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Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

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  • Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

 

Prix des lecteurs du Maine Libre, reçu au salon du Mans, octobre 2014.

Pour ceux qui auraient manqué ce roman incontournable, déjà conseillé en septembre. Antidote à la morosité garanti.

Ci-dessous, un aperçu de ce qui fait l’attrait de L’Écrivain national.

Serge Joncour met en scène son double, invité en résidence à Donzières, et nous dévoile les coulisses du métier d’écrivain, les diverses missions à effectuer (ateliers d’écriture, lectures…).

Le narrateur nous plonge dans l’expectative dès le chapitre d’ouverture, en distillant des mots forts : « cauchemar, faits divers, la folie des pires dérèglements ». Quel grain de sable va donc tout enrayer ?

Adoubé « écrivain national » par le maire lors de la réception de bienvenue, le narrateur se retrouve la vedette, « l’objet de toutes les attentions », nimbé de prestige. Mais il inspirera bientôt au couple libraire des sentiments contrastés, compte tenu de ses retards. Il perd de sa superbe le jour où il se présente, méconnaissable, maculé de boue. Son aura ne risque-t-elle pas de se ternir ? Loin d’être sédentaire, il s’approprie, sillonne les environs, aux confins du Morvan, suit « des routes onduleuses ». Ainsi, il nous immerge dans cette campagne aux « prairies émeraude », dans un monde végétal (« labyrinthe vert ») ou forestier « aux couleurs incendiées » d’automne.

La force romanesque est d’avoir inséré un fait divers, dont « Notre écrivain » s’empare. On suit ses investigations pour cerner la personnalité de la victime et de cette beauté fatale dont la photo parue dans la presse l’a subjugué. Quel lien avec Commodore, le disparu ? Avec Aurélik, incarcéré ?

Dans quelles circonstances Dora croisera-t-elle l’écrivain ? Comment le connaît-elle ? Le lit-elle ?

L’imagination fertile du narrateur nourrit un flot de spéculations. Sera-t-il assez perspicace pour résoudre l’énigme autour de la disparition de Commodore, en endossant le rôle de détective ?

Et si le présumé coupable était innocent ? L’auteur pointe alors les failles dans les enquêtes, les erreurs judiciaires, et les dérives de la presse. Il radiographie la vie en province, les rumeurs vite colportées : quel crédit accorder à celle qui circule à son encontre ? Il brocarde les raouts dispendieux des édiles. Il soulève la question de la production d’énergie renouvelable, source de conflits. Car les écologistes, « ces illuminés », militent farouchement contre l’idée que « le bois, c’est l’avenir » alors que pour le camp adverse «  la forêt, c’est de l’or qui pousse en dormant ».

A travers son héroïne, Dora, en explorateur du cœur, Serge Joncour analyse les mystères de l’attirance. N’est-il pas vampirisé, chaviré, habité par « la belle brune » aux «jolis yeux bleus de myope » ? Pourquoi a-t-elle besoin de lui ? Que cachent ces jerrycans à convoyer ? Quel danger court Serge à la fréquenter ? Pourquoi lui impose-t-elle le vouvoiement ? Pourrait-il être inquiété ?

Face à toutes les mises en garde, on devine ses atermoiements et sa crainte de ne pas la revoir.

L’auteur excelle à monter le cheminement d’une passion et d’une fascination nées du pouvoir d’une simple photo et du magnétisme d’un regard, de l’aimantation d’un visage, puis d’une voix, à l’accent étranger, prononçant son prénom. Dora lui inspire des pages sensuelles et une variation sur le baiser à mettre les sens en émoi. « Embrasser une bouche, c’est plonger dans ce vertige sublime », c’est l’extase, « l’éblouissement » qui conduit à l’exultation des corps, à « l’ivresse de se vouloir… ».

Ses portraits psychologiques des figures féminines impressionnent. Dora, à la fois fragile et « intraitable et glaçante » éclipse toutes les autres par sa « présence presque chimérique ».

On est témoin de la montée en puissance de la peur du héros, face à la violence. Cette angoisse grandissante gagne même le lecteur quand la forêt se fait « plus enveloppante », « abyssale », d’autant plus oppressante qu’il se sent prisonnier dans cette « mer d’arbres », et abandonné de Dora.

