Demosthenes Davvetas, Dans le miroir d’Orphée, poèmes,traduction et préface de Xavier Bordes, éd Traversées, 2020 15 euros
Poète grec traduit en langue française par Xavier Bordes, Demosthenes Davvetas conjugue le sens de la réalité à plusieurs temps en ce compris celui qui passe, drainant une vie en miroir où « sitôt que tu t’oublies tu te mets/ à écrire, tu te mets/ à tournoyer à travers le temps/ plume en apesanteur/ laissant ses traces/ dans le vide de la vie ».
L’encre peut se faire ciel bleu de la Méditerranée alors qu’aussi un monde complet peut surgir soudainement, image vive entre « deux fleurs toutes blanches/ l’une en face de l’autre », le souci du détail étant suffisant à évoquer « la dimension du monde », le doctorat d’Esthétique acquis par l’auteur à l’Université de Paris VIII n’y étant certainement pas pour rien.
Une philosophie douce, parfois aphoristique, imprègne une poésie dense prenant pleine conscience de l’événement ou de l’instant présent : « Tu t’abandonnes complètement à tel mot/ qui va te faire tournoyer dans/ la connaissance du Tout » avec cette approche d’un voyage très intérieur : « Regarde en toi pour voir/ le monde/ L’inverse n’est pas valable ».
La motivation à remettre en place une persévérance parcourt le texte écrit presque en volume architectural comme pour en faire un rempart protecteur de l’instant majeur perdu : « J’écris- j’écris -j’écris/ pour encore une fois tenter/ de bâtir un mur d’encre/ pour contenir/ la dangereuse hémorragie/ de mon amour perdu ».
Une sorte de désespoir très contrôlé habite ainsi le texte dans sa décision à vouloir perpétuer : « tu as fui à l’improviste/ la couche de l’amour/ et tu m’as laissé/ grenade de désir en mains/ dégoupillée/ prête à m’atomiser en l’air ».
L’énergie qui amène à vivre passe ainsi par la tragédie et l’expression de celle-ci, ce que nous savons aussi cher aux Grecs anciens.
Dans « Le sang d’un poète » de Jean Cocteau il y a cette image forte de la « Tête vivante de la statue qui l’observe », comme ici, en quelque sorte, la perte ou l’absence sont monumentalisées. Il s’agit suivant la postface de Cocteau de « surprendre l’état poétique », ce que fait admirablement Demosthenes Davvetas, descendant en lui pour resurgir, mieux, et aussi pour eux, au milieu des autres avec ou sans son Eurydice qui, on le sait, restera éternellement présente dans l’esprit d’Orphée : « Comme en un rêve incarné/ tu vins puis t’en allas/ et ce qui est resté/ de toi depuis lors en moi/ est un matériau/ que je veux exploiter/ pour ma poésie ».
Poésie rangée en colonnades d’éternité pour une écriture à lire gravée dans le marbre du temps non pas suspendu mais révélé à sa juste grandeur.
Dès la première phrase de son essai comparatif, Jean-Pierre Longre annonce une espèce de balancement dialectique : « Lorsque je lis Cioran, je pense souvent à Queneau, et lorsque je lis Queneau, je pense parfois à Cioran ».
Dans la foulée, on apprend que ces deux-là n’ont jamais eu « de relations suivies » (ni de correspondance, non plus) mais que – détail intéressant – Queneau, en tant que lecteur des premiers manuscrits de Cioran chez Gallimard, a veillé sur ses débuts ; c’était donc un vrai connaisseur de son œuvre, alors que l’on ignore si la réciproque était valable…
Qu’importe ! L’essentiel, ici, c’est cette sensation (quasi proustienne) de revécu, de relu – de proche parenté – que Jean-Pierre Longre ressent à la lecture des deux auteurs, à première vue si différents.
Mais, que peut-il bien les unir ? S’agirait-il de ce jeu de l’intertextualité assidûment pratiqué des deux côtés ? Si, cela aussi, certes, mais ce serait trop peu pour tout expliquer – et puis, ce procédé-là, ils le partagent avec mille autres écrivains du XXe siècle !
