En partance, Guy Jean 

 

  • En partance, Guy Jean ; Trois Rivières : Editions d’art Le Sabord, 2010.

«… En partance, c’est la recherche au cours de voyages du souffle humain tissé entre l’heure et le lieu. C’est l’exploration de l’âme humaine dans ses amours, sa violence, ses espoirs et ses velléités… ». Ce passage extrait de la quatrième de couverture résume parfaitement les thèmes abordés dans le recueil ; à savoir, la fuite du temps, les guerres, l’amour, l’exclusion sociale, la mort, la problématique de l’écriture, le dogme religieux et bien d’autres encore… Mais s’il ne fait aucun doute que la poésie de Guy Jean est une poésie « de chair et de sang », il n’en demeure pas moins qu’elle tente aussi d’approcher le monde dans sa dimension merveilleuse et secrète.

Toutefois, si elle demeure profondément ancrée dans le quotidien, cette poésie n’a rien d’anecdotique. Car si le poète s’emploie à dénoncer les dérives d’un monde dont les valeurs(la vitesse et l’utilitaire) sont loin d’être en concordance avec nos aspirations profondes, il cherche aussi à nous communiquer sa fièvre d’exister. Ici, la poésie est conçue comme un acte libérateur, un acte de résistance voire un chant d’espoir ; ici, la poésie est une langue de liberté, d’égalité et de fraternité ; ici, la poésie éveille le réel, exorcise un présent aliénant et constitue un moyen de fondre l’espoir dans le désespoir ambiant.

A travers ce recueil, le poète questionne la vie et le temps tout en posant un regard sans concessions sur les enjeux d’un monde où tout reçoit une échelle de valeur en fonction de son utilité ; à travers ce recueil, le poète nous met en présence d’une poésie lucide qui intègre le vivant pour maintenir la vie en vie…

Je me résigne et adresse la parole au chien sauvage

les yeux brûlés de hurlements qui secoue de ses griffes

les griffes métalliques installées sur mon histoire

ses instincts portent ma rage, mes envies

je le garde enchaîné

pour qu’il déchire de ses crocs la nuit

pour que mes rêves s’égarent et se dessinent aux murs d’une caverne

les voix emprisonnées dans son nom

◊Pierre SCHROVEN

Tom Reisen présenté par André Doms

André DOMS présente

T O M  R E I S E N

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Cette présentation de Tom Reisen par André Doms s’est faite au 150 de la chaussée de Wavre, siège de l’A.E.B. en 2011, et lors d’une soirée organisée par les éditions du Tétras-Lyre, où le recueil était paru peu auparavant.

De Tom Reisen je ne savais, il y a un mois, que le nom. Il est vrai que c’est un poète rare : après son Dialogue des Limbes (Phi, 2001), voici seulement le deuxième titre de ce quadragénaire, mais rares surtout les recueils dont la qualité d’écriture, le timbre et le monde intérieur spécifiques tranchent d’emblée sur la grisaille d’innombrables confessions banales ou recettes verbales qui croient pouvoir s’appeler poésie. Pour y prétendre, il faut mûrir en soi, puis poser l’acte d’écrire, le situer donc en un lieu où il prendra son sens par sa délimitation même, quelque chose comme une enceinte : « Le Verbe (est le) lieu où se tient l’homme qui se ceint », écrit Reisen, pour qui la parole du poème colle à l’être, et de s’engager dans la métaphysique ne la résout pas ; « À la question « Qui suis-je » » le poète peut à peine « répondre avec quelque assurance : je suis une douleur, une douleur de langage ».

Ce lieu du poème reste néanmoins ambigu, à la fois champ clos où s’affrontent et se déroulent la « métamorphose et (l‘) agonie du langage », et lieu poreux, une brume translucide où, entre des circonstances réelles et précises, passent des vapeurs mythiques :

À la pointe Drouot, à midi moins vingt

J’étais assis en terrasse au milieu des voitures. Des

passants me traversaient

Comme si je n’existais pas

Et suivaient leur route d’ombre

Sous le soleil : j’ai voulu

Garder le ticket, preuve de mon passage

Sur terre. Mais sitôt l’addition réglée, Le

serveur s’empare de ma tasse vide Et de sa

main libre porte le reçu

À sa bouche et le dévore

Férocement tel Saturne ses fils (…….)

