Santiago Montobbio, ESCRIBO SOBRE EL AIRE DEL OLVIDO. Conversations avec Amaranta Sbardella, Tonos Digital, Revista Electrónica de Estudios Filológicos, Nº 22, Université de Murcie, 2012.

Santiago Montobbio

Santiago Montobbio

 

  • Santiago Montobbio, ESCRIBO SOBRE EL AIRE DEL OLVIDO. Conversations avec Amaranta Sbardella, Tonos Digital, Revista Electrónica de Estudios Filológicos, Nº 22, Université de Murcie, 2012.

Santiago Montobbio professe depuis toujours que sa vie et sa personnalité « à la ville » n’ont aucune importance littéraire ou critique, et que sa vraie biographie est écrite dans ses poèmes. Si écrire ne peut qu’être une raison d’être, au sens le plus littéral, c’est-à-dire une raison de ne pas se suicider, si cette activité n’a de sens qu’en soi, indépendamment d’hypothétiques lecteurs, il faut bien qu’elle s’attache à explorer le tréfonds d’une âme humaine, pour mettre en évidence ce qui constitue l’ego même de l’écrivain, son humanité la plus intime. Que Montobbio se mette sous la bannière de Montaigne ne saurait donc nous étonner : il partage avec l’écrivain français cette conviction primordiale qu’un individu n’est intéressant que parce qu’il sent, pense, invente et, finalement, transmet ses expériences au reste de l’humanité, et pas parce que le hasard l’a fait naître à Saint Michel de Montaigne en 1533 ou à Barcelone en 1966.

La longue série d’entretiens (137 pages) de Santiago Montobbio avec l’hispaniste italienne Amaranta Sbardella s’inscrit dans la même logique : l’écrivain espagnol ne livre que des détails anecdotiques sur sa famille ou ses amours, à peine plus que ce que ses poèmes révèlent, il rapporte quelques faits sur sa pratique professionnelle (de professeur de littérature), surtout pour en souligner le caractère quasi aporétique, puisqu’il est convaincu qu’« il faut être / complètement idiot pour penser / qu’on étudie – ou encore plus grave qu’on enseigne – la littérature » (C’est bien dommage qu’on ne fasse pas d’interviews de moi). Ce sur quoi Montobbio revient encore et encore, c’est sur le besoin absolu, irrépressible, de l’écriture, qui jaillit de manière incontrôlée et peut se tarir pendant des années, qui s’impose à l’écrivain au hasard de ses expériences quotidiennes les plus banales et les transforme en épiphanies. Santiago Montobbio cite par exemple une série de « visions » des plus communes : descendre un escalier pour pénétrer dans un bar, regarder un extincteur, un mendiant occupé à vider sa chopine, un autobus dans la rue, et ce jour-là, chacune de ces visions prend une signification existentielle proprement littéraire, devient littérature sous les yeux mêmes de l’écrivain et de ses personnalités multiples, et d’une certaine manière à son (et leur) insu.

Sbardella et Montobbio échangent sur les grands thèmes de l’écriture du second, la douleur, le suicide, le mysticisme, le silence, l’amour, le vertige et le vide, et ce qui fait l’intérêt de ce livre est que le poète se confronte aux questions de son interlocutrice avec une honnêteté presque candide. Il n’apporte pas des réponses toutes faites, il construit sa réflexion en parlant, reconnaît à l’occasion la pertinence des perceptions de l’universitaire italienne, accepte le défi de l’incongru ou de l’inattendu. Lorsque Sbardella évoque son bestiaire intime, Montobbio cherche à comprendre et à partager. Lorsqu’elle pointe des contradictions (comment un poème « décapité » peut-il commencer par une majuscule et se terminer par un point ?), l’écrivain analyse la décapitation comme une mutilation, qui n’est pas forcément celle de l’intellect ou du début, mais qui permet de toute manière une sublimation du sens, comme une « graine », à la fois concentré d’expérience et promesse de vie.

