Le Faucon errant de Jamil Ahmad

Le Faucon errant de Jamil Ahmad

  • Le Faucon errant de Jamil Ahmad, traduit de l’anglais (Pakistan) par Sophie Bastide-Foltz. Actes Sud 2013. 173 pages, 19,80 euros.

 

Un livre âpre et austère, à l’image de la région à laquelle il s’attache, où le seul lien à suivre pour ne pas s’y perdre, est un homme, Tor Baz, le Faucon Errant. Il sera notre guide à travers ces pages écrites d’une plume sèche, sans fioriture, qui se tient au plus près des évènements et les décrit sans entrer dans des considérations psychologiques. Tor Baz est né au cœur de ces zones tribales, semi-autonomes à l’époque – nous sommes dans les années 1950 – au carrefour montagneux du Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Iran.

 

À l’âge de 5 ans, Tor Baz qui ne s’appelle pas encore ainsi, se retrouve abandonné en plein désert auprès d’un chameau mort. Ses parents qui s’aimaient d’un amour illégitime, ayant fui leurs tribus respectives avant même qu’il ne soit conçu, sont rattrapés et assassinés selon la dure loi tribale. Tor Baz sera alors recueilli par un vieux chef nomade, puis par un mollah mécréant, vagabond et rusé qui finira dément, et enfin par une famille Bhittani. C’est cette famille qui lui donnera le nom de leur fils défunt, Tor Baz, Faucon Noir, qui deviendra le Faucon Errant que nous retrouverons tout au long du livre. Un livre que Jamil Ahmad a pu écrire en regroupant des notes prises durant plusieurs décennies dans ces zones tribales, où il exerçait comme haut fonctionnaire pakistanais. Une région où venaient se heurter cultures ancestrales, nomadisme et modernité, une région aux enjeux politiques, stratégiques et religieux extrêmement compliqués et où les innombrables tribus résistaient farouchement à tout pouvoir et ingérence étatique, sans parler des tentatives d’influences allemandes ou britanniques, qui plus tard seront soviétiques et américaines. Là réside le grand intérêt de ce livre, nous faire pénétrer au cœur de ces territoires bien éloignés de toute littérature, mal connus, peuplés d’hommes simples et rudes, exceptionnels aussi d’humanité tout autant que capables d’une grande cruauté. On y rencontrera des chefs tribaux, des mollahs miséreux, des hommes sages, humbles et honnêtes, d’autres fort corrompus, des femmes aussi soumises que robustes et courageuses. Des paysans, des villageois, des bandits, des soldats, des fonctionnaires, des kidnappeurs saisonniers, des vendeurs d’informations, des vendeurs de femmes, d’opium et d’haschisch, de glace des glaciers, de champignons séchés ou de kebab, un montreur d’ours et un guide de haute-montagne qui retombera aussi bas qu’il était monté haut. Des morceaux de vie captés et entremêlés au cœur de paysages érodés et quelques vallées plus accueillantes. On entendra les vents des montagnes et du désert y chanter le nom de tout un tas de tribus tels que Siahpad, Baloutche, Brahui, Kharot, Pawindah, Bhittani, Pachtoune, Massoud, Wazir, Afridi, Mohmand, Gujjar… et nous verrons chacune lutter pour sa survie, sans que jamais toutefois ne soit oubliée la règle première et essentielle de l’hospitalité.

 

Jamil Ahmad

Jamil Ahmad

 

Né en 1933, haut fonctionnaire pakistanais aujourd’hui à la retraite, Jamil Ahmad exerça principalement dans la province frontalière du Baloutchistan. Il a également occupé un poste à l’ambassade pakistanaise à Kaboul avant et pendant l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Il vit actuellement à Islamabad. Avec Le Faucon errant, son premier roman, il est devenu, à soixante-dix-huit ans, le “nouvel auteur phare” de la littérature pakistanaise. Ces expériences lui ont permis de décrire au plus juste la vie de ces régions interdites (aux frontières de l’Iran, du Pakistan et de l’Afghanistan) avant la montée des Talibans. Aujourd’hui les « zones tribales » sont le plus souvent décrites comme des régions reculées, nids de conspirateurs et cibles des attaques de drones.

