Stéphanie Hochet, Un roman anglais ; Rivages

Chronique de Nadine Doyen

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Stéphanie Hochet, Un roman anglais ; Rivages (17€ – 170 pages)

Le titre Un roman anglais ne pouvait que s’imposer vu les nombreuses références littéraires à des auteurs britanniques et le lieu où se déroule le récit qui débute en 1917 et couvre quatre années de conflit, pour s’achever en 1940, sous Churchill.

Stéphanie Hochet campe ses personnages Outre Manche, dans le Sussex, sur fond de la première guerre. Occasion de rendre hommage aux femmes britanniques, qui furent « actives et fiables » durant « cette période de chaos », et de rappeler le combat des suffragettes pour obtenir le droit de vote. En filigrane, l’auteur pointe l’absurdité de la guerre, ses dégâts collatéraux, les paysages dévastés (Les Flandres, « région sacralisée pour sa beauté par Menling, Van Eyck » qui n’est plus que « champs de boue ») et le syndrome post traumatique pour ceux qui en reviennent.

Le lecteur découvre les protagonistes,tel un tableau de « conversation piece ». On pénètre dans l’intimité d’un couple, milieu bourgeois : Edward, horloger à Londres et son épouse Anna Whig, traductrice , assistés de leurs deux employées de maison. Rituel du « 5’o’clock tea », dans leur « Home sweet home », « coupé du monde ».

L’auteure aborde le séisme que fut l’accouchement pour Anna : « l’atroce souffrance », le baby blues post natal. De quel amour, Anna pourra-t-elle draper son fils, elle, qui n’ a pas connu les étreintes maternelles ? Sera-t-il fusionnel ?En parallèle, la narratrice autopsie, avec lucidité, en profondeur la relation conjugale et s’interroge : Edward comprend-t-il « le fonctionnement des femmes » ? Puis, elle décrypte la relation triangulaire, une fois George entré  à leur service, en tant que baby-sitter. Un prénom n’est-il pas « comme une bande-annonce du destin » ? (1) Anne imagine donc, « une personnalité hors du commun », à l’instar de George Eliot, qui « a en elle des aspects mâle et femelle », « une forme de génie ».

Passée la surprise que le garde d’enfant s’avère être un homme, Anna reconnaît ses qualités, son don de capter l’attention de Jack. Elle constate la complicité qui le lie à l’enfant. Il est pour « le sphinx de trois ans » un « pôle d’attraction et de merveilles ». Il aura su apprivoiser le fils et la mère, fascinée par sa voix, au « débit mélodieux », « sa douceur », son magnétisme et sa fibre maternelle rare. George, avec son miracle magique pour calmer Jack, jouit de son ascendance sur Edward, le père du « faon curieux », ce qui crée de la tension au sein du couple.

Stéphanie Hochet restitue à merveille l’étonnement du bambin, tout comme ses colères, sa façon de repousser le père. Elle sait décrire les émotions qui se lisent sur un visage ou qui affectent un corps (peur panique de sentir un homme la suivre).

Avec autant de subtilité, elle distille les indices qui vont conduire au délitement du couple (un mari absent, absorbé par sa passion pour son métier). Edward ne comprend pas la peur d’Anna qui voit planer en permanence le danger sur son cousin John. Il ne supporte pas plus de la voir réconfortée par George que d’être témoin, après le dîner de leur rituel d’échanges littéraires dont il se sent exclu. Comment admettre d’être relégué « à la troisième place dans l’affection de son fils » ?

Pour mieux saisir ce qui fait le sujet tabou de la guerre, la romancière insère deux lettres, l’une de réclamation et d’indignation signée Anna, l’autre contenant une révélation choc. Un texte à forte intensité, qui explique peut-être les violents accès de colère de l’héroïne ou ses tremblements auxquels George assiste impuissant.

Le deuxième choc émotionnel la rend « vidée », fracassée, murée dans le silence, réalisant qu’elle perd celui qui était son garde-fou : « La mort comme une accélération du vieillissement ».