Amaranta Sbardella s’attache aussi à mettre en évidence l’évolution littéraire de Montobbio des années 80 à aujourd’hui. Nul n’est plus conscient que lui que ses poèmes métaphysiques, suicidaires, visionnaires, des années 80 sont une page tournée, et que l’écriture de sa maturité est plus objective, plus apaisée peut-être, à la fois plus complexe et plus simple. Montobbio cite plusieurs fois Borges dans ce beau livre d’entretiens, et il le fait en particulier pour évoquer ce chemin de la maturité littéraire, qui est, selon l’écrivain argentin, plus une « complexité modeste et secrète » qu’une véritable simplicité. Certes, à vingt ans, la poésie était pour Montobbio une vocation insupportable, voire maudite, « une tendance épuisante / à nourrir dans la solitude ou sous la pluie / une passion bien peu convenable pour l’auto-dénigrement » (Avertissement au lecteur) ; elle est aujourd’hui témoignage sur notre univers absurde et révoltant, avec lequel le poète quadragénaire parvient à s’arranger, renonçant à la splendeur baroque de ses débuts, à sa passion pour la « théologie dissidente », pour développer une plus grande empathie avec l’humain. Sbardella perçoit d’ailleurs chez Montobbio une tentation de la prose, que certains de ses textes ou le beau livre qu’il a consacré aux tableaux de Lluis Ribas révélaient déjà. L’écriture impressionniste de Santiago Montobbio n’empêche évidemment pas l’émergence de certains instantanés complexes, plus narratifs.

Escribo sobre el aire del olvido est une exploration passionnante de l’univers intime du poète espagnol, qui éclaire et interpelle son lecteur, tout en maintenant intact le mystère de la personnalité et de l’écriture. Ce livre nous engage à un retour toujours nécessaire et toujours fructueux vers les textes de Montobbio, qui résistent parfois, parce que ce sont des textes forts. Espérons que les traductions récentes de ses poèmes en français et le Prix Chasseur de Poésie 2012 qui vient de lui être attribué contribueront à faire connaître cet écrivain important au public francophone.

©Jean-Luc BRETON

Quand j’étais cagibi d’Hélène Gaudy, illustrations d’Émilie Harel – éditions du Rouergue, janvier 2013. 96 pages, 7 €.

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  • Quand j’étais cagibi d’Hélène Gaudy, illustrations d’Émilie Harel – éditions du Rouergue, janvier 2013. 96 pages, 7 €.

Une petite histoire tout en douceur sur les émotions enfantines, sur le sentiment de solitude qui est le lot de chacun, enfants comme adultes.

Amy est en colère. Chez elle, personne ne l’écoute. Ni sa maman, ni son papa et même plus sa grande sœur Rosa.

« J’ai pensé que j’étais devenue invisible ou que j’avais rétréci comme Alice au pays des merveilles quand elle boit la potion magique. (…) J’ai dit « Personne ne m’écoute jamais. » maman a haussé les épaules et Rosa en a profité pour filer dans sa chambre. Papa, on ne l’entendait déjà plus. Il était encore parti travailler en oubliant de dire au revoir. »

C’est comme ça qu’Amy est devenue cagibi.

« Le cagibi été mal rangé. Il sentait la peinture, le vieux et la poussière, mais je m’en fichais. Là, au moins, j’étais tranquille. Personne ne pouvait venir m’embêter. »

Amy s’est enfermée à clé dans le cagibi. Au départ, elle aurait bien aimé que quelqu’un vienne frapper à la porte, la supplier, mais personne n’est venu la chercher, alors Amy, après avoir bien pleuré, a décidé : «  Ce cagibi, je n’en sortirais plus jamais. »

Dans le cagibi, il y a tout ce qu’il faut : à boire, à manger, des tapis, un duvet et même des vieux jouets. Amy va découvrir ainsi que la solitude et l’ennui, cela développe l’imagination, ce n’est pas si difficile que ça de vivre dans un cagibi. Alors même quand sa maman lui prépare son plat préféré, Amy résiste. Une journée, une nuit, une journée encore, elle n’accepte d’ouvrir que pour s’emparer rapidement du plateau repas que sa maman posera devant la porte ou du MP3 que lui prêtera, à sa grande surprise, sa sœur Rosa. Elle ne l’aurait jamais fait avant.