Et sous mes pieds, je sens le métro rouler

Ainsi qu’un tonnerre.

Le lieu est ainsi brouillé, indéterminé comme dans le Rivage des Syrtes de Gracq ; il se décompose ou se recompose avec d’autres : Reisen affectionne un « haut lieu » hétérogène, frontière entre le mi- lieu urbain, policé, et le mi- lieu rural, plus sauvage ; s’il « ne rêve que de villes », il les voit en « photomontages » où elles s’accolent en « une ville indéfinie et onirique, semblable en cela à l’image poétique » ; ailleurs, la butte du château de Guillaume le Conquérant à Falaise chevauche en quelque sorte l’éperon fortifié du Kalemegdan de Belgrade. Plus largement, on ne distingue pas toujours les qualités des choses, « le doux et le sel » ni davantage « les cours du Temps (qui) s’entremêlent » et parfois s’associent à d’autres valeurs. Dans ses « Terres de lecture », notre grand lecteur précise qu’ « à chaque saison s’attache une œuvre, une littérature, une époque », rapprochant le symbolisme du « demi-jour d’un hiver parisien », le romantisme des « derniers orages» de Keats, le « printemps fiévreux » de Dostoïevski. Indétermination (homme ou atome, Heisenberg a raison) et correspondances. Reisen a choisi de « s’installer » en l’été.

Un titre plus guillevicien qu’aucun de Guillevic, monosyllabe de trois lettres, sans majuscule ni article, qui fait entendre, outre la saison, le participe passé du verbe, le passé de l’être. L’auteur se retourne sur ses « enfances », étant « de ceux qui rêvaient sur des mappemondes ; amants des capitales d’empire », mais trouve aussi aux écrasantes lumières du Midi un « goût d’exil » (ô Saint-John Perse…), une impression de « vacance », au sens – singulier – de ce qui, étant vacant, par là-même a été occupé, vécu. Dans sa maison de Côme, « lieu ceint » précise Reisen avec une ambiguïté rien moins qu’innocente, s’attarde une mémoire, écho d’un regret, de quoi, sait-on jamais chez ce discret ?

la maison de Côme – c’était un creuset

Où nos vies volatiles se précipitaient

Le mystère avide de mystère

Se nourrit de sa propre chair

Dans la nuit où sombrent les amants

Des questions furètent

Et je sais tout le confort du mensonge

S’imaginant au crépuscule, las « comme un corps revenu de l’amour », debout sur le seuil, à la façon des « vieux qui savent le prix des choses », il aime contempler l’heure où « le monde s’endort », — et qui n’est tenté de poursuivre : « dans une chaude lumière » baudelairienne ? Aussitôt pourtant surgit la restriction : « L’invitation au voyage fait toujours l’impasse sur le voyage. C’est de départ qu’il s’agit, mais plus souvent encore, de retour. C’est de faims que le voyage nous parle, mais plus souvent encore, de marchandises et de trophées » ; or ce rêve – « ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté » –, cette « opulence a le sommeil profond », « est un leurre de fractale ». Et d’entonner l’ « éloge de l’indigence », la carence, justement cette « vacance » dont la notion s’applique tant au labeur de l’écrivant qu’au cheminement du vivant : « Il faut un singulier entêtement pour ne pas voir que le Livre (ô Mallarmé…) de sa vérité n’est que le récit de la pénurie ». L’excès de lumière amortit, alors qu’une « lumière striée », filtrée par des persiennes, un «  été à claire-voie » fait « s’échapper le désir vers ce pan de mer », suscite et ressuscite ce désir, que le poète reconnaît comme « sa loi » mais dont il prévoit qu’il ira « plonger dans le clignotement bruissant des vagues », s’y perdre et « recommencer » dans une spirale de rebondissements successifs. Il n’empêche : « le désir (reste) un leurre ainsi que son apaisement » et si « la vérité est dans le Sud », « saison lucide » mais tout autant « cénobitique, sans ombres et sans conforts », on comprend que le poète l’ait élue « par une sorte de désespoir ».

