Georges Eekhoud, Une mauvaise rencontre, Les âmes d’Atala éditions, Lille, 11 Euros, 152 pages.

Eekhoud

  • Georges Eekhoud, Une mauvaise rencontre, Les âmes d’Atala éditions, Lille, 11 Euros, 152 pages.

L’Anversois Georges Eekhoud est né en 1854 dans une riche famille. Orphelin à l’âge de 9 ans, il est recueilli par son oncle qui l’envoie dans un collège suisse puis à l’École militaire de Bruxelles où il rencontre Charles De Coster. Renvoyé de l’institut suite à un duel, il dilapide son héritage paternel et commence une immense œuvre poétique et littéraire. A 23 ans, il écrit « Myrtes et cyprès » puis « Zig-zags poétiques », textes fortement imprégnés par le romantisme. Mais avec « Les Pittoresques »(1879), sa veine sociale apparaît. Il quitte la Belgique pour Paris et se lie d’amitié avec des peintres tel que Millet et écrit de nombreux études sur la peinture (Teniers, Looymansc…) Il rencontre durant son séjour Zola, Verlaine et Rémy de Gourmont. De retour en Belgique, il devient, pour survivre, journaliste à « L’Étoile belge », participe à « La Jeune Belgique » avant de cofonder le « Coq rouge ».

« Kees Doorik » son premier roman est publié en 1883. Il y présente les thèmes qui lui seront chers, dont la lutte de l’homme libre face au conformisme de la société. Ils sont développés dans les romans qui suivent : « Kermesses » par exemple, aux scènes colorées pleines de bruits et de fureurs. Influencés par Zola, « Les Milices de Saint-François » et « La Nouvelle Carthage » deviennent les modèles parfaits du naturalisme littéraire belge. S’y découvre l’opposition entre la misère ouvrière et la richesse capitaliste. Toute sa production littéraire qui suit est animée de la même rage. « Une mauvaise rencontre » ne déroge pas à la règle. Au contraire. Elle enfonce le clou et situe l’auteur du côté de l’anarchisme et fait la part belle aux marginaux et aux exclus de la société. Surgissent les milieux de la prostitution, des expatriés et de l’homosexualité (thème central de « Escal-Vigor » et « L’Autre Vue ». Au moment où Wilde est emprisonné pour ses penchants et où Gide ose des positions « inverties ». Eekhoud se retrouve sur le front de la lutte pour le droit à la différence.

A côté de sa veine naturaliste, l’auteur écrit aussi des récits historiques et picaresques dont « Les Fusillés de Malines », sur la résistance armée des paysans flamands contre l’armée française. Tous ses textes se synthétisent en un constat majeur : l’aventure individuelle est broyée par l’histoire collective. L’auteur est pour cela souvent attaqué. Dès 1900, Barrès, Gide, Pierre Louÿs firent paraître dans le Mercure de France une protestation contre le procès intenté à Eekhoud pour « Escal-Vigor », jugé licencieux. L’auteur est acquitté. A la même époque, à côté de sa production littéraire, pendant un long temps, l’auteur donne des cours publics de littérature. Il doit quitter son enseignement en 1918 à cause de ses déclarations pacifistes en temps de guerre. Un mouvement de solidarité envers lui se crée (avec entre autres Romain Rolland et Henri Barbusse) qui permet de le réhabiliter.

L’œuvre de l’écrivain est violente, sensuelle, chargée des frémissements des passions. Elle s’insurge contre les conventions dans un style truculent, coloré, émaillé d’expressions populaires. L’expressivité n’est pas là seulement pour créer une réaction contre les injustices, mais pour donner à ses textes une modernité au style venant tordre le conformiste littéraire et mettre à nu la détresse des êtres.

Peu à peu, sa reconnaissance s’élargit et au moment où l’Académie royale de langue et de littérature françaises est créée, l’auteur fait partie des membres désignés par le roi. Il meurt à Schaerbeek en 1927. « La mauvaise rencontre » reste l’exemple parfait du style de celui que Jean Lorrain nomma « l’anarchiste érotique ». Tout son engagement esthétique et existentiel fut mis au service de la lutte face à un monde voué à l’intérêt. Dégagé des clans politiques, l’auteur belge lutta néanmoins aux côtés de ceux qui vouèrent leur action à un combat de libération. Il le fit toujours sans tabou et la libération du corps et de la sexualité ne fut pas le moindre de ses combats même si la société du temps tenta de l’occulter ou de le tourner en ridicule. Relire l’œuvre d’Eekhoud prouve que les luttes d’hier restent sur bien des plans celles d’aujourd’hui.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Béatrice Libert, Un chevreuil dans le sang, l’Arbre à Paroles.

Libert

  • Béatrice Libert, Un chevreuil dans le sang, l’Arbre à Paroles.

L’œuvre de Béatrice Libert est d’une rare exigence. Un chevreuil dans le sang en permet la synthèse. Les mots coulent, apparemment intarissables, sans se déprendre du secret obscur qu’ils ne peuvent cerner. Si bien qu’ils se sont trop rarement détendus : l’angoisse n’y est jamais levée. Chaque fois le mot qui s’écrit fait figure d’être le premier, de (re)commencer. Mais aucune lumière n’est faite. C’est toujours le silence. Chaque texte reprend la même ignorance sans lui donner de réponse. L’écriture à beau vriller, s’enfoncer : les mots énoncent un vide, une absence à soi, aux autres, au monde. Si bien qu’à lire Libert on peut penser – comme elle – que seuls peut-être les illettrés sont habités de la certitude excessive de la présence…

L’entreprise de la poétesse n’a pourtant rien de nul. C’est comme si l’enfant tournait autour de sa faute dont l’écriture reste l’expression mineure et contingente. Avec le temps rien ne s’arrange. Les mots restent dans le manque à l’appel en dépit de l’insistance de l’avalanche des poèmes. Ecrire n’est que du « comme-ci » (Cl. Louis-Combet) et du comme ça. Du coup-ci coup-ça.

« Écrire avec du bruit

pour en faire du silence.

Écrire avec la clef

qui n’a plus de maison

Écrire avec le pas

sur la route du manque

Écrire avec la main

de l’enfant mutilé »

L’écriture s’engendre au seuil de l’absence. Chaque mot échoue à dire, passe à côté. Celui qui s’y engage se parodie en croyant trouver là un sens à sa voie qui n’en a guère. L’enfant qui tenta de se conquérir reste rivé à son origine. Certains ont cru s’en sortir par la recherche du temps perdu : ils n’ont fait que biaiser. A l’inverse la femme Béatrice Libert qui existe derrière la poétesse s’en remet à l’écriture pour se rendre à l’évidence de l’inéluctable. Elle nous dit en substance que nous ne sommes rien et que rien ne peut être dit. Toute la poésie gravite autour de ce noyau de vérité.

©Jean-Paul Gavard-Perret