Le temps passe et Amy écoute sa famille vivre de l’autre côté de la porte, elle note comme des petits changements, des verres qui tintent, Papa et Maman qui se prennent dans les bras. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est que tout le monde allait commencer à lui envier son cagibi, ça a commencé par Rosa qui avait besoin de parler, alors elle l’a laissée rentrer, et puis maman, qui elle aussi avait besoin de raconter sa fatigue, sa lassitude et puis Papa qui ne voulait pas rester tout seul, si bien que finalement, c’est toute la famille qui s’est retrouvée dedans. Et oui, ça fait du bien à tout le monde, un petit coup de cagibi, et maintenant on le sait, grâce à Amy.

« Je ne suis pas devenue quelqu’un d’autre mais il y a quelque chose que j’ai compris : on voyage beaucoup, dans un cagibi. »

Tout le monde a besoin d’un petit cagibi, pour se réfugier, pour se confier, c’est un endroit idéal pour faire des conseils de famille et des igloos en duvet. On peut y aller tout seul quand on a besoin de pleurer, y être triste ou en colère, on peut aussi y rigoler, y rêver et y faire des projets. On peut aussi y prendre le temps de s’écouter et s’aimer. Ce n’est pas rien ça. Merci Amy !

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 Hélène Gaudy est née à Paris en 1979. Plasticienne de formation, elle explore le rapport texte/image et la manière dont les lieux influencent un récit. Après son premier roman, Vues sur la mer, qui figure dans la deuxième sélection du prix Médicis en 2006, elle s’investit dans plusieurs projets éditoriaux et entre dans le comité de rédaction de la revue Inculte.En 2009, elle est invitée en résidence à Tunis où elle suit, parallèlement à l’écriture d’une nouvelle, un programme de rencontres en milieu scolaire. Par la suite, elle effectue de nombreuses interventions auprès de divers publics. En septembre 2009, elle publie Si rien ne bouge aux éditions du Rouergue. Elle écrit également pour la jeunesse, et publie des livres d’art aux éditions Palette. Son blog : http://helenegaudy.blogspot.com/

Bibliographie :


En plein dans la nuit, avec Bertrand Deprez, éditions Thierry Magnier, coll. Photoroman, septembre 2011
Si rien ne bouge, La Brune, Le Rouergue, 2009
J’ai l’habitude de courir et pleurer, recueil, en collaboration avec l’Institut français de Tunis, éditions Elyzad, 2009
Une chic fille, roman collectif, éditions naïve, 2008
Atrabile, éditions du Rouergue, coll. DoAdo, 2007
Vues sur la mer, Les Impressions nouvelles, 2006
(Deuxième sélection du prix Médicis 2006)

Diverses contributions en revues (Inculte, L’Arsenal, Neuvième art, etc.)

©Cathy Garcia

TRACTION-BRABANT – Numéro 50

 

TRACTION-BRABANT – Numéro 50

Ce numéro rend hommage à l’œuvre du poète et revuiste Pascal Ulrich qui a mis fin ses jours en 2009, à quarante-cinq ans. « J’aimerais lire plus souvent des poèmes comme les siens ! » s’exclame dans son éditorial Patrice Maltaverne, poète et directeur de Traction-brabant. Quelques pages sont donc réservées aux dessins – poèmes de Pascal Ulrich qui s’épanouissent aussi tout au long de ce numéro. S’y ajoutent, avec la complicité de Robert Roman et de Jacques Lucchesi, la reproduction d’une des peintures de Pascal Ulrich sur une carte en quadrichromie, ainsi qu’un petit carnet de poèmes et de dessins de Pascal Ulrich : « L’éclairage viendra de la nuit ». Il est à préciser qu’un recueil de peintures et dessins « Sans-Titre – Hommage à Pascal Ulrich – 1964-2009 » a été publié en 2010 par Vincent Courtois aux éditions du 6 rue Gryphe – 69007 LYON – France.

