Jérôme Attal, Aide-moi si tu peux, Robert Laffont (18€ – 265 pages)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



Chronique de Nadine Doyen 

Jérôme Attal, Aide-moi si tu peux, Robert Laffont (18€ – 265 pages)

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Après Presque la mer, Jérôme Attal change de registre abordant le cas d’une disparition. Tout le monde s’interroge : Où s’est donc évanouie Tamara ? Sa mère la pense, en Espagne, avec le père dont elle est séparée. Une fois l’alerte enlèvement déclenchée (ce qui n’est pas sans évoquer des faits récents), la police se trouve d’abord confrontée au meurtre de Maxime Fourque, conseiller financier  découvert par la femme de ménage.

Le narrateur, Stéphane Caglia, l’inspecteur chargé de l’enquête coordonnée par le colonel Brousmiche, relate toutes les investigations  effectuées dans le voisinage, secondé par Prudence Sparks, jeune stagiaire anglaise. Une autre découverte macabre, au domicile de la victime, vient  se greffer sur l’enquête en cours d’élucidation. Y aurait-il un lien avec la disparition de la jeune lycéenne ? Ne partageaient-ils pas la même idolâtrie pour les Fab Four, postant leurs reprises sur YouTube ? Le roman  prend des allures « gore » de thriller.

D’autre part le lecteur suit une deuxième piste, celle de Benjamin Dray, le voisin amoureux de Tamara, qui échafaude des hypothèses non dramatiques. Il enquête auprès de ses amies de lycée, enfourche son vélo et ratisse cette forêt à la lisière du complexe sportif. Le voilà victime de jeunes drogués, mais il débusque un cahier et reconnaît l’écriture de Tamara dans ce message : « Aide-moi si tu peux ». A qui s’adresse-t-il ? Est-elle en danger ? L’auteur sait distiller le suspense. Il souligne les dérives du net car les secrets peuvent se retrouver « à la vue de tous », le mot de passe étant « aussi violable qu’un cadenas de pacotille ». ll pointe les dégâts collatéraux que peuvent causer le « bashing » gratuit chez une personne fragile.

L’intrigue gravitant autour de Tamara reste nimbée de mystère pour Benjamin, ainsi que pour Brandon, cet élève violent, qui agressa Tarama et la prend maintenant en filature. Quant au « capitaine Caglia », il craint d’être la cible d’un dealer à « la rancune inépuisable » en lien avec le Souterrain stellaire, d’où ses ruses.

Avant de questionner Valérie Georgin, la mère de la disparue, Sparks et Caglia s’offrent une parenthèse en tête à tête, propice aux confidences et qui dévoile la personnalité de Caglia. On perçoit son altruisme, sa bienveillance et son indignation, sa révolte devant « l’injustice et la cruauté » et « le délabrement de la société » et l’insécurité. Quant à Prudence Sparks, son British touch ravive les souvenirs scolaires de Caglia et la compétence de cette séduisante « coéquipière hors pair », même avec l’« expérience du brouillard », suscite son admiration.

Auront-ils collecté des informations précieuses après avoir inspecté la chambre de Tamara, décrypté son ordinateur retrouvé ? Ce tandem soudé va avoir à en découdre.

Le récit s’accélère après la collision avec une Porsche. Comment vont-ils s’en sortir ? Car le chauffard n’est autre que l’Elégant, bien connu de Caglia, ex John Franju.Le suspense happe d’autant plus le lecteur, que l’assaillant est bien armé (couteau, revolver). Situation qui échappe à Sparks, ignorant le passé de Caglia, mais subodorant anguille sous roche.Les interrogatoires effectués auprès des amies de lycée de Tamara, « l’insaisissable adolescente », le téléphone confisqué, l’audition de Benjamin Dray, fourniront-ils des indices permettant de percer le mystère de son évanescence ?

Coup de théâtre, nouveau vent de panique après le kidnapping d’une jeune libraire. L’étau se resserre, toutes les victimes partagent la même passion pour les Beatles. Le récit nous réserve encore des surprises avec Natacha, « la ravissante hôtesse ».

