Marie ROUANET – Territoires sonores – Fleurines 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Marie ROUANET – Territoires sonores – Fleurines 2016


La farouche, et formidable (et féconde !) Marie Rouanet* vit à la Serre, près de Camarès, sur un causse aveyronnais, depuis plus de cinquante ans. Elle y a perdu son mari Yves (Rouquette), occitaniste, poète et humoriste, en janvier 2015. Ce petit livre (un poème en prose d’une trentaine de pages) veut décrire exclusivement à l’oreille ce nid commun perdu.

Il y a d’abord ce qu’elle ne fait pas : dire quelle formidable personnalité Yves avait, donner dans l’astuce nécrologisante, pleurer la familiarité perdue. Autre chose qu’elle ne fait pas (et qu’elle saurait pourtant !) : chanter, composer une complainte, entonner la musicale élégie de ce qu’ils surent faire et être l’un pour l’autre. Et moins que tout encore : verbaliser un album-photos. Comme son titre l’indique parfaitement, ce livre décrit quelque part, non quelqu’un ; il ne va pas semer de musique, mais vient récolter des sons. Enfin, elle renonce ici à toute image, à toute pose significative, à toute galerie de traits essentiels en garde-à-vous disposés dans le couloir du passé. Non. Elle le dit : elle apprivoise des sons, elle prend le seul parti d’entendre l’interprétation que fait un lieu (un lieu vécu, un lieu si assidûment habité – et habité par deux grands poètes, par deux êtres qui n’attendaient certes pas la mort pour le hanter !) de l’absence d’un de ses résidents, du départ de l’un qui passionnément l’anima.

Très réellement, elle rend le deuil que la maison même porte de son habitant. Elle restitue (parfaitement placée pour ça, puisqu’elle devine infailliblement ce que la chambre d’échos fixe et conserve de la voix perdue) les sons de l’ancienne vie, de l’ex-mortalité partagée, par ressaisie, par reconstruction fidèle, des choses et des êtres qui vibraient ici et ainsi. Très clairement, très sobrement, Marie Rouanet la chanteuse renonce à chanter, elle ne lance aucune belle ou juste mélodie dont les notes naîtraient les unes des autres, dans un processus rêvé ou idéal**, loin des choses. Non, au contraire : elle ne quitte pas d’un écho, d’un tintement, d’un craquement, d’un bourdonnement, les choses mêmes. Ce sont elles les foyers vrais, exclusifs, les épicentres indigènes de ce qu’elles manifestent, et qui fut ici vivre. Elle se fait secrétaire de vibrations posthumes.

Trois exemples :

« Derrière l’ancien fournial, sous le chêne le plus monumental – presque trois siècles d’âge – nous avons installé une table longue et lourde que nous utilisons en été pour des repas en famille ou entre amis, pour manger dans un bruissement de feuilles et une fraîcheur qui défie les zéniths les plus brûlants. Lorsque le vent se lève, il module musicalement au goulot d’une carafe. Ce son estival accompagne les moments de grâce d’après repas, venus de la satiété et du bonheur » (p. 19-20)

« Après, dans notre vie, ce fut moi qui me levais la première, doucement, pour ne pas le réveiller ; dans l’escalier, j’évitais deux marches très bruyantes. A ma table de travail, massive, toujours en désordre, j’attendais son lever, tout en surveillant les sons de l’inerte. Le bois qui malgré son âge continue à craquer – longtemps on a cru qu’il s’agissait de messages venus des morts – telle lame du parquet fait trembler le corps instable de la pendule, la vitre du cadran et le balancier de cuivre. Il vibre avec un chant frêle et long, comme produit par de minuscules guimbardes mêlées à des perles de verre. Il m’arrive pour le plaisir de provoquer ce chant » (p. 11-2)

« En hiver, le feu a été ranimé ; peut-on parler d’inerte pour le feu ? Une bûche s’écroule, un morceau de chêne s’embrase et la flamme souffle. Tous les solitaires ont parlé de la véritable compagnie du feu dont il faut sans cesse s’occuper ; Il respire, baisse, va s’éteindre, une poignée de petits bois le ranime. Il crépite. Il est vivant, à condition de s’en occuper ; dans le beau silence, on peut entendre une rose qui s’effeuille sur la table basse » (p. 12)