Ce numéro 50 de Traction-brabant accueille aussi de nombreux autres poètes. Parmi eux se remarquent particulièrement Marc Bernelas qui, après s’être absenté quelques années des revues poétiques, y fait un retour très apprécié, ainsi que Sylvain Guillaumet aux proses poétiques tout en subtilité et en surprises, Louis Dubost aux proses poétiques également très inattendues, Samuel Dudouit et ses « Entretiens nocturnes », Michèle Caussat et sa « Passerelle, Patrice Maltaverne et sa rubrique « à ma pomme (y a pas de raison, comme les autres »), et le toujours puissamment inspiré Eric Chassefière. Méritent aussi d’être cités Jean Gédéon, Alexis Denuy, Tom Sam, Denis Parmain, Walter Ruhlmann, dont le texte en anglais est accompagné de sa traduction en français, Jacques Cauda et sa dérangeante « peinture », Philippe Vallet, Virginie Guidal, Kelig Nicolas

Parmi beaucoup de textes âpres ou incisifs, la « Forêt de Fontainebleau » de Karim Cornali ouvre un chemin de bonheur.

Jeux de mots et inspiration érotique ferment ce numéro remarquable.

S’il est des textes qui parfois, quoique bons, tendent un peu à endormir, ceux réunis dans le numéro 50 de Traction-brabant sont au contraire de ceux qui fécondent l’esprit et le stimulent.

Signés par Patrice Vigues, Pierre Vella, Alain Lacouchie, Jean-Louis Millet, Michèle Caussat, Denis Parmain, Mathilde Lartige et Jean-Marc Couvé, les dessins déploient leurs propres émotions et qualités au fil des pages.

TRACTION-BRABANT – 10 Euros les 5 numéros de 56 pages de format A5.

Contact : p.maltaverne@orange.fr

Diffusion électronique, blogs de « Traction-brabant », des chroniques poétiques de Patrice Maltaverne (Poésiechroniquetamalle) et des micro-éditions Le Citron Gare :

http://traction-brabant.blogspot.fr/

http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/

http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/

 

©Béatrice GAUDY

Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

Géronimo a mal au dos

  • Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

Guy Goffette livre le troisième volet de sa trilogie. On se souviendra que dans L’été autour du cou, Simon Sylvestre remâchait déjà ses souvenirs d’enfance, souffrait d’être méprisé par son père qui lui avait martelé qu’« ici, on n’est pas né le cul dans la soie ». A mi-chemin entre fiction et autobiographie, l’auteur revient sur la relation chaotique entre Simon et son géniteur, « l’homme de sa vie » à qui il dédie le roman. Son retour aux sources, après des années d’absence, lors de la disparition du père va lui faire remonter le temps. On chemine dans son introspection, anticipant ses retrouvailles avec sa mère. Ne sera-t-il pas devenu l’étranger ? Ne va-t-il pas se voir reprocher son éloignement, son ingratitude filiale, d’être responsable de la mort de Géronimo ? Surnom dont l’origine est dévoilée au milieu du récit.

Le roman s’ouvre sur un poème élégiaque dédié au père. Le ton est au recueillement, le village venant rendre un dernier hommage au défunt dans ce salon devenu chambre mortuaire. Ce lieu ravive les traumatismes de Simon face à la mort, « ce jeu de cache-cache macabre » et réveille le fantôme de sa grand-mère. Il pose son regard critique sur les rites religieux et dénonce « cette abondance intempestive » lors d’un deuil.

Si Jean-Luc Seigle affirme qu’en vieillissant les hommes pleurent, le sac de larmes de Simon avait durci au point de ne plus pouvoir se crever.

Par flashback et digressions, le portrait de Géronimo s’esquisse à travers les souvenirs qui refont surface, les anecdotes de Simon mais aussi les confidences de la mère et de la parentèle. On plonge aussi dans les pensées de Simon. Prisonnier d’un père tyrannique et violent, aux colères redoutables, celui-ci justifie sa soif de liberté pour fuir les brimades, les coups, les raclées dont il fut victime. Happé par un ailleurs plus maternant, il trouvait une écoute chez son ami Freddy où tout finissait par «des rires, des baisers, des caresses à la pelle ». Plus tard, ce besoin de compenser son désert affectif se retrouve dans son errance sentimentale.

