Patricio SANCHEZ ROJAS, Les disparus (poésie franco-chilienne), La rumeur libre, 2017

Chronique de Marc Wetzel

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Patricio SANCHEZ ROJAS, Les disparus (poésie franco-chilienne), La rumeur libre, 2017


 

«Les chiens de nos villes

aboyaient

sans cesse

sur les toits des maisons,

Les transistors répétaient

les noms

de personnes recherchées

par la police,

Et les mêmes marches

militaires passaient

en boucle, jusqu’à l’infini.

Alors beaucoup d’amis

très chers ont perdu

la vie

ou la raison » (p. 14)

Les disparus qu’évoque le titre de ce recueil sont donc les milliers d’opposants chiliens enlevés (sans arrestation officielle), secrètement détenus, et neutralisés (c’est à dire à terme tués) sous et par le régime militaire de Pinochet, dès le lendemain du coup d’Etat contre Allende en 1973.

Patricio Sanchez, né en 1959, avait donc dix-sept ans quand sa famille est expulsée du pays en 1977. Son adolescence a donc été témoin des exactions, détentions arbitraires, tortures et meurtres par lesquels le pouvoir dictatorial a assuré son « ordre ». Arrivé en Europe, devenu Français en 1993, s’exprimant ici dans cette langue, il chante le pays brisé de sa jeunesse.

« Il y avait un grand

cimetière

caché

en-dessous de

nos pieds.

C’était ça la réalité

dans ce paysage … » (p. 20-21)

La disparition politico-policière, c’est comme une mort sous X. Le décès n’est pas notifié, la dépouille est introuvable : le deuil même des proches devient une torture, puisque, voudrait-on héroïquement pardonner qu’on ignore même à qui, et la naturelle vengeance s’en veut de devoir décider elle-même que celui qu’elle veut venger est mort. Quand un ravin, un naufrage, un désert insondable, une jungle inextricable emportent présumablement quelqu’un, c’est à dire quand la nature fait littéralement disparaître des victimes humaines de son intensité ou de son immensité, c’est à dire opère des cessations clandestines de vie, l’absence de tout bureau de réclamation concevable en quelque sorte soulage. « La nature, après tout, ne nous a rien promis » dit Alain. Mais la culture, l’histoire, la vie publique – en tout cas leurs représentants institutionnels -, si ! Un Etat doit rendre des comptes précisément parce qu’il tient les comptes. Toute élimination politico-judiciaire assassine le Contrat social. Ce que dit la glaçante ironie de ce passage :

«Les tortionnaires de ton pays

natal font

définitivement partie

du paysage,

Parfois ils rentrent

dans les boulangeries,

le matin,

Ils saluent

d’une façon très

respectueuse

les employés et les vieillards … » (p. 34)

Tout pouvoir qui fait « disparaître » ses citoyens escamote lui-même l’état-civil qu’il assure pourtant, et qui en un sens le constitue. Tous les opposants ne sont pas des anges (mais comment ne pas défendre ardemment, farouchement, radicalement, des causes comme l’éducation gratuite pour tous, la redistribution des terres à ceux qui la travaillent, ou le retour sous souveraineté nationale des ressources minières spoliées ?) ; mais tous les kidnappeurs sont sûrement des démons, puisqu’ils déploient le monstrueux pouvoir de téléguider une fin de destin, d’empoisonner le sursis même de vie, d’être purement et simplement les mortels maîtres-chanteurs de la dignité d’autrui.

« Maintes fois les hommes

murmureront des paroles

absentes,

Mais nous savons

qu’ils sont morts

dignement.

Les amphores sont vides » (p. 28-29)

Mais le disparu ne l’est pas pour tout le monde ; il réapparaît presque aussitôt, s’il n’est pas tué tout de suite, à ses ravisseurs, ou devant ses bourreaux. L’absolue impunité de ces derniers signe la terrible complémentarité entre disparition et torture : la disparition est, pour qui la subit en première personne, une torture de son destin (il est exposé à d’autres en ayant pourtant perdu toute vie publique !). Et la torture est la définitive disparition de la disponibilité à soi (d’autres m’imposent l’unique maîtrise de mon avilissement). Qui est enlevé (ici, administrativement kidnappé !) perd son droit naturel sur la conduite de son destin, et qui est torturé son droit naturel sur le destin de sa conduite. Le disparu, qui est les deux, perd donc tout.

