Jean-Charles BOUSQUET – On suppose le silence – La rumeur libre (2014)

  Chronique de Marc Wetzel

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      Jean-Charles BOUSQUET – On suppose le silence – La rumeur libre (2014)


Monsieur Bousquet,

J’ai découvert votre œuvre en vous écoutant nous en lire quelque chose (la semaine dernière, à Frontignan).

J’ai été très sensible à votre livre (« On suppose le silence »).

Ce titre m’a intrigué, et conquis : le silence renvoie à ce qui n’a pas besoin de faire du bruit pour être, à ce dont l’existence va tellement de soi qu’aucune parole ne se charge de l’établir. Et ce que c’est, dès lors, que cette réalité omni-silencieuse, on le devine seulement, on le « suppose », comme (puisque aucun langage n’y mène) une hypothèse qu’on ne testera jamais. Ce qui fait que toutes choses ici se voient les unes les autres, cela est « là-bas, de l’autre côté » (p. 88) et ne se voit pas. On peut juste croire en quelque chose qui tiendrait tout ce qui parle ou est dit. On en est réduit à le supposer, en effet.

Mais ce qu’on n’a pas à supposer, à l’inverse, c’est ce que tout le réel de toutes les façons se dit à lui-même, et que vous entendez et formulez admirablement bien.

La proximité constante de votre poésie avec les conditions réelles de la vie est ainsi surprenante (par son intensité) et troublante (par sa vérité).

Les personnages qu’on y découvrira (le pèlerin et son fanatisme au quotidien, le bourreau Gaong-Dzhi et son assurance raffinée, le vieux libraire préférant mourir entre ses seuls livres, la Souèze horrifiante et déchue qui pisse debout dans la rue sombre, le grand-père, Léon…) sont admirablement rendus, dans le jus de leur destin vrai. Là aussi, les conditions véritables de vie sont restituées, faisant qu’on assiste exactement à la vie inévitable de ces gens. On voit leur créneau étroit, et le carcan qu’ils se deviennent. Vous ajoutez des guillemets à leurs parenthèses.

J’ai été très frappé aussi par le relevé des sentiments (= des impressions constantes d’appartenance et d’exclusion, des souhaits de totalisation et de séparation) par vous exprimés : plutôt que les usuelles tendresse, nostalgie ou même admiration, on a ici la rage froide, le dégoût, l’ambivalence, les frayeurs nocturne et diurne, la résignation à l’incapacité des autres à se renouveler – c’est à dire une sorte d’ennui fraternel et qui pardonne. Mais aussi une sorte de constant chagrin exalté :
« Les cris dans la nuit n’y font rien, pauvres exorcismes inachevés, balbutiés, venus du fond du ventre, du bord de la mort, de l’angoisse sanglante des appels perdus, du souvenir de ceux qui ne se retournent pas, ou s’en vont, ombres bleues dans des vapeurs de sang ; du souvenir de ceux qui sont morts (…) ; du souvenir de ceux qui ne sont pas nés, qui ne naîtront pas (…) ; du souvenir de ceux que l’on n’a pas aimés, ou pas longtemps, ou pas suffisamment, ou mal (…). Et les démons qui vous arrachent l’âme, et Dieu qui est absent, ou qui regarde ailleurs, ou qui s’y perd dans sa Trinité … » (p. 113)

Oui, le sentiment de l’incompensable (plus précis encore que l’irrémédiable) est omniprésent, et se marie durement mais véridiquement avec un réalisme de la hantise (les spectres aux yeux blancs, aux mâchoires béantes). Il n’y a jamais aucune idéalisation, pas même de la liberté !
« Une autre fois, un autre temps, un printemps viendra, neuf, jeune ; mais ce ne sera pas celui-là qui jamais ne viendra » (p. 47)

La moralité discrète, pudique (sur la contagiosité de la violence, son retour en boomerang à terme, son parasitage par les plus faibles – qui sont comme des glaneurs de la destruction) est très belle aussi, surtout qu’elle s’adosse aux douleurs des bêtes, aux perplexités des bêtes (je suis frappé par l’unité de vie animalo-humaine, dans leurs communs risques et diversions, le partage de tragédie entre prédateurs et proies).

« Une fois encore la bête le reprit, le fit tournoyer ; il eut le temps d’apercevoir le regard du monstre qui s’acharnait sur lui (…). Il reconnut ce regard, ce regard de vengeance, ce regard apeuré, ce regard suppliant, il reconnut le guerrier qu’il avait, lui aussi, démembré, déchiqueté : la bête en était la réincarnation. Quand elle comprit qu’il l’avait reconnue, elle le laissa agoniser sur la terre, les hyènes vinrent l’achever » (p. 19)

Vous n’en rajoutez jamais, monsieur Bousquet. « Marcher parce que courir ne sert à rien, le but s’éloigne d’autant, la fin est aussi proche » (p. 134) est comme la devise de votre rude arpentement du silence.