Serge Joncour imprime à son récit une atmosphère bien singulière avec cette météo hostile (il pleut « des hallebardes »), cette succession de métaphores autour de l’eau et en faisant de la forêt de Marzy un personnage à part entière. L’auteur pose un regard de peintre (à la manière de Constable) et de poète sur les paysages, dans la lignée des « nature writers » comme Thoreau ou Ron Rash.

L’œil du lecteur y moissonne une pléthore d’images (« un mikado de bûches anarchiques gisait au pied du mur de bois »), dont celles marquantes en forêt, et l’expédition nocturne au lac. Son oreille capte une multitude de bruits (« de succion », « tonitruants » à la scierie, « craquements » en forêt, « boucan assourdissant » de métal, « brassées de paroles » au marché, « le ruissellement de musique », le martèlement de la pluie…). Serge Joncour sait nous divertir par la drôlerie de certaines situations (la cueillette des champignons simulée, la pile des livres qui s’écroule, accoutrements vestimentaires…) et ses comparaisons imagées (« Je me lançai comme un bobsleigh dans ce toboggan terreux »). Dora n’est-elle pas Ophélie ? L’écrivain piégé fait penser à Milon de Crotone. On cède à son humour (« L’ambiance avait refroidi jusqu’aux cafés », d’une justesse décapante, terriblement magnanime, à ses jeux de mots : « L’auteur d’un crime sans auteur ».

A l’instar de Dora qui attire L’écrivain national, comme l’épeire dans sa toile captive, Serge Joncour nous mène en bateau et nous tient en haleine au fil du récit, farci de chausse-trappes, de fausses pistes, jusqu’à ce rebondissement imparable, laissant le lecteur piégé, pantois. Voici Serge Joncour passé maître dans l’art du suspense. Il narre, avec toujours plus de brio, les tribulations de son héros, montrant que le métier d’écrivain n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Mais un auteur n’attend-t-il pas de la vie qu’elle lui « serve des idées » ? C’est en apothéose que se clôt le roman, pimenté par l’amour : « un amour même impossible, c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimer, profondément aimer, quitte à en prolonger le vertige le plus longtemps possible ».

Dans ce roman, Serge Joncour met en exergue le trio écrivain/libraire/lecteur, et autopsie leurs liens. Il décline un hymne aux libraires, un vibrant plaidoyer pour le livre qui permet de croiser « ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie » et une apologie de la lecture. Il évoque la genèse de ses romans, ses sources d’inspiration, la trace matérielle laissée par l’écrit, une lettre.

Serge Joncour signe un passionnant et vertigineux roman de la maturité et de la liberté d’aimer, empreint de mystère, émaillé de références littéraires (Conrad, Sue), de fulgurances (« Vivre, c’est être le maître de son feuilleton »), traversé d’effluves enivrantes d’ambre et de patchouli. Il nous offre une captivante et fascinante intrigue, prodigieusement bien construite. Des secrets bien gardés, le lecteur embobiné. Un page turner qui réunit tous les ingrédients d’un polar réussi, qui fera date par l’énergie dont il est habité. Un vrai bain de jouvence littéraire.

Joncourissime.

L’écrivain national rime avec MAGISTRAL.

 

A lire fissa, d’autant qu’« en lisant un auteur, même s’il ne parle pas de lui dans son livre, on le sent partout à travers les lignes, on est tout le temps avec lui », dit Dora.

Comme le déclara Serge Joncour dans un de ses tweets: « Un livre se lit et relie », « Un livre, c’est avoir avec soi: « le film, le décor et tous les personnages ».

©Nadine Doyen

Entretien avec Serge Joncour

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

Serge Joncour

Serge Joncour

Entretien avec Serge Joncour à l’occasion de la sortie de son roman:

L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages – 21€)

Propos recueillis par Nadine Doyen

ND:Vous avez déclaré pour des romans précédents que le choix du titre s’avère souvent difficile. Qu’en a-t-il été pour celui-ci? S’est-il imposé d’emblée?

