Alin Anseeuw, Le chagrin de Matisse, L’Ollave éditeur, 48 pages, 13 E.

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  • Alin Anseeuw, Le chagrin de Matisse, L’Ollave éditeur, 48 pages, 13 E.

Quand Alin Anseeuw a vu le « Chagrin du roi » de Matisse à sa porte il l’a laissé entré. Jamais peut-être ne fut-il si proche d’un tableau qui pourtant l’éloignait de lui-même. Le tableau n’était plus dehors mais dedans. Le tableau était chez celui qui se sentit soudain étranger à lui-même. Le roi devenait à coup de papiers colorés puis découpés par Matisse l’homme intérieur, celui qui traverse le poète et le fait parler. Non par identification ou transfert. Mais parce qu’à travers ce roi en souffrance le monde des images touche au fond de l’âme par effet de surface.

D’où ce texte fascinant, aussi rythmé que méditatif où l’image n’a d’autre référent que son intensité. Car si le sens des papiers collés peut être, par la diversité même de leur assemblage, réversible, le sens du tableau qu’ils composent devient solide. L’ensemble créé par recomposition est rempli mais libre. Sa langue devient par l’organisation de Matisse une énigme un jeu de vie et de mort, de pouvoir et de faiblesse.

Par ses agencements l’artiste a créé la peinture hors d’elle-même. Appliquée directement elle n’aurait été qu’un non-être ou aurait empêché le passage d’un sens particulier. Par la nature même de la création la conscience du roi se dépouille de sa royauté. Elle touche une forme de néant au milieu pourtant d’un scintillement de signes.

Une telle technique permet de privilégier un regard différent sur toute l’histoire de la peinture et de la représentation. En ce sens Matisse n’allait-il pas plus loin qu’un Malevitch ? Ce dernier traita la non peinture par son absence, le vide par le désert. C’était là d’une certaine manière une commodité de la conversion picturale.

Chez Matisse il existe à la fois la mort d’une certaine peinture mais sans la perte de la distance avec ce qu’elle est. C’est bien là tout le miracle de la « re-présentation » dans sa prise de distance avec la représentation au devers d’une simple disparition ou d’un effacement.

D’où ce saut ardent à l’intérieur de la peinture. Le roi est (presque) mort et nu mais en même temps il sort de son rôle. Matisse laisse surgir l’homme intérieur né d’autres lambeaux que ceux que la royale engeance revêt. Ceux de Matisse leur donnent une intensité relative qui devient absolue dans le royaume de la peinture.

Avec Matisse – et Alin Anseeuw l’a compris – il n’y a plus de place pour la maladie de la mort par le « moteur figuratif » que l’artiste a enclenché. Dès lors la souffrance du roi n’est que l’outrecuidance de son orgueil. Et celle du peintre est la diagonale du fou contre l’ordre temporel. Par cette entrée secrète des papiers découpés, donc hors langage, la peinture fit retour en elle-même par ce qu’elle n’était pas. Elle devint à son corps défendant parfaite et par son illumination : génialement obscure mais loin de tout néant.

©Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Passant l’été de Jean-Baptiste Pedini, Cheyne éditeur, 2012. Prix de la vocation de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet. 56 pages, 16 €.

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  • Passant l’été de Jean-Baptiste Pedini, Cheyne éditeur, 2012. Prix de la vocation de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet. 56 pages, 16 €.

Passant l’été peut faire penser à ces tableaux de front de mer, un peu rétros, avec cette lumière mélancolique d’un été qui semble toujours sur le point de finir. Des tableaux qui, à trop les regarder, finissent par nous rendre tristes sans qu’on sache pourquoi.

Il y a dans ce recueil la nostalgie du souvenir et en même temps son refus.

On ne raconte rien de l’enfance. (…) De ces jours qui nous doublent sur la ligne d’arrivée. (…) On ne raconte rien de cette nostalgie absurde. De ces pelures en vrac qui s’entassent n’importe où. Un peu plus loin, selon le sens du vent.

Il y a une sorte d’amertume vaguement nauséeuse et des points colorés qui jaillissent ci et là, mais toujours comme l’ombre d’un drame qui plane imperceptiblement. « Ce soir les rires roulent sur la plage. On les entend tomber des gorges avant de s’évanouir ». Même la chaleur estivale peut prendre des allures menaçantes. « Le soleil brille. Les rayons traversent la ville comme des rouleaux compresseurs. Ils sont lourds et opaques et quand ils happent les passants on ne voit plus rien après. » On sent comme un effort, une sorte de répétition, la mer ne coule pas de source, quelque chose quelque part a cassé, on ne sait trop quoi, mais toujours est-il que ce n’est pas un recueil joyeux, ni même malheureux d’ailleurs. C’est un étrange mélange de douceur aux couleurs un peu fanées et de violence toute contenue.