Vous mettez en mots la vie en train d’être (difficilement) vécue, dans l’ordinaire des nausées du mal de voiture, les odeurs de soupe rance, de mauvais vin et de ragoût froid, la suie – et le rythme vrai (lent, à mesure, attendant de voir, progressant pour attendre !) des décisions de vie (le café qu’au comptoir on finit par ne pas boire, la cigarette qu’on délaissera – parce que, comme les « chandeliers » des églises abandonnées, le vice lui-même « s’emmerde »!) :

« Un vieillard assis au coin d’un escalier compte les morts, roule entre ses doigts une cigarette qu’il ne fumera pas » (p. 53)

Je ne connaissais pas de poésie approchant de si près la texture d’un monde dont la vie a disparu.

Et le couloir de vie restante sans « porte de secours » est d’une bouleversante honnêteté et d’une rare justesse.

La leçon de chaque scène par vous rapportée me paraît celle-ci : l’incomparable est éphémère, et « l’éphémère est une mort » (puisque d’une unique fois on ne revient par principe pas !). C’est une leçon ardue, ingrate, et constamment belle.

« Dans cette rue, on ne jouait pas, on ne riait pas, on allait aussi silencieux que possible. Au fur et à mesure de l’avance, les pas se faisaient plus rapides et plus courts, la hâte d’en finir, la crainte d’aller plus loin »  (p. 101)

Je ne sais pas dès lors si votre lucidité évite le désespoir ; mais – si désespoir il y a – il est rendu plus serein par le fait que toujours ici l’espoir se sait faillible, dupable ou déloyal à lui-même, et il le sait parce qu’il repose, comme en chacun, sur des facultés (mémoire, imagination, volonté) qui, devenues adultes, sont (et se comprennent) agitées, myopes, incertaines, parce qu’elles se racontent aussi peu d’histoires sur ce qu’elles ont fait vivre que sur ce qui les a fait vivre.

On lit directement cela dans vos

« vitres sales des souvenirs troublés », dans « le noir léger des rêves enfuis », le « blanc bleuté de l’usure », les « mirages flous », le « saint perdu ».

Vous nous avez lu dans la soirée « J’habite », un beau poème. Chaque strophe, je crois, vous certifiait habiter, en effet, vous maintenir hardiment, résider sciemment, vous établir exclusivement, dans les choses invivables : le vent, le gouffre, l’océan, les mots des langues perdues, ou dans les choses inhospitalières (parce qu’elles vomissent leur hôte, parce qu’elles sont les ombres des seuils manqués) : la colère du guerrier, la peur de l’orphelin, la vexation des dieux trahis, l’imploration des disparus. Toujours votre mot d’ordre est de les habiter plus, de les habiter mieux, de loger dans ce dont on vit (même si cela nous quitte), d’occuper pour ce qu’elles sont nos propres aptitudes, de fréquenter loyalement notre déclin même :

« Le regard se perd et l’âme le suit »

Cette âme qui emboîte le pas d’un regard qu’elle sait avoir mérité, – cette âme, monsieur Bousquet, de l’homme que vous êtes : un poète à l’intelligence nue, à l’héroïque sensibilité, aux austères nuances, à l’ardente intégrité, – cette âme est notre amie. A notre tour, grâce à vous, nous la suivons où elle revient :

« Dans le creux de la nuit à l’heure où les démons envahissent les églises, où la lumière à travers les vitraux bleus et jaunes tombe et glace l’âme, à l’heure où les terreurs remontent à la gorge, que les prières se perdent et que ne reste que le secours des anges, je n’ai, pendant longtemps, pu que me rappeler la voix de ma mère, sa douceur et parfois ses colères, son regard et le lent sourire de ses lèvres (…). Quand encore la portant dans mes bras, le long de ces escaliers abrupts, jusqu’à son lit, je savais qu’elle seule me donnait cette force désespérée qui m’habitait, celle de la porter lourde, si lourde du poids de sa mort à venir » (p. 130)

C’est que, comme vous en témoignez, monsieur Bousquet, la vie d’avance qu’est par principe une mère n’a aucune objection à craindre de la mort (fût-elle la sienne). Là, c’est son silence qui nous suppose.

Marc Wetzel

Sylvie E. Saliceti – Couteau de lumière – Rougerie 2016

Chronique de Marc Wetzel

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             Sylvie E. Saliceti – Couteau de lumière – Rougerie 2016


La poésie de notre auteure n’est ni transparente, ni euphorique, ni même exquise . Tant mieux, comme on va tout de suite voir !