SJ: Oui, dès le départ. J’ai gardé le titre de travail.

ND: La Belgique a son poète national, l’Angleterre aussi, pensez-vous qu’un jour, en France, on puisse aussi avoir « Notre poète national ou écrivain national »?

SJ: Pour moi c’est et ça reste Victor Hugo. Mais à vrai dire l’appellation concerne tous les auteurs qui publient, aujourd’hui, chez un éditeur national…

ND: Le choix de l’illustration du bandeau fut-elle délicate?

C’est toujours délicat de choisir une image qui illustre son livre.

SJ: Je fais confiance à l’éditeur.

ND: Le lecteur ignore le travail en coulisses quant à la finition d’un manuscrit. Pour atteindre la perfection, pouvez-vous évaluer le temps consacré à la relecture et corrections?

SJ: Plus de deux mois. L’équipe Flammarion dirigée par Alix Penent l’éditrice, apporte un grand soin à ces dernières étapes d’un manuscrit devenant un livre. C’est à cette application et cette rigueur qu’on voit qu’un bon éditeur: c’est précieux.

ND: Horace Engdahl souligne le côté ingrat du métier d’écrivain qui « passe des heures et des heures à accoucher de quelques lignes » , bientôt « consommées par le lecteur en moins de deux ». N’est-ce pas le lot de l’écrivain «  cette disproportion flagrante entre lecture et écriture, désir volatil et dur labeur »? Quelle fut la durée de la gestation de ce onzième roman?

SJ: L’image qui me vient souvent à propos de cette disproportion là, c’est un peu comme les bâtisseurs de route ou de voie ferrée… Des années à l’édifier, et on roule à 300 km/h ! Mais il y a un grand plaisir à tracer cette route, à tracer ce chemin où passera le regard et l’esprit du lecteur. Deux années pour celui là.

ND: Inversement, quand vous êtes lecteur, pensez-vous au travail de l’auteur?

Portez-vous une attention particulière à l’écriture ou laissez-vous emporter par le récit? Votre héroïne, Dora, affirme que « pour savoir qui sont vraiment les gens, il suffit de jeter un oeil aux dernières pages ». Pour un auteur, rien de plus sacrilège que de lire la fin. Qu’en pensez-vous?

SJ: Je suis très attentif à l’écriture, toujours, lire un livre c’est d’abord trouver un ton, une voix, qui vous parle plus ou moins. Puis il y a la sinuosité plus ou moins vaillante de l’histoire, de l’intrigue, mais parfois la voix à elle suffit, à convaincre de continuer la lecture… Un livre, c’est très ouvert, et chaque fois différent, chaque livre a son propre dosage, entre fiction et réaliste, entre intrigue et style, les combinaisons sont infinies et c’est bien pourquoi le roman est inépuisable, quelle que soit sa forme.

ND: Votre roman est une vaste réflexion sur la création. Le fait divers qui alimente le suspense de votre roman vient-il d’un article lu dans la presse? Ou est-il déformé? Votre héros se dit réfractaire à piller la vie des autres, soulignant le danger de « se couper d’eux ». Que pensez-vous de vos confrères qui s’emparent de ces sujets?

SJ: Le fait divers est un véritable combustible de la littérature, et de la fiction au sens large.

Ce livre est la combinaison de plein de faits réels, d’anecdotes personnelles, de souvenirs, de rencontres, de personnages réels, de sites réinventés ou géographiquement déplacés, un mélange aussi de souvenirs, de lectures aussi, il faut des matériaux de toute sorte pour bâtir ce roman…

Le fait divers, j’aime le retrouver sous la plume des autres, avec tout de même cette réserve, de ne pas aborder le fait divers à chaud, les vérités sont toujours longues à décanter.

ND: Au coeur de votre roman, on sent, tapie, une certaine violence, qui contraste avec la douceur, la tendresse qui dominaient dans L’ Amour sans le faire.

Il y a L’écrivain national, exaspéré d’être espionné ou soumis aux interrogatoires.

Les circonstances du meurtre et de l’achèvement de la victime.

Et cette machine broyeuse affolante, cette rage à noyer les jerrycans..

Sans oublier certaines scènes d’amour avec Dora, torrides, voire sauvages.

ND: Nos vies sont faites de ça, de périodes plus paisibles et bienfaisantes, et d’épisodes où l’on est beaucoup plus « secoué ».

Là j’avais envie de secouer mon personnage, le décor, la forêt. La forêt aux abords de l’hiver, appelle cela en quelque sorte. Je ne voulais pas une forêt idéale au calme profond. Il y a toute une vie dans une forêt, autonome, comme dans un monde à part.

Pareil pour la campagne, je voulais ce contraste entre ce que l’on peut projeter d’une campagne paisible et rassérénante, et ce que mon personnage va en fin de compte y trouver: des hommes, des femmes, des conflits d’intérêt et des enjeux de territoire… ça existe ça, dans la vie. Souvent on se bat pour de simples questions de territoire.

Et le bois, le travail du bois, c’est quelque chose de féroce, abattre un arbre c’est lutter contre les éléments, ça met en oeuvre des machines, des forces, des usines, qui dépassent l’homme….

d’où cette référence amusée à Milon de Crotone à la fin…. !

ND: Ce qui n’est pas sans bousculer le lecteur qui reçoit de plein fouet cette charge. Doit-on y voir la rumeur d’une société plus violente, de tout ce que les médias nous assènent?

SJ: Disons que le monde de la nature, de la campagne traditionnelle, n’est pas moins violent ou ombrageux que l’autre. Le citadin.

ND: Martin Melkonian déclare dans son recueil d’aphorismes , Traces de secours: « L’écriture- pour l’offrande. La lecture-pour la trace. La parole-pour le relais ».

Avez-vous l’impression d’ offrir un cadeau à votre lectorat à chaque nouveau livre?

Quelle trace souhaitez-vous que l’on garde de L’écrivain national?

SJ: Je veux que les lecteurs, si possible nombreux, s’y lancent, s’y baladent, puis s’y fassent peur, et que finalement ils soient rassurés par la présence des autres… tant ils seront nombreux ! Enfin, je rêve là. Mais toujours est-il que c’est un livre que j’ai écrit en pensant au lecteur, le fait de le sentir là, derrière mon épaule, faisait que je pouvais davantage l’emmener là ou là, sur de fausses pistes, élaborer l’intrigue.

ND: Pour vous, les années précédentes, cela semblait irréalisable de commettre un roman de format plus conséquent.

Vous êtes-vous lancé un défi avec L’écrivain national, qui compte 400 pages?

Avez-vous eu besoin d’écouter de la musique pendant la rédaction de votre roman?

SJ: J’écoute de la musique, si je n’arrive pas à susciter assez fortement une émotion, ou une image. La musique comme une béquille. Mais bon, c’est un peu comme l’alcool, ça peut brouiller les choses, ça peut exalter la réalité du texte, lui donner plus de vie qu’il n’en a vraiment. J’écoute par phases, assez peu. Pour celui là en tous cas.

400 Pages, il fallait de la place, du souffle, pour parler à la fois d’un auteur, d’un fait divers, d’une communauté entière aux prises avec ses enjeux et ses rivalités, parler aussi des décors, et de cette vie sociale de l’auteur, de l’écrivain, telle que je la vois aujourd’hui, retranscrire toutes ces rencontres en librairie, en collège, en bibliothèque, ces ateliers d’écriture…

Un écrivain ce n’est pas seulement un être qui écrit, c’est aussi, quelqu’un qui va vers les autres pour parler soit de ses livres, soit pour les faire parler d’eux; les autres… !

ND: Vous situez votre écrivain national en résidence. En ce qui vous concerne, avez -vous rédigé une partie de ce roman en résidence d’auteurs ou non?

Où était-ce? Comptez-vous en faire d’autres?

Parmi les missions que vous avez effectuées, lesquelles sont les plus gratifiantes?

SJ: Oui, j’en ai fait, des résidences plus ou moins longues, et des dizaines de rencontres en librairie, et beaucoup d’ateliers d’écriture aussi, un peu partout. Quelques rares fois à l’étranger.

ND: La nationalité hongroise de Dora vous a certainement été inspirée par vos séjours en Hongrie, je suppose. Parlez-vous quelques rudiments de cette «  langue totalement incompréhensible, pas devinable »?

SJ: La nationalité de Dora est essentielle. Elle est un mélange de réelles personnes, rencontrées en Hongrie, et cet exotisme total de la langue, et d’une certaine façon, de leur regard sur le monde. C’est un pays fascinant, ou le passé insiste un peu, ou des peurs et des rêves cohabitent parfois douloureusement, toujours au bord d’un désenchantement.

ND: Votre « écrivain national » confie ne «  jamais écrire dans les cafés ». Pouvez-vous écrire n’importe où?

SJ: Non !

ND: William Burroughs disait d’un écrivain, «  c’est quelqu’un qui y est allé, sur le terrain ».

Avez-vous parcouru cette forêt de Marzy pour camper le décor de façon si réaliste?

Vous brossez la nature comme un peintre. Quel est votre rapport à l’art?

SJ: Oui, j’aime me balader en forêt. Mes grands parents en vivaient. La forêt dont je parle est en gros, celle du Morvan, avec une scierie que je connais, mais dans le sud-ouest, j’ai déplacé quelques maisons aussi pour les intégrer à mon décor.

C’est un travail de composition aussi, comme un peintre assemblerait plusieurs éléments de décor. J’avais aussi en tête des tableaux de Constable ou Rosa Bonheur. Je suis fasciné par les toiles de Rosa Bonheur, la vie qu’elle met dans les regards de ses boeufs !!! C’est un détail.

Et pourtant, ça vaut le coup d’aller à Orsay, y jeter un oeil…

ND: Vous évoquez la correspondance avec les lecteurs de votre protagoniste, dont certaines qu’il a dû couper. Quant à vous, les échanges avec vos lecteurs tiennent-ils, comme pour Amélie Nothomb, « une place énorme dans votre existence »?

Dans votre roman, L’écrivain national a tissé des relations privilégiées avec quelques lecteurs. On constate qu’elles peuvent être toxiques. Vous êtes-vous parfois retrouvé dépositaire de secrets, de confidences? Ou de devoir couper court à des échanges,comme Amélie Nothomb qui déclare avoir parmi ses admirateurs « des dingues, des furieux »?

SJ: Je ne gère rien, j’en ai bien peur. Pour le reste, bien venus sont ceux qui m’écrivent. C’est au moins le signe que le livre est en vie, quelque part, sous d’autres regards. Un livre c’est étrange. On l’écrit, puis il s’évapore sous forme d’exemplaires; devenu anonyme, mon propre livre devenu anonyme, échappé, parti… Alors qu’un musicien, un cinéaste, un peintre lors du vernissage, eux ils voient le regard que portent les autres, directement, sur leur travail. L’auteur lui ne voit rien. Il est bien rare de tomber sur quelqu’un dans la rue ou un train qui est en train de lire votre livre justement… Alors, le courrier, ça permet de juger de l’effet, c’est un signe de vie que vous envoie ce livre envolé !

ND: Philip Roth constatait en 2013 que « Le nombre des gens qui prennent la lecture au sérieux est en baisse », constatez-vous ce déclin lors de vos rencontres?

SJ: Non.

ND: Vous définissez « vos auditeurs providentiels », lors de vos rencontres, comme « un doux tribunal ». Votre héros sort déstabilisé de certaines rencontres, ce que l’on peut comprendre, vu le procès de ces « quatre zoïles vipérines ». Redoutez-vous les interviews ou les rencontres?

Comment réagissez-vous face à des lecteurs censeurs?

SJ: Non, je ne crains pas ça, au contraire, je le recherche. En général ça se passe bien, mais l’imprévu est toujours possible.

ND: Votre protagoniste multiplie des retards, pouvez-vous vous targuer d’être ponctuel? ( hors des problèmes de transport)

SJ: Je suis ponctuel.

ND: Vous arrive-t-il souvent, comme votre double, de trouver que vous n’êtes pas à votre place?

SJ: Souvent. Mais j’aime bien cette sensation.

