chansons, qui sont souvent des recueils de poèmes puisqu’ils sont publiés sans partitions, publiés à partir de 1821. De cette chanson devenue « A la Claire fontaine », Royer, affirme en citant Conrad Laforte, que les vers « Jamais je ne t’oublierai » serai de même inspiration que la devise « ‘Je me souviens »1. Avec justesse, Royer précise que les premières poésies canadiennes voient le jour dans le journal La Gazette de Québec. Il attribue à Bibeau le premier recueil de poème (1830 (Epîtres, satires, chansons, épigrammes et autres pièces de vers), même si un recueil est paru anonymement en 1821. Bibaud sera un « véritable animateur littéraire de son époque » (p. 19).C’est à la seconde moitié du XIXe siècle qu’est consacrée le dernier chapitre de la première partie. Cette poésie s’alimente à deux pôles d’attraction : le patriotisme et la religion. Les auteurs mentionnés sont Octave Crémazie, Louis Fréchette, Pamphile Le May, William Chapman, Nérée Beauchemin et Eudore Evanturel. Emule de Béranger, le jeune poète Crémazie fonde avec son frère une Librairie qui sera un carrefour de l’animation culturelle à Québec. Louis Fréchette s’en réclamera avant de lorgner du côté de Victor Hugo dont on sait qu’il copiera certains vers. La poésie de Pamphile Le May se rapproche d’une certaine façon de celle des Parnassiens.

La deuxième partie adopte plus ou moins les divisions chronologiques du Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec : 1895-1937. L’auteur s’intéresse ici à l’Ecole littéraire de Montréal notamment à Henry Desjardins et les Six éponges, moins souvent mentionné dans les histoires littéraires. Le commentaire consacré à Nelligan est évidemment plus développé, le considérant comme « le plus connu des poètes québécois » (p. 31). La partie suivante aborde les courants terroiristes et de l’exotisme à travers les Albert Ferland, Jean Charbonneau, Albert Lozeau, Léonise Valois, Paul Morin, Marcel Dugas, Guy Delahaye, René Chopin et la revue Le Nigog.

Le dernier chapitre de la deuxième partie est consacrée à la modernité et au lyrisme féminin et met de l’avant la présence de plus en plus importante dans l’activité poétique, des femmes (Hélène Charbonneau, Jovette Bernier, etc.). La troisième partie, l’âge de la parole, sera celle de l’entrée du Québec dans la modernité. Anne Hébert et son cousin Saint-Denys Garneau en sont les premiers jalons. Puis le chapitre suivant commente l’oeuvre de deux poètes de la nature, comme Félix Leclerc que Royer considère comme le dernière poète ruraliste. L’oeuvre poétique de Leclerc est intimement liée à la création de chansons. Ainsi Royer écrit : « Quand il manie le vers, c’est le plus souvent pour mettre le poème en chanson » (p. 51). Les années 1950 sont marquées par le surréalisme, mouvement qui marque l’esthétique poétique québcoise tardivement par rapport à la France. Parmi ses représentants, nommons Claude Gauvreau, Paul-Marie Lapointe, etc. En 1953, la création des Editions de l’Hexagone marque les début d’une poésie nationale et devient un lieu d’édition qui se veut être un catalyseur et une carrefour des poètes de la nouvelle génération. Les Editions de l’Hexagone élabore le thème du pays qui sera popularisé par Gilles Vigneault (p. 68). Le chapitre suivant, intitulé « Du lyrisme au combat » évoquant le projet d’identité définit par les poètes des années 1950 et aborde la production poétique entourant les événements d’Octobre 1970. La fin des années 1960 est aussi marquée par la double polarisation culturelle du Québec, entre la France et les Etats-Unis autour de la contre-culture. L’auteur fait état non seulement des spectacles « Poèmes et chants de la résistances » mais aussi les moins connus comme La Semaine de la poésie organisée par Claude Haeffely et mentionne l’existence du groupe des Poètes sur parole à Québec qui anime des soirées depuis 1969 au café le Chantauteuil. Cette période est ainsi marquée par la poésie formaliste et par l’utopie psychédélique chez un Lucien Francoeur et l’utopie cosmique chez Paul Chamberland. Roger Chamberland en fait ainsi état dans un bel article de synthèse sur l’histoire de la poésie au Québec : «Le formalisme prend sa source dans l’éclatement de la langue, de son rayonnement métatextuel et s’articule sur l’exploration à la fois fictive et concrète de son fonctionnement et de l’extrapolation de la signifiance par un raffinement du travail sur la textualité.» (1988 : p. 53). La cinquième partie est intitulée «Les années 1980 et le retour au lyrisme», postérieure aux explorations formelles qui est l’esthétique dominante des années 1970. Illustrent ce mouvement : Michel Beaulieu, Anne-Marie Alonzo, Suzanne Paradis, etc. Les chapitres intitulés «Le territoire intérieur» (p. 140 ss) et «l’Aamour, la mort» (p. 149 ss.), «L »Humour, la colère» (p. 163) semblent moins directement liées à une période mais conçus comme des chapitre traitant d’un thème universel. La sixième et dernière partie est consacrée aux années 1990 et 2000 et constitue la parie inédite de l’ouvrage. Elle comporte à elle seule 58 pages. L’une des innovations intéressantes de ce chapitre consiste à traiter du phénomène assez récent dans le paysage culturel de la poésie parlée (spoken words), plus précisément le slam qui trouve son origine dans le culture hip-hop. Royer consacre dans la foulée toute une section à l’alliage de la poésie et la musique rendant compte des production de Prévert, Baudelaire, Verlaine, etc. Royer résume bien les trente années de production poétique en affirmant «Si les poètes des années 1970 et 1980 s’inventaient des langages sur le territoire de l’intime, ceux des années 1990 et 2000 cherchaient à investir le réel.» (p. 214) Dans les dernières pages de son ouvrage, Royer fait montre de discernement dans la sélection des recueils recensés. Il écrit «Parmi les deux milles titres de poésie parus au Québec depuis les années 1990, on peut certes estimer à plus d’une centaine les ouvrages qu’il serait intéressant de recenser. » (p. 231). Sur ce nombre il en retient 25 environ. Il les analyse ainsi les uns après les autres, autant les plus connus comme Danielle Fournier, Bernard Pozier et Jean-Paul Daoust que les moins connus comme France Mongeau.