Elle n’est en effet pas limpide : « L’ancêtre du torrent – pieds nus à travers champs – a longé le cours d’eau » (p. 15), voilà une typiquement belle formule, dont l’idée n’est pas simple, dont l’image n’est pas facile. Ici comme partout ailleurs, la résonance multiple (comme dit bien le préfacier Marc Dugardin) fait qu’on voit presque trop derrière tout (du temps derrière l’espace, du personnel derrière l’anonyme, de l’initiative derrière du destin …)

Elle n’est pas non plus joviale : si l’on espère que le meilleur sera là, au coin de la vie ou du discours, pour donner un coup de main gracieux, mieux vaut lire la concurrence. « Je suis une grande brûlée de l’être » (p. 45) dit exactement cette ardeur qui ne se (ni ne nous) fait aucun cadeau !

Elle n’est pas non plus impeccablement toilettée : elle ne se rêve pas intégrale, complète, léchée, définitive : un lien en appelle partout aussitôt un autre, et tous ensemble rejettent le sens chaque fois plus loin, en cachant chaque manifestation dans la prochaine, en faisant de chaque horizon le (fragile, et évasif) perron du suivant. Par exemple :
« L’enfance a des fenêtres en bois. Les volets claquent comme des os. Le soleil de craie rouge incise les ardoises du toit. La lumière fonde une sauvagerie puis s’efface. J’édifie le temps pour le guetteur » (p. 67).

Si l’on cherche donc une poésie repue, saturée, à chaque étape d’elle-même insurpassable, qu’on snobe plutôt l’adresse de cette pensée qui veut faire aboutir quelque chose, non du tout se supposer aboutie.

Pourtant, ce livre est pour moi révélation d’une poète exceptionnelle de vivacité, justesse et profondeur.

C’est d’abord quelqu’un qui évoque l’expressivité originaire, paléontologique de l’animal humain (sa capacité unique à inscrire ce qui s’efface et à s’effacer dans ce qu’il inscrit) dans le leitmotiv des « pierres à cerf » sibériennes et nord-mongoles (ces étranges monolithes gravés de cervidés volants et figurant l’univers comme un guerrier à étages) d’un nomade âge du bronze. L’auteure saisit admirablement leur illustration paradoxale (puisque toute stèle est anthropomorphe par principe, elle est à chaque fois tel ou tel homme de pierre) d’une individualité inerte, par laquelle l’homme « coule » dans un bloc son insaisissable incomparabilité, son inexportable indivisibilité. On lira dans ce recueil d’extraordinaires intuitions montrant dans cette singularité littéralement minéralisée (du monolithe anthropomorphe) l’autoportrait d’un homme tout fait, d’un homme qui n’aurait pas eu à le devenir, mais aussi d’un homme sans dedans sensori-moteur, sans chair différenciée, comme une intériorité qu’on pourrait comprendre sans devoir la creuser, comme un organisme tout d’une pièce ou qui serait à lui-même son seul organe ! Mais encore la stèle est l’homme rêvant de se redresser sans plus d’effort qu’un arbre, de pouvoir tenir debout sans devoir s’appuyer pour cela sur quelque chose en lui : une humanité qu’il suffirait d’enfoncer un peu dans le sol pour lui faire mériter sa si complexe et douloureuse verticalité !  Sylvie.E. Saliceti en suggère partout de magnifiques éléments.
D’autant que le façonnement et la décoration incisée de ces « pierres à cerf » renvoient pour notre auteure à l’action d’un « couteau de lumière » (qui donne son titre au recueil), fondé, avoue-t-elle, sur une image de Christian Bobin,
« La vie est un couteau de lumière dont la lame s’enfonce dans le cœur des saints et des cerfs » (citée p. 6)
image dans laquelle on peut voir, avec la poète, le propre du vivant, l’originale capacité biologique permettant à un être de découper en lui ce qui lui permet d’être comme hors de lui ce qu’il fait être. Cette idée du « ciseau », de la « lame », qui incise en l’être son propre mode d’emploi de lui-même (car le couteau de lumière ne sait donner qu’une chose : la vie, et par l’unique moyen de la trace creusée, de la marque par entaillement, de la rainure séparatrice, qui est toujours aussi un sillon de mort – comme le note aussi le préfacier Dugardin) est particulièrement évocatrice et fidèle : un couteau de lumière, montre-t-elle, n’a pas de fourreau (il carboniserait tout étui !), pas même de tiroir propre (même un ange serait sans usage d’une dînette de lumière) – mais il incise, comme vie, la formule de réalité propre, de présence d’une chair à soi-même. Un couteau de lumière, ça donnerait des lèvres à un parpaing, et saurait satelliser des coups plutôt que les nier ou les aggraver !
On laissera au lecteur le soin de parcourir et interpréter d’autres merveilleuses visions : si l’homme a su par le cheval qu’il pouvait obtenir monture pour son corps, c’est par le daim et l’élan que le chamane acquiert monture correspondante pour l’âme ; si l’animal n’a pas d’histoire, c’est donc qu’il est moins temporel que l’homme, et donc, en un sens, plus réceptif à l’éternel (et c’est cette réceptivité animale à l’esprit supra-temporel que la pierre chamanique vise ici à capter et capitaliser pour qui l’écrit et la lit) ; les cornes et andouillers du cerf sont littéralement du buissonnement, de la ramification ligneuse de tête, et à ce titre ses « bois » sont des sortes d’ailes végétales (pliées sur soi comme des nœuds de lumière !). Il y a, chez Sylvie E. Saliceti , une poète, une pure mémorialiste de l’énergie, qui n’hésite pourtant pas à guetter pragmatiquement, patiemment, les réelles conditions originaires de l’homme (ça ne le dérange pas de faire jouer sa poésie comme trousse vivante d’une anthropologie, et elle a la figure très singulière, rare, incongrue,  de la scrupuleuse notaire du bien … qu’on EST).