 

©Cathy Garcia

Hommage à Rüdiger Fischer

Adieu à l’ami, passeur du verbe au-delà de toutes les frontières.

Hommage au professeur de langues & traducteur, Rüdiger Fischer

Par Rome Deguergue

 Rüdiger Fischer

Rüdiger Fischer

« Quoi que l’on puisse dire de l’insuffisance du traduire,

cette activité n’en reste pas moins l’une des tâches les plus essentielles

et les plus dignes d’estime du marché d’échange mondial universel ».

Ce fragment d’une citation de Johann Wolfgang von Goethe1 illustre avec justesse la mission dont s’était chargé cet ami des poètes et de la poésie plurielle.

Rüdiger Fischer, traducteur du français, de l’italien vers l’allemand et vice et versa, à la fois – sourcier et cibliste – qui « va danser avec le langage »2 afin de pouvoir dépasser l’espace transtextuel, car relié à tout ce qui s’étudie à propos des langues, des cultures, des échanges et autres relations avec les poètes qu’il avait choisi de traduire, comme une réponse différenciée faite à Babel, – nous manquera, manquera sans nul doute au paysage traductif de la poésie européenne.

Ses projets de traductions et éditoriaux des dernières années n’avaient pas taris avec la sortie notamment des ouvrages de : Anise Koltz ; Francine Caron ; Démosthène Agrafiotis ; Jean Rivet ; Lucien Wasselin ; Bluma Finkelstein ; Gérard Bayo ; et un ouvrage majeur qui regroupe des poèmes de cinq femmes : deux palestiniennes, une israélienne, une kurde, une algérienne ; une anthologie bretonne et le 5e livre de l’anthologie : LA FETE DE LA VIE.

La fête de la vie ! C’est ce que Rüdiger Fischer aimait à célébrer en ce monde du vivant & des choses chaoscosmiques, où les livres, la splendeur de paysages ouverts, la musique, le vin du Rhin ou de Bordeaux étaient invariablement goûtés, partagés avec les personnes de bonne volonté, pures et loyales qui eurent la chance de compter parmi ses amis.

Célébrons à notre tour, cette fête de la vie, en pensée traversière dirigée vers cet espace pélagique, où Rüdiger Fischer – nous aimons à le songer, depuis le 4 juin de cette année 2013, continue de tracer et de diffuser ses alphabets de lumière… Ade liebster Rüdiger Ade !3

1Extrait de Fragments sur la nature, in Pages choisies de Goethe, Paris, Editions Sociales, 1968, p. 18.

2 In Ainsi parla Zaratoustra de Friedrich Nietzsche

3 Ade est une forme de salut utilisée dans le sud de l’Allemagne, où résidait Rüdiger Fischer.

Pierre Stasse, La nuit pacifique – roman – Flammarion – (250 pages – 18€)

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  • Pierre Stasse, La nuit pacifique – roman – Flammarion – (250 pages – 18€)

Pierre Stasse nous offre du dépaysement en nous embarquant en Thaïlande, « pays fragile » dont il brosse un portrait tout en paradoxe où hospitalité se conjugue à répression. La phrase inaugurale « La nuit de Bangkok n’apaisait rien » interpelle. Que fait le narrateur Hadrien dans cette ville, « l’enfer pour les piétons », congestionnée par les « traffic jams » ? Pourquoi ne trouve-t-il pas d’apaisement ? Pourquoi cette envie de se battre ?

L’auteur nous fait partager le quotidien d’Hadrien,pointe la difficulté d’assimiler la langue pour « un farang » et ce qui nous plonge en immersion dans la culture thaï.