Le récit est placé sous l’égide de Virginia Woolf et d ‘Emily Dickinson, que George a beaucoup lu, visant à montrer le rôle lénifiant de la poésie, en particulier en période de guerre. La poésie ne permet-elle pas « de dire ce qui pèse dans la poitrine », « une façon de s’enfuir » ? Mais peut-elle être comprise par son interlocuteur dont on ignore l’identité, s’interroge Anna, perplexe. Dans cette longue conversation, George revisite son enfance, évoque le sort des « enfants des pauvres », envoyés travailler dans les mines. Il montre l’importance d’accéder à l’instruction. Il se déleste d’un incident qui le taraude, se sentant coupable.

A son tour Anna fait défiler son enfance, « l’ombre des parents », évoque l’éducation réservée à son frère Valentin, « le privilégié en vertu de son sexe ».

On la suit dans son glissement vers une nouvelle Anna, ivre de liberté, désireuse de « rompre avec l’épouse et la mère comme on quitte un corset », sur « le chemin des disparus », à la mode japonaise. Peut-elle abandonner son fils sans remords ?

Dans ce roman, Stéphanie Hochet balaye les grandes étapes de la vie de ses protagonistes de la naissance à la mort, pratiquant la litote, « l’understatement ».

Elle s’intéresse à la façon dont Anna s’accommode de l’absence, du manque, exsude « la pulsion maternelle » et fait face au deuil. Trouvera-t-elle la force de la résilience, au cours de ses marches dans la campagne anglaise ? Réussira-t-elle à « forcer son corps à oublier » ? N’a-t-elle pas déjà retrouvé l’envie de rire ?

Le temps est décliné sous toutes ses formes (time, tempo, tic-tac, « L’heure approchait. Son heure. », « les minutes passent, m’écrasent »), le temps qui efface, panse les plaies, enseigne la patience. Toutefois « la culpabilité de la mère demeure ».

L’épilogue scelle le destin tragique de Jack, engagé dans la RAF.

La violence (les pulsions meurtrières d’Anna, le cataclysme du Blitz) et la poésie (« Observer les gouttes de pluie sur les vitres ».) cohabitent de façon inégale.

L’auteure met en évidence la société britannique de l’époque. Les mineurs dont « les petites maisons identiques, alignées », en briques, de ces villes du nord rappellent le décor du film « Billy Eliott ». Décor contrastant avec les universités, « endroits coupés du  reste du monde » ou avec les paysages des « falaises blanchâtres » des côtes du Sussex. Avec l’avènement des « voitures motorisées », que seuls des happy few peuvent s’offrir, comme L’Albion, Edward promet à son fils une sortie automobile. Retrouvera-t-il la complicité qui lui manque avec le « petit d’homme » ?

Les références de la littérature anglaise  sont pléthore. Des titres : Wuthering heights, Le portrait de Dorian Gray. Des auteurs : Dickens, Shakespeare, Conrad, Defoe, D.H. Lawrence…), mais qui s’en étonnerait puisque Stéphanie Hochet, alias Pétronille, en est une spécialiste en littérature élisabéthaine, comme Amélie Nothomb le révèle dans son roman éponyme. On songe à Beckett, quand le mari Edward, paniqué, fait les cent pas sur un quai de gare devenue déserte.

Stéphanie Hochet livre une exploration  très fouillée de la psychologie humaine avec le portrait d’Anna, jeune mère, hantée par l’absence de son cousin soldat, en proie à une angoisse viscérale, troublée par la présence de George qui l’éloigne de son mari. La partie solaire réside dans la focale centrée sur le duo attendrissant George/Jack.

La romancière signe un récit bouleversant, mâtiné d’un «  British touch » indéniable, servi par une puissante et dynamique écriture cinématographique.