De fait, le comparatiste amoureux mettra au point un autre type d’approche (à la fois, si l’on veut, thématique, stylistique, psychologique, métaphysique) : suivre le fil rouge des obsessions qui, souterrainement, « travaillent » les deux œuvres.
Exemple : « le pessimisme radical mâtiné de fatalisme ironique », « entre certains textes de Précis de décomposition comme ‘Variations sur la mort’ et quelques poèmes de L’Instant fatal comme ‘Si la vie s’en va’, ou encore entre ‘Je crains pas ça tellement’ et quelques passages de ‘Paléontologie’ (Le mauvais Démiurge) ».
Or, paradoxalement (ou plutôt naturellement, cf. au susmentionné mouvement dialectique), les deux auront aussi en partage la jovialité, tant le fou rire que le fameux « pleurire » de Queneau – lequel, chez Cioran, vire au « cynisme » qui « débouche sur une forme de burlesque tenant à la fois du comique de situation et des écarts de langage ».
Pour eux, il y a donc « abolition de la distance entre trivialité et gravité ». L’essayiste avance même l’hypothèse tentante que l’« on pourrait sans doute analyser Précis de décomposition et d’autres recueils sous l’angle du ‘pleurire’ quenien » (son parfait correspondant en roumain, râsu-plânsu, tenu pour un trait du caractère des Roumains de toujours, l’est d’autant plus celui d’un Cioran, masochiste hors pair).
Saisissant, également, le parallèle entre le roman Dimanche de la vie de Queneau (avec son épigraphe hégélien d’Alexandre Kojève) et « Les Dimanches de la vie » (du Précis…) !
Chez les deux, on diagnostique une « quête de la quiétude spirituelle et du non-désir », jusqu’à souhaiter la perte du Moi : « S’évaporer, perdre son nom et son identité (comme Trouscaillon dans Zazie dans le métro) […] ». Voici Cioran, « au début de La Tentation d’exister » : « ‘On périt toujours par le moi qu’on assume : porter un nom c’est revendiquer un mode exact d’effondrement’ ».
De ces hantises queniennes-cioraniennes, il y en a beaucoup d’autres : pratiquer tour à tour la thèse et l’antithèse (sans jamais de synthèse), « le pour et le contre », mais aussi – et surtout – cultiver le doute, poussé jusqu’au paroxysme chez Cioran.
Là, on comprend mieux que tous deux soient volontiers des « penseurs fragmentaires » ; cependant, une différence subsiste : « Il semble que le roman quenien ait cet avantage sur l’aphorisme cioranien de laisser la porte ouverte sur des solutions aux impasses existentielles. Sans effacer le doute ». (Le bémol final rééquilibre un peu la balance…)
Une autre dissemblance au sein de leur ressemblance : bien qu’ils aient « l’humeur plutôt joyeuse », « on rit plus ouvertement en lisant Queneau qu’en lisant Cioran ». Humeur joyeuse issue peut-être même de leur « sentiment de mal-être », « d’étrangeté », de « l’atopia » – en somme (ajouterait-on), de leur mélancolie ; et, là-dessus, on pourrait invoquer la dialectique kierkegaardienne : « Le mélancolique a plus qu’un autre le sens de l’humour », et : « Le sceptique a souvent le plus de sens religieux » (« Diapsalmata », dans Ou bien… Ou bien…). Les deux « ne sont pas vraiment philosophes, mais écrivains » – recte des « losophes » (Jean-Pierre Martin dixit).
On aura aussi droit au dessert : un plongeon dans « l’exercice littéraire » de nos compères, Exercices de style de Queneau et Exercices d’admiration de Cioran, où il y a « […] comme une mise en scène du langage, une théâtralisation plus ou moins consciente des mots, ‘masque et aveu’, voilement et dévoilement méthodique de la langue. Et aussi écriture quasiment musicale […] ».
Mais, pourquoi le titre : Richesses de l’incertitude ? Parce que : « Avec des certitudes, point de style […] » (Cioran, Syllogismes de l’amertume).
Voilà comment Jean-Pierre Longre aura « élucidé la question pour mieux s’en débarrasser », d’une manière réjouissante – pour lui-même comme pour nous autres lecteurs !