Comment ne pas être déboussolé par les us de ce pays, comme le salut au drapeau ou par « ce gouffre infranchissable indissociable de sa langue » ?

Autour d’Hadrien gravitent son associé Vichaï, avec qui il avait créé l’INF, le directeur artistique ainsi que ceux (police, politiques) qui font appel à cette technique de la retouche photographique pour plaider leur cause.

Pierre Stasse sait distiller avec parcimonie les indices propices à relancer le suspense.

Il dévoile la liaison clandestine de la soeur d’Hadrien qui lui fut fatale. N’est-ce pas son fantôme qui habite et taraude le protagoniste ? Ne caresse-t-il pas le désir de la venger ? Quel lien avec le docteur Malle, chargé de soigner les dégâts collatéraux dont sont victimes les rescapés d’attentats ? Peut-il être tenu pour responsable de la noyade de cette soeur adorée. D’autres révélations troublantes viennent s’ajouter.

Un tournant s’opère lors de la consultation d’Hadrien auprès du psychiatre à qui il confie sa souffrance, sa culpabilité de faire disparaître des individus sur des clichés.

Le récit s’accélère quand Hadrien est déterminé à en découdre avec le docteur Malle ?

Pourquoi cette violence enfouie chez Hadrien ? Que doit-il « purger » ?

Va-t-il faire usage de la manivelle de cric dont il se saisit avant de se confronter au psychiatre ? Les allégations du docteur Malle sont stupéfiantes. Qui croire ? Dans ce roman, Pierre Stasse explore le mystère du TDI, trouble dissociatif de l’identité, incarné par le protagoniste principal qui s’était « entraîné à mentir ».

Si la canicule est presque un personnage à part entière dans L’Amour sans le faire de Serge Joncour, ici ce sont les pluies torrentielles, les précipitations infernales, qui traversent le roman, autant de menaces de voir les digues céder et conduire à la catastrophe.

La situation du pays « du sourire » est plus qu’alarmante pour le député Boosophone et le docteur Malle. D’où la mobilisation pour sauver le Sud en proie aux brutalités, tortures, insurrections, à la guerre civile. Mais que vaut-il mieux privilégier pour les politiques de « ce pays bouddhiste touché par l’incapacité de la société islamique à tolérer le cosmopolitisme » ? Éradiquer l’ennemi ou sauver Bangkok de la crue ?

L’intrigue se déroule sur un fond politique tendu, soulignant le côté répressif en cas de lèse majesté lors de l’arrestation de Nattapong. Hadrien émeut dans son adresse à sa soeur, lui confiant avoir trouvé « une femme digne » d’elle, prénommée Nitta.

Dans ce roman ample, l’auteur glisse des scènes inattendues comme la reconquête de Sukontip par son époux. On suit en travelling « leur floc floc » dans la boue, à la recherche de la femme disparue, « sous l’immensité noire », puis en contre plongée le regard se porte sur les points lumineux, jusqu’à leur étreinte, dans une odeur de frangipanier.

Tout aussi exaltant, pour les amateurs de boxe thaïlandaise, le combat d’Hadrien relaté coup après coup, avec une extrême précision. Le romancier brosse des portraits fouillés de ses protagonistes très opposés, au caractère bien trempé et complexe, certains tolérant la diversité sexuelle (homosexualité, kathoeys), d’autres aux gestes ambigus (une main sur une cuisse).

La nuit pacifique, soulève beaucoup de questions, à savoir:

Peut-on fuir son destin ? Peut-on échapper à ses racines ? La mort de Cécile : noyade ou suicide ? La venue d’Hadrien à Bangkok : hasard ou décision mûrie ?

Le roman s’achève sur la silhouette du protagoniste s’enfonçant dans la forêt, libéré de son traumatisme d’adolescence. Par sa communion lénifiante avec la nature, Hadrien semble retrouver la plénitude, « seul dans la nuit pacifique ».