(1) : in « La tête de l’emploi » de David Foenkinos, J’ai Lu

 

Nadine DOYEN

Jacques ANCET – Les livres et la vie – « Petit essai d’autobiographie littéraire ». (Ed. Centrifuges, 120 p.)

Une chronique de Xavier Bordes

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Jacques ANCET – Les livres et la vie – « Petit essai d’autobiographie littéraire ». (Ed. Centrifuges, 120 p.)

C’est toujours avec un vague malaise, un peu superstitieux peut-être, que je lis les autobiographies : leur auteur s’y dévoile comme à la fin d’une vie, présentant un bilan qu’il assortit généralement d’un occulte plaidoyer pro-domo. Cependant, lorsque le témoignage se développe autour d’un thème particulier (ici littérature et poésie) et plaide avec franchise pour l’exposé du lent processus d’évolution d’une passion créatrice, telle que celle du poète et traducteur Jacques Ancet pour la poésie, j’avoue que la curiosité l’emporte. Jacques Ancet dans ce livre décrit et résume un trajet d’écrivain depuis son origine jusqu’au présent, avec le charme des mémoires ; de surcroît pour un lecteur extérieur, il nous initie avec simplicité au cheminement d’un talent créateur, à travers les livres et les circonstances qui ont accompagné sa maturation. L’intérêt du livre est qu’il semble ne rien esquiver des joies et des déboires du poète en cours de conquête de son espace poétique. Les illusions et les désillusions, les problèmes théoriques ou pratiques qu’il se pose, de la conception de la littérature et de la poésie qu’il se forge, jusqu’à la résolution du difficile problème pour un poète nouveau (surtout) de trouver éditeur. Ce processus vital est l’occasion de diverses méditations, en passant, qui entremêlent la vie et la réflexion sur la vie, les livres et la réflexion sur les auteurs et les influences. De sorte que chaque page de ce regard en arrière nourrit aussi de ses surprises la méditation du lecteur toujours avide, comme moi, de connaître par où passent les germes de la création chez un artiste, poète ou musicien, et d’observer quelle sorte de cheminement les développe et les accomplit après toutes sortes de méandres labyrinthiques ! Il faut sans doute une certaine force intérieure pour consentir à exposer les ramifications intimes qui ont abouti à l’oeuvre riche et diverse dont Jacques Ancet peut exciper aujourd’hui. S’il ne fallait ici témoigner de cette richesse que par une seule citation, je choisirais ce passage-ci qui me semble d’une justesse, – euh, comment dire ? – irrémédiable !

Le voici, extrait de la page 71 : « […] Parler – écrire -, ce serait faire résonner le monde, en tirer une certaine résonance. Notre rapport au monde étant de part en part médiatisé, constitué, même, par le langage, toute parole véritable, parce qu’elle est une parole à l’état naissant, engendre d’une certaine façon un monde qui, lui-aussi, nous apparaît à l’état naissant. La poésie serait donc une parole qui suscite un monde. […] » Il me semble qu’une autobiographie littéraire qui nous amène avec une telle simplicité à des idées aussi inspirantes, mérite tout à fait d’intéresser au premier chef tous les amis obstinés de la poésie et de la littérature.

                                                                             ©Xavier Bordes. Paris, 22/09/2015.

Le Godefroid culture de la Province de Luxembourg 2015, votez pour Traversées!

Bonjour à toutes et à tous,
J’ai le plaisir de vous signaler que la revue Traversées a été nominée pour le Godefroid culture de la Province de Luxembourg. Si vous souhaitez soutenir notre action en faveur de l’écriture et de la littérature, je vous invite à voter pour Traversées. A noter que la revue a obtenu en 2012 le prix de la presse poétique décerné par l’Union des poètes francophones à Paris ainsi qu’en juin 20115 le prix Cassiopée remis par le Cénacle européen de Paris.

Voici le lien : http://www.lesgodefroid.be
Merci à toutes et à tous.
Bien amicalement,

Patrice BRENO
Revue Traversées