Je voudrai dire enfin l’intelligente ambition du propos, son austère et pourtant fraternelle lucidité, par trois traits distinctifs, particulièrement remarquables, de cette auteure, qui sont aussi des leçons d’existence.
D’abord, pas de beauté sans deuil, détresse ni désolation. La beauté est éclat, équilibre et forme ; la mort est, à l’inverse, obscurité du néant, déséquilibre de l’ultime (on n’attend pas le rien pour rien !) et passage à l’informe, à l’éternellement   impossible reconversion de l’ex-vivant en une quelconque figure de réalité. Et pourtant « la mort est la moisson pour toujours » (p. 27) dit-elle. C’est que la même pensée, qui ne suffit pas pour vaincre la mort, ne suffit jamais non plus pour circonscrire la beauté. Une forme enclot ses propriétés, mais la forme belle les contient aussi mystérieusement que l’individualité morte abandonne à jamais les siennes au mystère.
Ensuite, pas de fécondité sans humilité. « Un jour, nos mains n’auront plus d’importance » (p. 44). On ne peut pas mieux marquer le lien entre l’humilité, le sentiment de sa propre insuffisance, le « refus de se contenter de ce qu’on vaut » dit Comte-Sponville, et la fécondité, dans laquelle on déploie ce qui nous dépasse (comme l’humilité dépasse et tient pour rien ce qu’elle déploie), et qui est comme le mépris de s’arrêter à soi, le refus de faire valoir ce qui ne contente que nous !
Enfin, je crois discerner dans cette auteure une dernière formule de vie, qui touche au plus profond, au plus près de ce qu’on exige d’être, et qui est quelque chose comme : pas d’indépendance sans honnêteté. Je ne suis pas seulement frappé par l’absence, dans cette pensée et ce discours, de toute caution élevée, de tout gourou réconfortant, de tout entraîneur attitré (qui, comme le dit Sloterdijk, permettrait de se guider vers l’improbable comme coach spirituel vous faisant signer un léonin contrat de perfectionnement ou de mutation) – Saliceti est merveilleusement seule là où il faut l’être, quand tout intercesseur vous détournerait complaisamment du pire, du vide, de l’inhumanité à assumer. Pour dire les choses brutalement, cette poète n’est jamais simple, mais elle est toujours honnête. Et comme la liberté est d’abord l’art de s’appartenir, le refus de se fier et s’en remettre à une autorité qu’on ignore, l’honnêteté est l’intégrité dans l’échange, le refus de tirer parti, contre un autre, de ce qu’il ignore. C’est ce qu’on lit dans cet admirable passage (p. 32) :
« Les baisers des animaux rôdent sur des pistes où dorment mes parents. Mon père le cerf ne me reproche aucune lâcheté. Les ancêtres ni la neige n’élèvent la voix : ils savent que je ne suis l’esclave de personne. Je n’ai pas bradé la terre du dernier loup. Je n’ai pas vendu les os de ma mère ».

Dans son précédent (et premier) livre chez Rougerie, « Je compte les écorces de mes mots », l’auteure posait une terrifiante question : l’homme peut-il mieux illustrer son pouvoir sur la vie qu’en organisant des crimes de masse ? Ici, de manière plus apaisée, mais plus profonde encore, sa question paraît être : l’homme tient-il de la vie seule le pouvoir de la questionner ?
Dans la stèle décorée de la « pierre à cerf », l’homme se révèle le seul animal dessinant pour chasser ; dans ce « couteau de lumière », le seul se chassant pour écrire. La fièvre intègre de cette poète ne s’oubliera plus.

©Marc Wetzel

Hellade, Bernard Grasset, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2015, 119 pages, 15 €.

Chronique de Patrice Breno

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Hellade, Bernard Grasset, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2015, 119 pages, 15 €.


Bernard Grasset traduit régulièrement l’hébreu et le grec. Son oeuvre est constituée de recueils de poésie, d’essais et de livres d’art. Ses livres sont à recommander. Pour mémoire, je retiendrai Chemin de feu, paru aux éditions Le Lavoir Saint-Martin en 2013, ainsi que les deux recueils de traduction des œuvres de Rachel Blaustein, essentielles dans la poésie hébraïque : Regain (2006), et
De loin, suivi de Nébo (2013), tous deux parus chez Arfuyen.
Récit de voyage, d’aventures et de mémoire, Hellade retrace la recherche par un homme (Bernard Grasset) et un enfant (son fils) de la Toison d’or, ce qui prend valeur d’initiation.
Par ce livre, l’auteur nous invite à revisiter toute la Grèce, son histoire, sa culture, sa géographie et ses arts. Notre civilisation occidentale doit tant à la civilisation grecque, berceau intellectuel de l’humanité. Nous assistons ici à un retour aux origines d’un père qui souhaite offrir à son fils les émotions qu’il a lui-même rencontrées in illo tempore.
Ces textes en prose relèvent d’une poésie et d’une sensibilité à fleur de peau.
Les références à la fin de chaque chapitre sont nombreuses : Pindare y côtoie Platon et Euripide et tant d’autres. Des anciens et des modernes aussi : Jeanne Tsatsos et Olga Votsi, par exemple.
Quel plaisir de lecture ! Il me semble revenir à chaque page à mes études gréco-latines où, avec mes camarades, je savourais thèmes et versions, anabases, paraboles et autres philosophies de temps anciens qui finalement restent toujours d’actualité…
De la Vendée à la Grèce, en train, bateau et car, BG nous apprend à prendre le temps de déguster chaque instant et nous dévoile les lieux qu’il aime comme un kaléidoscope tout en couleurs.
L’avion, trop rapide !

« Je fais le voyage d’un poète qui serait peintre et musicien, le voyage d’un penseur qui serait exégète, je fais le voyage d’un père ».

Il faut prendre le temps d’apprécier chaque moment, ce que nous ne savons plus faire, à une époque où le profit et la vitesse font loi :

« J’aime cette sublime lenteur du voyage en bateau dans un monde où il n’est plus que hâte » … « si loin de la cacophonie de notre civilisation, si près du murmure de la lumière ».

Je ne peux que vous inviter en compagnie de Bernard Grasset et de son fils à embarquer dans ce voyage fabuleux à la recherche de je ne sais quel Graal, qu’on l’appelle Toison d’or ou Eldorado… Une découverte ou redécouverte de la Grèce, de ses personnages illustres, de ses monuments incontournables, rien que du bonheur ! Superbe balade dans les rues d’Athènes, de Delphes, où nous revivons les moments-clés de cette culture d’où nous venons !

©Patrice Breno

 

Michel ECKHARD ELIAL – Exercices de lumière – Levant, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Michel ECKHARD ELIAL – Exercices de lumière – Levant, 2016


Étrange titre pour un livre de deuil (Matiah, fils de l’auteur, mort à 19 ans, déjà compositeur et poète) ; on attendait plutôt « Exercices de ténèbres » ou « Prémices de lumière », mais la force du recueil est dans son pari.

Un exercice, c’est un essai d’aboutir, ou, en tout cas, un travail de facilitation. On ne s’exerce pas à être crasseux, ou sot, ou pauvre, ou addict, car on se délabre sans efforts ; tout à l’inverse, on ne s’habitue au malaisé, on ne s’accoutume au pénible, qu’en vue du meilleur. Et tout est meilleur que rester mort. Tout est plus noble que laisser mort. Mais que le travail du deuil soit un effort de lumière, cela reste un paradoxe, même si, tout de suite, un paradoxe encore plus fort  nous est énoncé par l’auteur, quand il déclare et espère son fils  (ou plutôt, dit le texte, « l’éclair d’une existence ») …

…  « béni dans le néant » (p. 6)

Soyons net : la lumière ici évoquée est à peine invoquée. On n’est pas du tout dans une lumière implorable, comme un coup de pouce surnaturel, un visa réconfortant d’introduction d’une âme dans l’autre monde. On n’est pas même dans le regret d’une lumière manquée ; le père a l’effarante (et digne!) lucidité de ne pas présumer de ce qu’aurait pu être cet épanouissement tronqué. Pas de noble dérivatif, pas de contrefactuel consolant (le lot de lumière de ce jeune homme eût tant mérité de se développer etc…), pas d’incongrue hypothèse sur ce qu’aurait pu devenir l’esprit de Matiah en ce monde (ce qu’il a failli devenir est mort avec lui) ; mais un constat, un diagnostic, et un programme.

Le constat est qu’une vie est un pouvoir de se continuer, et que c’est seulement  cela que mourir supprime :

« Le chemin ne court plus
Du dedans du monde »  (p. 14)

Le diagnostic est que le temps est ce milieu dont la modalité présente tient toutes les autres, et les fait disparaître avec elle :

« Faire l’épreuve
Du temps à l’instant où
Il se vide de toute apparence »  (p. 21)

Le programme (l’horizon d’activité non-mensongère restant) tient dans la suite spirituelle à donner à l’engendrement biologique volé en éclats :

« Mon fils
Mon roi
Vivant de mon corps
Aujourd’hui vivant
de mon âme »  (p. 18)

En aucun passage de ce petit, mais ardent, recueil, n’est envisagée, en effet, une quelconque survie littérale. Un Lazare, restitué un temps par le Christ, et un Christ lui-même auto-restitué, tout ça de toute façon – dit cette œuvre – n’est pas pour nous. Quant à la survie symbolique, on lui laisse son existence symbolique. Michel Eckhard Elial ne fait retour, en son fils, qu’à ce qui l’a fait être (le père en fait partie, voilà tout) et qui pourrait durer, sans illusion, au-delà de lui (et le père est bien placé, voilà tout, pour saisir la pureté de son engendrement, le taux de salubrité de la source). Bien ou mal, le père par principe a vu la vie avant son fils ; à présent, dans le vrai ou dans le faux, mais forcément, il la voit pour lui. C’est peut-être cette si authentique mais très étrange contorsion – comme, pour le dire désagréablement, faire les devoirs de vacances du disparu ! – qu’on  devine dans cette extraordinaire posture de cimetière :

« Au-dessus du carré de terre
Semé d’étoiles et de cailloux
Qui voile le ciel
De mon fils
Je prie debout »  (p. 12)

Leur terre est insensible aux morts, et son opacification de leur ciel leur échappe davantage encore, si c’est possible. Et l’homme qui prie debout, devant ce vide absent à lui-même, n’a, pour son fils, qu’un vœu :

« Te tenir debout sur mes lèvres »  (p. 5)

La poésie n’est que la lumière de la parole, bien sûr. Mais elle n’est pas la seule à être un rayonnement d’appoint, une clairvoyance seulement dérivée ; car chaque mort est après tout la preuve que la lumière d’une vie n’était elle-même qu’indirecte, lunaire, extinguible. Et le Soleil lui-même, de s’être allumé tout seul (personne ne lui a sérieusement mis le feu, il n’est pas une torche qu’une autre vint un jour embraser !) en se frottant à sa propre constriction, ne devra espérer sursis de rien d’extérieur à lui dans tout l’Univers. En un sens, toute lumière (pas seulement celle du sens, du discours !) est seconde : des exercices de lumière  peuvent donc ne pas l’humilier, mais, de plus, peuvent à eux-mêmes ne pas se mentir. Après tout, la lumière de l’Aube du réel, l’Incarnation pré-figurative du divin, le rayonnement prétendument originel, tout cela semble bien n’être que rêverie et mystification : toute lumière doit attendre, pour exister, qu’une pression infinie se détende, que de la place se libère,  et que plus vil qu’elle la laisse passer. La lumière de la parole poétique a donc elle aussi le délai justifié, et l’agitation féconde :

« Toupie de mots
Forant la mémoire »   (p. 8)

Je n’ai, dans ces quelques phrases, envisagé qu’un aspect de cette œuvre (de ce si singulier bréviaire de fidélité) : l’acceptation si malaisée, si égarante, de la perte de ce qu’on a permis, ou plus prosaïquement : apprendre à vivre sans une source qu’on a contribué à engendrer ! On y lira bien d’autres choses profondes, âpres, -des choses dont l’énigme n’est certes pas là pour divertir -, des aperçus difficiles et précieux sur la peau (la pellicule de cuir qui ferme les êtres à os et à viande qui se fait peau de lumière, peau de voix, peau du temps), sur les arbres (une « branche de lumière » au faîte de celui-ci, des arbres-plantons, des arbres-tunneliers, des arbres doués d’autotomie…), les portes des visages, les clés de la rosée, le coq créateur de lumière, ou une

« Source creusée
Dans la lumière
Du monde »  (p. 18),

mais je voulais seulement indiquer comment l’auteur chante admirablement juste une présence désormais nue. Jamais comme ici la caractérisation du cours du deuil par André Comte-Sponville (« le plus dur chemin qui mène d’une vérité à un bonheur ») ne m’a paru plus sobrement suivie, ni plus intelligemment comprise.

©Marc Wetzel

Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.

Chronique de Marc WETZEL

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Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.


Le recueil d’Olivier Deschizeaux me déroute beaucoup : je ne sais à qui il s’adresse (« tu me paramètres », « tu m’éjacules », « tu me jettes un anneau de doléance » etc.) – je vois seulement que de cet être, il exige tout, et n’attend rien !
D’autre part, l’impression que ce style donne est celle d’un folk nord-américain s’exprimant en un français parfait (un Artaud dylanien, un Michaux presleyien !), c’est aussi baroque qu’un Jules Renard gratouillant sa Martin, ou un Claudel honkytonk accompagnant un hobo dans un motel yankee.
Enfin, une formidable aisance d’expression accompagne partout des pensées difficiles à elles-mêmes, embrouillées (on est comme devant des imbroglios limpides, des sortes de nœuds translucides), à la fois délibérément folles et profondément discernantes, lucides, impeccables sur elles.
Et voilà, ainsi, mon admirative perplexité devant des formules comme :

« Paré de prières, je m’en vais sur le chemin des petites sonates, un christ à chaque ongle » (p. 14)
ou : « La musique se lève en nous telle une pluie vomie par des lignes de linges sauvages » (p. 27)
ou : « le sein de la mort est une comète aveuglée par la peau lisse des adonis » (p. 34)
ou : « Tu cherches en ton boudoir le miroir qui trouvera l’esprit de ton reflet » (p. 45),
ou : « Ton être est un monocle mort sur le rebord de l’âme » (p. 59)

Ce livre, malgré son hermétique âpreté, sa fraternelle désolation et son espèce de disciplinaire extravagance, me paraît pourtant très important, décisif, d’une étonnante acuité, d’une rare honnêteté mentale, d’une inépuisable fidélité aux douleurs et frénésies de son temps. Par exemple sur trois points :
Le rapport animal/homme : de très nombreux passages disent fortement, vertement, véridiquement, l’omni-animalité de l’homme. L’homme est bêtes réunies, ensemble parquées,
« je porte en nous tout un zoo de bric et de broc »  (p. 54)
animaux réduits (par le confinement singulier de l’âme humaine) à s’apprivoiser les uns les autres – oui, singe, loup, bouquetin, hyène, dit le texte, et même animaux réduits à se cacher les uns dans les autres, comme ce très étonnant

« secret du serpent au cœur de la tarentule » (p. 37).

Il y a là, de la part de l’auteur, comme une version poétique (nette, et irrésistible) du constat philosophique fait par Giorgio Agamben, à savoir que la frontière entre l’animal et l’homme, quelle qu’elle soit, passe exclusivement à l’intérieur de l’homme. « Au creux des limbes sursaute le singe malade » (p. 40), et l’intenabilité poly-animale d’une vie humaine semble ici se comprendre ainsi : comme tout être vivant, l’homme contient ce qui le permet (il contient son matériel génétique, son sang, son système nerveux etc.), mais, comme pensant, il peut refuser, brusquer, dénier, s’interdire tout ce qu’il contient. Ainsi le vivant pensant qu’est l’homme est dans l’éternelle propension à s’interdire ce qui le permet. Toute la pathologie de principe de son héroïsme s’en déduit. Et Olivier Deschizeaux le dit et le montre jusque dans la meute intime (à la fois criminelle et suicidaire) formant l’inspiration véritable, avec une rare justesse :

« l’usine à rêves est un institut sans lumière …» (p. 33)

Ce texte frappe aussi par le sort qu’il fait à la drogue. Ce cerveau ne cache pas être rescapé du LSD, de la mescaline, de « la poudre claire » (p. 15) (mais, neurophysiologiquement, on sait que seuls les survivants sont sincères) : il y a d’admirables descriptions in vivo (si l’on ose dire) des terribles oscillations induites ; l’apocalypse privée est bien documentée :

« La foudre frappe, elle cogne à mes tempes, cortex irrévérencieux, déraison de la saison mentale, la foudre tombe sur une stèle, la décore de ses oripeaux, ses haillons de gloire  (…) Dernière genèse des sens, je pressens la fêlure des étoiles, et cette âme qui meurt comme un troupeau de viandes noires … » (p. 15) .

Pas la moindre illusion. La salubre distance d’un Michaux (on sent bien « misérable » ce « miracle » ; et tout délire est asservissement parce que déjà, comme chez Michaux, « tout rêve est asservissement »), et même une très risquée (pour un poète !) dénonciation de l’imagination, comme chez Simone Weil, comme guérilla de compensation, comblement complaisant des vides. L’auteur hait sa propre fantaisie, il déjuge souverainement ce lieu en lui

« où rêves et rires s’épousent en vain »  (p. 21),

parce que rêve et délire lui semblent calfeutrer, colmater, trop tôt cicatriser ce qu’ils nous font renoncer à explorer,

« et ces plaies recousues dans la nuit, ces plaies qui n’ont plus de vertu » (p. 17)

La « folle du logis » trouve ainsi logiquement peu grâce auprès de son propriétaire exalté et déraillant ! Passage extraordinaire :

« Tous les souverains de ce monde inquiètent le reflet de l’acide en mon crâne enseveli, tu ne disposes plus de tes effets de manches pour divertir le bateleur, tu me regardes mourir, voyance sans cristal ni tarot seulement quelques runes sur les ruines de ma conscience »  (p. 21)

La drogue (ou l’intuitive compréhension d’elle) a une présence admirablement rendue dans le corps même du discours de Deschizeaux, qui est fait à la fois d’images et d’idées, comme on le sent ici :

« les robes à vif pénètrent en une vie meilleure » (p. 22), – il n’y a pas plus imagé qu’une robe à vif, pas plus idéel qu’une pénétration dans le meilleur
ou « il est des terres au goût de miel et des ciels au goût de pierre, jamais je ne saurai la partition des écoles bibliques » (p. 21) etc.

Le LSD à la fois déforme la perception (on voit à travers ses mains la route où l’on marche fine comme un crayon), et comprime la conception (les rapports faits entre les éléments se condensent tant qu’ils éblouissent plus qu’ils n’éclairent), ce qui abolit la différence même de régime mental entre images et idées (des coq-à-l’âne devenant Eurékas et réciproquement des rapprochements féconds se mettent à « sursauter », à « se signer », à « accumuler du venin », à « saigner les vitrines du passé » … ), ce qui est superbement suggéré dans des expressions comme :

« les barbelés de l’esprit nidifient en une guitare brisée »  (p. 31),
« une encre rouge comme l’éther » (p. 45)
ou « le ventre d’une veuve aux rameaux de haut mal » (p. 46).
mais, dit désespérément l’auteur, « le dessein des fous de cloîtrer la folie » (p. 31)  est la raison même de leur auto-claustration.

Il y a enfin dans cette oeuvre quelque chose que j’appelle pour moi-même (peu clairement) un matérialisme déraciné, qui pourrait s’exprimer ainsi : on ne se raconte pas d’histoires (on se fait donc tomber de toute altitude factice – voilà le matérialisme), mais il n’y a pourtant pas de possible histoire continue de nous-même (le sol dont émerge la vie que nous devenons demeure introuvable – voilà le déracinement). Les rapports jeunesse/vieillesse (jeune, on ne sait pas ce qu’on peut ; vieux, on ne peut pas ce qu’on sait, et tout entre-deux serait immédiatement mortel) évoqués par le recueil sont constamment effrayants, comme si toute vie était pour elle-même d’évolution empoisonnée : ainsi

« à vingt ans sur une péniche un fleuve nous aborde et nous laisse sans vie sur le sol » (p. 38),
mais « l’âge tue tout ce qu’il y a de plus beau en l’être humain, il viole et vole le cœur, l’esprit, le corps pour ne laisser qu’une âme inerte, errant sous le dôme du néant pour une éternité qui ne vit que par le désordre charnel » (p. 20)

Cette discontinuité temporelle essentielle à toute vie humaine (l’homme est le seul être qui doive un jour avoir été jeune, c’est à dire faire de son propre avenir une simple étape de l’anéantissement) me paraît (l’auteur seul pourrait dire si c’est vrai et comment) ici tragiquement énoncée, vécue comme une « dégoulinante » malédiction : le temps finit par retourner toute vie contre elle-même, et jamais mieux qu’une régression ne luttera contre cette progression vers le pire. D’où, peut-être, le plus mystérieux des dédoublements, et le plus bouleversant des aveux :

« je veux que tu meures en moi comme un frère ancien »  (p. 41)

Je n’ai pu cacher qu’il y a là un très inquiétant bonhomme (« en cette existence, tu n’es qu’un cadavre fou » p.47 ), un poète du mal, de la folie, de la désagrégation. Mais un homme qui sait nous faire honte de nous « nourrir » du mal (p.25), qui démystifie la folie même en y lisant un « suicide désincarné » (p. 40), et ouvre grand sa fenêtre au « déversement » par la nuit de sa « salive brune » (p. 47), cet homme d’immense agitation, mais qui prend authentiquement sur lui et généreusement expie la hantise universelle, quitte son lecteur avec des égards qu’on dirait surnaturels,
« ce n’est qu’un adieu … doux étang … où stagne l’eau bénite en son herbe noire » (derniers mots du recueil, p.60)

©Marc WETZEL