*. Cf. Jean-Pierre LONGRE, Richesses de l’incertitude. Queneau et Cioran / The Riches of Uncertainty.Queneau and Cioran, édition bilingue, traduit du français par Rosemary LLOYD, Black Herald Press, Paris-London, 2020.
Eric Chassefière, Présence du masque, Collection Arcane, Éditions Sémaphore, décembre 2019, 88p, 12€
Dans le geste poétique d’Eric Chassefière, il y a celui du chef d’orchestre qui pour extraire la musique d’une masse statique et encore assoupie doit s’ancrer solidement avant d’élancer ses bras dans le vide. Se produit alors une sorte de miracle: la musique naît, son essence se révèle, sa nature se décline en une infinité de variations sensibles. Il y a une volonté d’orchestrer le monde sensible, les sensations et les émotions, d’harmoniser comme le ferait un peintre ou le sculpteur cherchant à joindre entre elles les parcelles d’ombres et de lumières, les espaces silencieux, les creux et les pleins aux proportions infinies.
Souvent le passage des jours, leurs errances mêlées à celle de l’homme rythment l’écriture comme pour le journal intime. On lit aussi un questionnement personnel et fondamental d’appartenance au monde grâce à l’observation de la nature pour ce qu’elle nous révèle de nous-mêmes et de l’autre. La vie sensible et rêveuse du poète, rend possible son adhésion malgré la solitude aux fourmillements de la foule, à ces exclamations.
Eric Chassefière ne se contente pas de rester en retrait, de contempler et de merveilleusement décrire. Le poète explore, erre comme dans un labyrinthe qui ne cesse de lui renvoyer des reflets, miroirs où l’on se regarde, fenêtres d’où l’on contemple les autres. Le monde est un spectacle, un théâtre un tableau, un livre, un recueillement de mots.
Le masque, les masques sont les visages que la vie nous fait porter comme si nous avions plusieurs rôles à jouer. Le masque est le visage que nous renvoie la mort lorsqu’elle se rapproche, le masque est une frontière, une lisière, une ombre, la possibilité peut-être de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. Difficile de dire ce qu’il y a derrière le masque mais sa présence atteste aussi d’une vie nourrie de souvenirs, parée de reflets multiples, d’ombres et de lumières, de creux et de vides. Errer dans les rues d’une ville, voyager au creux des jours, rêver et écrire de la poésie nous permet sans doute l’introspection indispensable. Le poète est un visiteur de l’ultime et habite l’impossible.
Ce recueil comporte quatre grandes parties dont je reprends ici quelques mots et images significatives en lesquels se reflètent toutes les qualités de ce recueil.
Lisboa song
« Ici on entend la lumière tisser la pierre le ciel bleu chanter l’ombre murmurer la source »
« assis là sur le rebord de la jetée dans l’irisation de l’espace à s’écouter murmurer la vie vagues caressant des pierres »
« En lui tout tremblant d’aube et de sel l’océan levé de la parole »
« Il marche à l’intérieur de lui-même »
« Intrication des temps et des lieux dispersion des mots comme un bouquet de mouettes »
et p30 un poème résumant le propos
« miroitement noir des images au fond des mots des lèvres traversées de leur tissage dans le miracle de nommer enlacer le silence au murmure de loin en loin se retrouver oubli après oubli s’endormir ensemble partager le chant d’un arbre le bouquet d’un oiseau dans l’obscurité confondue de nos retours »
Les mots errants
« respirer mot après mot le vent du soir »
« leurs vies tout au fond des mots dansaient secrètement liées dans la marche des souvenirs»
« habiter tous les chemins possibles de l’instant »
« c’est au crayon du silence qu’il griffonne les mots paupières baissées sur le dessin intérieur
ce courant de vie qui le traverse cette rumeur joyeuse qui s’installe en lui ces courses de l’enfant qu’il fut ces mots éternels de l’amour ancien et futur » Voilà qui fait une tentative heureuse de dire ce qu’est le poème.