« Au Maire de la ville,

par exemple,

on lui a arraché les ongles,

A l’aide d’une

pince

à dévisser les boulons.

À Nuria, ils lui ont introduit

des rats dans le vagin

En ce temps-là,

tu avais juste treize ans

et tu connaissais déjà

beaucoup

de choses sur la vie » (p. 49)

L’exil, ou la fuite hors de l’Enfer historico-politique, c’est un peu, bien sûr, une disparition préventive, une disparition pour ne pas disparaître, pour pouvoir réapparaître ailleurs (ou autrement). Avec l’expulsion, cesse le droit d’être présent, non d’être visible en général. Aucune épiphanie n’y est certes garantie, mais subsiste l’organisation risquée d’une renaissance possible, qu’exclut la disparition. Ce que dit peut-être énigmatiquement ceci :

« Je maudis le jour

de ma naissance.

Je crache sur le sol

de mes ancêtres.

Mais ta colère est juste

le revers de ta douleur.

Aucun cheval ne broutera

dans ta plaie ouverte.

Les papillons auront choisi

de devenir poussière.

Comme la fleur de l’oranger » (p. 27)

Inévitable question : que peut la poésie contre la barbarie ? La barbarie, c’est la mortelle facilité réductrice (on réduit quelqu’un à sa croyance, et on le décapite ; on réduit des œuvres d’art à des objets de consommation, et on les vandalise ; on réduit le charme à la prostitution, et on le force à se voiler ; on réduit l’opposant politique à un aliéné, et on le décérèbre etc. ) ; que doit donc être la poésie, pour répondre sur ce terrain même ? Surtout pas l’angélisme, qui est comme un aveuglement généreux, qui, à l’inverse de la barbarie (montre A.Comte-Sponville) sauve tout par le haut, mais illusoirement, qui est le mauvais diagnostic du bon sentiment. L’angélisme a l’irresponsabilité d’excuser les intérêts par les idéaux (la barbarie, celle d’accuser les idéaux par les intérêts). La poésie de Patricio Sanchez ne le fait jamais ; elle ne dédouane personne à bon compte. Elle ne dissout pas la terrible haine de la vie dans une illusoire vie de l’amour. Alors que fait-elle, pour lutter contre la disparition ? Peu de choses, mais décisives :

Elle montre et surligne d’abord cette entre-apparition perpétuelle des choses et des êtres que forme le monde, elle cherche dans la révélation d’une interférence ordinaire la promesse pré-humaine d’un témoignage, d’une mémoire partagée, l’amorce d’une responsabilité pour autrui. Une constante évocation de micro-aventures pré-humaines semble pouvoir remédier au tragique cours de l’Inhumain :

« Un cheval, heureux

de nous voir

passer,

se cabre,

en signe de salut.

Je me dis que ce cheval

connaît mieux que

personne

la poussière des horloges » (p. 92)

ou :

« La bouche pleine

de congres et de crabes,

comme ces pélicans endormis

sur les rochers » (p. 59)

Inversement, elle cherche dans la vie sociale ordinaire, pré-politique, les signes d’une défaillance institutionnelle de l’humain, d’une absence à soi, d’un relâchement de vigilance qui préfigurent en quelque sorte la démission perverse de l’intérêt général à l’œuvre dans un programme d’élimination politique :

« J’interroge le contrôleur

du train

sur le prochain arrêt, mais

sa réponse confirme

l’inexistence de cet homme » (p. 91)

Enfin, il y a l’idée délicate, dangereuse presque, mais cruciale, de la valeur de la disparition ; car si le disparu comme tel n’a certes pas plus de mérite que l’homme indemne, non inquiété et présent sans éclipse, c’est pourtant toujours pour son mérite d’avoir fait ou tenté (ou simplement pensé !) quelque chose qu’on fait disparaître quelqu’un. En reconnaissant (et punissant) le contresens (à ses yeux) d’un engagement de vie, l’exterminateur sauve définitivement cette vie qu’il met à part, recèle et broie, du non-sens qui, comme toutes les autres, la guettait. Par exemple, la même répression qui a transfiguré la vie anodine du valeureux cordonnier Pedro González a condamné à l’insignifiance, en l’épargnant, celle, prestigieuse, de son fils Pedrito :