Pour sortir de cette relative impasse existentielle, songerait-on à d’autres voyages, évasions en « terres de culture », et lire serait-il un voyage sans retour ? Citant un passage des voyages du capitaine Nemo, Reisen note que « l’enchantement de l’écriture de Jules Verne tient à ce qu’elle ne fait qu’effleurer des rivages toujours fuyants (…) D’où cette impression que le plus beau reste toujours à venir » ; c’est là un moyen de retenir, d’alentir, presque de suspendre l’acte, de le garder à distance. Ainsi, la reproduction d’un « Saint-Georges terrassant le dragon » s’avère le lieu, l’arrêt sur image d’un renversement des valeurs éthiques puisque le poète y voit « la réponse » (la lance « droite, exclamative » du chevalier divin) terrasser « la question », le doute qu’on lit dans le regard de la bête. L’image conventionnelle, univoque et orthodoxe, devient lieu d’un conflit, d’un acte où les protagonistes vivent un lien, le plus étroit et le plus tragique, sur lequel, avec habileté, enchaîne ce poème :

Je suis le boucher allègre

Au tablier sanglant

Lame à la courbe parfaite

Blanche comme l’éclat d’innocence

Blanche l’angélique démence

Homme désir et désiré

Esprit bandé sur les sommets

Le sexe mitan

Je suis la veuve, l’incompassionnée. L’amoureuse

De ta nuque, la douloureuse. Je suis le bûcher et

la victime consumée Et dans l’arène pourpre au

soleil midi

Je suis la femme habillée de lumière

Et le dieu à la face taurine

Je suis l’estoc et la corne et la plaie

Je suis enfin je suis

L’AGONIE FIGÉE

Étrange renversement, à nouveau, que cette femme « en habit de soleil » ! Les « aficionados » n’ont jamais vu de « torera » mais c’est elle qui fait basculer la corrida, affrontement de forces mâles, dans la confrontation mythique de Pasiphaé et du Taureau, cet accouplement qu’elle imputait à l’impiété de Minos, ou au destin, au Fatum qui nous (op) presse dans le labyrinthe du monde intime. Sans oublier la resexualisation des vers « Je suis le Veuf, l’Inconsolé.. », d’un Nerval que Reisen rencontre en sa préoccupation ésotérique.

Qu’il fasse parcourir à sa poésie espace et temps, telle un curseur en « décalage horaire », loin de la perturber, la sauvegarde ; mais notons que cette distance prise en vue de figer un acte futur (l’imminente agonie du dragon) peut aussi bien résister à l’acte échu :

Hystérésis. J’ai toujours vécu en retard sur l’événement, à contrecoup.

C’était depuis l’enfance mon seul subterfuge, au temps ma réponse :

faire le mort. Comment pourrais-je rendre témoignage de ce que j’ai

vécu si je ne passais ma vie à la relire ? J’ai aimé partir, j’ai préféré

revenir ; j’ai préféré repartir. Exodos – Nostos – Algos.

Nostos-algos, la nostalgie investit le voyageur, n’importe où il se déplace. Et cette personne déplacée n’a de recours que sa parole, qui n’atténue pas la douleur, si elle ne l’amplifie, mais reste, comme l’hystérésis, sa réponse au Temps. Pour ce faire, elle est « poésie de galet », sobre, concise, d’incision même, et qui, par les racines étymologiques, cherche à ressourcer et rafraîchir la langue ; elle résulte en somme d’une espèce d’ascèse, prix à payer pour atteindre une « beauté » qui « n’est que quasi stérilité et sécheresse. Tout le contraire d’une terre prodigue ; ce sont des cultures gagnées sur le désert » : derechef, les vertus de la pénurie.

Par ailleurs, cette exigence esthétique s’accompagne d’une quête « folle » de la vérité, car « comment ne pas voir que la vérité dans son essence est une folie », sa tentation « une démence » ? Or la vérité qui sauverait l’être au monde et le monde lui-même ne ressortit pas à la Raison seule et ne peut être « qu’un amour gagné sur la haine », par essence dialogue, et « scandaleux » puisqu’opposé aux sagesses traditionnelles. Cette vision éthique s’exprime dans une invocation litanique des attributs du Nom imprononçable d’YHWH, mais leur énumération inverse les théologies et les comportements ecclésiastiques, ordonnés et normatifs, rituels et creux. Hétérodoxe, le poète s’adresse au