Dans l’ensemble il nous semble que l’approche de Royer est propre à une démarche rationnelle, qui sait jongler entre l’analyse thématique et la dimension historique. Quelques passages plus lyriques ou oniriques à la manière d’André Gaulin, nous rappellent aussi que « Cette plainte, cette doléance, ce discours de la désespérance, cette voix de la déréliction, cette rhétorique de l’errance, cette complaisance dans la meurtrissure, voire la mort, plusieurs poètes en témoignent entre 1840 et 1960. » (p. 128) Les intitulé des chapitres permettent de cibler directement les auteurs commentés dans les pages suivantes ce qui rend l’ouvrage de Royer fort utile. Si les essais de Guy Sylvestre étaient des incontournables il y a quelques décennies, on peut considérer sans hésitation que ceux de Royer les ont remplacés mettant à jour une activité poétique des plus intense depuis cinquante ans. A la liste des suggestions de lecture dont fait part Jean Royer : François Dumont, Lise Gazuvin, Pierre Nepveu, Laurent Mailhot et Gaetan Dostie il faudrait ajouter, outre les écrits un peu lyriques mais forts inspirés, d’André Gaulin, la belle synthèse de Clément Moisan dans l’ouvrage collectif sous la direction de Réginald Hamel, Panorama de la littérature québécoise (1997). Si Royer, dans notre histoire littéraire est l’un des ceux qui jongle entre la théorie et la pratique de l’écriture de la poésie, que pourrait-il répondre à Fernand Dumont, l’un des poète-essayistes qu’il commente dans son ouvrage, quand il écrit dans le Devoir du 28 octobre 1972 : « La théorie, vous ne me croirez pas facilement est comme l’enfance : un ailleurs dont ne me consolerait ni le roman, ni le poème. » (p. V).

Bibliographie

CHAMBERLAND, Roger, « Qu’en est-il de la nuit ? », Québec français, dans [EN COLL], Découvrir le Québec, Québec, les Publications Québec-français, 1988, p. 52-56.

DUMONT, Fernand, « Montmorency : si c’était un pays », Le Devoir, samedi 28 octobre 1972, p. V.

GAULIN, André, «De la poésie canadienne-française à la poésie québécoise», Littérature québécoise, Voix d’un peuple, voies d’une autonomie,collectif dirigé par Gilles Dorion (Laval) et Marcel Voisin (ULB), Éditions de l’Université de Bruxelles, 1985, p. 127 à 134.

LAPOINTE, Gatien, Un art d’écrire; la pari de ne pas mourir », Le Devoir, jeudi, 27 octobre 1966, cahier 4, p. 29.

MOISAN, Clément, « La poésie et la chanson ; Trente ans de poésie québécoise 1967-1996 », dans Réginald Hamel (sous la dir. de), Panorama de la littérature québécoise contemporaine, Montréal, Guérin, 1997, p. 435-487

RIGOLET, Serge, « Jean Royer « , Magazine littéraire, n° 234, octobre 1986, p. 23.

ROYER, Jean, Poètes québécois : Entretiens, Montréal, l’Hexagone, coll. « Typo », 1991.

SYLVESTRE, Guy, Anthologie de la poésie canadienne-française, Montréal, Beauchemin, 1964.

1 L’auteur de ces lignes vient tout juste de publier avec la collaboration de Serge Gauthier, « M’amie, faites moi un bouquet… », Mélanges posthumes autour de l’œuvre de Conrad Laforte, Québec, Presses de l’Université Laval, Editions Charlevoix, 2011, 331 p. (coll. « Les Archives de Folklore » : 30).

◊Jean-Nicolas DE SURMONT