« Son fils, Pedrito

qui a lu

tous les livres

de sa bibliothèque,

A fait des études

d’économie

à l’université de Harvard,

Ensuite, il a créé

une chaîne de

supermarchés de luxe,

Et aujourd’hui,

il possède une

banque de prêt,

Il joue

à la Bourse,

Et il ne se rappelle pas trop

(devant ses enfants

et sa femme)

Que son père était

un grand Monsieur

du Parti

Communiste … » (p. 99)

J’ajoute simplement que la déploration n’est pas le seul registre de ce recueil étonnamment varié, subtil, drôle (« Ainsi que pour mon ami Patrick Sans Chaise/le futur poète/novice de l’Amérique latine …» (p. 126) et surtout profond. Fraternellement et superbement profond.

« Seigneur,

comment dorment-ils

les morts

sans la lune d’octobre ? » (p. 74)

©Marc Wetzel

Revue Texture-Georges Cathalo a écrit à propos du N°82 de Traversées

Article originellement publié par la Revue Texture



Revue Traversées N°82 (2016)–Georges Cathalo


« Traduire ce n’est pas trahir : tout au contraire ! » prévient Horia Badescu dans sa présentation d’ouverture à cette forte livraison de Traversées, livraison consacrée presque entièrement à ce thème. Signalons comme toujours la très belle réalisation technique de cette élégante revue qui se distingue par une mise en pages claire et cohérente. « Est poète-traducteur celui qui sait à quel point la traduction est une autre vie pour le texte », écrit Zeno Bianu. C’est pourquoi Traversées propose un riche éventail de textes en version bilingue voire trilingue. Outre le français, on lira ici de la poésie en anglais, en bulgare, en hébreu, en italien, en japonais et en hongrois. Tous ces poèmes apportent un salutaire dépaysement en recouvrant de nombreux registres de langage tout en proposant une diversité d’approches et d’univers originaux. Il nous semble difficile d’isoler tel ou tel auteur car ce serait au détriment de tous les autres. On peut dire seulement que la plupart sont peu connus en France exception faite pour Georges Séféris, Emily Dickinson ou Jeanne Tsatsos. On lira également des écrits « hors thème » d’une dizaine d’auteurs parmi lesquels Xavier Bordes ou Miloud Keddar. On signalera enfin la pertinence de l’éditorial de Patrice Breno, toujours placé en fin de revue. Il y fustige l’abandon programmé de l’enseignement du latin et du grec. Le danger et la gravité d’une telle évolution sont à peine perceptibles pour l’instant et peu de personnes ont pris la mesure du désastre qui s’en suivra car « cette gymnastique de l’esprit fut au fondement de toute la pensée européenne. »

(Traversées N°82 (2016), 176 pages, 8 euros ou 25 euros pour 4 numéros –
Faubourg d’Arival,43 – B6760 Virton ou patricebreno@hotmail.com )

©Georges Cathalo

Joë Bousquet, La Connaissance du Soir, préface d’Hubert Juin, nrf, Poésie/Gallimard, 2008, 110 pages

Chronique de Lieven Callant

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Joë Bousquet, La Connaissance du Soir, préface d’Hubert Juin, nrf, Poésie/Gallimard, 2008, 110 pages


Il est des livres que je ne quitte presque jamais. Je gravite autour de ces astres qui ne cessent d’illuminer ma vie, en la transformant, en lui donnant un sens au fur et à mesure de mes lectures, de mes relectures. « La Connaissance du Soir » est l’un de ces livres. S’il compte particulièrement pour moi c’est parce que comme précisé dans la préface par Hubert Juin, Joë Bousquet parvient à faire de sa blessure, une blessure universelle. Une « blessure qui nous figure et nous dépeint » à partir de laquelle nait l’écriture.

Hubert écrit dans sa préface que Bousquet est « un homme de la béance. Foudroyé au sortir de l’adolescence, Joë Bousquet n’est entré dans l’âge adulte qu’à la façon d’un mort. Bousquet est aussi apprend-on un dévoreur de livres: Paul Éluard, Francis Ponge, Aragon, André Gide, Jean Paulhan en ce qui concerne ce livre.

Joë Bousquet « écrit à la façon d’un orage sans savoir où il frappe. L’écriture-Bousquet est un lieu déchiqueté. » « Les phrases notées dans les divers cahiers lui étaient d’abord des énigmes – puis ces énigmes s’éclairaient et, les évènements, les objets, les rencontres, les rêves, les propos surpris, tout cela aidant, s’inversaient: d’énigmes, elles se faisaient évidences. L’activité de l’écrivain se confondait avec les dictions d’un prophète. Prophète de soi. »

Hubert Juin m’apprend que Joë Bousquet mélangeait lecture et écriture, qu’il exigeait que la pensée aille plus vite que l’écriture afin d’atteindre cette zone presqu’irrespirable, où la conscience s’évase, grandit jusqu’à presque disparaitre. « La clarté ressemble à l’éclair: elle surgit et elle tue(….) les mots se mettent ensemble non pas pour céder un sens mais pour permettre à un sens de paraître. Les mots sont le reflets de cela qui les dépasse .»

Avant de commencer ma nouvelle lecture des poèmes de Bousquet, je me suis demandé s’il était possible de faire abstraction de sa blessure, de la blessure qui ruine son corps, le cloue au lit et à la douleur. De ne plus considérer Bousquet comme un mutilé de guerre. Pourquoi une telle idée? Pour contourner cette profonde entaille, pour ne plus être obligé de ne voir qu’elle suintante. Pour éviter de rencontrer ce qui me fait peur.

Le livre s’ouvre par une dédicace: « à Madame Georges Roumens » et la première partie porte le titre « l’épi de lavande ». Je connais la lavande pour son parfum, ses vertus thérapeutiques. C’est grâce à la forme de l’épi que l’on reconnait la vraie lavande, qu’on la distingue du lavandin. Les poèmes qui suivent ont donc une vraie valeur: parfum pur, pouvoirs cicatrisants. Pourtant, il me faut le reconnaitre, les poèmes de Bousquet ne sont pas des poèmes de l’évitement, il est impossible qu’ils contournent les choses et refusent aux mots un corps, un regard, une pupille. « C’est ta pupille La chair d’avant le sang s’est fermée hors du soir Le beau temps tremble sur elle où ton regard répand qu’il ne fait noir qu’en tes eaux closes De la pluie aux moissons tout ce qui la respire illimite ta peur de la nuit que tu es ».

« Aumône du noir », « L’une », « L’autre », « L’une ou l’autre », « Suite » « Suite et fin » « L’aveugle de l’aube » « Duo » « Clairière » et « La nuit mûrit » que Joë Bousquet dédie à Jean Paulhan et qui est le seul poème de cette première partie à comporter des rimes annoncent bien les projets poétiques de Bousquet qui sont d’acquérir une Connaissance du soir. D’apprendre ce territoire d’avant la nuit, d’avant le rêve, d’avant sa dictée au travers des mots. Explorer l’espace autour de la blessure afin de mieux déterminer ce qu’elle est vraiment, ce qu’est vraiment le poème. Parfois il s’agit de donner un corps à l’idée comme si elle ne pouvait s’en passer. Parfois il s’agit de « Rendre à l’homme une chair en se prenant pour lui ». « Tout s’oublie le réel est ce qu’on ne peut oublier ». Joë Bousquet ne cherche donc pas l’échappatoire que j’essayais de m’inventer. « Me voici comme une pure volonté de ne pas souiller le silence ». Je n’imagine pas de projet poétique plus beau, plus exigeant et ambitieux que celui-là.

Les autres parties du livre révèlent bien d’autres projets poétiques où l’amour tantôt s’incarne dans le corps d’une femme, tantôt dans le pouvoir que confère à l’homme l’écriture. Car écrire, c’est composer avec l’instant, avec ce que la nuit ne révèle pas clairement, avec ce qu’on ne peut oublier. Et pour revenir un instant à la blessure qui cloue Joë Bousquet à son lit, le lie à la souffrance, j’acquiers de plus en plus le sentiment que c’est elle qui lui permet d’avoir accès à la « Connaissance du Soir », nul autre ne peut atteindre la connaissance des mots vrais car cette vérité n’est plus en mesure de le meurtrir d’avantage. Point de poésie sans amour. Voilà un des messages de Joë Bousquet. L’amour incarné par le poème bien plus qu’une révélation qui surgirait de l’autre, du monde observable et imaginé au-delà de ce qu’il nous permet de voir est la matière d’une explosion volcanique qui trouve sa naissance au plus profond de ce qu’est devenu Bousquet. Le poème surgit de la blessure pour se répandre bien au-delà d’elle. Bousquet est un volcan qui ne dort pas.

Enfin, je voudrais évoquer le sentiment suivant: Joë Bousquet parvient grâce à l’écriture à jouir de la vie, à se sortir des emprises de la mort qui l’agrippe et ne lui laisse aucun véritable répit. Son écriture à la saveur du jeu amoureux, du désir, du plaisir dans ce qu’il a de plus palpitant. Comme un végétal, l’écriture est parcourue par des cycles. Celui du fruit: bogue amère, coquille bien dure, pellicule voluptueuse qui ceint la chair qu’après bien des efforts on peut savourer.

Limiter la poésie de Joë Bousquet à ce que je viens de repérer serait une erreur. Car la poésie a de multiples ouvertures. Rythmes et rimes, images et mots, ombres et clartés, évidences et messages secrètement gardés. À chacun de se laisser inviter à entrer dans le poème ou à demeurer en retrait afin d’en apprécier la lucidité. « J’ai des ciseaux de lumière » dit le poète. « Je ne fus rien que par hasard. » ajoute-t-il. Fulgurance et humilité constituent le paradoxe du poète.

« Dans la voix à qui les pleurs

Font porter le poids de l’âme

Une ombre écarte des fleurs

Et lit le nom d’une femme »

©Lieven Callant

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Philippe Jaffeux, Entre, Lanskine, 2017, 69pages, 12€

Chronique de Lieven Callant

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Philippe Jaffeux, Entre, Lanskine, 2017, 69pages, 12€


J’ai toujours pensé qu’écrire un poème consistait à orchestrer savamment la réalité que le poète choisissait avec science les moindres syllabes, ajustait les mots aux phrases, les phrases aux rythmes et les rythmes aux idées. Le poème naissait de ses sens, vivait dans les lectures (même silencieuses) que l’on pouvait en faire. Le poète serait une sorte de devin, de Sibylle ajustant son texte à la virgule près.

Philippe Jaffeux bouscule ces certitudes. Le poète est un lanceur de dés (deux dans ce cas-ci). Le jeu de l’écriture est confié au « hasart». La valeur accordée aux mots est toute relative, ils sont interchangeables et peuvent se répéter à intervalles plus moins réguliers. Dès lors le langage devient une machine qui répond à des impulsions. Elle déchiffre. Elle défriche.

Finalement, le code, les codes sont de simples conventions parfois arbitraires, injustifiables, absurdes, déraisonnables. Les règles d’un jeu, le jeu de l’écriture, le jeu du poème ne répondent qu’à la fantaisie du poète et quand celui-ci quitte sa place de maître de partie, le poème bascule et interroge sa propre existence, son essence.

Philippe Jaffeux se révolte, se bat d’abord contre lui-même (On ne rencontre que très rarement des phrases écrites à la première personne du singulier) ensuite contre toutes les formes de contrainte, d’anéantissement du langage et des possibles libertés offertes par celui-ci. Il me démontre par l’absurde, l’absurdité même de certaines de nos structures. Structures morales, structures sociales, structures carcérales qui vont jusqu’à contaminer nos rapports au monde. Le monde, on le parle, on l’entoure de mots alors que le poème est justement ce qui vit entre les marges, entre les lignes, dans l’espace que l’on réserve au silence, à ce qui ne se dit pas, ne se démontre pas.

Écrire pour Jaffeux consiste à « réunir des mots » « à calculer l’abolition de l’écriture », à instaurer un décalage, une transgression. Écrire c’est découvrir « la lumière d’une révolte», « Une collection d’instants décrit un éparpillement de notre passé. Son ubiquité transpose le parcours d’un vide démultiplié »

L’écriture est une « promenade extravagante » si dans un premier temps le texte de Jaffeux déroute et malmène nos habitudes, très vite on se prend au jeu. Parmi les phrases épurées et presque dépersonnalisées, on cherche des correspondances, on trouve des échos, on entend comme une voix fantomatique, on distingue des ombres. Très vite en entourant des mots, en soulignant des phrases, je me suis mis à jouer au jeu des correspondances où lire revient à écrire, à repérer les messages secrets et seconds sous-jacents au poème. Le texte devient un miroir, le poème me répond et me renvoie une image.