« La ville devient labyrinthe de sa mémoire il s’y déplace comme en lui-même »
« il aime cette solitude divine que le rêve prenne couleur de fruit »
« Il va son chemin d’errance parmi les voix profonde respiration de ces journées à déambuler porté par la vague du pur désir d’être le chemin naît de l’écriture simple du masque »
Évocation de l’absent, avec reflets
dédié au père de l’auteur
« nul bruit de pas sur le chemin plus personne aujourd’hui on ne le rencontre plus lui qui ne sut habiter que l’horizon »
Présence du masque
qui donne son titre au recueil
« ce visage en lui est aussi ce miroir cette duplication sans fin de sa présence cet effacement permanent du corps par le corps qui est condition de l’étreinte véritable »
« tous ces visages aimés en lui alors n’en forment qu’un seul le libérant de l’angoisse qui l’étreint »
« cette aube en lui au fond des mots »
« Tenir haut en lui le rêve porter haut la joie d’aimer célébrer le mystère de l’autre l’énigme sans fin du sentiment »
« lui cherche les mots de son amour dans la langue chatoyante du silence vent et lumière rentrés en lui »
On pourrait croire qu’Estelle Fenzy a fait le voyage dans l’ouest américain et qu’elle en a rapporté ces Poèmes western. Sauf qu’elle n’a jamais fait le voyage. Son voyage à elle est un voyage imaginaire, un rêve de voyage peut-être, inspiré par les photographies de Bernard Plossu, dont l’une d’elles orne la première de couverture.
Le road-trip commence à Provincetown : « A l’extrémité de Cape Cod la baie de Provincetown ouvre un livre vierge. Cousu d’horizon», pour s’achever au bord de l’océan : « Il n’y a pas plus à l’ouest. C’est le bout du voyage ».
D’immenses lieux vides. Une nature très présente — ciel, terre, canyon, désert — belle et souvent hostile — neige, vent, brouillard, poussière. Des villes : Santa Fe, Denver, Los Angeles, « Las Vegas. Eblouissante. Nuit et jour ». Beaucoup de silence, beaucoup d’absence. « Qui a terrassé cette fuite d’asphalte. Cette ligne sans retour. Cette engouffrée du regard ». Une partie des poèmes laisse deviner la présence humaine par les traces qu’elle a pu déposer dans le paysage : carcasse de voiture, linge sur un fil, route, motel, pompe à essence, cimetière indien. Une autre partie lui fait une place plus importante : personnages aperçus de loin, esquissés pour la plupart, sauf quelques portraits rapidement brossés à grands traits comme celui de Susannah Gun. Mais partout une attention soutenue portée à la vie lorsqu’elle est présente : « A l’aube, les chiens de rue tournent sans fin dans la ville déserte », « A Seboyeta, un enfant vit sous la terre », « (…) elles baissent sur les banquettes leurs paupières qui piquent. Tabac froid ».
Chacun des 58 poèmes en prose du recueil est une étape du voyage, un tableau. Les poèmes commencent souvent par une indication de lieu, suivie d’une description courte — quelques phrases au plus —, une description qui n’est pas l’énumération d’un décor, mais une évocation saisissante à partir de quelques détails choisis. L’œil en éveil, la poétesse se fait peintre et quelques touches suffisent alors à faire surgir le paysage, comme on ferait surgir un portrait. « Le brouillard recroqueville la terre », « Le Desert Motel est un cube levé à même la piste », « Ocre jaune, à perte de vue l’océan-poussière. Lointain courbé ». Se dressent alors sous les yeux du lecteur des tableaux du paysage états-unien qui ressortissent parfois à son histoire ou à ses mythes.
L’écriture est concise. Souvent l’évocation naît à partir de phrases nominales. Présence de la poétesse dans l’énonciation: « On plisse les yeux », « Peut-être que quelqu’un a pu l’aider ». Dans ce qui ressemble à un journal de bord, l’observation donne naissance à d’autres images : comparaisons (« Comme un troupeau de bêtes agonisantes. Sur les flancs, le toit. Portières ouvertes, capots béants », « Sous un ciel d’écume. Lourd, vaporeux, comme une hanche de Rubens», « A l’humidité. Entrée dans le corps comme un sommeil »), personnifications (« Les pompes à essence attendent. Patientes sous les néons. », « Les décisions du vent »).
Une rêverie se crée autour de l’espace :
Zabriskie point.
D’ici on voit la mort de loin.
Plissé nu de terre stérile. De douleurs longues. De fourmis argentées.
Un endroit où il n’y a plus rien à prouver.
Des correspondances fines s’établissent entre les grands espaces et les hommes. Estelle Fenzy nous livre alors une pensée, parfois quelque chose d’intime, sentiment, sensation, qui entre en relation avec le paysage (« On ne comprend pas mais tout est là », « Comme elle est belle sa solitude »). Parfois une réflexion d’ordre plus général propose un élargissement : (« Ici, seul le désert est en expansion », « Il y a toujours un côté qui mène au rêve et l’autre à la nuit ») ou bien une évocation de la condition humaine (« Cacher son visage humain. Espérer l’accueil.», « Lourds d’un amour qui souvent fait défaut. / Ici. Partout »). Il en ressort un sentiment de compassion pour la fragilité de l’existence humaine.
Enfin la dernière notation forme souvent comme une petite clausule, refermant le poème sur lui-même, faisant de chaque poème un objet ciselé qui concourt à la beauté du recueil, édité chez LansKine.
Recension : Nicole Hardouin – « Lilith, l’amour d’une maudite. » Illustration Colette Klein« Magnétisme » Préface d’Alain Duault. Editions – Librairie-Galerie Racine-Paris Format 21,5X13. Nombre de pages 75. I.S.B.N. : 978-2-243-04536-9
Sur l’ample voie poétique de Nicole Hardouin, cet ouvrage « Lilith, l’amour d’une maudite » dernier né d’une belle série m’apparaît tel un point d’orgue au cœur de l’œuvre de notre amie.
D’emblée, les nuances sont données, les couleurs sont choisies, ce seront celles d’une femme revendiquant à la face de « dieu » où plus précisément de son sujet Adam, son insoumission, sa liberté, son droit identitaire. C’est l’hymne d’une femme qui ne doit rien à personne. Son cœur, son corps lui appartiennent jusqu’au désir sublime de pouvoir exulter, jouir, quand et comme bon lui semble.
Lilith ou Nicole Hardouin, les deux fusionnent ne formant qu’une, le mythe, la poétique confortent la femme réelle, l’imaginaire se fond à la chair, le désir à l’amertume, le baume d’amour et les blessures des non-dits. De connotation sulfureuse le succube conduit à succomber. Mais notre poétesse ne « …/…caresse-t-elle pas la licence de tous les
possibles …/… »
Dans sa magistrale et pertinente préface, Alain Duault le souligne judicieusement : « …/…la femme poète, la femme qui jette sur le monde un regard fatal. » Il évoque aussila flambeuse des « corps ruisselants. » Ce qui d’ailleurs n’est pas sans me faire songer à l’une des dernières œuvres d’Henry Rougier « Ruisselante » véritable plaidoyer à l’amour.
Nicole Hardouin porte haut l’étendard d’un féminisme raisonné, de bon sens et clairvoyant qui dénonce les féminicides, loin des exaltations de certaines intégristes féministes des plus nuisibles à la cause qu’elles prétendent défendre.
Ce recueil est un noble combat sous-jacent pour une vraie justice équitable et comme tous les combats justifiés, il est une somme de pardon et d’amour.
Toutefois très méfiante des amours de l’homme, Lilith se livre nue aux caresses de l’eau et à la tendresse de la nature, jusqu’à l’insolente utopie, jusqu’à l’orgasme des désirs inassouvis.
L’amour dont rêvent Lilith et son alter ego touche à la démesure, c’est un corps à corps, un duel fantasque. Indépendante et libre, l’éternelle première ne croque pas la pomme, mais les pommes : « Je croque les pommes à pleines dents. »
Poème passion, poème fusion, poème imposant son rythme, sa cadence où les corps sont soumis à des spasmes incendiaires et débordants. Notre poétesse se jumelle à son héroïne, nous livre son mépris des scribes responsables des écritures apocryphes ayant falsifié l’histoire. Oui les écritures mentent, élaborées qu’elles sont au service dominant des hommes, cette race se voulant supérieure, mais n’ayant sa place que dans la bauge. Elle dénonce la manière dont l’histoire, au travers de ses rapporteurs, occulta l’origine de la femme première, signes des rejets qui marquèrent les fondations de toute une société. Femmes, ignorées, écartées, diminuées, exploitées, mais qui c’est indéniable, imposeront l’appel à leurs droits jusqu’à la totale parité. Lilith c’est la rebelle, l’insoumise, celle qui défie les hommes et transgresse leurs interdits, celle qui bannira toujours les pouvoirs que se sont attribués les hommesreléguant la femme à un rang subalterne. Lilith devrait servir de symbole de liberté, de respect, de justice à toutes les femmes du monde, afin de raboter les voix épineuses des suffisances masculines.
« …/…casser les censures, embrocher les chimères du mâle. »
Si Lilith revendique sa liberté, elle soutient aussi son droit à l’amour. Elle avoue aimer partager son corps, sa chair et s’offrir dans l’abandon de ses outrances.
Tout est précaire, fragile, en équilibre dans ces luttes permanentes qui ne font aucune concession au détriment de la liberté.
La femme ici reprend ses droits, rêve d’air embaumé, de ciel bleu, de lumière nouvelle, de rosée cristalline, mais elle a toujours soif d’amour, de frissons fusionnels, d’élans passionnels, et elle aspire surtout à l’équité et à l’authenticité.
« Faire l’amour comme les éclairs dans l’orage, comme les feuilles sous le vent, comme deux esquifs en perdition sous le regard de Méduse…/… »
La parole ici est forte, le verbe est haut, Lilith la rebelle n’hésiterait pas à briser les conventions, pour les mener à une sorte de sabbat avec les louves, les gorgones, les vouivres, les mélusines, et les amazones, toutes ces proscrites du jardin des hommes. Pour peu, elle se ferait incendiaire.
« Les sabbats poussent leurs enchères.»
Pour les rousses brulées sous prétexte de sorcellerie, pour les blondes emmurées pour péché charnel et de fornication, pour les brunes soumises à la question pour tentation et haute trahison.
« Ma vengeance est à portée de langue. »
Toute la panoplie mythologique du monde des ténèbres est inventoriée par Nicole Hardouin et c’est de sa plume que s’extirpe le venin vengeur au cœur des liturgies païennes.
Notre poétesse transgresse les lois du jardin premier, elle chevauche le vent pour reconquérir au plus vite sa place usurpée, elle s’insurge, provoque jusqu’à faire jouir les dragons dans une : « Nuit de lave, drap de suie. »
Au travers de cette grande orgie salvatrice, nous croisons des scènes nocturnes quelque peu porteuses de senteurs de soufre, nuits sabbatiques, clandestines où notre poétesse s’offre tel un arc de chair tendue.
Consciente du mal qui a été fomenté, Nicole Hardouin fait de sa confession une révélation en se refusant à tout compromis, elle veut demeurer l’autre… :
« Je suis l’anti-Eve, l’anti-Vierge, l’anti-Marie Madeleine et pourtant les cicatrices accumulées sur les corps : infibulation, excision, mutilations, indifférence, injustices, écorchures n’ont jamais été aussi vives que celles que j’ai pu imaginer sur les écailles du serpent. »
Lilith est très certainement la synthèse de l’œuvre de Nicole Hardouin, la pierre angulaire qu’il fallait à l’édifice de sa poésie.
Lilith marqua de son sceau les hommes au fer rouge afin que la mémoire ne puisse l’effacer :
« …/… l’homme se redécouvre, mais ne peut oublier Lilith. »
Indéniablement Nicole Hardouin siamoise du personnage de Lilith, demeure une impénitente amoureuse, une inconditionnelle passionnée, assoiffée d’amour et de vérité authentique se mesurant à l’aune de la Parole de l’homme ! L’homme qui a failli, doit impérativement se racheter, effacer ses fautes et les confesser à la femme qui espère et attend sa renaissance.
Nicole Hardouin se fait mendiante de l’amour et croit encore découvrir un « Homme » dans cette cohorte aux instincts tribaux que sont les fils d’Adam. Mais ce désir demeure encore en suspension.
« Je ne porte jamais la crue rebelle de mes désirs inassouvis. »
Ici, il ne reste plus qu’à jeter les vieux masques de l’expiation au bucher et aux flammes rédemptrices.
Prendre la main de Lilith pour s’engager sur le chemin où la femme et l’homme vont enfin se reconnaître.