Franchement, cette danse du son et de la mort est précieuse et profonde. Pas seulement parce que notre auteure (que je connais très peu, ou de loin, ou de loin en loin, mais qu’on devine telle) est, je l’ai dit, farouche (rude, et orgueilleuse certainement, et redoutablement loyale : l’aura sobre, l’ombre dense !), comme mêlant la vitesse du tigre à la stabilité d’un barrage, une auteure, donc, qu’on s’en voudrait de plaindre, qu’on hésiterait à flatter, tant elle semble coulée d’origine dans le vrai du sort, le dur de l’existence ; mais aussi parce que le son et le mort partagent l’invisibilité, l’un parce qu’il n’a pas de forme pouvant paraître, l’autre parce qu’il est forme toute entière disparue. Mais aussi ce sont des contraires : pour le son (l’être qui, dans ce texte, grince, gronde, gratte, glisse ou même grignote), un pur événement qui n’apprend pas plus de lui-même, qui n’a pas plus d’habitudes internes qu’un écho ; pour le mort, à l’inverse, un être qui avait ici ses habitudes mais ne sera plus jamais événement. Mais leur complémentarité est sublime, comme on le voit dans ce passage, où le bruit propre de l’union d’une âme et d’un corps est plus profond que le tintement des objets, mais aussi que la musique des esprits.

« J’aimais, j’aime toujours ces chambres monacales où il n’y a de place que pour un grand placard mural, une petite étagère à livres, le lit et même pas de table ; la plus petite dite « du fénestrou » était la nôtre, celle de « la portalière » est destinée à un invité de passage, souvent à nos enfants ou petits-enfants. La réa suspendue dehors, juste au-dessus de la vitre grince par grand vent. On l’entend un peu chanter sur les arêtes des tuiles ; on entend la pluie ou la grêle frapper le vasistas.

Mais les plus beaux bruits de la « chambre du fénestrou » sont ceux des corps. Quel bonheur d’écouter une respiration, un cœur, un rire, perçus à leur source dans la cage thoracique de l’autre, caisse de résonance, vraie cage aux barreaux vivants où se manifeste l’agencement magnifique et mystérieux des viscères, du sang et de l’âme.

Les corps donnés et aimés – l’enfant, l’amant, l’époux – sont autant de territoires sonores » (p. 10-11)

En plus d’être, comme on voit, admirablement écrit, ce texte, dont (parlons franchement) le thème ouvrait à toutes les facilités de la plainte, de la nostalgie, de la musicologie spirite, de l’accolade hagiographique ou du stoïcisme derrière paravent, s’avère d’une héroïque clarté, et, pour tout dire, d’un rare et généreux courage intellectuel. Car on fait ici (et quelle entreprise plus délicate ?) leçon de deuil utile. Car voici quelqu’un, notre écrivaine « sans lui », qui revient dans la maison irrémédiablement assombrie, dans la Caverne même de notre condition, mais qui la veut délibérée, bénie, et comme providentielle. Qui apprend de la mort ce que même les livres en ignorent : qu’un mort a raison de changer tout à l’inter-humanité ordinaire (aux évidences morales de la négligence – à secouer – et du sacrifice – à offrir !) ; car avec le mort, aucun geste n’est plus à craindre de l’envoyer imprudemment à la mort, – c’est fait ! Aucun martyre perso ne le fera pourtant revenir – un don infini ne le rachèterait pas. Et elle, la pleureuse qui s’y refuse, est à la hauteur de l’épreuve du deuil, de la souffrance de survivre. Elle n’aura pas à apprendre à vivre sans lui, car elle savait déjà ; elle n’a visiblement pas eu besoin de sa mort pour accepter la sienne propre. Elle sait, comme génialement, se détacher d’un déchirement, se réconcilier avec un arrachement . Marie Rouanet se conduit ici comme une sereine incarnation de la merveilleuse formule d’André Comte-Sponville : « La vie emporte tout, jusqu’à la mort même qui l’emporte. Toute douleur cesse, où elles vont toutes ».

C’est qu’elle reste, devant la nécessaire fin de l’amour réel, curieuse et active comme un enfant. De même qu’un petit découvre la nature de la musique en produisant lui-même les bruits (de mains, de flanc, de bouche, de pieds) qu’il organise, en découvrant la cause à même l’effet qu’il fait se produire, la survivante Marie Rouanet paraît découvrir la nature de la vie en répertoriant les climats objectifs de son écoute passée, en accompagnant désormais activement les choses dans la gangue d’origine de leurs vibrations, tapant avec elles comme de l’intérieur de leurs murs, tables, enveloppes, troncs et vitres. Le volant orphelin, mais vaillant, du monde, se conduit aussi bien, diraient les enfants, sans les mains !

Je laisse enfin découvrir l’extraordinaire suggestivité de cette écriture, comme dans ce : « pas encore »

« Sur la cour dallée de la maison, au niveau du sol s’ouvrent deux portes. Celle de son bureau que je n’utilise pas – pas encore … » (p. 25),

et la démiurgique fantaisie de Marie (et il y a si peu de clowns femmes) :

« A la fin du repas je m’amuserai à composer une « petite musique de bouche ». S’il y a des enfants j’exécuterai une magie. J’avale le son produit par deux dents de fourchette pincées, puis relâchées, puis je le régurgite, tout aussi clair, je l’écrase dans mon poing fermé puis je le ressuscite. Tout le monde est baba » (p. 26) .

et lui donne, bien sûr, la conclusion, qui dit parfaitement, dans l’image de la sonothèque auto-féconde, ce milieu de sons que fait, que laisse, que reprend derrière lui, en royal archiviste, l’art de vivre :

« Je ne veux aucun exhausteur de sens. Qu’ajouterai-je à mes jouissances de l’oreille ? Ma sonothèque est en moi. Elle ressurgit quand je voyage et que des bêlements d’agneau, des eaux encaissées, des forêts de sapins ou de hêtres, des peupliers ou des saules appellent l’un ou l’autre des sons de mon magasin. C’est beaucoup mieux qu’une sonothèque car en moi, sans cesse, elle s’agite, mûrit et s’augmente. Cet acquis de moi, qui me dépasse, est disponible sans avoir besoin d’appareil, dans l’instant. Aucune mémoire artificielle ne saurait l’égaler » (p. 29).

Ces « territoires sonores » sont aux antipodes de la pompeuse musique d’une existence ; ils enveloppent, seulement et impeccablement, le rythme posthume de ce qu’un mari militant, prodigue et gaillard poète aura fait vivre des choses.

©Marc Wetzel



* Marie Rouanet est née à Béziers en 1936 ; romancière, mais aussi auteur compositeur et chanteuse, historienne (des milieux et des coutumes), essayiste, documentariste, chroniqueuse et … poète.

** Une remarque inspirée de l’extraordinaire livre du philosophe Francis Wolff, « Pourquoi la musique ? » (Fayard, 2016)

L’Antigone manquée, Catherine Baptise ; gravures de Jérôme Bouchard ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2016

Chronique de Pierre Schroven

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L’Antigone manquée/Catherine Baptise ; gravures de Jérôme Bouchard ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2016


A travers cette suite de poèmes brefs, Catherine Baptiste cherche à débusquer une vie qui serait plus la vie et nous invite à entretenir de nouveaux rapports avec le réel soumis aux lois de l’organisation sociale et au joug de l’utilitaire. Parmi les thèmes abordés ; citons, la difficulté d’être, la liberté, l’amour…En bref, on est ici en présence d’une poésie qui ne quitte jamais des yeux le grand large, intègre le vivant, cherche à bousculer l’ordre des choses, s’inscrit contre la puissance de la banalité et remet en question le principe d’identité qui nous fixe dans les formes et nous fait négliger les forces qui résistent (à tout ce qui nous présuppose).

Non, j’ose un non

qui honore,

qui déboulonne et qui nomme

un grand non profane

Qui ressuscite l’homme

et rend sacré ses non-sens

et allaite l’aube,

et encore…

 

©Pierre Schroven

Poèmes à l’oubli, Bernadette Wéber ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2016

Chronique de Pierre Schroven


Poèmes à l’oubli, Bernadette Wéber ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2016

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Si, dans ce recueil, Bernadette Wéber exprime surtout son désarroi face à la fuite du temps voire l’absurdité aveugle et cruelle de l’existence, elle veut également s’inscrire dans le mouvement du devenir et maintenir sa vie en vie.

Poèmes à l’oubli est un recueil qui, d’une manière générale, nous invite à méditer notre liberté, à appréhender le monde dans sa totalité vibrante jusqu’à nous faire comprendre qu’il n’y a de vraie joie que dans la saisie de tout ce qui est encore vivant, puissant, persévérant même au cœur du malheur.

Ce muscle qui bat au fond de ma poitrine, qui me fait oublier qui je suis.

Est-ce un temps présent ou un nouveau printemps.

Une fleur d’hiver, un parfum de demain ?

J’aime écouter ton chant et sur ta mesure éprouver mes serments.

 

©Pierre Schroven


Comment vivre sans lui ?-Franz Bartelt; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Comment vivre sans lui ? – Franz Bartelt ; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)


Franz Bartelt renoue avec l’art de la nouvelle qui lui avait valu Le Prix Goncourt de la nouvelle pour Le Bar des habitudes( 2005) et le Prix de la nouvelle décerné à Lauzerte, par la librairie La Femme Renard, (2010).

Qui a déjà lu des romans de Franz Bartelt, ce disciple de Jarry, s’attend à retrouver des situations invraisemblables, ubuesques, décalées, exagérées, des personnages hauts en couleurs, déjantés. Sinon on risque d’être déboussolé, choqué même. Comment interpréter le titre, ce « lui » mystérieux ?Un être humain, un animal ?

La première nouvelle, éponyme, met en scène un rhumatologue célèbre reconverti en chanteur de variété, vénéré comme un dieu, une idole, adoubé « saint vivant » par le pape. Que penser de son aura capable de décimer d’abord un quartier, puis des « milliers d’auditeurs », et d’anéantir une ville ? Ne vaut -il pas mieux être misanthrope pour survivre? Votre voyage en Absurdie ne fait que commencer !

Dans Plutôt le dimanche et Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt décline l’occupation prisée de maints concitoyens : les brocantes et vide-greniers, façon de s’aérer. Musette et Guy n’échappent pas à la règle, mais pourquoi ne sont-ils plus d’accord quant aux choix de leurs destinations ? Il y a anguille sous roche ! Chacun menant sa vie en l’absence de l’autre. L’auteur autopsie le couple enfermé dans la routine qui s’offre des parenthèses… extra conjugales ! Des scènes de coucheries pour pimenter le récit.

On croise Zénon Pouillet, le coeur sur la main, d’une générosité exemplaire, pourtant comme Serge Joncour l’affirme: « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment » (1).

Certes un tel don de soi jusqu’à sa dépouille,ses os peut perturber les âmes sensibles.

On assiste à une rencontre féminine de « celui qui change de pseudonyme » quotidiennement, « connu comme l’homme aux dix mille noms de famille » .

Le lacet, étant l’objet providentiel,devient relique ! Pas facile pour Fagnette de s’y retrouver dans les prénoms de son amant ! Coup de théâtre quand elle les confond.

La rencontre avec Heil Hitler, ce berger allemand, indifférent à la pléthore de noms dont son maître l’avait baptisé, mais pas aux paroles de soldats allemands, entendus à la télé, a de quoi surprendre. Comment peut-il réagir, obéir à ce seul nom ?!

La mort hante plusieurs nouvelles, d’où ce déferlement de noirceur pour les cas désespérés, que Franz Bartelt contrecarre par sa pincée d’humour. Lire ce recueil, en étant « blindé», car les personnages tombent comme des mouches, d’autres fomentent parfois « de noirs desseins ». On se surveille,on enquête, ça décime, extermine, pilonne,

bombarde, les corps explosent,coulent. Le summum de l’horreur !

Un « banal écrivain » se voit rattrapé par tous ces personnages qui peuplent ses livres et tombe de Charybde en Scylla. A-t-il rêvé ? Va-t-il être la proie du vampire ?

Mais l’amour est aussi au rendez-vous et le vin « priapise »! « Le vin constitue une excellente préparation aux engagements de la passion ».

Dans la dernière nouvelle, l’auteur montre où la dépendance amoureuse peut conduire : hilarant vaudeville, virant au « sadomasochisme » !

Des héros font l’objet d’hommages !

En filigrane, l’auteur soulève le désintérêt des jeunes pour la lecture, « une maltraitance » ! Il radiographie la relation enseignant/enseigné et souligne comment un fait-divers sordide peut influencer des jeunes, « vingt-six férocités incandescentes », au point d’en commettre un identique, même préparation, même pression sur le groupe. La tension monte durant ces semaines de mise au point de leur fatidique plan quand un rebondissement survient ! Au diable le suspense !

Franz Bartelt n’hésite pas à tacler les fonctionnaires,la police, les commerçants.

Il soulève les problèmes de notre société : le manque de tolérance, la rivalité, les liens hiérarchiques (entre boss et subordonné),le paraître, l’existence de Dieu, la jalousie.

Dans ce recueil de treize nouvelles décapantes, grand-guignolesques, on retrouve avec délectation la propension à la démesure de Franz Bartelt, aux énumérations, aux listes, à sa façon de mixer des noms de lieux pour en forger de nouveaux : « Anthaouste », « Holdincourt ». Les prénoms féminins sont assez insolites :« Bavarine, Younesse, Gayette, Raviola », tout comme les masculins : « Missaire ».

Franz Bartelt a fait sienne la devise de l’artiste Marcellin : « Étonner » , surprendre.

Il campe des personnages qui défient l’entendement et rendent la lecture jubilatoire.

Une fois refermé ce recueil, truffé de formules nous tatouant, le sourire encore aux lèvres, on se dit : Comment ne pas être addictif aux livres de Franz Bartelt, « ce prolifique fou littéraire », « à la philosophie imparable » (2) ? Un recueil jouissif, dérangeant, qui, on le souhaite, devrait lui apporter le Prix de l’humour noir.

©Nadine Doyen

 


(1) REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour Prix Interallié, Meilleur roman français, 2016, Palmarès du magazine LIRE
(2) Portrait de Franz Bartelt par Martine Laval ( Télérama du 23/11.2005)

Revue de revues

Chronique de Georges Cathalo

Revue de revues

Spered Gouez N°22 (2016)

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Cette belle revue annuelle fête ici son 25° anniversaire sous les meilleurs auspices avec une exergue d’Edgar Morin : « La vie c’est la poésie. C’est de l’effusion, de la communion, de l’amour, de la fraternité ». On y trouve matière à assouvir sa soif de bonne poésie grâce à de solides présentations, à de copieuses notes de lecture qui aiguillent le lecteur hors des sentiers battus. En ces temps improbables, composer un dossier de revue poétique sur le thème « éloge de la frontière » peut sembler un tantinet provocateur. Il faut aller directement aux pages 82/83 pour comprendre vraiment le sens de ce choix. Une vingtaine d’auteurs se sont engouffrés dans cet « open space » pour traquer les pièges du « tout ouvert » dont la principale conséquence est « l’absence d’une délimitation indispensable entre la sphère sociale et la sphère privée ». Marie-Josée Christien, responsable de ce dossier dénonce « l’injonction de la transparence » car elle « crée de la confusion et conduit à l’uniformisation de la pensée ». Signalons encore « L’avis de tempête » dans lequel Jean-Luc Pouliquen présente une forte mise au point en dénonçant l’injustice « d’un système qui repose essentiellement sur de l’argent public » afin de privilégier certains auteurs à la mode au détriment de poètes plus discrets.

Spered Gouez N°22 (2016), 148 pages, 16 euros –7 allée Nathalie-Lemel – 29000 Quimper ou spered.gouez@orange.fr


Friches N°122 (2016)

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Comme tous les deux ans avec Friches, le 3° et dernier numéro de l’année écoulée présente le lauréat du Prix Troubadours. Pour ce 19° Prix, c’est Antoine Maine qui en est l’heureux bénéficiaire. Ce poète est récompensé pour un ensemble intitulé « Une vie avec du ciel ». Auteur peu lu, il donne à lire pourtant une poésie ample au lyrisme maîtrisé. Ses poèmes présentent une belle cohérence et une assurance dans la structuration de chaque texte au point qu’il serait dangereux d’en extraire un passage. Il faut lire Antoine Maine et se laisser guider dans son univers apaisant dans lequel la montagne occupe une large place. À la suite de ce bel ensemble de 35 pages, on peut lire des extraits poétiques des cinq autres poètes nominés. Ce qui ressort de tous ces écrits, c’est une étonnante maturité dépassant largement les questions d’âges, d’origines et de professions. Même si l’on connait bien les difficultés que rencontrent les éditeurs, on regrettera que ces poètes et tant d’autres encore aient du mal à trouver des lieux où l’on puisse lire leurs écrits. L’on ne remerciera jamais assez les revuistes pour leur générosité et pour leur ouverture d’esprit en les accueillant ainsi. Avec ce nouveau numéro de Friches, les lecteurs sont assurés de trouver des poèmes de qualité présentés comme toujours de remarquable façon.

Friches N°122 (2016), 68 pages, 12,50 euros ou 25 euros pour les 3 numéros annuels – Le Gravier de Glandon – 87500 Saint-Yrieix ou jeanpierre.thuillat@wanadoo.fr


Écrits du Nord N°29-30 (2016)

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Dans son éditorial intitulé « Au lecteur », Jean Le Boël affirme sa détermination à s’inscrire dans une perspective différente des publications commerciales. Les auteurs retenus participent d’une communauté de pensée et d’action. Ils constituent une sorte de « famille vivante, complexe, brouhaha de voix ». Il ne s’agit pas ici d’école littéraire ou de mouvement poétique mais d’accorder à des poètes la place qu’ils méritent. Afin de ne pas hiérarchiser les heureux élus, la rédaction les présente dans l’ordre alphabétique. Ainsi, de Jean Azarel à Dominique Tissot, 29 poètes sont présents au sommaire dans une belle diversité de forme et de fond. Citons-en quelques-uns et quelques-unes : Chantal Couliou, Ludovic Joce, André Duprat, Hervé Martin, Hélène Duboeuf, Murièle Modely,… Après une articulation de transition où Georges Rose propose des réflexions « Sur la poésie », on découvre des récits et des nouvelles de sept écrivains, de Michel Baglin à Colette Touillier. Dans cette copieuse livraison d’ Écrits du Nord, le lecteur pourra savourer des textes de haute tenue littéraire et partir à la découverte d’univers inconnus.

Ecrits du Nord N°29-30 (2016), 152 pages, 12 euros – Ed. Henry – Parc de Campigneulles – 62170 Montreuil-sur-Mer et http://www.editionshenry.com


À l’index N°31 (2016)

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La revue À l’index se décline en deux séries. Il y a tout d’abord la collection Empreintes qui a présenté 9 numéros spéciaux consacrés à des poètes tels que Werner Lambersy, Jean-Max Tixier ou Hervé Delabarre. Il y a ensuite les numéros ordinaires où voisinent suites poétiques, nouvelles et notes critiques. Et puis il y a enfin ce numéro 31 entièrement consacré au riche compte-rendu des journées de Tarn-en-poésie. Ces rencontres sont organisées par ARPO, la dynamique association tarnaise connue en particulier pour être à la tête du Conservatoire des revues de poésie de Carmaux avec plus de 35000 volumes. Cette année, pour la 34° édition, Jean-Louis Giovannoni était le poète invité. Jean-Claude Tardif l’a suivi tout au long se son périple allant de classe en médiathèque pour en dresser ici un fidèle compte-rendu où figurent les échanges avec les élèves et leurs dévoués professeurs. Le point d’orgue de ces journées fut la soirée du 8 avril en présence d’un nombreux public, soirée animée par Emmanuel Laugier, grand connaisseur de l’œuvre de Giovannoni. On lira avec intérêt les 35 pages extraites d’un recueil inédit intitulé Les Moches. On lira également les surprenants poèmes écrits par les collégiens et par les lycéens. En fin de revue, juste avant une imposante bibliographie, trois poètes amis de l’invité (Bernard Noël, James Sacré et Jean-Claude Tardif) livrent des approches différentes et complémentaires de l’œuvre si riche et si singulière de Giovannoni.

À l’index N°31 (2016), 174 pages, 17 euros – 11 rue du Stade 76133 Epouville ou revue.alindex@free.fr


Arpa N°115/116 (2016)

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Avec Arpa, le lecteur curieux ne sera jamais déçu car il trouvera là de quoi assouvir sa faim. Placée sous l’invitation générique de « Je vous écris », cette livraison offre un éventail de textes d’une rare richesse et d’une généreuse diversité. Plus d’une cinquantaine d’auteurs se côtoient dans un sommaire étourdissant. On y trouve ainsi quelques grands noms de la poésie mondiale : les Italiens Quasimodo et Pusterla, les Grecs Themelis et Tsatsos, l’Espagnol Unamuno et tant d’autres encore. Les « valeurs sûres » de la poésie contemporaine française sont bien là, accordées au thème retenu : Georges Bonnet, Antoine Emaz, Jacques Ancet ou Jean-Pierre Lemaire. De même pour des poètes très actifs comme Jean-Yves Masson, Josette Ségura ou Ivan de Monbrison ainsi que des membres de la génération nouvelle : Jean-Baptiste Pédini, Déborah Heissler ou Jean-Marc Sourdillon. On ne saurait passer sous silence les quatre lettres manuscrites reproduites ici mais on laissera au lecteur le charme et la surprise de la découverte… Des études, chroniques et lectures complètent parfaitement ce qui pourrait être un exemple pour d’intrépides poètes qui voudraient se lancer dans l’aventure revuistique. « Toutes voiles dehors, pendant quarante ans » proclame ce numéro double ; ce pourrait être aussi l’oriflamme derrière lequel se rangerait Arpa pour poursuivre sa route magistrale.

Arpa N°115/116 (2016), 208 pages, 15,50 euros port compris – 148 rue Dr-Hospital 63100 Clermont-Ferrand ou 44 rue Morel-Ladeuil -63000 Clermont-Ferrand ou gerardbocholier@orange.fr


Les Hommes sans Épaules N°42 (2016)

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Cette revue nous a habitués à de copieuses livraisons semestrielles et celle-ci ne déroge pas à la règle que se sont fixés Christophe Dauphin et son équipe rédactionnelle. Ici, dès l’éditorial, les prises de position sont clairement affirmées dans la lignée d’un humanisme à la fois tolérant et intransigeant. Si par exemple l’on rend un hommage mérité à Yves Bonnefoy, c’est pour en circonscrire l’oeuvre féconde et non pour ajouter une voix louangeuse supplémentaire au concert posthume. On lira tout d’abord les textes percutants des « porteurs de feu » que sont l’Allemand Hans Magnus Enzensberger et le Hollandais Cees Nooteboom qui n’usurpent pas ce titre. Claude Pélieu a droit à un dossier-hommage présenté par deux spécialistes de la beat génération, avec, encadrant le dossier, les écrits de 14 poètes très divers ; cela va des Américains Gregory Corso, Bob Kaufman et Lawrence Ferlinghetti aux Français Gérard Cléry, Vim Karénine et Frédéric Tison sans oublier Odile Cohen-Abbas, Jacqueline Lalande et Martine Callu. On lira encore un long entretien avec Virgile Novarina qui permet de redécouvrir l’itinéraire artistique du provocateur Pierre Pinoncelli ainsi que d’autres volets qu’il serait trop long de présenter. Pages libres et notes de lecture complètent ce numéro d’une grande qualité littéraire et surtout d’une parfaite cohérence dans les choix éditoriaux.

Les Hommes sans Épaules N°42 (2016), 324 page, 17 euros – 8 rue Charles Moiroud – 95440 Ecouen ou les.hse@orange.fr

©Georges Cathalo – décembre 2016