– Butinage(s), Gaston Herbreteau ; Illustrateur : Brunella Baldi ; Editeur : Soc et Foc 

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Butinage(s), Gaston Herbreteau ; Illustrateur : Brunella Baldi ; Editeur : Soc et Foc ; ISBN : 978-2-912360-84-7 ; 2013 ; €12

 
Butiner. Passer de fleur en fleur. De jardin en jardin. De mot et mot. De poème à poème. D’image à image. Joli programme et fort agréable à feuilleter, rêver, jouer, se souvenir.

 
Se laisser prendre par les images et suivre le fil du crayon et des couleurs. Rêver quand les mots nous emportent dans cet entre-deux du musement poétique. Jouer avec les mots, les rimes, les homonymes et les sonorités. Se souvenir aussi quand le temps passe et transforme le monde.

 
Un livre en prise avec la vie. Toute simple. Humaine.

Où est
le chemin
dans le bois où
jadis allaient
au rendez-vous
les amoureux
du village
que restera-t-il
des jalons du passé ?

Les gares de péage.

 

 

©Chronique de Patrick Joquel 

P H I L I P P E J O N E S

P H I L I P P E   J O N E S  photo9

Plutôt qu’être à l’affût – commercial, et donc éculé – du «nouveau» ou du performant, la critique littéraire devrait s’attacher à la valeur intrinsèque des livres, certes estimée subjectivement, mais quels que soient l’âge ou la renommée de leurs auteurs. Truisme, mais pas forcément dans l’usage. Tel fait un chef-d’œuvre à moins de vingt ans, l’autre à plus de quatre-vingts; ou un navet, auquel cas le silence, discret ou terrible, vaut mieux que l’éreintement (profitable, selon Alain Bosquet) ou qu’un de ces «vient de paraître» d’une insignifiance condescendante. Peut-être, à la décharge des recenseurs visés, invoquera-t-on les nombreuses analyses dont un auteur chevronné a pu faire l’objet et qu’un livre d’«outre maturité» ne laisserait guère qu’à répéter des qualités ou défauts reconnus. C’est négliger qu’en dépit de constantes, une œuvre évolue et qu’à mesure son déroulement offre des lignes de perspectives plus amples et souvent éclairantes.

Ainsi de Philippe Jones que le souci de la construction a toujours animé et taraudé, tant chez les artistes qu’il étudiait en critique professionnel et, dirais-je, «illustrait» à leur tour de regards pénétrants, que dans l’écriture minutieuse et concertée de ses propres poèmes (par groupements ou ‘en miroir’, par exemple). Or voici que, comme pour entériner ses nonante ans, un nouveau livre de Jones structure et détaille la notion D’espace endomaines (1). Un espace-temps, enchaînant sur le frontispice de Gabriel Belgeonne, puisque les formes de la Nature, «pierres cailloux fossiles» ou autres, détiennent «un propos» tacite, message en quête de sens au travers et à la faveur des périodes qui les relient, les rallient à nous; par la fusion ou la calcification, elles sont témoins qui «instruise(nt) les mesures», vrais instruments à faire toucher le temps, et à nous toucher, tels que les avait pressentis, déjà et non sans mystère, les burins de Jean Le Moal, tels ces oiseaux «d’ailleurs et d’autrefois», étrangement plantés, sur le reliquaire d’un cœur ou sur «le crâne d’un sage», l’œil figé tant au loin qu’en soi.

Ce qui s’est perpétré, et perpétué, dans la noblesse de la matière, qu’elle soit brique ou marbre, selon la juste forme qu’elle contient, et qui en émane : c’est l’in-formation de la lutte permanente qui nous parvient, sans hâte ni atermoiement, «un bref bilan y a-t-il exception». Sans pour autant qu’il faille «devancer tout progrès/ jusqu’au bang à venir», suffit des «nids de poule du hasard». Dans les divers «domaines» où le poète Jones guette et s’exerce, on le sent «fouiller la pierre, en parcourir les strates, en prendre l’épaisseur et se glisser en elle pour en voir l’autre face» mais ce besoin résulte du «cheminement» même de vivre, et c’est dans l’entre-temps du monde que son chant est le plus simplement émouvant :

