Lectures de Janvier 2017

Lectures de Janvier 2017

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Poésie

Titre : EFFEUILLAGE

Auteur : Alain Chiche

Editeur : Gros Textes

Année de parution : 2 017

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Premier recueil poétique d’Alain Chiche que l’on connait déjà pour ses livres jeunesse au Seuil et ailleurs. Un livre qu’il a illustré aussi et qui éclate de couleurs joyeuses. Un livre joyeux oui. Des comptines, des poèmes plutôt courts mais pas tous. Des textes qui donneront bien du plaisir aux enfants et à leurs maitresses et maitres. Des poèmes générateurs d’ateliers d’écriture, des images qui ouvriront l’imaginaire des jeunes créateurs. Un livre riche et agréable à mettre dans toutes les classes, dès la maternelle.

http://grostextes.over-blog.com/

 

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Titre : Es-tu mon frère ?

Auteur : Gilles Brulet

Dessins de Laurent Courvaisier

Editeur : Donner à Voir

Année de parution : 2 016

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Une ambiance indienne. Un accord complice avec la Nature, notre mère la Terre et sa tendresse. On se promène dans cet accordéon comme en un jardin où une petite voix par son questionnement doux nous invite à passer le pas, à sauter la ligne ténue et invisible qui nous sépare du cœur pulsant du monde.

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Silence, on lit ; on marche ; on rêve.

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Aucune autre urgence même sans fil ne peut venir interrompre cette méditation. Embarquement immédiat !

http://donner-a-voir.net

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Titre : Un fruit qu’on regarde sans tendre la main

Auteur : Rémy Durand

Encres et aquarelles : Josette Digonnet

Editeur : éditions du Petit Véhicule

Année de parution : 2 016

 

Un fruit ? Une pomme peut-être comme semblerait l’indiquer L’insoutenable bonheur de la chute : titre de la deuxième partie du livre. Partie où les pages tournent les rencontres, rencontres avec l’autre, avec soi-même ; rencontre intime de l’amour ou de la révélation. Beaucoup de douceur, un peu d’amertume et quelques grains de désespérance jalonnent ces pages. Un désespoir que le poème sauve, apaise et transfigure.

Première partie : des lieux, villes et autres aires. L’auteur se promène et nous entraine à sa suite dans Prague, Venise ; sur les pentes de la montagne Sainte Victoire chère à Cézanne, dans la neige ou le désert.

 

Mon coup de cœur : la page sur la neige… bien sûr diront ceux qui me connaissent. Marcher dans la neige c’est retrouver le temps d’avant, lorsque nous étions éternels. Marcher dans le blanc, c’est retrouver un murmure d’éternité

 

http://lepetitvehicule.com/remy-durand-josette-digonnet-un-fruit-quon-regarde-sans-tendre-la-main/

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Titre : Cannibale bambou

Auteur : Thierry Renard

Editeur : Gros Textes

Année de parution : 2 016

 

Une année ou presque d’écriture dans ce livre. Le fil des mots, le fil des mois. Et pas n’importe quelle année : celle des cinquante ans de l’auteur avec en prime un statut supplémentaire (grand-père).

Ça commence à deux pas de chez moi, un petit clin d’œil aussi amusant qu’inutile pour le lecteur mais bon, ça fait plaisir comme on dit.

On avance dans le livre d’un poème à l’autre ; poème daté avec lieu. Poèmes dont l’écriture ne se soucie pas de sortir ou non du cadre. Une liberté revendiquée également dans la vie de tous les jours et ses engagements ; la liberté ressemble à nos matins les plus habituels.

Certains poèmes sont écrits la nuit, d’autres à l’aube ou bien en cours de journée. Ils naissent librement eux aussi pour entraîner leur auteur dans un peu plus de réflexion, de savoir être.

Des poèmes écrits à la première personne, des moments d’intimité, des moments de vie, des réflexions… Le poème s’adresse autant à son auteur qu’aux lecteurs. Le poème a bien souvent un petit côté universel, un chuchotement qu’on reconnait quand il vient à nous.

 

La vie est immense la vie est immense

Alors osons dès à présent l’imaginaire

Vivre c’est exprimer l’incroyable

C’est rendre parole et lumière

Écrire c’est recoudre le temps

Et donner au vivant davantage de vivant

Toute mon existence j’aurai lutté

Contre l’envie de renoncer à mes promesses

 

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Titre : Jardins alpins

Auteur : Odile Bonneel

Illustrations : Isabel Asunsolo

Editeur : Le Pré du Plain

Année de parution : 2 016

Promenade dans les jardins alpins. Les sauvages comme les cultivés, parcours botaniques. Le bonheur d’Odile, c’est de rassembler ces fleurs fragiles en une composition de haïkus. Une promenade bucolique, instructive et songeuse.

Cette étrange émotion appelée poésie, n’est-ce pas ?

On y déniche aussi entre, au-dessus voire au-dessous des plantes, la vie des hommes, les insectes dont la mouche chère à Norge, ou d’autres animaux comme la marmotte si sympathique.

 

Les mouches d’altitude

Bombillonnent vibrillonnent

Autour de nous , Clac !

www.lepréduplain.com




©Patrick Joquel      

 

Antoine EMAZ – Limite – Tarabuste nov. 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Antoine EMAZ – Limite – Tarabuste nov. 2016


Humilité et ambition poétiques, ensemble, immenses :

« Nous ne pouvons faire un monde de mots et nous ne pouvons, muets, faire un monde » (Cambouis, p. 166)

C’est une poésie de la bonne fatigue et de la claire angoisse.

En tout cas, d’une fatigue sans complaisance (consistant non pas à se prélasser exclusivement dans les angles morts de soi, mais à constater le retard physiologique pris sur sa propre activité et tenter de se resynchroniser à proportion : une pauvre résurgence, mais qui désaltère mieux l’habitué de l’oasis).

Une angoisse sans abattement (on profite du surplace d’une menace sur nous pour grimper sur elle, et juger de plus haut ce qui perdait la force de nous arriver).

Et de toute façon une poésie, une des plus merveilleuses ressources de poésie : l’assurance qu’un langage, poussé et comme écroué par la porte, s’évadera par la fenêtre ; et la simple espérance que les murs que des mots auront dressés, d’autres mots sauront peut-être les abattre.

« Le corps n’est plus dans sa physique

la mécanique se grippe

se fausse doucement

sûrement

corps opaque

muet

mais qu’est-ce qu’on a à voir là-dedans » (p. 54)

Le combat contre soi a quelques menus avantages : on sait où sont les mines qu’on a posées ; même couché, on peut charger à la baïonnette ; quand on sort se pendre, on craint moins les escroqueries et les agressions. Mais un inconvénient majeur subsiste : on s’éliminera forcément avec l’ennemi.

« étrange comme on est étranger

pas loin de soi comme

plein du corps

on ne sait qui tire les ficelles

encore

mais pieds poings gosier liés

serrés c’est sûr

cracher

boire

cracher

le corps a pris la main

la tête attend

il faudra bien revenir

hors de l’animal » (p. 66)

Quand on se bat contre soi-même, est-on forcément seul ? Antoine Emaz en tout cas guerroie seul : son corps est en première et dernière lignes. On dirait un western dans un ermite.

« muette sourde la douleur dans son coin

logée tant qu’on ne bouge pas

elle somnole à peu près

sage

le jour

et tout se tait autour

quand ça fait mal

au centre

la nuit » (p. 80)

L’auteur sait qu’il devrait forcer le trait pour théoriser bien la douleur; alors il s’en tient à la leçon d’incarnation qu’elle est : à la fois une passivité sans égale (on n’échappe pas à son mal à être sans y rajouter d’autant), et pourtant aussi le suprême contraire de l’aliénation : souffrir, c’est, enfin, être exclusivement livré à soi-même !

« on ne peut pas mettre ça

à distance

le poser plus loin

comme un bibelot un paquet un meuble

on ne peut pas

constat » (p. 43)

Voilà, avec Antoine Emaz, pour parler familièrement, un monsieur qu’il doit être difficile de regarder dans une glace ; mais difficile, aussi, certainement, de trouver image moins fréquentée que la sienne !

«le corps dit quelque chose comme

va plus loin sans moi

comment

aller où et qui

dans les mots

une forme indécise un fantôme

d’écrire une main seule continue

comme un canard sans tête » (p. 58)

Avant de se décourager, il ferme sa porte : sa dérobade, s’il doit y en avoir une, sera sans témoins. Mais que de témoins intérieurs, d’amis géants assimilés (Hopper, et sa normalité au point mort ; Butor, pour le redémarrage à chaque faux-pas ; Jules Renard, pour, comme lui, parler bien pour que le visible vienne vers vos yeux ; James Sacré, et ce déséquilibre qui retire le fauteuil mais décale d’autant le corps parti chuter ; Jaccottet, et son réalisme en apesanteur : Malcolm Lowry, dont la boîte à outils surnage dans la flaque de vin …), que d’implacables juges suffisants Antoine Emaz héberge en lui !

« pas héros

pas équipé pour

et trop vieux

pour affronter les bêtes

on esquive

c’est moins glorieux sans doute

mais qu’est-ce que ça peut faire

il n’y a personne

pour voir » (p. 114)

Il y a vraiment, à juste titre, beaucoup d’estime et de gratitude autour de l’œuvre de cet auteur. Lui-même, lecteur ébahi et tenace, sait se nourrir du meilleur. Comme dit quelque part Jean-Patrice Courtois, son compas sait faire des cercles de silence autour de ce qu’il admire. Et nous, de même, ici, pour ce militant de l’inépuisabilité du peu :

« on voudrait tenir encore la barre

la barque est déjà partie

sa voile est noire ou blanche

qu’est-ce que ça bouge en tête

le jeu est fait

on peut discuter les erreurs

bien sûr

on a encore du temps

même court

pour la politesse en fin de partie » (p. 47)

Il est et reste à-ras-la-vie, trop sobre (« ni pute ni snob » est sa devise poétique, in Cuisine, p. 79) pour cultiver un quelconque art de disparaître ; mais, constatant que sa vitalité s’amenuise et son corps se rabougrit, il savoure l’humble pause de respirer autrement dans la soute du Pandemonium :

« la fatigue peut être poussée

sur le côté

on a repris assez d’air » (p. 168)

Antoine Emaz a une géniale formule pour expliquer le silence de Rimbaud : « Il cesse parce qu’il en a marre d’aller plus loin » ; mais lui, c’est en accompagnant ce qui s’en va qu’il ne cesse plus d’écrire :

« Quand tout se tait

sauf la vie son bruit faible de fleuve

ou de cœur

le poème voudrait ne pas dire autre chose » (p. 155)


© Marc Wetzel

Fabrice Midal, Foutez-vous la paix ! Et commencez à vivre, Flammarion /Versilio (188 pages – 16,60€)

Chronique de Nadine Doyen

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Fabrice Midal, Foutez-vous la paix ! Et commencez à vivre, Flammarion /Versilio (188 pages – 16,60€)


Un titre choc pour un livre qui nous invite à cesser de nous gâcher, polluer la vie.

Un livre idéal pour se déculpabiliser et y puiser d’autres résolutions.

Fabrice Midal étaye les 15 chapitres en glissant des expériences, personnelles ou pas.

Les citations sont pléthore, celles en exergue de chaque rubrique donnent le ton.

Son but ? Nous recentrer sur l’essentiel. Savoir dire non aux multiples sollicitations, aux injonctions, savoir s’affranchir du carcan des contraintes.

Commencez par « être son meilleur ami » et non pas son tyran, son bourreau.

Pourquoi vouloir toujours être parfait en tout, jouer au super-héros, être le best ?

L’auteur nous encourage à savoir prendre des micro pauses, afin de retrouver notre liberté, notre énergie majeure, afin de doper notre créativité, et de nous éviter le burn out inévitable quand les tensions s’accumulent.

Dans le chapitre 12, intitulé : Cessez d’avoir honte, l’auteur souligne la nuance entre s’aguerrir et s’endurcir. Comme Thomas Andrieu, le héros du roman de Philippe Besson, Fabrice Midal, confie avoir mal vécu sa différence, obligé de la taire dans une famille où l’homosexualité relève d’une maladie. Il met en garde, conseillant de s’aguerrir pour être capable d’aimer, de s’émerveiller, d’espérer et non pas de s’endurcir, comme ceux qui se renferment jusqu’à « manquer la vie ».

L’auteur incite à cesser d’avoir honte, à ne pas rejeter sa vulnérabilité et à vivre « ses émotions avec douceur et humour ».

Le chapitre final s’adresse aux parents à qui on demande de « cesser de discipliner leurs enfants », de les « bombarder d’injonctions ». Le philosophe ne cache pas son admiration pour le parcours du footballeur Griezmann qui s’est lancé un défi à 14 ans, un choix personnel et non le « fruit du désir inassouvi de ses parents ».

Pour les émules de Fabrice Midal, les adeptes de la méditation, il faut savoir qu’il organise des séminaires. Dans ce recueil, il décline les nombreux bienfaits que la méditation apporte. « Méditer, c’est s’oublier pour s’ouvrir au monde ». « La méditation est une respiration sans consignes ni sanctions », « un art de vivre ».

« Rester ouvert et curieux », comme le préconise la pratique de la « mindfulness, la pleine présence ».

Ce livre extrêmement libérateur et déculpabilisant ne se lit pas d’une traite, le propos demande une relecture parfois, vu sa portée philosophique.

Les notes bibliographiques listent les ouvrages de références de l’auteur, nourri par la poésie (Dickinson, Eliot), le bouddhisme, l’hypnose, la philosophie.

Fabrice Midal, philosophe et enseignant de la méditation, signe un livre rassérénant, dans lequel chacun peut tirer profit. La bienveillance, un maître mot.

©Nadine Doyen



Sur son site Fabrice Midal nous explique son livre.