Voici quelques articles à propos de Méandres de Salvatore Gucciardo

Les Amis de Thalie N° 85 2015
Chronique de Claude Luezior

Fulgurances : le verbe prend support sur les traces du pinceau. Ou l’inverse. Pour accueillir l’exilé dans son roulis de vagues, sa désespérance. Mais ne sommes-nous tous des exilés ? Dans ce cas, c’est l’exil, à savoir notre existence sur terre qui, quelque part, nous accueille.
Des textes autographes en transparence, dans un temps premier : comme si les mots n’étaient encore fixés, comme si le manuscrit flottait au gré d’écumes incertaines : lambeaux encore humides, rescapés d’une camarde qui malaxe les litanies d’un désespoir à la dérive.
À quai, ou plutôt sur l’une de ces plages pour rescapés de l’exode, la typographie s’assagit. Pas de pagination : le temps reste absent. Le poème suinte ses secrets, le marc de sa symbolique. Ressacs et brisures dans un long et peut-être vain alphabet du silence. Pour exprimer, dans l’attente d’une possible main tendue, ces voix / chair d’avant / le langage / affranchies / de la poussière / et de nos oripeaux.
Pudeur des corps et des âmes tendues, requérantes. Désespoir d’un radeau de la Méduse que disloquent les flots de nos indifférences. Le dépouillement du verbe et celui du trait vont jusqu’à une nudité non figurative. Synergies au-delà du cognitif, du raisonnant, d’une révolte chiffrée, racontée.
Poète et peintre unissent leurs humbles outils pour traduire l’indicible, à savoir ce qui ne peut se dire, se traduire. Tous deux vont à l’essentiel des instants frêles / et des désirs brûlés. Les flaques de couleurs donnent espoir, le texte fixe sens et mémoire. Jean-Louis BERNARD est poète majeur, mage et métaphoricien à la douane du subconscient. Passeur en tout cas, pour autant que le lecteur, dans l’ombre d’un recueillement, goûte avec respect ce Graal si subtilement distillé.
Dans l’urgence d’une soif et d’un partage.
©Claude Luezior
Prix de la Presse Poétique 2012 – Union des Poètes Francophones – Paris
Chronique de Michel Bénard
Introduction de l’auteure. Illustrations de la plasticienne Suzana Fântânariu.
De recueil en recueil, d’article en article, de revue en revue, je demeure attentif à la production et évolution littéraire de Rodica Draghincescu.
Après « Ra(ts) » ouvrage très singulier et fidèle à la lignée de Rodica Draghincescu, poèmes de l’errance sur les chemins de l’enfance comme l’a très bien situé Cécile Oumhani, voici aujourd’hui que notre poétesse-essayiste nous suggère un nouveau pas vers l’imaginaire, l’utopie, l’intangible avec son dernier né : « Rienne » où la femme de lettres se confronte aux jeux, non plus d’une gravure comme précédemment avec « Ra(ts) » mais aux jeux plastiques de l’informel.
Ici le verbe accompagne en proximité le cheminement codé de la plasticienne Suzana Fântânariu adepte d’un certain art de récupération « Art-récup. » Originaire elle aussi de Timisoara.
De l’objet au verbe il n’y a qu’un pas, encore faut-il trouver le juste degré du rapprochement, mieux de la fusion.
« Tout languit d’amour et périt à un moment donné. »
Rodica Draghincescu s’attache à l’allégorique construit, aux effets des hasards heureux. Elle évolue de la renaissance de l’objet isolé, du déchet recomposé, à la composition d’une inutilité captivante.
« Rêves qui ne veulent pas régner. »
Armée d’une forte conviction, elle part vers l’inconnu d’une redéfinition de l’objet de consommation, devenu une possible œuvre d’art porteuse d’une interrogation. Combien même si l’œuvre dérange, indéniablement elle soulève le questionnement.
On en accepte le principe ou bien on le rejette, mais une réactivité est amorcée.
Notre poétesse-essayiste et la plasticienne jouent et misent sur l’objet désidentifié, sa métamorphose.
« La pensée crée des nuages et des lumières. »
Vouloir restituer une autre fonction aux « choses » usuelles, devient une perspective insolite. Une manière originale pour Rodica Draghincescu de rassembler les oppositions.
N’est-ce pas là une forme d’étonnement, d’émerveillement ?
Donner une fonction nouvelle à « l’objet », le valoriser dans une scénographie singulière autant qu’inutile. Faire de rien un possible ! Reconstituer « l’objet » et lui restituer une fonction tout à fait inattendue, imprévue. De la banalisation d’un produit manufacturé, passer à un ensemble qui sera considéré comme une « œuvre d’art » discutée autant que discutable. Là en fait est l’intérêt, ouvrir le débat, la discussion. Réalisation d’œuvres hybrides, sorte de pensée matérielle qui crée « des nuages de lumière. » Le verbe et la matière se font complices en usant de l’inversion : « Image inversée de soi même. »
Le principe est courant chez Rodica Draghincescu d’user d’un langage décalé pour s’exprimer au sujet de l’objet « prototype. »
L’innommé trouve un nom, l’irréel devient tangible, l’éphémère se fossilise, se stratifie, le temps perd son emprise puisque l’idée même de « l’objet » est intemporelle.
L’écriture sous influence de l’esprit plasticien de Suzana Fântânariu peut devenir néologisme, matière déroutée et déroutante. Nous sommes dans une situation de « ludisme scryptoriel innovant. »
Rodica Draghincescu joue de telle sorte avec la « chose » qu’elle n’est pas sans me faire songer au poème humoristique de l’abbé de l’Atteignant, « Le mot et la chose ».
Le verbe s’enflamme parfois, se noie et renait tel le Phoenix pour se faire conceptuel.
Notre poétesse sans peut-être le savoir, ni même le vouloir, fait un clin d’œil aux pataphysiciens et autres oulipiens disciples d’Alfred Jarry ou de Georges Perec.
A ce point de rencontre et de partage il ne vous reste plus qu’à naviguer sur les flots insolites tout autant qu’imaginaires de Suzana Fântânariu, vus et interprétés sous la révélation d’un ressenti instinctif de la plume inspirée de Rodica Draghincescu.
« Et puisque rien n’est éternel et immuable, l’objet pleure
Dans le jeu, avec le nom qui le compose. »
©Michel Bénard
Qui n’a pas été embobeliné par le roman précédent Du domaine des murmures ?
Carole Martinez nous replonge dans ce décor envoûtant, quelques siècles plus tard.
Elle campe ses personnages au quatorzième siècle, époque qui connut les ravages de la peste et elle nous rappelle la condition de la femme et des jeunes filles.
Comme au théâtre, le voile laiteux de la brume matinale se déchire et s’ouvre sur la rivière. Mais la Loue, personnage à part entière, aussi « enchanteresse » que la Lorelei, capable de caresses comme de colères, a pris un aspect inquiétant. Pourquoi « une telle rogne » de « Furieuse » ? Affamée comme une ogresse, elle dévore ceux qui se risquent sur son dos. Quel sortilège a pétrifié ses eaux vertes ?
De qui veut-elle se venger ? Qui est cette Dame verte qui parfois en surgit ?
On découvre ce paysage de coteaux en pente, cette « terre qui penche », qui ravine par temps d’orage, toujours à reconstruire. « Les ceps disposés en espaliers s’enflent de lumière. » Surplombant la Loue, le domaine des Murmures et sa roseraie.
L’originalité du récit réside dans cette alternance des deux voix qui partagent la même couche : La vieille âme, à la mémoire défaillante et la petite fille, « petite, rousse et bouclée » qui n’a pas connu sa mère. C’est le plus souvent vêtue d’une « petite chemise » que l’on croise Blanche, « petit tas de tissus silencieux », « fragile ».
Par ces deux voix se déplie leur histoire commune et se tisse la vie de Blanche, la rebelle qui refuse sa condition de fille, contrainte de « filer, broder, prier, chanter ». Pas facile de convaincre un père dominateur, mais elle arrive à ses fins : savoir lire et écrire son nom, grâce à la patience de son précepteur Maître Claude.
La vieille âme revisite ses souvenirs, son enfance, s’émerveillant d’entendre Blanche « conjuguer jadis au présent ». Une résurgence de son passé riche en surprises.
On suit Blanche, « la fluette », « la transparente », à l’âge de l’innocence jusqu’à ce que son père décide de la marier à Aymon, dit « le Simple », un inconnu pour elle.
On est témoin des adieux déchirants, sa nourrice regrettant déjà son « Oiselot ».
Et voilà le lecteur embarqué dans un trajet plein d’embûches, où le diable malin et filou, en embuscade, peut surgir, avant l’arrivée au domaine des Murmures, où Blanche est abandonnée par son père, « ce gros seigneur », « redoutable guerrier », volage, au passé trouble (mystère de « la fine chemise de femme » brodée de roses).
Autour de Blanche, gravitent de nombreux personnages secondaires. Colin, le garçon d’écurie; Eloi, l’apprenti charpentier ; Aiglantine, promise à Guillaume mais qui aime Colin, la cuisinière sorcière aux dons de guérisseuse, qui rassure Blanche à l’apparition de « ses fleurs », sujet tabou. S’immiscent une horde d’êtres maléfiques.
Carole Martinez multiplie les temps forts, ajoute du suspense et tient son lecteur en haleine, dans ce roman si ample. On tremble pour la vie des protagonistes, lors du corps à corps de Blanche avec Bouc, une bataille féroce pour « petite Minute ». Ou suite à une noyade. On guette le moindre frémissement des lèvres d’Aymon depuis qu’il a plongé dans le sommeil. Des secrets de famille taraudent Blanche. Sa conversation avec la Dame verte, l’invitant à plonger dans les abysses de la Loue, univers hallucinant, féerique, lèvera-t-elle l’énigme de sa naissance ?
Si Blanche se retrouve confrontée au monde des adultes, « le grand cirque des vivants », avec leur violence, leur narcissisme, leur cruauté, elle découvre aussi un père débordant d’amour pour son fils Aymon. On assiste à la naissance de ses sentiments pour ce fiancé dont elle ne voulait pas. N’avait-elle pas vu en lui, « un monstre », « mi-enfant mi-chien », « un débile », malgré « son visage d’ange » ?
Les coeurs palpitent, les premiers émois causent un séisme intérieur étrange.
Blanche, qui a côtoyé tant de violence, succombe aux gestes tendres doux d’Aymon.
Des monologues mettent en opposition l’amour filial du père d’Aymon, Jehan de Haute-Pierre, et celui du père de Blanche, laquelle connaît le châtiment de la badine.
La maternité est abordée de façon métaphorique par la cuisinière, dans ses confidences à Aymon qu’elle a vu naître. Elle-même mère, se souvient de « tous ces fruits dans le ventre ». Tout aussi symboliques ces trois loups, fruits de l’imagination galopante de l’héroïne, qui s’échappent de sa robe déchirée.
Carole Martinez brosse un remarquable portrait de Blanche, celle qui répond aux noms de « Ma lumineuse », « Mon éclatante », et qui se veut aussi « chardon » et « Eau vive ». Blanche métamorphosée qui renaît, affranchie de son père. Touchante dans sa complicité avec Bouc, ce cheval « aux yeux bleus » devenu son « confident ».
Ce récit aborde les croyances religieuses de l’époque. La vieille âme s’interroge sur l’existence de Dieu, énumérant les raisons d’y croire.
Les chansons qui scandent le roman apportent un charme supplémentaire. Dans sa lettre à son éditeur, la romancière revient sur les sources de ces chants.
L’écriture sensorielle (parfums) et poétique de Carole Martinez charme, séduit.
Particulièrement réussi le défilé des saisons suscité par les pots que le jeune marmiton découvre et goûte à l’insu de la cuisinière. On note la richesse du vocabulaire lié au Moyen-Âge (haquenée, bliaut, mesnie, cordieu). Romanesques et romantiques les moments où les protagonistes s’abîment dans la contemplation du « ciel étoilé bercé par le tendre clapotis des eaux » ou se sentent en parfaite communion avec la nature.
L’auteure a su impulser un élan kinésique au récit, rendu par une profusion de verbes d’actions, emportant le lecteur dans cette fougue, ce tourbillon.
Après Le cœur cousu et Le domaine des Murmures, Carole Martinez confirme son talent de conteuse et signe un roman envoûtant, poétique, onirique dans lequel elle retrace l’enfance de Blanche la rebelle au royaume des vivants et des ombres fantomatiques, et met en exergue sa victoire d’avoir « gagné le droit de lire et d’écrire » ainsi que sa liberté. Une invitation à « caroler » avec l’auteure.
©Nadine Doyen