résident des montagnes et des steppes. Pourfendeur des

lignées de sang, protecteur des aberrants

qui dans les cœurs cultive l’inquiétude

Père des déracinés qui sème l’incertitude

Demeure par l’esprit

Déserteur des temples

Enfin, l’amour salvateur nous vaut aussi, comme par une prise de chair et de cœur, une élégie à la femme en allée, salut nocturne, à la fois serein et rebiffé, d’une beauté intense :

de la forêt le soir monte comme la complainte d’une défunte comme un complot une ombre qui se répand silencieuse tache d’encre et les vivantes travesties grosses de ténèbres s’attroupent dans le crépuscule effréné la vie est l’ennemi de la vie la vie est nombreuse et la mort une (vivantes et morte)

c’est vrai pourtant on aurait dit que tu dormais cheveux défaits Ophélie filant sur la nuit vagabonde et automnale dormant morte dormeuse amoureuse absente encore présente présente déjà absente tu as emporté ce qu’il restait de sens dans ce monde (l’emportée)

oui sur le lit d’olivier ton souffle régulier annule la nuit comme le bruissement des vagues une promesse de vie flot invisible et ininterrompu jours reprisés oui entrer éveillé dans cet autre sommeil à l’aurore oui viens ! (vivante l’amour réconcilié)

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Tom REISEN, été, Éditions Tétras Lyre, Bruxelles, 2011 ; illustrations de Thomas DIOT.

Yvette Vasseur, Ecrit de mon grenier

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  • Yvette Vasseur, Ecrit de mon grenier, Nouvelles, avec en couverture une très belle peinture de l’auteure ; 74p. ; 6,30€ ; La Plume éditions, 235, allée Antoine Millan, Bâtiment C à F-01600 TREVOUX.

Une fillette, se sauvant des Nazis, partage en partie la vie des loups ; un enfant sorti de l’autisme par le savoir d’un chaman mongol ; les jeux de cartes qui contribuent à des rapports harmonieux au sein des familles, et, par le bien mental que font ces parties, à renforcer la combativité de l’organisme lorsqu’il est attaqué par un cancer ; un enfant cancéreux qu’il faut aider à mourir, c’est-à-dire à vivre jusqu’à sa mort ; une maison qui, par les rêves qu’elle communique à sa nouvelle propriétaire, parle de la souffrance, qu’il faut apaiser, de ses précédents occupants ; une jeune femme qui disparaît dans un convoyage de voitures douteux ; le lien presque tangible avec un être que constitue un livre dédicacé ; quelques objets portés par la mer comme réconfortants messages de l’au-delà envoyés par un ami regretté ; des corps humains, par la technique de la plastination, transformés en statues dans un musée ; les erreurs de notre société actuelle et leurs conséquences terribles analysées, dans l’avenir, par la civilisation d’Omega…

Les récits d’Yvette Vasseur paraissent souvent effleurer le fantastique. Il s’avère pourtant que ce fantastique est souvent bien part du réel. Ainsi, le récit L’enfant cheval – l’enfant autiste – est un condensé d’un… témoignage ! Yvette Vasseur est simplement de ces écrivains qui ne s’arrêtent pas à la part la plus explicable du monde, mais qui explore aussi celle qui est mystérieuse, hors de portée de la science actuelle.

Une grande sensibilité et une attention à ce qui, dans l’existence, est essentiel, a déterminé l’écriture des récits de Ecrit dans mon grenier. Le lecteur ne peut qu’être touché de ce qu’ils portent tout à la fois de douleur et de réconfortant espoir. L’originalité et la diversité des thèmes ajoutent un surcroît de plaisir.

Enfin, la sensibilité d’Yvette Vasseur se concrétisant très fréquemment en solidarité avec les malades et tous ceux qui souffrent dans notre société, les bénéfices faits sur cet ouvrage sont reversés à la Ligue contre le Cancer. Se le procurant, le lecteur ne se fait donc pas que plaisir. Il participe aussi à une action généreuse.

◊Béatrice Gaudy

Claude Luezior, Flagrant délire

Flagrant délire

Claude Luezior

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  • Claude Luezior, Flagrant délire, Editions de l’Atlantique, Collection Phoibos, 2011, 70 pages.

Claude Luezior, nous revient avec ce dernier ouvrage sur des voies parallèles, de traverses, autant dire sur le chemin des écoliers du verbe et du Flagrant délire où l’auteur nous étonne, nous interroge, mais s’étonne et s’interroge également lui-même aux propres jeux de ses mots.