« Entre » désigne l’intervalle, l’interstice, l’espace blanc laissé par l’absence de ponctuation, la forme que l’on donne à la respiration, au vide, au chaos, à ce qui ne fait plus sens. « Entre », c’est la faille, le sillon, l’espace instable contenu entre deux situations mieux définies. « Entre » c’est l’espacement, le manque, l’espace d’abandon et abandonné, la solitude, la fracture où s’enracinent angoisses et plus rarement espoirs, le vide expérimental, la mesure musicale.

« Entre » fonctionne également comme une invitation, une exergue adressée au lecteur afin qu’il participe de manière plus active et plus profonde aux lectures du texte et qu’il cherche parmi les affirmations abstraites, inattendues, absolues celles qui feront sens pour l’acteur qu’il devient.

« Entre » situe également la position du poète. Place insoutenable et insolite, depuis laquelle le poète contemple le jeu et s’assure du bon fonctionnement des phrases entre elles et celle depuis laquelle le poète s’amuse des lois et les transgresse. Le rôle du poète est d’être entre ce qui fait sens et rend ce même sens absurde et sans valeur.

« Ton dégoût prend la forme d’une liberté car tes mots ont conscience de leur échec »

« Le hasart nourrit enfin un dérèglement exhaustif de l’écriture »

« Il parle de mon silence à l’aide d’un alphabet qui supporte son corps »

Parmi la multitude de phrases simples et rarement enchâssées, on découvre celles où l’homme se bat. Où l’homme lutte contre un mécanisme inéluctable, une machine qui ruine les émotions, l’inquantifiable. Le geste manqué, la main qui tremble répondent à la semi-perfection de l’intelligence artificielle. L’ordinateur, l’outil s’il peut se passer de l’homme pour produire, pour créer il reste boiteux. C’est cette image de déraillement que le texte de Philippe Jaffeux tente de renvoyer. L’écriture, la langue deviendrait une machine infernale, si elle n’était plus en mesure de se faire l’écho de nos défaillances, de nos imperfections, de nos maladies. Autant confier l’écriture de nos textes à un programme, à une machine, à une paire de dés. À l’inéluctable Jaffeux oppose l’aléatoire, à la rigueur, le jeu, au machinal contrôlable le « hasart » enjoué. Le geste de Jaffeux est absolu, ne se contente pas de contenir une pensée difficile à appliquer car malgré l’effacement programmé, en attendant l’effacement, il nous reste la possibilité de choisir la révolte. D’entamer le dérèglement de ce qui nous amenuise peu à peu. Écrire, faire de son écriture une machine, la machine et non une machinerie au service du simulacre et des apparences est une façon de transformer son acte créateur en mouvements, en vie et d’en démultiplier la force.

©Lieven Callant


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Philippe Claudel, Au revoir Monsieur Friant, Stock Éditeurs, collection La Bleue, 96 pages, novembre 2016

Chronique d’Elisabeth Tur

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Philippe Claudel, Au revoir Monsieur Friant, Stock Éditeurs, collection La Bleue, 96 pages, novembre 2016.


Au revoir Monsieur Friant est un court roman en un seul long chapitre qui mêle autobiographie, celle du narrateur et biographie, celle du peintre Emile Friant.

C’est fou ce que le narrateur retrouve dans les scènes peintes par Emile Friant : toute son enfance, les gens qu’il y a croisés, leur mode de vie du début du XXème siècle, mais aussi ses amours perdues, sa vie dissolue et ses désillusions. De plus, il met en évidence les correspondances entre sa vie et celle du peintre, les hauts et les bas d’une vocation, d’une vie d’artiste. Chacun d’eux s’exprimant dans la langue qui le sauve du désespoir, du manque, de la nostalgie : la peinture pour l’un, l’écriture pour l’autre. Le peintre s’est perdu d’avoir été trop tôt célèbre et riche, d’avoir été récupéré par le mode de vie bourgeois qui a « désamorcé » son inspiration, sa force vive, dans le confort, les honneurs jusqu’à le mener à « la détestation de soi ».

« J’ai toujours senti dans certains tableaux de Friant, dans ceux des jeunes années, une sorte de défi au monde, de hurlement ( …). Comme s’il avait voulu jeter à la gueule de tous des paquets de chair. Et cela je connais.» p.56

Le narrateur, lui, s’est jeté à corps perdu pendant des années dans une vie dissolue où il a failli se perdre jusqu’au « coup de talon que, comme malgré moi, j’ai donné au fond de ma vie pour la faire remonter un peu et ne pas sombrer (…) » se souvient-il.

Bien qu’intéressant, ce n’est pas ce parallèle entre les deux hommes qui m’a marquée. Deux choses m’ont enchantée dans ce roman : le monde de sensations dans lequel l’auteur nous plonge et le personnage de la grand-mère.

L’omniprésence des sensations, de la sensualité du quotidien comme une évidence, dans les tableaux de Friant certes, mais surtout dans l’évocation que fait le narrateur de ses bonheurs d’enfant de dix ans, chez sa grand-mère qu’il rejoignait dès la sortie de l’école.

« Lorsqu’il faisait mauvais, nous restions tous les deux dans la cuisine. L’étroite pièce avait un parfum de toile cirée et de fonte, de levure de bière, de parquet lavé. J’y prenais ma jeune vie comme un verre de sirop. » p.12

« Dans ce coma léger né de la chaleur et de la fatigue, j’entendais par moments le bruit de tissu froissé que faisait l’étrave d’une péniche lorsqu’elle fendait en deux le Grand Canal tout proche. » p 14

Ah… la grand- mère !!!! Quelle grand-mère !!!! celle dont nous rêvons tous, un idéal (au moins dans le souvenir de son petit-fils) mais dans toute sa simplicité de femme du peuple, de femme courageuse et forte, aux principes solides et au cœur débordant de tendresse, que son petit-fils, avec des mots simples, sans effets de style, fait revivre à la fois dans sa trivialité, sa générosité et sa grandeur.

« C’était une femme d’un temps ou les gestes comptaient plus que les mots. Ses longs silences valaient de belles phrases. » p.10

Toute sa jeunesse, elle fut servante, notamment chez Emile Friant, puis elle fut nommée éclusière au bord du canal de Dombasle, près de Nancy.

« Il y avait chaque jour sur l’eau des morceaux d’Europe qui passaient ainsi, dans les remous et les tourbillons d’hélice. Grand-Mère veillait sur tout cela. Elle en était heureuse. Les vrais royaumes tiennent souvent dans le creux d’une main. »

Une femme sous le signe de l’amour.

L’amour pour son jeune père « mort fracassé à vingt-neuf ans par l’abus de fée verte », qu’elle n’a pas eu le temps de connaître vraiment et dont elle embrasse encore le portrait certains soirs.

L’amour qu’elle a connu avec son jeune mari ; un amour trop court car à peine est-elle mariée que la première guerre mondiale fait d’elle une veuve mais un amour si fort qu’il a rempli sa vie et la nourrit

encore des décennies plus tard. Elle continue à raconter ses journées à son époux comme s’il était là, tout près d’elle.

L’amour pour son petit-fils à qui elle transmet, naturellement, juste en étant elle-même, sa sagesse de femme simple au cœur grand ouvert sur la vie et sur les autres.

Ce petit roman offre un vrai bonheur de lecture.

Pour info : Exposition Emile Friant à Nancy jusqu’au 27 février 2017

Oublié parce que rattaché au naturalisme et redécouvert depuis peu. D’après les connaisseurs, ses œuvres ont un « supplément d’âme », ce qui en fait un artiste de premier ordre. Très intéressé par les nouveautés technologiques de son époque (la photo en particulier), sculpteur et graveur.

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Titres de quelques-unes de ses œuvres : La Toussaint ( le plus célèbre), La Lutte , Les Buveurs , Les Amoureux ( en haut) , La Douleur, Les Canotiers de la Meurthe, Chagrin d’enfant.

 

©Elisabeth Tur