dur de quitter le monde

plus dur d’être quitté par lui

toute lampe s’éteint

s’établit le silence

et partout le vide se fonde

vers où se tend la main

Comme en écho, et paru conjointement (2), Parenthèses («ce qui se pense et se dit sans en avouer l’éventuelle importance») précise que «le propre du poème est d’humaniser le monde et le monde offre à cette fin ses références», parmi lesquelles «les oiseaux (qui) s’en reviennent» et l’arbre

dressé, poitrine ou verte au ciel, (qui) occupe son espace

Lui aussi se trace et relève du langage jusqu’à s’identifier avec l’homme, de sorte que «chaque voyageur fonde son paysage», et que «le temps c’est soi-même on le sait». Récit d’un lyrisme très singulier et neuf chez Jones, qui nous confirme cet enchevêtrement de «l’un l’autre». On y reconnaît «cette joie du vivant». Le deuil aussi, «qu’une ligne suggère et ne définit point» ni moins encore n’atténue. Point d’orgue :

ni deuils ni joies ne se comparent

fermer les parenthèses

que le regard se porte ailleurs

  1. Éditions «Le Taillis Pré», Châtelineau, 2013.

  2. Éditions «Le Cormier», Bruxelles, 2013.

©Chronique d’André DOMS

ALEXANDRE V O I S A R D

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ALEXANDRE V O I S A R D

Forte et délicate, à la fois ferme (Assez dit assez parlé) et prudente (chanter encore aiderait peut-être / à y voir goutte), interrogeant notre dite progression depuis que nous a fui / la lumière jaillie de nos briquets, et tentée en cette époque itérative de laisser ressasser la lune enfin dans le désordre des linges où nos mères / laissèrent sang et os, la poésie d’Alexandre Voisard, comme toute son œuvre, aussi graphique et d’engagement politique, poursuit un constat d’être. Aux solennités creuses, au boucan liturgique, ce Jurassien juré préfère nos récits de naufragés, plus volontiers rameur que hargneux capitaine et, en tout cas relié au mouvement permanent, dont l’image de l’océan père fondateur, ayant pris place en nous / il y a longtemps refait surface / rabâchant l’épître que nous savons, avec ses exemples et contre-exemples.

C’est qu’il faut oser vivre communément, humblement mais sans servitude plus ou moins volontaire, entre résistance et désir, en loup voyant aux aguets de tout (ce) qui bouge et désormais plus soucieux de déchiffrer ce qui se trouve Derrière la lampe (1), qui ne peut se dire / encette langue d’argile, ou pire: de bois, d’aujourd’hui. Si Voisard, poète au regard ample, au long cours / entre Grande Ourse et flambées d’essarts / à chaque escale réinvente / orient et occident, il n’étonne pas moins en ajusteur de connotations subtiles, hors toute complexité discursive, et si son poème rebelle se rêve, il se rive aussi au sens le plus précis, parce qu’impatient de dire vrai/ à l’heure juste, et cette coïncidence signifiante importe au poète-artisan. Si donc son verbe imparfait ne résout rien, pourémerger trouble troublant en ta précarité, il demeure la vigile essentielle dans cette nuit où l’on veut croire, encore, au lever du jour. Car la terreest un texte livide / auquel il faut donner de la couleur et nous reste la tâche de dire l’effort au retroussis du temps.

Aussi, qu’il parle du for intérieur ou se souvienne d’amis (l’éditeur Bertil Galland, le grand Maurice Chappaz), tendu entre le noyau du silence et la fenêtre matinale ouverte au «monde entier» de Cendrars, Voisard touche à tous les claviers: voix majeure et soutenue de gravité, ou parler bas du plus intime, évoquant l’immense courant de l’histoire et veillant à ce que la fleur meurtrie / soit décrite en petites phrases sautillantes. Quand lui vient l’enfance aux lèvres, la source qui fascinait également Arthur Praillet (qu’on se rappelle ici), ressurgissent le préau et tant d’écarts, ou ces silves que le Robert définit comme de «petits poèmes légers… ayant un air d’improvisation», mais qu’elles en soient ou non, prenons garde au poète lovéen sa barque… sa main dans l’onde, par tous temps, caril éveille les soupçons à susciter la vraie réflexion sur nous-mêmes :

— Vois-tu / ce que tu penses / sais-tu / ce que tu vois ?

— Saurez-vous chanter / comme l’allumette /

À l’instant où / s’approche la bougie ?

©Chronique d’André Doms

(1) Éditions «Empreintes», Chavannes-près-Renens, 2012.

Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, Denoël, août 2013. 205 pages, 16 €.

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  • Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, Denoël, août 2013. 205 pages, 16 €.

Avec un titre pareil, on s’attend en commençant la lecture à se faire emporter par un certain lyrisme, il n’en est rien. L’écriture ici est plutôt dépouillée, rêche, comme en retrait, à l’image de ces vieillards retirés du monde dans des cabanes au fond de la forêt. Ceci jusqu’à l’arrivée de Marie-Desneiges, qui infusera dans l’histoire, une poésie aussi pure et fragile qu’elle.

Au départ ils étaient trois, Ted, Tom et Charlie, plus leurs chiens, tous trois ont en commun d’avoir survécu il y a longtemps au Grand Feu de Matheson en 1916, un de ces violents incendies qui ont ravagé la région québécoise du Témiscamingue au début du XXe siècle. Tom avait ensuite brûlé sa vie dans l’alcool et Charlie, ancien employé des Postes et trappeur à ses heures, avait déjà était donné pour mort, suite à une insuffisance rénale. Parti mourir dans la forêt, celle-ci lui avait offert une seconde vie. Ted, lui, son histoire est la plus mystérieuse. Après avoir perdu toute sa famille dans le Grand Feu, on a dit qu’il était devenu aveugle, puis fou… « Une blessure ouverte, disait-on le plus souvent. »

Tous trois, avaient chacun leurs raisons et leur façon d’être épris de liberté jusqu’à l’absolu. Ils ont donc décidé de disparaître aux yeux du monde et rejoindre la forêt pour de bon. Ils y vivent coupés de tout, leurs besoins réduits au minimum étant assurés par une production de cannabis dont s’occupe Bruno, un marginal plus jeune, qui fait le va et vient entre le camp des disparus volontaires et le reste du monde. C’est lui qui leur apporte le strict nécessaire : nourriture et matériel divers. Il y a aussi Steve, qui tient un hôtel de luxe qui ne l’a jamais été, un caprice de riche Libanais qui avait fait fortune dans l’alcool frelaté, un immense hôtel vide au milieu de nulle-part, et qui est devenu en quelque sorte l’avant-poste de garde du campement des vieux, veillant à ce que personne n’aille fouiner par chez eux. Steve, c’est le désenchantement absolu, un homme qui n’a ni ambition ni vanité. Il régnait sur un domaine avec une totale insouciance. L’hôtel ne lui appartenait pas. Le propriétaire lui avait laissé à sa gérance, autant dire à l’abandon.

Ted, 94 ans, Charlie, 89 ans et Tom, 86 ans, sont liés par une volonté de survie et un pacte de mort, chacun a sur une étagère dans sa cabane une petite boite de strychnine.

« Chacun avait sa boite de sel et s’il fallait un jour aider, chacun savait où était la boite de l’autre. »

Tout commence quand une photographe du Herald Tribune débarque sans crier gare dans le sanctuaire des vieillards disparus. Elle est sur les traces de Ted, Edward ou Ed Boychuck, l’homme aux plusieurs noms, le garçon qui avait marché dans les décombres fumants, dont la légende marche toujours dans la mémoire locale. La photographe veut prendre des photos de tous les survivants des Grands Feux et recueillir leur témoignage. Mais voilà, Ted est mort. Du moins, c’est ce que lui dit Charlie et il n’y a rien à dire de plus, mais la photographe, loin de se laisser intimider par la rudesse de Charlie, va au contraire s’attacher de plus en plus à ces vieux marginaux, comme elle s’attachera à Marie-Desneige, qui s’attachera à elle en la nommant Ange-Aimée en souvenir de la celle amie qu’elle a eu à l’asile et de laquelle elle a été séparée « pour leur bien ».

Marie-Desneige, c’est la fée de l’histoire. Une fée nommé Gertrude, qui fut internée abusivement par son père à l’âge de 16 ans et qui passera 66 ans, ignorée de tous, à l’asile. Marie-Desneige, c’est le nom qu’elle prendra pour disparaître et commencer à vivre. C’est la tante de Bruno. A la mort du frère de cette dernière et donc du père de Bruno, sa mère avait découvert l’existence de cette belle-sœur en retrouvant une lettre qu’elle avait envoyée, dans laquelle elle suppliait son frère de venir la sortir de là. Elle avait alors 37 ans. Il faudra 45 ans de plus pour que quelqu’un réponde à cette lettre. Bruno rencontre sa tante donc chez sa mère. C’était la première fois en 66 ans que quelqu’un la sortait de l’asile. « Sa mère, après sa première visite à sa belle-sœur, a entrepris de lui enjoliver la vie. C’est ce qu’elle disait, lui enjoliver la vie. » Elle l’avait donc invitée pour passer quelques jours chez elle « mais quelques jours seulement, la pauvre ne supporterait pas davantage. » Bruno tombé sous le charme de la vieille dame, qui parait tout sauf folle, ne pourra se résoudre à la ramener entre ces quatre murs où elle a vécu toute une vie volée… Alors, il fera croire qu’elle s’est échappée sur le chemin du retour et va l’amener là où vont les disparus de son âge. L’arrivée de Marie-Desneige dans le camp des vieux de la forêt va bouleverser les habitudes. Avec elle arrive le désir de vivre et avec elle arrive l’amour le plus inattendu qui va illuminer Charlie. Charlie qui, à l’aube de ses 90 ans, va commencer ainsi sa troisième vie.

Ce serait dommage de trop en dire car l’histoire racontée ici est d’une telle délicatesse, qu’inexplicablement au fur et à mesure de la lecture, qui au départ peut sembler un peu sèche, on tombe sous le charme, on est pris aux tripes, on est parcouru de sensations, d’émotions. Il y a vraiment quelque chose de particulier qui opère malgré nous, l’auteur tisse sans en avoir l’air ses filets et nous voilà pris dedans, bouleversés. On a alors envie d’écouter du Tom Waits, de sentir l’odeur de la forêt, une odeur de terre, de fumée et de bois mouillé. On a le cœur qui bat un peu plus fort et on ne s’y attendait pas, mais on a vraiment basculé de l’autre côté, happé par le livre. C’est là sans aucun doute le talent discret mais terriblement efficace de Jocelyne Saucier.

Ce roman va être prochainement adapté au cinéma, et on s’en réjouit d’avance.

©Chronique de Cathy Garcia

 

Jocelyne Saucier

Jocelyne Saucier


Jocelyne Saucier est une romancière canadienne née dans la province du Nouveau-Brunswick en 1948. Elle a fait des études de sciences politiques et de journalisme.
Il pleuvait des oiseaux est son quatrième roman.

Rome Deguergue et Michel Bénard, Androgyne, Paris, Éditions Les Poètes Français, 2013, 63 p.

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  • Rome Deguergue et Michel Bénard, Androgyne, Paris, Éditions Les Poètes Français, 2013, 63 p.

Conçu à deux voix et quatre mains, ce recueil poétique se compose de quarante-sept poèmes, dont treize écrits par Michel Bénard et trente-quatre par Rome Deguergue, précédés par le poème intitulé L’Androgynat spirituel de Rome Deguergue et de Michel Bénard de Jacques Viesvil. L’illustration de Paul Maulpoix, présentée sur la première de couverture, et les vers de Jacques Viesvil1, reportés sur la quatrième de couverture, ‘‘accompagnent’’ le titre et ‘‘introduisent’’ le fil rouge des poèmes publiés dans cet ouvrage.

Être double, dont la duplicité semble aboutir plus vers la totalité et l’intégrité que vers l’ambiguïté, Androgyne symbolise, dans ces poèmes, la recherche de l’autre, le besoin d’autrui, la tentative de parvenir à l’harmonisation, voire à la coïncidence des altérités et même des opposés, pour retrouver l’unité et pour ne pas éteindre la lumière de l’existence.

Les vers de Michel Bénard résident sur un travail avec la matière, les couleurs, les sons et, qui plus est, avec le silence. Doué d’un pinceau capable de voir au-delà du visible et d’entendre même ce qui est inaudible, le « je » dépasse le temps et l’espace : pas de distinction entre passé, présent et futur, et pas de séparation entre la sphère du réel et celle de l’imaginaire. Tout réside dans l’instant vibratoire et tout n’est qu’un fragment de sensations, sentiments et rêves. L’imagination, la passion, la volupté ainsi que le besoin de beauté, d’amour, d’équité, et d’élévation d’âme traversent et dominent tous ses poèmes.

Concomitance de poésie, musique et peinture, les vers de Bénard fournissent une alternance constante entre la vision d’une étreinte amoureuse suggérant l’activité du peintre et la perception de l’art du peintre comme un acte d’amour. Il s’agit d’un amour passionnel, charnel et spirituel qui chante la magie de l’existence, les arcanes de la naissance, la nécessité de la rencontre je-tu : une rencontre entre ἀνήρ (andròs – homme) et γυνή (gyné – femme). Engendré par l’homme et la femme, l’être humain naît de la femme : une fois fécondée, ce n’est qu’au travers d’elle que la Vie se renouvelle. C’est justement cette « incantation » homme/femme, cet apport indispensable réciproque qui alimente l’arbre de la vie : celui-ci croît suite à une « vibration », il fixe à jamais un instant, il révèle l’importance de l’autre. L’homme se forme dans la femme et, à son tour, il est indispensable à la femme pour qu’elle puisse être ‘mère’ – ‘matrice’ de vie.

Tissage de voix, sons et regards, tous ces vers de Bénard tracent des visages, des corps et des ‘mouvements’ matériels et spirituels qui permettront au lecteur d’envisager le rapport je-tu, entre autres, dans un cadre ontologique, comme source de vie, et, par conséquent, ils lui feront goûter « des rêves en poésie jusqu’à tutoyer l’extase » et jusqu’à poursuivre ses propres chimères et à trouver ses propres vertiges.

En harmonie avec les poèmes de Bénard, les poèmes de Rome Deguergue portent sur le mystère de la vie et sur la figure de la femme en tant que matrice vitale.

Tantôt source d’émerveillement, voire de fascination, tantôt de terreur, tout au long de ces vers, l’« entremêlement des sexes » engendre différents types de rapports je-tu ; d’où une multiplicité de variétés de ‘liaisons’ : l’amour charnel, l’amour spirituel, l’amour maternel, l’amour romantique, l’amour volé, l’amour libre, l’amour-aventure, la sexualité tarifée.

De vers en vers, le je-poète incarne et interroge plusieurs images féminines : de la « femme arlequine » à la « femme torero », de celle qui est dévorée par les blessures d’amour à celle qui est renversée par le taureau. Ange, amante, proie, prostituée, victime humiliée, ‘objet’ de fantaisies érotiques, la femme de ces poèmes passe des rires aux larmes, des sensations de jouissance et d’allégresse aux sentiments de nostalgie et de regret, sans jamais ‘se rendre’ au désespoir total : même lorsqu’elle se donne physiquement malgré elle ou qu’elle est prise par la force, son âme ne s’est pas rendue, elle lutte et s’envole vers un « éternel sur-humain ». Aussi, aimée, désirée, exploitée, abandonnée, cette femme symbolise-t-elle tous les ‘émigrants de la terre’ qui vivent l’exil et/ou l’exode de l’intériorité et qui ont besoin de passer du chaos d’une société déshumanisée offrant des « paradis artificiels » à l’ordre de l’unité.

Par ces poèmes, le je-poète sollicite le respect des différences et réclame la « capacité de voir » – comme suggéré par le poète Rainer Maria Rilke – ainsi que de cultiver un certain contentement à être au monde, malgré tout ce qui fâche et révolte (voir géo-poésie).

Recueil écrit « en communion » et où les mots « se sont mis en écho » tout en gardant leurs différences, Androgyne offre un ‘‘jumelage’’ de corps et d’âmes. Il peint les noces de l’unité avec l’absolu : l’arbre de vie qui marie l’eau et le feu, le ciel et la terre et qui unit deux arbres sous la même écorce … ce sera au lecteur de colorer la suite.

©Chronique de Marcella Leopizzi – Université de Bari Aldo Moro

1 « Il est elle. / Elle est lui. / L’un et l’autre dans leur altérité. / Deux a n’en plus faire qu’un / pour couronner le sacrifice / de l’unité retrouvée. / Deux dans le même profil de l’Œuvre / le même battement de cœur inorganique / le même spasme d’en haut. / Le ciel tout proche / sous l’écorce ».