« Tu m’as dit d’écrire en plein cintre pour exorciser les arcatures de l’oubli. »

Claude Luezior, porte haut l’étendard des mots, il n’est d’ailleurs pas sans nous faire songer par certains aspects de son écriture au travers de ce recueil, aux jeux déconcertants et déroutants des oulipiens.

« Ecailler l’inconscient par successives incandescences. »

Le chemin du poète se veut chaotique, incertain, il est souvent considéré comme un marginal, un fantaisiste, quelque peu en marge de la société.

Mais le poète résiste ici au souffle et à la clameur populaire, il poursuit obstinément son rêve dans les châteaux et tourelles du ciel. Parfois le couperet tombe, jusqu’à décapiter ce rêve !

Claude Luezior se fait ludique, un tantinet moqueur et agrémente sa poésie de délicates senteurs de confitures, de caramels, de belles couleurs qui nous donne l’envie de plonger le doigt furtivement jusqu’au Flagrant délire.

Ce qui ne l’empêche pas de jouer avec la magie de la lumière, il se fait passeur de miroir, pêcheur de brume, il plie et déplie ses poèmes jusqu’à se donner lui-même le vertige.

Claude Luezior restitue à son verbe une connotation sacrée, une signification liturgique au-delà du dogme, car seul le cœur prend la parole et la transcende.

« …/…une eucharistie où sédimente la tendresse en singulière liturgie. »

Son temple en poésie se situe bien au dessus de la simple célébration ordinaire.

Claude Luezior dit ses grands-messes aux cris des hommes, il en fait son épiphanie !

Son acte poétique contient les senteurs panthéistes et la force des bâtisseurs de citadelles.

Sa plume sait se faire légère, pour ne devenir plus qu’un souffle ténu se déposant comme une buée diaphane toute auréolée d’un silence dialoguant avec les anges.

Il a conscience de la force et de la vulnérabilité de l’écriture qui n’est qu’un feu follet.

Le poète est toujours prêt à donner l’impossible, l’inaccessible, il corrige les asymétries de nos folies.

Il se fait funambule sur les points d’intersections des mondes, il maraude aujourd’hui ses paysages de lumière pour demain !

« Puis viendra le redoux. Pour chercheurs de lumière. »

Vision admirable, forte, mais singulière qui préserve ses mystères, qui enchâsse ses énigmes, par des formules clés et magiques.

Claude Luezior synthétise le texte, il élague, ne retient que l’essentiel, afin d’imprégner à son texte la force équilibrée et filiforme, d’une œuvre « giacometticienne ».

Certains de ses textes portent des ombres d’arches perdues, de fin de civilisation où quelques aphorismes troublants provoquent l’interrogation.

Au travers de ce Flagrant délire, nous croisons de belles parades imaginaires qui nous reviennent de loin par des chemins détournés et jouant à la marelle sur le mystère influent de l’image, sur l’énigme de la toile.

« …/…il a cloué sur sa toile une brassée de cris adossés au désespoir. »

Il ne vous reste plus qu’à embarquer sur la nef poétique, « improbable esquif » de Claude Luezior en laissant le paroxysme de son Flagrant délire vous emporter vers d’autres rives et à vous étonner !

◊Michel Bénard

Rodica Draghincescu « Ra(ts) »

  • Rodica Draghincescu« Ra(ts) » Introduction Julien Blaine. Préface Cécile Oumhani. Illustrations Marc Granier. Les éditions du Petit Pois. Béziers. Juin 2012. (58 pages format 16×23)

« Je n’écris pas pour viser la cible

mais plutôt pour percer

la mécanique de son sténopé… » RD.

Indéniablement Rodica Draghincescu, demeure en permanence face à l’objectif de l’indéfini, de l’inaccompli, de l’entre deux, ou plus précisément dans le Non-lieu.

Il ne faudrait pas pour autant en déduire que nous sommes là confrontés à une poésie nihiliste. Non, en aucun cas ! Mais tout simplement à un état de lucidité existentielle.

Sa poésie contient toutes ses vibrations matricielles, toutes ses ondes amniotiques mêlées aux contractions de son ventre au féminin, sorte d’état de grâce indescriptible que seule la femme peut connaître et comprendre.

En exergue la note résonne déjà, elle donne immédiatement la couleur de la composition, par la voix d’un grand réformateur et penseur mystique allemand du XIVème siècle, Maître Eckart, véritable prince de l’épurement.

« Ra(ts) » ? Prétendre pénétrer cette œuvre d’emblée, n’est pas chose si évidente, car la pensée se veut mystérieuse, hermétique, il nous faut trouver la clé appropriée.

Rodica Draghincescu, verrait-elle en la poésie une danse rituelle, un sacrifice, une voie conduisant sur un possible retour à l’enfance ?

Faut-il rencontrer un mort sur son chemin pour pendre conscience des réalités présentes et retrouver son pays de mémoire ou métaphysique ?

Les questions restent en suspend !

Rodica Draghincescu, joue (je(u)) du dédoublement des mots, de l’alternance, elle s’y risque à pile ou face. La poésie est son espace à l’âme nomade, pays bicéphale, voire tricéphale ou chimérique.

Son verbe se veut un implacable constat, il porte parfois des relents de défaites, des révélations d’échecs, souvent Rodica Draghincescu exhume les sempiternelles questions sur l’origine de l’être, sur la signification de l’existence.

Il y a parfois des réverbérations de fin de temps, sorte de prémices apocalyptiques où souffle un vent de sable chaud et de mirages.

Son écriture est très personnelle constante et se déroule à son rythme, tout en érigeant son propre mètre. Nous y croisons, chutes, ruptures, syncopes… ! Les mots nous martèlent la conscience, nous resituent face à l’évidence de la vie, dont l’issue nous échappe, ce qui peut-être est préférable.

« …/… qui fait son premier œuf

en mourant…/… »

Poésie lucide, sans concessions où nous glanons cependant de vers en vers de belles parures imagées.

«  L’écume du poème se brise câlinement :…/… »

« La fumée est la folie du feu. »

Pareille à la « soupe étoilée » la poésie a très certainement des dons thérapeutiques,

«  Là où la poésie soigne. »

Nous sommes au cœur des turbulences, des interférences, des effets contraires de la vie et de sa destinée.

L’expression de Rodica Draghincescu nous conduit aussi à la définition du rien, du néant « nada » pour reprendre un vocable cher à Saint Jean de la Croix, en un mot à la dérision, à l’illusion, à l’art « peau de zob ! »

«  Ici, c’est nulle part, l’ultime destination. »

Nous sommes immergés dans les jeux de mots, les jeux d’esprit, dans le « Non(j) eu.»

Par cette forme de dérision récurrente il est bien possible que Rodica Draghincescu remplisse la case vide de la poésie, et elle pose ouvertement la question face à cette absence :

«  Quelle poésie écrire pour le manque de poésie. »

«  Je proclame le »tais-toi » du poème. »

Petite remarque purement personnelle, il me semble que si Léo Ferré avait pu lire les poèmes de notre amie Rodica, il y aurait retrouvé ses rythmes, ses cadences, ses touches incisives en correspondance et interface.

«  J’apprends par cœur la mort dans la vie, je la récite même. »

« J’apprends aux mots à poétiser,…/… »

« Mots bourgeonnants

portés à haute température,…/… »

« Comme un convoi exceptionnel

aux noces des mots prématurés,…/… »

Rodica Draghincescu nous invite à déambuler dans son train de poésie pour un voyage particulier où le terminus n’est qu’une autodérision, le constat d’une absence, d’un néant en instance.

Pour conclure, je ne voudrais pas manquer d’adresser un petit clin d’œil complice à Marc Garnier, artiste connu et reconnu, pèlerin de longue date sur la voie chaotique autant qu’incertaine des arts, ici talentueux illustrateur de ce recueil « Ra(ts ») dont les gravures à la pointe sèche et aquatinte aux nuances sépia avec leurs aspects mystérieux, très épurés linéairement, entremêlé d’un graphisme quelque peu calligraphique, s’associent parfaitement bien aux textes singuliers de notre poétesse !

L’essentiel est ici tout juste suggéré, du verbe à la matière et de la matière au Verbe !

Peut-être que Rodica Draghincescu attend encore le miracle de la poésie comme l’enfant attend sa mère qu’il voit soudain apparaître au bout du chemin.

◊ Michel Bénard,

Lauréat de l’Académie française, Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres.