CLAP 2 – Nouvelles ( 28 Bobines) de Jeanne CHAMPEL GRENIER – 170 pages- 12 euros- Editions France Libris

                                                                CLAP 2-  28 Nouvelles

                                                  Jeanne CHAMPEL GRENIER


par Béatrice GAUDY

Ce nouvel ouvrage, CLAP 2, offre une autre facette de l’écriture de Jeanne CHAMPEL GRENIER.

Sous le sien collage qui orne la couverture, ont été réunies 28 nouvelles, qui pour la plupart ont été primées. Les thèmes de ces récits sont vraiment les plus diversifiés qui soient  : moments marquants de l’enfance, subtilité de l’éducation que les parents donnent à leurs enfants, relations au sein des couples, rapports pleins d’affection ou au contraire cyniques entre parents très âgés et enfants adultes, amitié d’une grande finesse de cœur ou au contraire bien superficielle, comportements très discourtois d’inconnus, par exemple des automobilistes  : un très large éventail des relations humaines est dépeint au long de situations très représentatives de notre société  ; citons en quelques uns  : passage en caisse dans un magasin, jeux vidéo pour enfants sur Internet, séance de gymnastique amaigrissante, affaires sur Leboncoin,  »Pique-nique en famille », vernissage, etc. Toutes ces courtes histoires sont d’autant plus prenantes qu’elles sont pour la plupart empreintes d’humour. Le lecteur, parfois, éclate même franchement de rire, d’un rire pourtant sans méchanceté, par exemple en lisant  »Les bottes ça m’botte ». Il arrive toutefois que dans une nouvelle domine l’émotion, comme dans  »Mariska », ou bien le fantastique, littérairement voulu dans  »Sommeil de porcelaine », parfois involontairement éprouvé dans  »La positive attitude », ou bien quand des aspects méconnus de notre environnement, par exemple le sous-sol d’un hôpital, s’avèrent par trop étranges, quand ce ne sont pas des circonstances troublantes qui paraissent soudain ouvrir un autre espace-temps  : »3h30 »  ! Et puis, il est des situations si inattendues, la plus forte étant  »Finitions in extrémis », qu’elles font penser qu’elles pourraient bien s’être réellement produites  ; il suffit d’avoir l’oeil vif et la plume alerte, la vie n’est-elle pas d’une incroyable inventivité  ?

Nombre des nouvelles de CLAP 2 sont écrites à la première personne du singulier, de sorte que le lecteur se perçoit presque comme un interlocuteur à qui l’autrice fait confidence de tranches de vie, même lorsque le narrateur est en fait un homme.

Les dialogues sont nombreux, par cette volonté de proximité des textes avec des scénarios, volonté affichée dans le titre du recueil ( CLAP 28 Bobines), les échanges sont retranscrits d’une façon particulièrement vivante, fidèle à la réalité. Si Jeanne CHAMPEL GRENIER possède un vocabulaire français nettement plus riche et sensible que la norme, ce qui est manifeste dans ses poèmes, elle est aussi on ne peut plus attentive à la façon de s’exprimer des autres et, jouant sur l’orthographe, elle restitue avec beaucoup de réalisme amusé, tant les fautes et hésitations des jeunes enfants que, au besoin, l’accent d’un étranger( voir  :  »L’échafaudage  » vendu par un Sicilien !)

CLAP 2 est aussi pour le lecteur l’occasion d’avoir une indication élargie sur les connaissances linguistiques de Jeanne CHAMPEL GRENIER. Si la lecture de  »Souvenirs d’enfance » lui avait appris que Jeanne, enfant, a baigné dans le catalan autant que dans le français,  »CLAP 2 », dans certaines nouvelles, laisse flotter, ouvertement ou allusivement, le souvenir de l’accent de Frédéric Mistral et d’Alphonse Daudet ( » Mystère au mas de Galibert  »,  »Alphonse et le coup de chaleur » ), cela nous amène à penser que l’univers dans lequel a grandi l’auteur fut en fait trilingue : français, catalan notamment familial, et occitan qui perdure dans le patois de l’Ardèche ) ce qui ajoute des racines à l’ancrage de ses histoires et à leur vérité  ; chatier le langage au point de le rendre d’une rigueur académique impersonnelle n’est pas le sport favori de l’autrice. En réalité, ce qui se perçoit à travers les diverses veines littéraires de Jeanne CHAMPEL GRENIER, c’est le plaisir de la langue, des langues, tant orales que soutenues et ceci dans un grand souci de vérité et de proximité, sans oublier l’humour, cet esprit de liberté créatif toujours prêt à surgir. Un grand accent de vérité, de bienveillance amusée. Un travail attentif et fidèle, d’une belle richesse inventive où la poésie garde une place de choix.

Le lecteur l’aura compris  : on ne s’ennuie pas un instant à lire  »CLAP 2 ». Il est toutefois à préciser que si les nouvelles qui sont réunies dans ce recueil sont divertissantes, elles n’en possèdent pas moins une portée supplémentaire. Sans y paraître, sans donner de leçon, tout en nous amusant, ces nouvelles nous invitent à la réflexion, sur nous mêmes, sur certains travers individuels, parfois personnels, sur la société, ce qui nous invite à comprendre plus profondément les autres.

Particulièrement brillante est la nouvelle qui ouvre le recueil   :  »Vous avez dit contemporain  ? », il faut bien se rappeler que Jeanne CHAMPEL GRENIER est peintre, le récit de la visite d’une exposition d’art contemporain donne au lecteur, s’il est de ceux qui n’hésitent pas à faire travailler leurs neurones, l’occasion de réfléchir à cet art promu dans des sites prestigieux, art soutenu par les firmes à dollars qui prennent les visiteurs pour ce qu’ils sont parfois  : des gens incultes abusés par la mise en scène de l’argent tout puissant.

 Notons que l’occasion est donnée dans ce texte humoristique, d’alerter tout un chacun qui se croit anonyme, de la montée en action des vidéo – surveillance, devenues de plus en plus nombreuses et inquisitrices, texte donc qui nous amuse mais qui ne manque pas de nourrir la réflexion.

Ainsi, en nous divertissant, mine de rien, la nouvelliste, jeanne CHAMPEL GRENIER, nous distrait mais comme tout écrivain qui se préoccupe de la question humaine, éveille aussi nos consciences.  

CLAP 2 – Nouvelles ( 28 Bobines) de Jeanne CHAMPEL GRENIER – 170 pages- 12 euros-
Editions France Libris

Adresse de l’auteur  :
Jeanne CHAMPEL GRENIER
99 Impasse de Larzalier
07800 Saint laurent du pape
FRANCE

Michel LAGRANGE, UN DIVAN D’ORIENT ET D’OCCIDENT, A&R Éditions 2019

Chronique de Jeanne Champel-Grenier

APRES LECTURE ET CONTEMPLATION DU LIVRE : 

                                     UN DIVAN D’ORIENT ET D’OCCIDENT 

                                                   de Michel LAGRANGE
                                                         A&R Éditions 2019

Bien sûr que « ces Échappées belles en Iran ne sont pas que géographiques ! » selon les propres mots de Michel LAGRANGE !

Où sommes-nous ? À Ispahan où, en dépit d’un Orient souvent divisé, éruptif, palais, jardins et mosquées sont et demeurent des havres de fraîcheur et de paix.

La beauté des lieux est ici sans doute plus qu’ailleurs un médium qui permet l’élévation, l’oubli de soi, grâce à de puissants et irrépressibles élans d’extase que l’Occident trépidant ne connaît plus. Par l’ « immersion de la vie dans les fraternités d’un paysage originel en continu » la vie de mortel du poète prend le large et gagne en altitude. Plus près du silence, des décors géométriques ajourés  »où le courant d’air circule entre les deux versants de la lumière », au pied des hauteurs de  »murs étoilés », l’homme est plus enclin à faire le point sur lui même, à s’alléger, à s’oublier pour rejoindre l’essentiel de sa quête spirituelle. 

Pour le poète, Michel LAGRANGE qui nourrit en lui ce quotidien besoin de dépassement, l’appel de l’Infini, de l’Absolu, est ici, dans les œuvres d’art, dans l’architecture sublimée entièrement vouée à la prière, une révélation de chaque instant, au point d’y consacrer ce majestueux ouvrage d’art d’une centaine de pages illustrées de grandioses photographies en couleurs et en noir et blanc au format 27/32 : un chef d’oeuvre, comme un échange de courrier sacré entre l’auteur de culture platonicienne et sa vie intérieure mystique.

Ce « balancement» permet au poète occidental à l’instar de Goethe en son temps, d’osciller entre deux mondes et de fouler en pensée le sol de la Perse ; il lui suffit d’admirer les somptueuses et parfois très sobres photos de Patrick RINGGENBERG, auteur suisse du magnifique ouvrage « Peindre l’invisible », et de s’assurer une nouvelle fois la collaboration fidèle et efficace de Bernard BÉROS, photographe d’art, pour donner naissance à ces longs et beaux textes passionnément inspirés : une véritable révélation de beauté et d’harmonie.

             Oui, ce grand livre réussit le miracle de nous transporter en ces lieux éternels afin de nous y ouvrir l’esprit et l’âme au point de faire nôtres ces paroles :

« Prodigieuse harmonie de la terre et du ciel

Quand les quatre vents de l’esprit

Font de l’espace une clairière ouverte à tous les temps »

« Emancipé, lesté par la Révélation

Me voici repeuplé de jours en majuscules

Et nourri de Lumière »

UN MAGNIFIQUE GRAND LIVRE D’ART ET DE POESIE

©Jeanne Champel-Grenier

Patricio SÁNCHEZ ROJAS – Cahiers de la Méditerranée (Cuadernos del Mediterráneo) – édition bilingue – Domens, septembre 2019, 84 p., 12€

Chronique de Marc Wetzel

Patricio SÁNCHEZ ROJAS – Cahiers de la Méditerranée (Cuadernos del Mediterráneo) – édition bilingue – Domens, septembre 2019, 84 p., 12€


    Le titre anodin de ce mince recueil est trompeur : Patricio Sanchez Rojas, né au Chili en 1959, exilé dans sa jeunesse puis naturalisé français, a fait sa vie dans le Languedoc, devant la Méditerranée. Cette mer quasi-fermée, féconde et violente, à l’immensité en quelque sorte domestique ou familiale, où explorateurs, pélerins et conquérants se sont sans cesse rencontrés et confondus, est comme l’antipode adoptive et exacte d’un pays natal chilien démesurément mince et droit, lui, plutôt sage et infertile, tournant le dos (séparé par montagnes et aridité) à tout, et ne faisant face à rien (sinon le Pacifique, vide et n’offrant commerce et alliance qu’avec quelques îlots et de gigantesques fosses sous-marines !). Étrange symétrique contraste d’un Chili si distendu et contenant ainsi tous les climats – dont, avec le désertique, l’océanique et le subpolaire, … le méditerranéen ! – et d’une Méditerranée rêvant d’intégrer – par Homère, par Moïse, par Paul, par Ibn Battuta, par Las Casas – toutes les altérités – dont même … une hispanité australe ! Que ce recueil bilingue (écrit en français, traduit par l’auteur même) se nomme « Cahiers de la Méditerranée » dit donc bien à la fois l’administratif apaisement et le rigoureux écartèlement d’une transplantation réussie.

« Sur les vagues

de la Méditerranée

j’ai trouvé un livre.

Ses pages contiennent

le sel

de mes journées d’exil »  (p. 34)

C’est la partie la moins poétique de lui-même que Valéry consignait dans ses « Cahiers », mais on retrouve chez Sanchez (qui ne philosophe pas, et ne prétend pas même diffuser ou commenter la science de son temps) la teneur réglée et même l’espèce de vocation fonctionnelle d’un cahier : ses très courts poèmes y sont en effet des sortes de consignes de vie, de recettes d’acceptation des événements et d’assimilation des structures que cet esprit venu d’une autre langue, un autre hémisphère, et comme une autre croûte terrestre, opère, assume et formule. On sent ici, presque physiquement, la réalité du cahier (du cadre de papier), le geste de pliage et d’assemblage de feuilles de mémoire, et le bruit mental caractéristique de la notation – comme un aperçu de pensée à même la vie, un relevé d’avis sollicités, obtenus et traduits de la substance même du monde. Le monde bien interrogé (ou saisi comme il se met lui-même à la question !) a en effet des choses à dire :

« La plume qui tombe

du ciel

est peut-être un

signe

que les nuages

sont légers »  (p. 53)

Le monde de notre poète est, semble-t-il, un monde sans divin, sans au-delà influent et effectif, où la vie même n’est donc pas considérée comme un exil (nul n’aura jamais pu quitter un Éden inexistant), mais où, par contraste, une vie d’exilé n’a pas, n’aura jamais, de compensation surnaturelle. C’est un athéisme sincère, mais qu’aucun mensonge ne tranquillise : ce que nous serions au-delà du monde n’existe purement et simplement pas. Aucune grâce ici n’adoucira le destin déchiré, ne neutralisera les grands écarts de vie, ne justifiera jamais ce qu’on n’aurait pas fait l’effort de comprendre ni payé le prix d’oublier. Notre homme, pour dire les choses franchement, ne se plaint pas d’être mélancolique, et porte une sorte de deuil sans funérailles d’une vie qui, absente un jour, s’est faite impossible toujours.

« L’albatros

questionne le soleil.

Mais nous ne

savons pas quoi répondre

à l’orage »  (p. 62)

C’est un monde silencieux – sans action, sans intrigue, sans négociation – parce qu’il attend honnêtement, pour mettre fin à sa solitude, l’arrivée de quelque chose qui ne viendra pas. Mais il n’est pas étonnant que la réalité poétique de Patricio Sanchez soit un tel monde sans voisins, confidents ni appuis, car on pleure seul, on contemple seul, on se métamorphose ( = on renaît d’une forme périmée de soi-même) seul. L’horizon vrai est immanent et portatif ; et il suffit :

« Une mue de serpent.

Prends-la

brûlante

et mets-la

dans ta poche »  (p. 19)

C’est un monde amoureux – mais l’amour ici ne prétend pas dire la vérité (l’amour ne dit rien, ce n’est pas son affaire), mais il est comme un chant de la pure et simple disponibilité : il révèle ce qu’il célèbre, et donne ce qu’il révèle. Autant qu’il dépend de moi, – semble se dire l’amour ici – il n’arrivera que le meilleur à ce que j’aime ; mais ce meilleur est vivant et réel : il peut se tromper et être trompé. L’amour connaît la vie par cœur, mais la vie n’est pas tout, le cœur ne sait pas tout. Mais il est ici, ne s’ignorant pas faillible, d’autant plus beau : 

«  Ton corps nu

fond comme

une bougie.

Je ramasse la cire

encore brûlante

pour la poser 

sur le bord

de ton drap blanc »  (p. 29) 

Et c’est un monde mystérieux, ou plutôt Patricio Sanchez est comme l’artisan et le gardien mystérieux du monde courant et commun : la tonalité singulière de l’œuvre est celle d’un stoïcisme magique. Stoïcisme parce qu’il contient (et respecte) partout un devoir de réserve, une attention à la mesure opératoire propre du monde : le réel est d’abord et toujours là pour se produire, très accessoirement et précairement là pour nous reproduire ! Nous ne dirigeons que très marginalement ce qui nous arrive, et notre corps a des pannes de monde que le monde superbement ignore : un aveugle ne devient pas invisible à proportion, pas du tout (pas plus qu’un sourd n’y gagne de félines discrétions, ou un muet s’exempterait d’être interrompu). La magie, elle, vient de sa seule source légitime : la parole (qui confronte à loisir les images du monde les unes aux autres, et est la naturelle échangeuse de présences). C’est dans les mots que nous changeons notre pensée, et c’est le seul changement que l’immense concaténation des faits ne peut ni prévoir ni empêcher. Hasard et fatalité ne battent plus seuls un tas de cartes dont certaines sont, à chaque mène, littéralement inventées et ajoutées par les poètes, remarquables joueurs : 

« Ne t’impatiente pas

si la chandelle s’éteint.

Le mistral est

un orfèvre

du mystère »  (p. 35)

« Aveugles rochers

que la nuit

console,

Sans voir la poutre

sous ta paupière »  (p. 60)

« Soyons patients

à l’heure des échardes.

Quand la mer

montre

sa poitrine d’éventail »  (p. 71)

C’est donc, clairement, un remarquable poète, sobre, mélancolique et juste ; il a raison d’être sobre, car l’infini a besoin qu’on le résume, et la complexité qu’on l’assagisse et la ponctue ; il est mélancolique parce que, malgré toute son ardeur, il ne peut que constater que nos élans et besoins disparaîtront (disparaissent déjà peu à peu) dans ce Tout qui les permet et les ignore. Il est mystérieusement juste en parlant par exemple des horloges tyranniques , qui règlent strictement un flux des choses auquel elles n’ont que très peu part, et prétendent faire lire et entendre un cours du temps auquel nous savons qu’elles sont aveugles et sourdes :

« Respirer

pour effacer l’ombre

des horloges.

Ces tyrans

qui nous effrayent

au rythme des rivières »  (p. 28)


©Marc Wetzel