Pierre Stasse signe un roman foisonnant de références culturelles thaïlandaises, émaillé d’exotisme (krap, waï…),traversé d’odeurs de bruits, des lumières de néons mettant en scène un pays déchiré sur fond de drogue, de violence et corruption, ce que les médias occidentaux occultent. Un récit truffé de flash back, d’introspections et rebondissements qui tiennent en haleine, servi par une écriture cinématographique, faisant écho aux patronymes des protagonistes Malle et Verneuil.

©Nadine Doyen

Joël Bastard à la Librairie Centrale à Ferney-Voltaire

Avatar de editionsesperlueteLes éditions Esperluète

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Lecture et signature par Joël Bastard, le vendredi 5 juillet à partir de 19h, dans le jardin de la Librairie Centrale à Ferney-Voltaire.

L’auteur lira SANS REVENIR (éditions Aencrage), SUR CET AIR GRACIEUX ET LEGER (éditions Cenomane) et présentera son dernier ouvrage CE SOIR NEIL ARMSTRONG MARCHERA SUR LA LUNE (Esperluète).

M. Alain Pouleau, le libraire, offrira ensuite des petites choses à grignoter et à boire pour fêter la poésie et l’été…

3, rue de Meyrin 01210 Ferney-Voltaire
Tél. 04-50-40-90-61 Fax. 04-50-40-90-69
E-mail : librairie-centrale@wanadoo.fr

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Jean-Luc GEOFFROY, «L’Oscar et l’Alfred à l’icole», Musée de la parole en Ardenne ; 158 pages, 15 €.

Jean-Luc GEOFFROY

Jean-Luc GEOFFROY


  • Jean-Luc GEOFFROY, «L’Oscar et l’Alfred à l’icole», Musée de la parole en Ardenne ; 158 pages, 15 €.

L’événement est trop rare pour qu’on le passe sous silence. Tout un roman en patois gaumais, cela faisait longtemps que plus personne ne s’y était risqué.

Jean-Luc Geoffroy est bien connu de tous les amateurs de littérature en sa qualité de responsable du Service du livre luxembourgeois (Province de Luxembourg belge). On le connaît aussi comme auteur de nouvelles, comme poète et, à ses débuts en tout cas, comme animateur au sens large du terme. S’il a souvent eu l’occasion de s’exprimer pour l’une ou l’autre manifestation en employant le gaumais (une forme belge du patois lorrain) de ses ancêtres virton(n)ais, il ne l’avait jamais fait par écrit. Voilà qu’il vient de franchir le pas avec un roman truculent: «L’Oscar et l’Alfred à l’icole» (Oscar et Alfred à l’école).

La trame est classique, Saint-Mard quelques années avant la seconde guerre mondiale, deux jeunes garçons issus de milieux différents fréquentent la même école de village… Après des débuts plutôt houleux, les deux gaillards («les deux varas d’jeunes») vont finalement s’entendre et notamment dans la rude compétition scolaire qui doit mener à la sacro-sainte remise des prix de fin d’année. Une histoire riche en rebondissements qui n’est pas sans faire songer au petit Nicolas de Sempé et Goscinny…

Si la lecture d’un livre en patois réclame un peu d’efforts, le résultat en vaut la peine: on est littéralement tordu de rire dès les premières lignes. En outre, quand il s’agit de glisser une bonne dose d’humour entre les mots, Jean-Luc Geoffroy n’est jamais loin et quand, en plus, on y ajoute la saveur inattendue du parler populaire le résultat est garanti: «Il allout à l’huche dè la cujine aveu n’ démârtche dè pète-cu qu’è tchi das l’culote» (Il avançait vers la porte de la cuisine avec une démarche de snob qui s’est oublié dans sa culotte)… Tout un programme! D’autant plus que le récit embarque un grand nombre de trouvailles et fait revivre nombre de mots oubliés.

L’entrain et la drôlerie des dialogues permettraient sans doute une adaptation du texte à la scène. Affaire à suivre…

© Paul MATHIEU