Conjurations de la mélancolie/Joseph Bodson ; Bruxelles : Le Non-dit, 2012

Joseph Bodson Photo de Renaud Van Buylaere

Joseph Bodson Photo de Renaud Van Buylaere

  • Conjurations de la mélancolie/Joseph Bodson ; Bruxelles : Le Non-dit, 2012

D’après Pierre Reverdy, cité dans le recueil, la poésie est dans ce qui n’est pas. Dans ce qui nous manque. Dans ce que nous voudrions qui fut. Elle est en nous à cause de ce que nous nesommes pas. Et précisément, dans ce recueil, Joseph Bodson poétise chaque parcelle du monde, interroge le mystère du vivant et respire avec son cœur les êtres et les choses qui fondent son quotidien. Pour Bodson, la poésie est expérience de soi et du monde, engagement de l’être tout entier voire épreuve de connaissance requérant aussi bien l’esprit que le cœur.

« La vie est-ce la vie est-ce la vie ou bien seulement

Au fond du jardin le rire du temps

La mort tout au fond qui nous attend la vie est-ce

Une caresse du vent ou bien

un péché de jeunesse ? »1

Car qu’on ne s’y trompe pas, « Conjurations de la mélancolie » n’est en rien un recueil faisant la part belle au spleen voire au désenchantement face au monde comme il va. En effet, dans ce livre, Bodson se range ostensiblement du côté des forces de la vie et nous fait don d’une poésie généreuse, pleine de tendresse et…d’exigence. Malgré ses craintes face à la fuite du temps qui efface et creuse des « rides » sur toute chose, le poète préfère évoquer les joies simples d’ici et célèbre au passage l’amour, la nature et les proches…De même, s’il consent à l’idée selon laquelle nous sommes matière d’énigme, complainte murmurée dans la pénombre d’un jardin oublié, le poète ne manque jamais au détour de chaque page, de célébrer la merveille d’être là(le sens de l’existence se résume à la simple joie d’exister, à la joie d’être soi-même et de s’exprimer à travers ses actions/Spinoza). On est ici en présence d’une poésie demeurant en prise directe avec le vécu d’un poète pour qui l’amitié, l’amour, le mystère, la passion et la fraternité sont indispensables pour maintenir la vie en vie.

« Car c’est pour lui, sans doute, que ce feu devait brûler. Pour ce regard dormant sous les paupières closes. Pour lui, qui n’a pas besoin de venir pour être présent. L’un est multiple en ses sentiers. Nous n’avons plus besoin de partir, nous le savons, à présent : ce qui s’en va, c’est ce qui demeure ».

Bref, le poète nous livre ici une parole « éveillée » qui touche nos sens, accueille la grâce et tente de découvrir derrière les moments de la vie quotidienne un mystère en suspens ; dans ce recueil, Joseph Bodson révèle toutes les présences qui germent dans le vide des jours et recherche une vérité, ici et maintenant, pour faire de chaque instant une lueur à vivre.

« Pour allumer un feu. Sensible et mystérieux. Celui qui dort en nous, et qui doit s’éveiller ».

 

©Pierre SCHROVEN

Louis Savary, Un poème nous sépare, Editions Les Presses littéraires – octobre 2012 – 15 €.

Unpomenousspare

  •  Louis Savary, Un poème nous sépare, Editions Les Presses littéraires – octobre 2012 – 15 €.

Cent petits textes, qui donnent à penser, répartis en dix chapitres.

L’inspiration est sans limites.

Ceux que j’aime aujourd’hui ne seront peut-être pas ceux de demain.

Ouvrez ce livre au hasard : vous trouverez probablement quatre lignes écrites pour vous.

Mon préféré :

laissez mon cœur

battre la démesure

le monde

se mettra à danser

©Michel Rebetez

Philippe Besson – De là, on voit la mer – Julliard (roman) (204 pages-19€)

Philippe Besson – De là, on voit la mer – Julliard (roman) (204 pages-19€)

 

  • Philippe Besson – De là, on voit la mer – Julliard (roman) (204 pages-19€)

Philippe Besson renoue avec les paysages qui lui sont familiers en campant ses deux protagonistes en Italie, en Toscane, à Livourne. Sa plume se fait caméra et la contre plongée sur le port nous offre une vue panoramique du ballet lent des ferries.

Il troque la plume pour le pinceau quand il sillonne cette campagne toscane « aux collines verdoyantes, ponctuées d’oliviers sous la pesanteur zénithale du soleil ».

On se croirait dans Sagan, quand un bolide dévale les routes en lacets « des montagnes du Chianti », traverse des « paysages vertigineux », avec à bord deux êtres grisés par la vitesse et l’amour, croquant l’instant présent de la dolce vita.

Même fidélité au prénom de son héroïne. On se souvient de Louise dans Se résoudreaux adieux. L’auteur se glisse cette fois dans la peau d’une romancière française.

Le récit se déroule en trois actes correspondants à trois lieux majeurs, trois huis clos.

Les lieux ne racontent-ils pas les gens ? Pour Louise, «Les lieux sont de passage ». Pour Philippe Besson, « ils sont aussi des liens et notre mémoire ».

Le premier tableau brosse le portrait de Louise, dans son appartement d’Alésia, rivée à son bureau, quelque peu en panne d’inspiration. Elle a renoncé à sa maison atlantique, étant trop sollicitée. La proposition alléchante d’une amie : changer de décor pour nourrir ce roman commence à faire son chemin. Exil incontournable.

Mais comment son mari accueillera-t-il sa décision, ce modus vivendi imposé ?

Le tableau suivant nous transporte dans une villa idyllique, surplombant Livourne, qui « s’offre comme un trophée, une récompense ». A ses pieds, l’agitation du port, les flots miroitants. Cadre idéal pour Louise, assurée d’un silence claustral, et des services d’une gouvernante. En reine du mensonge, essence même de l’écriture, la narratrice va mêler imaginaire et vécu pour le terreau de son roman et orienter le destin de ses personnages. La venue fortuite d’un bel éphèbe va faire basculer l’avenir de cette « auguste invitée » et nous faire vivre leur « amour clandestin », leurs émois partagés, leur parenthèse enchantée, au plus intime. Louise, en disciple de Simone de Beauvoir, « une femme sans hésitation », revendique sa liberté et son choix de vie. Dans un éclair de lucidité, elle passe au scanner de la déraison son embrasement des sens, se livre à une introspection. Serait-elle « un monstre » à aimer ailleurs ?

L’acte trois n’est autre qu’une chambre d’hôpital où Louise, dépourvue de compassion, vient constater les dégâts corporels sur cet homme qu’elle a aimé. La situation est tendue, la politique de l’autruche ne peut plus durer. Comment peut-on sortir d’une telle trahison, accepter de n’être qu’ « une roue de secours » ? Quelle sera la décision de François qui se promet de réfléchir ? Suspense quant à sa réponse. Sont évoqués l’usure du couple, la déliquescence sentimentale, le rapport dominant/dominé.

Dans ce roman, Philippe Besson nous embarque vers les rivages de l’écriture, de la création, avec comme pierre d’achoppement : la page blanche. Il nous dévoile les coulisses, la genèse d’un roman (la source de l’inspiration), « in the making ».

Il décrit avec justesse l’inéluctable solitude de l’écrivain, « presqu’une sauvagerie », son besoin de s’isoler dans sa bulle, dans un monde hors de la vie. Il met en exergue la relation ambigüe entre la vie privée (sacrifices, compromis à consentir) et l’exaltation de l’écriture, d’où la difficulté de concilier les deux. Louise n’a-t-elle pas privilégié son travail au détriment de la maternité ? Comme Amélie Nothomb, être enceinte d’un roman, suffit à la combler. Faut-il y voir le côté égoïste de tout auteur ?

Philippe Besson s’impose en sondeur des âmes, disséquant les tumultes intérieurs et tréfonds émotionnels. Il poursuit l’exploration de l’attractivité des corps fougueux. Il autopsie le trio amoureux (mari, femme et amant), ainsi que « le cercle restreint des liens noués entre deux amants ». Une passion sublime, incandescente, hors des convenances. Ne vont-ils pas se brûler les ailes ? L’auteur sait enregistrer les soubresauts du cœur de Luca et François (qu’on devine assommé par les révélations couperets de Louise).Tout est-il perdu pour François ? Louise vit-elle une aventure ponctuelle ? Luca, disparu, reviendra-t-il ? Le romancier ne juge pas, mais pilonne le lecteur d’un faisceau d’interrogations et laisse une pointe d’espoir pour chacun.

Parmi les sujets récurrents, on retrouve la douleur de l’absence, l’apprentissage de l’éloignement, du manque (preuve de l’état amoureux, situation de dépendance), la relation mère-fils. Ici, l’auteur souligne l’adulation de Luca pour la mère italienne.

Ses aficionados reconnaîtront le style bessonien. Courts chapitres. Phrases nominales. Salves d’hypothèses échafaudées pour cerner le comportement des protagonistes. Intensité d’un verbe : « quantifier, mesurer, jauger, calibrer. » ou d’un adjectif, d’un adverbe rehaussée par une série de synonymes : des façades « patinées, ébréchées, assombries… ». Ils débusqueront des clins d’œil aux romans précédents : L’arrière–saison ; Un instant d’abandon et devineront en Louise, un double de l’auteur. Car, lui aussi a pris ses quartiers dans une résidence toscane pour commettre un manuscrit.

Le romancier aborde ici la finalité de l’écriture : « ne plus se reconnaître soi-même ».

Le roman est construit sur les contrastes. Tout s’oppose.

L’Italie et sa « chaleur accablante », « sa moiteur étouffante », Paris sous le crachin.

Louise : « la femme vieillissante » cédant à la « junévilité » de Luca, «  sa virginité ».

Un couple qui s’est délité, au bord du gouffre : Louise a fait tabula rasa de son fardeau de passé, alors que François convoque leurs souvenirs heureux.

Le désir exacerbé de Louise, « l’urgence charnelle » pour Luca dont « la peau frissonne sous les baisers », éteint pour le corps « entravé, mutilé », paralysé du mari.

Philippe besson signe une intrigue intense et lumineuse, articulée autour des verbes écrire et aimer, pleine de sensualité et de rebondissements. Roman sur les mystères d’une rencontre, l’aimantation fulgurante (la voix, le regard, le sourire comme armes de séduction), le désir, le tout servi par une écriture très cinématographique.

A noter que Philippe Besson consacre un bel exercice d’admiration à l’icône Fanny Ardant en lui dédiant ce roman, après lui avoir écrit le rôle d’ Elisabeth Lanzac pour le téléfilm « Le clan des Lanzac », programmé en 2013 sur France 3.

©Nadine DOYEN

Henri Thomas, J’étais en route pour la mer, Dessins de Paul de Pignol,

Thomas Henri - Gavard-Perret JP

Le héros « problématique » de la nouvelle inédite d’Henri Thomas prouve que si un auteur a beau vouloir croire aux mots il est des appels plus forts que la foi qu’il leur accorde. Le personnage central de J’étais en route vers la mer tente donc de se dégager d’un idiome qui voudrait lui donner un « authentique » enracinement. « J’imagine, j’imagine comme il ne faut pas, comme je ne dois pas… Comme je suis différent du personnage qu’Henri a tiré de moi ! Il avait besoin d’un héros, pas d’un homme ordinaire, indescriptible ».

Il dit à son propre auteur qu’il ne peut-être cette vue de l’esprit. Se voir attelé au langage de son créateur ne lui convient donc pas et refuse le mensonge qui le tronque, le démembre. Néanmoins Henri Thomas a forcément raison de lui. L’écrire est la façon de contourner l’obstacle de son héros et de lui faire comprendre que personne ne possède de véritable existence puisque que l’on entre jamais – par la littérature ou n’importe quel autre biais – dans un temple du savoir.

Henri Thomas sait combien la certitude d’écrire demeure toujours amputation, vision mononucléaire. La question de l’écriture ne fait que se déplacer sans cesse du « qui je suis » au « si je suis ». Les mots ne font donc rien. Pour autant ils restent essentiels puisqu’ils sont les seuls à faire connaître les propriétés physiques du feu après qu’un auteur en ait éprouvé la chaleur et la brûlure puis le poids des cendres.

La nouvelle devient l’autoportrait sublimé de l’auteur. A travers ce personnage il laisse la langue parler bien au delà de la seule volonté consciente. L’errance de son voyageur immobile crée une trame ou un tissu précaire. Mais en dépit de cette apparence pelliculaire de la langue, Henri Thomas prouve qu’il faut toujours aller chercher chaque fois un peu plus loin les mots qui tardent et de biffer ceux qui immobilisent dans une répétition.

L’auteur réagit donc à la débâcle de son personnage. Et si les mots ne sont pas une argile fertile que le romancier pourrait pétrir à sa guise leur sable retient son personnage. Si bien que le désert qui se crée n’est pas le territoire de l’illusion mais donne une « raison » de vivre.

La vie demeure en ce personnage comme en son démiurge comme un vieux mur où ce sable ce coagule et où les ongles du soleil se brisent à mesure que l’hiver les endurcit ou plutôt les affaiblit. La voix de révolte du personnage peut faire reculer le silence. Preuve que son mentor n’est pas le vecteur de sa perdition. Poursuivi par le fantôme de ce semblable, engoncé parmi ses ombres appesanties il glisse en lui et dans son insupportable solitude qu’il finit par casser.

©Jean-Paul Gavard-Perret

ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage

 

  • ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

Après deux romans, Isabelle Kauffmann s’essaye à la nouvelle avec brio. Elle y déroule une variation autour de l’animalité et se livre à l’exploration du dédoublement de personnalité.

Le titre relève de l’oxymore et nous plonge dans l’inconnu. D’un côté le mot cabaret symbolise la convivialité, de l’autre sauvage éloigne du civilisé. En bandeau, un détail de La Terre d’Arcimboldo, cette tête anthropomorphe, représentant différents traits de caractères.

La jalousie, l’amour, le désamour, l’addiction, la dépendance, la soumission, la domination, la domestication jouent le trait d’union entre les neuf nouvelles. Des thèmes qui épousent la vie avec ses caresses et ses âpretés et que l’auteure explore avec une intensité poignante.

Parmi les personnages rencontrés, plusieurs souffrent de carence affective, de rejet, d’indifférence à leur égard et se retrouvent condamnés à la solitude. Comme l’affirme Baltasar Gracián y Morales : « Il n’y a point de désert si affreux que de vivre sans amis ».

D’autres sont victimes de leur handicap, comme Aldo « nain sans grâce » dont le physique ingrat (« une laideur sans espoir ») devient un atout lors de ses prestations en ourson et lui permet de prendre une revanche sur la vie, de retrouver confiance en lui. Réussira-t-il à conquérir Reine, à gagner son affection quand elle aura vu sa prestigieuse performance ? N’est-il pas devenu la mascotte, « le clou du spectacle », ovationné à tout rompre ? De quoi lui mettre du baume au cœur.

Par contre Isabelle Kauffmann sait entretenir le mystère autour de certains de ses portraits, les désignant par ‘il ‘ ou ‘elle’.On croise Nora, danseuse émérite, « à la grâce angélique », qui refuse de se dénuder les épaules. Son secret sera-t-il débusqué ? Puis Jojo, cette étrange créature qui rampe, qui siffle, est-ce un psychopathe qui aurait perdu l’usage de ses jambes, à l’affût de sa proie ?

La nouvelliste campe ses protagonistes dans des paysages idylliques comme une clairière « baignée de soleil », « à l’herbe tendre et anisée » où trois lapins bondissaient de joie. D’autres ne connaissent qu’une cellule étriquée à l’horizon bouché par de « hauts murs, froids et sales ».

Elle ajoute parfois une touche de poésie : « le ciel strié des lueurs du soleil couchant ».

La coupole du théâtre « dans un dégradé céleste », les « constellations peintes » rappellent le firmament étoilé de Grand Huit. Par contre les indications géographiques restent vagues.

L’héroïne orpheline de Trapèze-moi, Roselita, fait songer à La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel. Elles ne parlent pas. On ne peut qu’interpréter leurs silences. Les gestes, les signes remplacent les mots. L’amitié, la complicité de Roselita avec les chevaux qui « lui donnaient la force de surmonter ses peines » lors de ses numéros se passent de mots. En filigrane, la jalousie, le sentiment de trahison de Roselita (Jenny lui ravissait Franck, son coach) précipitent l’épilogue des plus surprenants, car Isabelle Kauffmann a réussi à nous mystifier comme Philippe Claudel. Nous voici embarqués dans l’univers féérique du cirque pour mieux accélérer la chute tragique.

Certaines nouvelles peuvent être lues comme une fable ou un conte. Une morale s’en dégage.

Par exemple : Tel est pris qui croyait prendre, dénonçant la cruauté de cet enfant « prestidigitateur » envers les bêtes qu’elle avait hypnotisée par sa musique. Dans celle intitulée La clé, construite comme un polar, est abordé le dilemme suivant : Que choisir ? Être libre mais seul ou être captif mais avec la présence proche d’« un doux compagnon affectueux et fidèle » ?

Cabaret sauvage soulève de nombreuses interrogations : La beauté intérieure peut-elle éclipser la laideur ? Le succès, la notoriété suffisent-ils à compenser le désert affectif ? Peut-on se construire privé d’amour maternel ? La tendresse, les caresses, dispensées par les humains ne seraient-elles que mensonge et illusion ? Pourquoi cette propension à rechercher la compagnie animale ? Pour fuir les humains capables de cruauté ? Ce qui rappelle la phrase en exergue : « La bête ne ment jamais».

Autre objet, qui ne triche pas, récurrent dans l’œuvre d’Isabelle Kauffmann : le miroir. Que renvoie-t-il ? Un faciès difficile à accepter par un narrateur, en souffrance, dans la nouvelle inaugurale.

Réciproque, la nouvelle qui clôt le recueil réunit trois êtres vivants et oppose la jeunesse (l’enfant gracieux « à la peau diaphane ») et la vieillesse (Monsieur Pablo « prisonnier d’une demeure presque centenaire à la façade délabrée »). L’évocation de la déliquescence du corps fait écho au film Amour. Isabelle Kauffmann montre qu’humains et animaux sont égaux devant l’inéluctable et impuissants face au destin, au « temps qui frappe, qui blesse », au « temps qui poursuit son œuvre », soulignant la finitude des êtres. Elle efface peu à peu les frontières entre l’humanité en questionnement et l’animalité côtoyée et nous offre une peinture insolite des passions humaines et animales. La romancière met en scène le summum de la détresse humaine dans « cette succession impitoyable d’espoirs et de déceptions ».

Isabelle Kauffmann excelle dans l’art du portrait (distillant moult détails), dans l’insolite qu’elle dépose au creux de métaphores : « L’hiver ressemblait à un accordéon avec de la nacre… ».

La nouvelliste se joue du lecteur en mêlant fiction et réel. Elle nous dérange en traquant la part animale, la sauvagerie enfouie en nous, notre dualité. Humains et animaux se croisent, se répondent.

D’ailleurs ne dédie-t-elle pas cet opus à « son animal » avec un soupçon d’auto dérision ?

L’auteure sait exploiter un détail, une faille, un comportement décalé pour faire basculer le récit. Elle manifeste avec virtuosité un sens implacable du suspense et de la chute percutante.

Elle a su insuffler du mouvement par un tourbillon d’actions qui donne le vertige. Elle orchestre une véritable chorégraphie avec ses protagonistes. Ils pirouettent, virevoltent, se contorsionnent, se trémoussent, sous nos yeux ou effectuent des « pas chassés, entrechats » plus vrais que nature.

Les odeurs de patchouli ambré, d’amande, de sous bois qui traversent le recueil émoustillent.

Des airs de Stravinsky, de Dizzy Gillepsie se mêlent aux rugissements, aux applaudissements.

Avec Cabaret Sauvage, Isabelle Kauffmann change de registre et signe un recueil déstabilisant, composé de nouvelles surprenantes, déroutantes, parfois cruelles (eros face à thanatos), noires, mais toutes pleines d’inventivité, servie par une plume grinçante. Une réussite flagrante.

©Nadine DOYEN