Pourtant le père apparaît sous des traits plus affables, rieur, comme sur la photo posée sur le cercueil. Simon nous bouleverse quand il s’adresse à celui qui ne peut plus l’entendre, réglant ses comptes (car comment aimer un père qui vous enferme à la cave ?) mais aussi reconnaissant ses qualités professionnelles. L’auteur souligne que le manque de communication, l’absence d’effusions généra les malentendus.

Il nous émeut aux larmes quand il ressuscite cette grand-mère préférée qu’il accompagna dans son agonie, en lui tenant la main. Scène d’autant plus poignante que Simon crédule, naïf, boit ses paroles et la croit au ciel, dans les bras de l’ange.

En parallèle, le lecteur voit se tisser le portrait de Simon depuis son enfance et comment il s’est construit en réaction de cet être autoritaire, intransigeant.

Car ce goût pour les livres et la lecture ne lui fut pas transmis par son paternel, mais par Joseph, tous deux fuyant ainsi leur « petit enfer domestique ». Indignons nous, lecteurs, les livres ne sont pas faits « pour ceux qui n’ont rien à faire », mais pour ceux qui se délectent de « ce long voyage immobile qu’on appelle lire ».

Ce que Géronimo lui légua, c’est la valeur noble des mots travail et fraternité.

Le départ de Simon, puis son silence furent mal perçus par la fratrie, allant jusqu’à le considérer comme « le voyou », « le mouton noir ».

Guy Goffette déroule une fresque de la vie à la campagne où cohabitent fermiers, simples d’esprit, où les bigots ne manquent pas la messe dominicale, où tout le monde se connaît, sait tout, où l’on vit dans la cuisine et réserve le salon pour les grandes occasions, comme Saint- Nicolas fêté en Lorraine. Et Simon de se remémorer le cadeau qui l’émerveillait, fait des mains du père. Il décrit dans les moindres détails ce jouet, tout comme le salon encombré de reliques surannées.

En filigrane l’auteur qui avait rêvé d’embrasser la carrière de peintre brosse un tableau bucolique des paysages dans lesquels Simon se sentait en communion. L’anecdote du portrait d’Esméralda racontée avec ironie apporte une note plus légère et sensuelle.

Même si « la fière gitane » n’avait rien de scandaleux comme L’origine du monde de Courbet, Simon avait parfaitement gravé en mémoire « le renflement plein de promesses de sa poitrine largement déboutonnée ». On reconnaît l’auteur de Elle, parbonheur, et toujours nue qui confirme son talent pour décrire les blandices et les gambettes des femmes.

Le ton est plus facétieux quand il se remémore sa mère implorant Dieu face à son injustice. Il peut tourner à l’humour noir « Un prêté pour un rendu en somme ».

Dans ce roman, Guy Goffette aborde la fuite du temps, plus véloce avec l’âge.

Pour boucler ce cycle de vie, l’auteur utilise la métaphore du naufrage. Ce père dont l’esquif a pris l’eau va pouvoir entendre « la belle Serpentine » qu’il ne se lassait pas de contempler.

Guy Goffette flatte notre oeil par l’esthétisme de la typographie des fins de chapitres, certaines dignes d’une chute comme celle qui clôt le récit :

la der

des der

comme

en quarante

Guy Goffette sera-t-il parvenu à un apaisement par cette réconciliation posthume ?

Une tendre nostalgie embue les pages (fragrance de la tarte aux pommes). Un aveu qui prend des airs de délivrance. L’auteur se raconte et met en mots le deuil qu’il vient de traverser. Il signe un récit intime, émouvant, plein de sensibilité et de délicatesse, oscillant du présent au passé, servi par un style ciselé et une plume poétique, limpide comme la Semois.

NB: Pour approfondir la connaissance de Guy Goffette, couronné par le grand prix de poésie de l’Académie française, lire aussi : La mémoire du cœur, Chroniques littéraires 1987-2012 par Guy Goffette, Gallimard, Les Cahiers de la NRF.

©Nadine DOYEN

Gérard Traquandi, GT, texte de Baldine Saint Girons, Editions « P », Marseille, 2012, 272 pages, 30 E.

Traquandi

  • Gérard Traquandi, GT, texte de Baldine Saint Girons, Editions « P », Marseille, 2012, 272 pages, 30 E.

Gérard Traquandi est -c’est selon – soit un faux baroque ou un moderniste attardé. Lisant ces deux définitions dans un journal, il les fit siennes : « c’était ironique, bien sûr, puisque ça qualifiait des artistes en retard par rapport à notre époque, qui avaient encore un pied dans le passé, mais la définition m’a plu ». Et d’ajouter « J’aurais aimé être moderne, à la fois humaniste et en accord avec la nature, mais ce n’est plus possible. Moi, je suis un sceptique, pas un ironique ou un cynique, simplement un sceptique ».  Sa peinture le prouve. Ses photographies poétiques aussi. Dans tous les cas il se veut « dans les choses » et non sans ironie.

Reprenant le « You see what you see » de Franck Stella, il a toujours besoin de retrouver à des éléments de base. Le titre et l’image de couverture de GT peuvent être trompeurs. Mais on voit très vite que sous cette fausse piste se retrouvent l’artiste et son souci de toucher à une véritable abstraction en émancipant l’art de la nature – même si les éléments végétaux et naturels transparaissent dans ce livre. Néanmoins traces, drippings, monochromes, empreintes viennent retourner le paysage. Et tout le livre « joue » entre ce dernier et l’abstraction. Dès lors ce travail n’est plus abstractif à la manière d’un Stella. Nommons-le plutôt non figuratif. Et l’éloge de la nature passe par ce nécessaire « transfert ».

Il y a là à la fois le génie du lieu et la hantise du non-lieu. Ou si l’on préfère une sorte de pouvoir de la puissance de l’air provençal qui n’a rien pourtant de folklorique, d’exotique ou de provincial. La photographie est utilisée pour sa faculté de représenter et sa narrativité, dessins et impressions sont là afin d’opérer par « soustraction ». Chaque œuvre – même lorsqu’il s’agit de vanités – devient une nature vivante. Pas étonnant dès lors qu’un texte poétique de Baldine Saint Girons accompagne les images de Traquandi. Le peintre et l’auteure partagent d’ailleurs le même goût pour Rothko. Le premier y a trouvé une source à sa compréhension du rapport de l’art, la seconde de la poésie et du savoir avec le besoin fondamental comme l’écrit Baldine de Saint Girons « du spectacle authentique de notre destinée, en tant qu’individu et en tant que civilisation ».

Pour traduire ce rapport, Traquandi semble créer à l’instinct et au plus pressé. Mais son approche est aussi rapide que lente. Elle demeure toujours sur le fil du rasoir. Son geste n’approche rien d’établi, il mise sur la nudité des formes et leur délocalisation. Chaque œuvre est comme « soufflée» sur un support dans ce qui tient du décrochement figural, de l’engloutissement, de la plongée. Face à l’œuvre deux questions surgissent : comment se fait-il que tout cela soit si incroyablement visible ? Comment se fait-il aussi que ses photos ne montrent « rien » ou si peu. ? Sans doute parce que ce travail suppose l’éphémère. A savoir ce qui sépare l’être de ses choses. L’art des plus poétiques joue un rôle d’intermédiaire, d’entremetteur. Il se compare à la peau de lait qui sépare deux choses de même nature : une chose qui a eu lieu, une chose qui attend son sort. Bref l’une disparue, l’autre à venir. Ses monochromes sont donc des poèmes, des paysages intermédiaires, des marges centrales. Elles emplissent la nudité, envahissent le vide pour le souligner. Une telle œuvre n’est ni tranquille, ni inquiète, ni arrêtée, ni muette. Elle possède le mérite d’apaiser sans édulcorer. L’image se manifeste comme apparition mais indique quelque chose qui ne se manifeste pas. Il y a là un phénomène indiciaire aussi subtil qu’étrange et qui tient lieu de trouble.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET