Que pèse une vitre qu’on brise de Abdelmajid. Kaouah

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  • Que pèse une vitre qu’on brise de Abdelmajid. Kaouah

Quarante ans de poésie dans un recueil.

Profonds et lapidaires, hantés par le souvenir des compagnons assassinés ou traversés par les douleurs de l’exil, les poèmes du recueil Que pèse une vitre qu’on brise d’Abdelmadjid Kaouah témoignent de plus de quarante ans d’écriture et de la place du poète dans l’histoire de la poésie algérienne francophone.

Ce recueil de 86 pages, paru aux éditions algériennes Arak, rassemble une quarantaine de textes, pour la plupart inédits, écrits par Abdelmadjid Kaouah entre 1972 et 2014, offrant aux lecteurs une occasion de découvrir ou de redécouvrir une verve poétique constante, marquée par des drames humains dans l’Algérie contemporaine. Présentés selon un ordre plus ou moins chronologique, ces textes portent également des hommages à d’autres poètes, algériens comme Tahar Djaout, Youcef Sebti et Jean Sénac (tous trois assassinés) ou étrangers comme l’immense Mahmoud Darwish et le poète bosniaque Izet Sarajlic. Témoins de l’« être fraternel » du poète, comme l’écrit Djamel Amrani – autre grand poète algérien dont un article sur Kaouah est inséré au livre – ces poèmes dédiés, parmi les plus poignants du recueil, replongent aussi les lecteurs dans l’horreur de la violence terroriste des années 1990. L’évocation de cette époque où « l’on arme la haine/ à coup de versets inversés » est différemment présentée par le poète, selon les textes : de strophes incantatoires et puissantes, énumérant des noms de victimes dans «Maison livide» (1994), elle devient une vision de « femmes en noir » posant des « talismans » pour conjurer le « règne de l’oubli ». L’exil européen du poète après ces années de « folie » et d’« enfer » constitue un autre thème majeur du recueil que le poète explore avec autant de diversité. Dans Les portes de l’exil s’ouvrent à Blagnac, Kaouah s’interroge avec amertume : « Qu’est-ce qu’un aéroport », sinon un « commerce de l’absence/une maison close puant de nostalgies », alors que dans d’autres, il convoque la figure mythique d’Ulysse. Cette référence récurrente au héros de l’Iliade renseigne également sur l’ancrage méditerranéen du poète, comme l’explique le sociologue espagnol Jordi Estivill dans l’avant-propos du recueil. L’évocation de la mer est aussi présente lorsqu’il s’agit pour Kaouah de parler de ses années de jeunesse dans sa ville natale d’Ain-Taya, une référence à la nature, très présente, surtout dans les plus vieux textes du recueil. Accompagnés de reproductions de tableaux du peintre Djamel Merbah, Que pèse une vitre qu’on brise constitue un événement éditorial rare en Algérie où la poésie n’est quasiment plus publiée. Il se veut également, par sa qualité d’édition, un juste hommage à ce poète discret et peu cité dans les travaux sur la poésie algérienne d’expression française. Né dans les années 1950 en Algérie et établi en France depuis les années 1990, Abdelmadjid Kaouah est l’auteur d’une vingtaine de recueils, parus en Algérie et en France. Également journaliste et chroniqueur littéraire, il a notamment dirigé Quand la nuit se brise, une des meilleures anthologies de la poésie algérienne francophone parue à ce jour.

QUOTIDIEN ALGÉRIEN EN LANGUE FRANÇAISE: LA NOUVELLE REPUBLIQUE 

©Fodhil Belloul, du Service Culturel de l’Agence Algérienne Presse Service.

Jacqueline Devreux et les femmes.

Devreux 2 devreux 3 Devreux 4Chaque œuvre de Jacqueline Devreux a son histoire imaginée de toute pièce. C’est souvent une scène que l’artiste belge  aurait aimée vivre, connaître et qui progressivement  prend formes dans son esprit, son cœur, sa réflexion et surtout sa création. Celle dont l’enfance était bercée d’images cinématographiques, photographique (dans les magazines de cinéma de mon père, né en 1916) et de longues promenades dans les musées a renoncé à la banalité, l’indifférence, la médiocrité de cœur et d’esprit, l’égoïsme, l’égocentrisme. D’un univers familial triste, malade, médiocre d’un point de vue humain, elle a tiré la force de son art et sa capacité de communication affective.

 

L’artiste travaille à Bruxelles, dans un petit atelier aménagé avec amour. Son œuvre se nourrit des œuvres de Goya, Christian Boltanski, Louise Bourgeois, Bernard Gaube, Henri Evenepoel, David Hockney, Stefan Mandelbaum, Spilliaert, Knoft, Ensor mais a trouvé peu à peu un langage particulier. Celle qui fait sienne la la phrase de Coco Chanel: « Ne passez pas à battre la mesure sur un mur, dans l’espoir de le transformer en une porte », sait pour la créer inventer des apostilles d’émotion. Elle  pousse l’ordre de la poésie du corps féminin dans le désordre du monde. Elle isole l’isolement, relie l’immobile à la pulsation, la folie à la raison. Elle fait se rassembler ce qui n’est pas encore avec ce qui n’est que trop et trop mal, joint la candeur à la gravité, le corps à sa chimère, la pudeur à la sensualité.

Le noir et blanc devient une huile que l’artiste jette sur le feu sacré du corps afin que le regard rampe jusqu’à lui. Mais pas n’importe comment et n’importe quoi. Ses belles « captives » ne sont pas faites pour succomber dans la nuit absolue du fantasme ou de la réception organisée. Elles ne s’affichent pas pour transformer des maris honnêtes (ou non) en des marionnettes ou des oiseaux sans tête.  Elles restent l’émanation d’une aspiration  poétique portée dans une vitalité juvénile – ce qui n’empêche pas une certaine gravité.  Un charme s’affiche « en léopard » : comme l’animal, il se déplace dans l’œuvre  par « taches » de beauté. Du coup, le regardeur peut contempler le monde à travers une bien étrange fenêtre (devant laquelle l’artiste se saisit parfois en contre-jour discret). Ici commence des séjours, des repères où la vie exulte presque froidement. Il existe pourtant un souffle incendiaire.

Jacqueline Devreux ne cherche pas à mater les soulèvements de l’enfer ou du paradis. Chaque femme – dans les séries et leurs variations – donne à l’éphémère une écorce d’éternité. Des éclats de lumière profonde et comme pesée viennent  à la rencontre du regard avec simplicité. L’image reste froide comme l’hiver sur l’Hudson River. Si bien que même le brûlant du fantasme ne peut faire considérer ces photographies comme de la « visibilité cutanée ». Le corps jouxte soudain d’autres abîmes subtilement évoqués. Preuve que la photographie (comme les peintures de l’artiste) n’est pas une façon de faire autrement, mais un moyen de construire autre chose.

 

Jacqueline Devreux est représentée par la Galerie Pierre Hallet, Bruxelles.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Entendu ce matin, Saïdeh Pakravan, éditions Caractères.

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Entendu ce matin, Saïdeh Pakravan, éditions Caractères .

« Traverser l’espace, c’est toujours traverser le temps »

Valentine Goby, La fille surexposée, Alma éditeur, Paris, 2014

Née dans une famille iranienne, de langue française, depuis des générations, si Saïdeh Pakravan savait lire à trois ans, à six, elle savait qu’elle serait écrivain. « L’écriture coulait dans mes veines », nous dit-elle sur son site ; beaucoup des siens ont écrit avec plus ou moins de succès.

Enfant, elle suivait « sa famille au cours de diverses missions diplomatiques de » son père : d’Iran, elle va au Pakistan, en Inde, en France, puis aux Etats-Unis. Aujourd’hui elle passe régulièrement d’un continent à l’autre. Inutile de dire que le français et l’anglais sont maîtrisés.

Dans Entendu de matin, la démarche de Saïdeh Pakravan est on ne peut plus originale. Lors de ses joggings matinaux, notre auteure – tel un troubadour – pique ci et là des paroles de hasard, qui deviennent sources de poèmes.

Si l’auteur « change de pays comme on change de chemise », France-USA-France, tout chez Saïdeh est course, observation à la loupe du monde en mouvement, de la vie de tous les jours… Elle tente de répondre aux questionnements de chacun, se projette dans ses pérégrinations et ses observations et y entremêle ses choix, relations, sentiments et réflexions propres :

« … et si le poème qui me vient

porté par quelques mots happés au vol

n’était qu’une fuite de plus

devant ce temps rempli de mauvais choix ? »

Ses poèmes, tels des propos philosophiques, tentent de nous dire « comment le monde fonctionne », comment la vie tourneboule à Paris, au téléphone, dans la rue, sur le net, bref « comment la terre continue à tourner », avec sa galerie de bien-pensants.

Une saveur et une fraîcheur incomparables se marient pour notre plaisir dans cet ensemble magistral.

Beaucoup de créateurs fixent des images sur leur rétine ; l’auteure ici retient des paroles qui s’envolent, les rattrape au lasso et les retranscrit sur la page blanche, pour les y immortaliser.

Je terminerai en paraphrasant l’auteure par ces mots : « Pardon », Saïdeh, « vous n’auriez pas » des poèmes à nous proposer, juste pour le plaisir de les déguster sans retenue aucune !

©Patrice Breno

Bernard Grasset, Les hommes tissent le chemin – Voyage 2 – 2000-2008 ; peintures de Jean Kerinvel ; éditions Soc & Foc, 2014, np.

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  • Bernard Grasset, Les hommes tissent le chemin – Voyage 2 – 2000-2008 ; peintures de Jean Kerinvel ; éditions Soc & Foc, 2014, np.

Un ouvrage bien construit, où les peintures de Jean Kerinvel apportent de la dimension et de la couleur à la poésie de Bernard Grasset.

Le regard de Bernard « contemple les volutes du mystère » qui plane autour de chaque lieu qui l’interpelle, une fontaine, un jardin, un clocher, la Loire, les vignes…, tous des endroits où la mémoire s’incruste et ne décolle pas.

Les hommes tissent le chemin, au détour des rues, au retour de l’océan ; ils « écoutent la lumière » qui les illumine et les éblouit tout à la fois.

C’est à chaque fois l’éloignement (le train ; le bateau : « partir encore vers le large »), l’errance (« marcher encore, gravir ») mais aussi le retour sur soi, vers son pays ; mais il faut revenir par le « chemin dans les ruelles » tout tracé pour découvrir encore et encore d’autres lieux, d’autres liens.

Si Bernard Grasset recherche la liberté, la lumière, l’évasion, il est aussi le poète du retour, de la « résistance ». Son cheminement ne s’arrête jamais : « L’écho des années/Prolonge l’aventure ».

L’auteur voyage sans arrêt et alterne entre partance et revenance, à la recherche du Jardin oublié.

Jean Kerinvel, grâce à ses peintures, développe une abstraction aérée et vive, où l’on discerne sa volonté de casser une géométrie trop stricte, un agencement trop étriqué vers un espace surdimensionné, qui s’ouvre sur des horizons de découverte et de liberté.

Une association entre peinture et poésie qui a sa raison d’être.

Un ouvrage passionnant à découvrir.

©Patrice BRENO