Les énigmes se détricotent peu à peu, grâce à l’irréprochable et zélée Sparks, tout l’opposé de Caglia dont elle n’apprécie pas les méthodes  parfois trop expéditives. Les aficionados de Jérôme Attal retrouveront sa prédilection pour les comparaisons insolites : « Mes sens restaient en alerte H24 », « les lampadaires disposés tels des flamants roses… », ses tournures inattendues : « L’un des meilleurs flics de la planète, c’est le temps qui passe ». On soulignera la précision d’orfèvre de toutes les descriptions de lieux, des portraits des personnes interrogées. Les références musicales omniprésentes, (Goldman, Les Beatles), ce qui n’étonne pas quand on connaît l’implication de l’auteur dans ce domaine, raviront tous ceux qui ont vécu cette Beatlemania.  La chanson Help me if you can  serait-elle un  mot de passe ?

En filigrane, par flashback, évoquant sa vie familiale (les repas dans « les maisons rondes  avec leurs grillades… », ou le repas avec l’incontournable 20 heures), son enfance, le narrateur brosse une fresque des années 80. Cette nostalgie des eighties, qu’il se plaît à cultiver, convoque pour lui un chapelet de souvenirs heureux. Époque où l’on ne parlait pas de «  toutes ces allergies ». Il oppose deux statuts : celui de l’insouciance de l’enfant et le dur métier d’adulte, car « On se rajoute du souci ».

La teneur si prégnante de « l’arôme des souvenirs » concorde avec cette assertion de Mario Rigoni Stern : «  L’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie. » Jérôme Attal multiplie les références musicales et cinématographiques (« clip de Thriller », Tron) des années 80, comme un leitmotiv. Il dresse un inventaire des mythologies de la France des eighties, décennie gangrenée par le consumérisme (voitures majorette, film de Delon, Pif gadget, la coupe du monde de foot de 1986, les publicités géantes). Cette plongée agit comme un exutoire pour Caglia. Elle lui permet de conjurer la réalité de son quotidien, fréquemment confronté à la violence urbaine et fracassé par le récent « cataclysme » personnel. L’hommage du narrateur à ses parents disparus fait écho à la touchante et discrète dédicace de Jérôme Attal qui clôt le roman.

Le roman distille la vision et les interrogations du narrateur sur les rapports amoureux, la vie qui « peut vous fausser compagnie du jour au lendemain ». Il s’achève sur l’injonction de « chérir », pouvant servir de viatique aux naufragés de l’amour, message identique véhiculé dans la chanson de Chedid : « On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’on les aime » ou dans All you need is love des Beatles. 

Jérôme Attal signe un polar captivant par sa succession de rebondissements improbables, de coïncidences troublantes, nourri par une imagination débordante, empreint de gravité, mâtiné d’humour, émaillé d’anglais, rédigé dans un style imagé. Aide-moi si tu peux qui se révèle être le reflet de notre société, en déliquescence, interpelle. Il soulève une réflexion sur les dangers potentiels du web où s’immiscent des prédateurs, où se déversent des bordées d’insultes, de critiques assassines, et sur le droit à l’oubli. L’auteur sait toucher la corde sensible du lecteur, le faire saliver avec ses desserts, le faire rire mais aussi trembler et frissonner d’effroi. Alors, prenez votre «  ticket to read » sur fond sonore de « Ticket to ride ».

©Nadine DOYEN

Interview de Claire Fourier par Nadine Doyen

RENTRÉE LITTÉRAIRE – SEPTEMBRE 2015



 Interview de Claire Fourier par Nadine Doyen

 Dans les coulisses de son roman: Il n’est feu que de grand bois, éditions La Différence, septembre 2015.

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Votre roman s’inscrivant dans la lignée de Métro ciel, pourriez-vous rappeler le sujet pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ?

Dans Métro Ciel, une femme racontait, en une seule lettre, à un amant de longue date, une rencontre dans le métro suivie d’une journée érotique et lumineuse, journée sans lendemain.

Il n’est feu que de grand bois est un roman d’amour épistolaire. Près de 80 lettres féminines, un peu plus de 10 lettres masculines. Un homme, forestier dans les Vosges ; une femme, historienne du mobilier à Paris. Chacun à une extrémité de la chaîne du bois. Chacun marié, chacun âgé d’un demi-siècle. Suite à une rencontre fulgurante, une correspondance avec des hauts, des bas, comme la vie qui est un mouvement ondulatoire.

Rolf est un homme d’extérieur, sillonnant la forêt, Alma est une femme d’intérieur, sillonnant les musées ; il sont différents, mais complémentaires. Ils ont la passion du bois et se plaisent à parler à la fois amour et métier.

Le choix d’un récit épistolaire s’est-il imposé d’emblée ? 

« Longtemps je n’ai écrit que des lettres », tel est le titre d’un chapitre dans un livre précédent et, en effet, j’ai l’impression d’avoir passé ma vie à écrire des lettres (pour le plaisir, et aussi à cause d’une existence itinérante). Il fallait donc bien que j’en vienne à un roman par lettres.

Puis le mode épistolaire autorise une grande spontanéité dans l’expression des sentiments. J’aime écrire en direct, sans code, ayant pris d’emblée le parti de la subjectivité, ce pourquoi la forme épistolaire me convient.

Je crois savoir que  pour les lettres de Rolf vous avez hésité à laisser le texte avec ses fautes ou non ? 

Rolf est un self-made man. Il n’est pas allé à l’école. Il fait des fautes d’orthographe dont, amoureuse, Alma s’enchante. Au risque de surprendre le lecteur, les fautes sont laissées dans le texte pour garder aux lettres de Rolf leur naturel et montrer que l’amour d’Alma dépasse tout ça.

Elle est séduite par un homme sain, une « nature » qui évolue dans la nature au rythme des saisons, des années. Il devient pour elle un arbre de vie. Tandis qu’elle incarne pour lui un gracieux roseau pensant.

La femme intuitive et cultivée, fantaisiste et sage, s’incline devant un homme charpenté qui n’est pas policé, qui a de profondes racines et, plus que tout autre, de la « branche ».

Tous deux sont pleins de vitalité et se sentent mus par un amour très naturel et reliés à quelque chose d’ancestral qui a traversé des millions d’années pour venir jusqu’à eux. Peu importe alors à Alma que Rolf soit maladroit dans ses mots.

Votre roman peut se lire comme une succession de tableaux.

C’est en effet, via les lettres, une succession de tableaux, de scènes amoureuses (aussi de désamour, de colère, de réconciliation !) Je voulais qu’à travers leur correspondance, on « voie » l’homme et la femme face à face.

Par ailleurs, Alma, historienne du mobilier, a étudié toutes les formes de l’art et goûte la peinture. Elle évoque naturellement des tableaux au fil de ses lettres.

D’où vous vient votre passion pour Caspar David Friedrich ?

Un romantisme ? Un mysticisme celtique ? Une parenté avec la mélancolie des paysages bretons de mon enfance ? Le goût de Dieu (ou de son absence) ? Disons, un sens aigu des forces cosmiques et mythiques.

De même, votre héroïne porte le nom d’Alma, en référence à un musicien  Écoutez souvent  les airs que vous citez ? Les avez-vous écoutés pendant l’écriture du roman ?

La mère de mon héroïne aimait Mahler et a nommé sa fille Alma en hommage à l’épouse du compositeur. J’écoute de la musique avant, après le travail, jamais pendant. L’écoute parasite ma concentration. Le silence règne pendant le travail. D’où la nécessité de la solitude.

Vous évoquez un  mobilier précis,  à quel style va  votre préférence ?

J’ai un faible pour l’Art déco parce qu’il est rigoureux et fonctionnel. J’aime aussi les petits meubles si travaillés des ébénistes du XVIIIe siècle. Les courbes de l’art nouveau me plaisent pour leur grâce et l’imagination qu’elles supposent. Je suis surtout admirative devant la marqueterie et le travail méticuleux qu’elle suppose.

Votre connaissance du vocabulaire technique sur le bois est impressionnante. Avez-vous visité des scieries ou vous êtes documentée  par le net ?

Comme pour mes récits historiques, j’ai consulté des documents. Cette fois, sur les métiers du bois. Livres, internet, films, tout ce que je trouvais. Je faisais feu de tout bois, c’est le cas de dire.

La description du bord de mer correspond-t-elle pour vous à un lieu précis ?

Disons que c’est un lieu imaginaire, un composite des endroits où j’ai vécu, que j’ai aimés (littoral nordique surtout).

On vous devine aussi quand vous évoquez le jardin de l’héroïne et sa passion pour les roses ?

Je possède un petit jardin rempli de rosiers anciens  qui sont en fleur au mois de juin. Je n’ai pas eu besoin d’inventer pour parler de roses.

Au fond, j’écris au plus près de la réalité, – ma réalité, celle de tout être humain. Et ce pourquoi  mes lecteur se plaisent (disent-ils) dans mon univers : c’est le leur.

Votre héroïne, Alma, a une autre passion : la mode, « un des arts les plus inventifs » qui évite « de s’habiller en mémé ». « Respecter l’œil des autres fait partie de l élégance ».Vous aussi, vous partagez cet intérêt pour la mode. Pouvez-vous expliquer pourquoi vous avez tenu à défendre Galliano ?

Le génie ! (lié au  mélange détonant du sang espagnol de Gibraltar et du nonsense britannique ?) Galliano est le Rimbaud de la mode. Je l’ai écrit dans un long article publié par la revue Supérieur inconnu.

Une des dernières lettres d’Alma évoque la danse : «Le tango chavire ». Pensez-vous comme votre héroïne que « La plus belle danse, c’est le tango » ? 

Rolf et Alma, dans une guinguette, ont esquissé un tango. Le tango argentin est la danse plus sensuelle qui soit et la plus riche de sens. De là que j’évoque dans le livre plusieurs films où il est question du tango.

On note beaucoup de mots ou expressions en italiques. Par exemple :Page 80 : « C’est le pays de la douce loi… ». Page 81 : « Tu débordes. » Pourquoi ces choix ?

L’italique permet de souligner plus qu’un mot, son sens.

On relève aussi votre propension à indiquer l’étymologie des mots. Est-ce un moyen détourné de rappeler que le latin et le grec ne nuisent ? Vous n’hésitez pas à introduire aussi de l’anglais : « cosy, sweet home », « Work in progress » ?

J’utilise les expressions (assez courantes, au demeurant) qui servent au mieux ce que j’ai à dire.

Dans les lettres, votre héroïne fait un copieux usage des PS. Est-ce une façon d’attirer plus l’attention de son interlocuteur ?

Alma a, comme moi, comme nous tous, l’esprit en escalier. On écrit, on a oublié une chose, on la note en post-scriptum. Il est vrai que j’utilise personnellement beaucoup le PS.

Vous jonglez avec les références littéraires. Votre  name dropping : Baudrillard, Breton, Stendhal, Tolstoï, Bachelard, Kierkegaard, Claudel, Diderot, Montherlant, Yeats, Milton, témoigne d’une culture très éclectique. Consignez-vous toutes vos  citations dans un carnet, au fur à mesure de vos lectures ? Avez-vous d’autres figures tutélaires ?

Il me faut citer D.H. Lawrence. J’ai lu autrefois les trois versions de Lady Chatterley et l’homme des bois, mais aussi à peu près tout ce que Lawrence a écrit et ce qui fut écrit sur lui. Cela m’a marquée. On peut du reste aborder (mais aborder seulement) Il n’est feu que de grand bois comme une version épistolaire de Lady Chatterley.

Vous avez une formule choc : « L’important : s’entre-féconder » (page 60) Vous qui êtes sur Facebook, pensez-vous que les échanges sur réseaux favorisent ce type d’enrichissement ?

Non. Les échanges FB sont superficiels. Rapides comme une balle de tennis, ils sont parfois excitants pour l’esprit et obligent à réfléchir, d’où leur intérêt. Et j’en fais du reste un exercice de discipline mentale. Mais s’entre-féconder, c’est autre chose ; cela va plus loin, c’est beaucoup plus fort, cela exige de l’intimité et le don de soi.

Que souhaitez-vous que l’on retienne de Il n’est feu que de grand bois ?

Chaque lecteur prend dans un livre ce dont il a besoin. C’est l’intérêt de la littérature. L’auteur, lui, (s’il n’est pas un « fabricant ») écrit pour exprimer une exigence intérieure. Le sens du livre est donc, à mes yeux, celui-ci : l’amour vécu honnêtement est la plus noble chose. L’amour véritable est charnel et spirituel à la fois. L’amour est chose dansante et qui métamorphose les amants. L’amour heureux est impossible, mais viser l’amour heureux est possible, et il y a du bonheur dans cette visée. Le monde moderne brise l’être humain en l’amenant à évoluer hors-sol ; l’amour authentique peut sauver l’être humain en le reliant aux grands rythmes cosmiques, en le connectant à la nature. L’amour fou peut devenir tendresse chaste. L’amour supérieur fait feu de tout bois.

 

→Il n’est feu que de grand bois, éditions La Différence, septembre 2015.

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978-2-7291-2179-2

Parution en poche de L’écrivain national de Serge Joncour, J’ai lu, 8€.

Chronique de Nadine Doyen

 Pour ceux qui auraient manqué cet excellent roman gigogne, coup de coeur de la rentrée 2014. 

Prix des Deux Magots 2015

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Parution en poche de L’écrivain national de Serge Joncour, J’ai lu, 8€.

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Serge joncour, à l’imagination fertile, nous offre trois histoires  en une, d’où un triple intérêt : une comédie policière, pimentée par une love story improbable, une réflexion sur le rôle de l’écrivain dans la société et sa façon d’entrelacer réalité et fiction.

Au coeur du Morvan, un fait divers dans le journal local intrigue Serge, auteur en résidence dans une petite ville de la France profonde. Tel un détective, il enquête pour éclaircir la disparition, sans traces, de ce riche octogénaire ? Pour ses investigations, il s’aventure dans la forêt. Suspense.La photo de Dora, impliquée, le fascine. Il en tombe amoureux. Suspense. Car Dora, belle brune magnétique, ne vampirise pas seulement le protagoniste, elle piège aussi le lecteur comme l’épeire dans sa toile. Voilà, « notre écrivain national », en proie à des atermoiements, écartelé entre l’oublier ou la revoir. Suspense. Quant à Aurélik, le suspect, compagnon de Dora, aurait-il un lien avec le disparu ?

Dans la lignée des « nature writers », Serge Joncour nous immerge dans un monde végétal, forestier mystérieux, comme « un mandala ». D’abord « environnement allié », puis anxiogène. Angoisse exacerbée par la météo au diapason de la tourmente. L’auteur évoque les conflits d’intérêt autour de l’avenir du bois. Deux camps s’affrontent, ceux qui veulent sauvegarder ce patrimoine forestier et ceux pour qui le bois, c’est l’avenir. « La forêt, c’est de l’or qui pousse en dormant ». Récit ancré dans l’actualité, sorte de thriller écologique.

On rit, on pédale en tandem, on s’oxygène, on sillonne la campagne, on s’égare ans la forêt, on dérape, on s’embourbe, on palpite, on s’émerveille, on tremble, confronté à la violence. On vit tout intensément. On  lit ce roman comme un film qui se déroulerait au fil des pages. Mieux qu’un film. Serge Joncour, dans un de ses tweets, nous fait remarquer qu’ « un livre, c’est le film, les décors et tous les personnages avec soi ». L’oeil du lecteur moissonne une pléthore d’images (« un mikado de bûches anarchiques ». Son oreille capte une multitude de bruits (« de succion », « tonitruants » à la scierie, « craquements » en forêt, « brassées de paroles » au marché, martèlement de la pluie, « ruissellement de musique ». On glane des formules justes, frôlant l’aphorisme : «  Toute perte est la promesse d’un bienfait à venir ». « Vivre, c’est être le maître de son feuilleton ». Près de 400 pages drôles, ensorceleuses, malicieuses, rendent le héros attachant.

En filigrane, l’auteur radiographie la vie en province, un monde rural aux prises avec les grandes mutations. Il épingle les dérives de la presse, les failles judiciaires. Il met en exergue le trio écrivain/libraire/lecteur et décrypte leurs liens. L’auteur narre avec brio les tribulations de son héros, dévoilant les coulisses du métier d’écrivain, qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Il décline une vibrante apologie de la lecture. Lire, n’est-ce-pas l’occasion de croiser « ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie », n’est-ce-pas « voir le monde par mille regards, c’est toucher l’autre dans son essentiel secret…». Pour l’auteur : « Un roman n’a pas à dire la vérité, il peut bien plus que cela ».

Serge Joncour signe une fascinante et captivante intrigue, qui tient en haleine jusqu’à la dernière page, prodigieusement bien construite,  avec des secrets bien gardés, ses situations cocasses et un rebondissement imparable. Un  passionnant livre gigogne, empreint de mystère, à l’atmosphère « chabrolienne » parfois oppressante, traversé d’effluves d’ambre et patchouli, émaillé de fulgurances. Suspense et humour au rendez-vous.  En trois mots : irrésistible, jubilatoire, magistral.

                                        ♥♥♥♥ Joncourissime ♥♥♥♥

©Nadine DOYEN

Exil intime, Michel Bénard, préface de G. Dotoli, introduction et traduction de Mario Selvaggio, postface de M. Leopizzi, Ed. Universitarie Romane, Rome, 2014.

Chronique de Claude Luezior

0Exil intime, Michel Bénard, préface de G. Dotoli, introduction et traduction de Mario Selvaggio, postface de M. Leopizzi, Ed. Universitarie Romane, Rome, 2014.

Certes, la langue des anges offre des ailes à la poésie, comme si ses voyelles lui conféraient un surplus de couleurs, des dorures baroques, un air vivifiant, une saveur tout droit issue de nos études latines que nous avons trop oubliées. Oui, la traduction italienne en étincelants miroirs de Mario Selvaggio chante, s’élève, ricoche, ravit nos sens : È la magia della mano, / Il dialogo del silenzio, / La scintilla dello sguardo, / È l’enigma dalle vene occultate (C’est la magie de la main, / Le dialogue du silence, / L’étincelle du regard, / C’est l’énigme aux veines occultées). Plaisir des rétines qui découvrent, des lèvres qui chuchotent et scandent…

Penchons-nous sur le banquet céleste de Michel Bénard, dont on sait qu’il est viscéralement artiste, à la fois poète et peintre de haute lignée. On y découvre De fabuleux arcs-en-ciel / Sur fond d’espace jaune orangé / Ponctué de notes mauves et bleues (…) Kaléidoscope de très visuelles images Dans l’intime périmètre / Des géométries du silence.

Oui, Bénard a, de manière spontanée, ce quelque chose d’italiénisant, d’intuitif et de merveilleux : abondance d’adjectifs et de virgules, générosité d’âme qui nous font en effet penser à l’art baroque. Dans le bon sens du terme, sans angelots ni bondieuseries, bien que des évocations mystiques n’y soient pas absentes : Le visage d’une Sainte / embellie par le feu des vitraux (l’auteur habite non loin de la cathédrale de Reims…), // pays des champs de croix // Transcription des symboles divins // D’une Jérusalem céleste // Car vous êtes déjà / Au cœur de l’éternité (…). Dans l’ensemble, le texte est toutefois un Vésuve laïc, avec ses contrastes et ses stigmates inspirés, ses cendres et ses traces pétrifiées / Aux rouges reflets du sang.

On opposera à cette analyse esthétisante les peintures bien connues de Michel Bénard, lesquelles n’ont, à priori, rien de baroque : thèmes non figuratifs, modernité linéaire, graphisme et déchirures sans volute.

Là réside précisément une intéressante énigme à mes yeux : complémentarité de l’approche verbe-pinceau ? Dualité d’un regard sans cesse à la recherche d’un miracle, d’un signe véridique ? Murmures créatifs s’emboîtant les uns aux autres chez ce ciseleur d’univers, / ce sculpteur de mirages / ce rêveur d’écume…

Cela dit, l’artiste (car il s’agit bien d’art de la parole, à savoir, de poésie) est constamment porté par son encre en amour, par le désir et l’espoir, haranguant les archéologues des ténèbres, touchant à l’ineffable (…) / À la femme de cristal / En ce monde renversé.

Philtre d’éternité, exil intime et bouleversant, porte vive de la lumière : lecture cristalline et reflets bilingues, à la fois transculturels et d’une profonde humanité.

©Claude Luezior