Mais il y a aussi une sorte de détachement, de regard pensant qui se regarde passer l’été, un regard affiné, dont l’acuité peut devenir douloureuse, « pour voir si les ressacs peinent eux aussi à se calmer ». Un regard qui peut se faire critique sur ces autres vacanciers par exemple, qui sont là, sur la plage « sans lever les yeux de leur viande. Sans écouter, siffler ou renifler. Sentir l’odeur iodée du vent. Sans être. » Et ces lieux, dont finalement le statut de vacancier nous empêche peut-être de profiter réellement. « C’est quand il commence à pleuvoir que la plage reprend des couleurs. On découvre que les corps en pillaient la matière. Ils n’en laissaient qu’un contour fait de boutiques de souvenirs et de résidence lasses. D’odeur de frites et de crèmes bon marché. »

Le lecteur qui plonge dans ce recueil en ramènera cependant un bon nombre de perles, qui ne perdront pas leur brillance, même exposées à l’air libre. Ainsi on y surprend le soleil qui « gratte à la fenêtre » et des « fantômes au cul nu » avec des « pelles en plastique ».

« On pousse la bienséance dans les orties. On crache dans la main tendue du matin. Et sur les oiseaux qui sifflotent. »

Jean-Baptiste Pedini distille une poésie toujours plus subtile, à partir de presque rien, en esthète doté d’une véritable profondeur, mais aussi d’un recul qui n’exclut pas l’humour, comme ces sages poètes chinois ou japonais qui ont gardé la fraîcheur malicieuse de l’enfance. On baigne dans ce qu’on peut appeler un véritable art poétique. Un « Prix de la vocation » bien mérité.

Ainsi l’écriture sincère opère aussi au fil de son déroulement, son rôle de guérisseuse « Il y a cette main qui promène un rouleau sur le ciel. Qui repeint pour de bon. Qui efface les restes. Qui prolonge l’été au dessus de nos têtes. » Et donc passant l’été, arrive le moment où « Au fond de l’arrosoir l’eau a des reflets des rivières. L’automne arrive à grands pas. »

Et on sent et ressent que c’est presque un soulagement.

©Cathy Garcia

Jean-Baptiste Pedini

Jean-Baptiste Pedini, né à Rodez en 1984. Vit et travaille en région toulousaine. Publication dans de nombreuses revues dont Décharge, Voix d’Encre, Arpa,… Des parutions également chez Encre Vives, Clapàs et -36° édition. Un second recueil publié en 2012, prendre part à la nuit, dans la collection Polder coédité par Gros Textes et Décharge.

Espace NLB- Revue des Arts Pluriels- 34 pages de format A4 en quadrichromie- 15 Euros.

NLB4Couv

  • La revue des arts pluriels numéro 4

Ce numéro est l’occasion de mieux connaître ou de découvrir des artistes contemporains intéressants. Les œuvres subtiles et spirituelles de Chantal Canuet, remarquée depuis plusieurs années dans diverses publications des Amis de Thalie, sont ainsi mises en évidence avec la reproduction de six d’entre elles.

Le lyrisme chromatique d’Anne Philippe, ses rythmes colorés expriment de façon on ne peut plus séduisante des éléments naturels.

L’accent est mis aussi sur les abstractions de formes de Nicole Caturegli-Rey qui ont l’art de rendre perceptible le non visible, ou ce qui appartient au passé lointain, à la mémoire collective.

La beauté et le renouvellement d’inspiration constant des calligraphies de Ghani Alani convainquent que les distinctions artistiques qui ont été accordées à l’artiste ont un sens.

L’expressionnisme d’Olivier Messas, qui affleure parfois l’abstraction, est plein de force et de beauté.

L’abstraction picturale est quant à elle bellement représentée par Yannick Babled, Fabienne Ribeyrolles et Florence Penet. Les œuvres puissantes d’André Bielen, lauréat de la section Peinture Abstraite du Concours d’Ouverture de L’Espace NLB sur Internet, donnent à voir et percevoir les grandes forces de la Terre, et plus généralement de l’univers.

Superbes sont les photographies de Michel Laframboise, en particulier sa « Grande Lune ».

En sculpture, un article agrémenté d’une vingtaine de photographies est consacré à Zorko dont les œuvres, à dominante abstraite, semblent puiser leur inspiration dans la nature.

Christian Boeswillwald poursuit son évocation du Cercle d’Art Moderne du Havre en présentant son arrière-grand-père Georges Dussueil.

Michel Bénard, enfin, présente l’Intuitisme, mouvement dans lequel il se reconnaît et dont une exposition eut lieu à Paris en janvier dernier. Outre les siennes, les oeuvres de Jean-Claude Bemben, de Franco Cossutta, d’Alain Béral et de Jacques-François Dussottier permettent d’avoir un aperçu de ce courant plein de surprises.

La jeune Revue des Arts Pluriels s’impose comme un espace de découverte attachant.

Espace NLB- Revue des Arts Pluriels– 34 pages de format A4 en quadrichromie- 15 Euros. À commander à Nathalie LESCOP-BOESWILLWALD- La valade-87520 VEYRAC-France.

Site internet: http://www.espacenlb.com/index.php?lng=fr

©Bréatice GAUDY