ND: « Écrire, c’est se dénoncer », affirme votre héros. Pensez-vous que vos lecteurs seront capables de vous deviner, vous cerner, à la lecture de L’écrivain national?

SJ: C’est évident. Ce personnage m’a emprunté beaucoup, jusqu’à mes vêtements….

ND: Les auteurs ont souvent des objets fétiches. Philippe Jaenada ne voyage pas sans son sac matelot, Katherine Pancol dort avec un calepin et un crayon.

En avez-vous?

SJ: J’en ai tellement que je pars toujours avec une grosse valise. Et bien souvent, j’en trouve de nouveaux sur place…

ND: Vous êtes toujours en mouvement comme votre double qui déclare: « Bouger ouvre l’esprit », n’aspirez-vous pas à une pause? Comment s’annonce votre agenda 2014/2015?

SJ: Des rencontres j’espère, en librairie, et en salon du livre.

ND: A choisir, préféreriez-vous partager le thé avec Agatha Christie ou un whisky avec Alfred Hitchcock?

SJ: Je n’aime pas l’odeur du cigare…. !

Un incommensurable MERCI pour avoir accepté que je vous « grignote » de ce flot de questions, pour reprendre une de vos formules ( page110)?

Et souhaitons à votre roman la consécration qu’il mérite.

Ne manquez pas ce roman prometteur, et une fois découvert , savourez la remarque de Serge Joncour : « J’étais le vibrion septique sous le regard de Pasteur, L’ Amérique dans l’azimut de Colomb », « c’est dire que j’étais entré dans l’intimité studieuse de quelques-uns, que mes livres étaient passés de mon ombre à leur petite lampe, c’est vertigineux quand on y pense ».( page 47)

Pour conclure, Charles Dantzig voit la lecture comme un tatouage, et considère qu’un auteur est sauvé « si le lecteur en retient une, une seule ». Dans ce roman, c’est une pléthore de passages que l’on se surprend à surligner ou à recopier afin de les partager ( « Lire, c’est voir le monde par mille regards… ».

A votre tour de vous laisser hypnotiser par « L’ écrivain national », sauvé des eaux, de ce décor sous-marin, même si son Kangoo n’était pas amphibie.

(1): Lire aussi la chronique de Nadine Doyen sur :

L’écrivain national, Serge Joncour , Flammarion (400 pages – 21€)

Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

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RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

  • Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

Un rappel pour les retardataires, d’autant que son auteur David Foenkinos décroche à la fois Le Renaudot et Le Goncourt des lycéens 2014. Félicitations.

A noter que c’est la première fois qu’ un auteur réussit ce doublé.

Que de chemin parcouru depuis le no 57 de Traversées (Hiver 2009- 2010).

Relisez ses nouvelles dans le no 72, juin 2014 et laissez-vous « charlottiser ».

Les prénoms semblent inspirer David Foenkinos. Après Bernard, voici Charlotte.

Mais qui est cette héroïne qui a hanté l’auteur pendant des années, au point de marcher sur ses pas, avant de coucher son destin sur papier ?

Comment et où a t’il débusqué cette graine d’artiste, considérée « un génie » ?

Au fil des pages, David Foenkinos fait des incursions pour nous révéler la genèse de ce roman, qui mit du temps à germer, travail de longue haleine. Il s’était d’abord intéressé à Aby Walburg et sa « bibliothèque mythique », conservée à Londres.

C’est en 2006 qu’il fit cette rencontre providentielle avec Charlotte Salomon au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Il nous livre ses interrogations, ses doutes, sa quête du Graal pour s’imprégner des lieux où elle a vécu (son école, son appartement à Berlin, son quartier Charlottenburg, la maison de la riche américaine à Villefranche, le cabinet du docteur Moridis (son protecteur), l’hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat, La belle Aurore). Il relate ses difficultés, essuyant parfois des refus ou découvrant que l’accès au jardin de L’Ermitage, autrefois « si accueillant », « à l’allure de paradis », dans lequel Charlotte a communié avec la nature, est « impossible ».

Les photos restent les liens de la mémoire, tout comme les lieux, les murs sont « les témoins immatériels du génie ».

Cet éblouissement, ce foudroiement que David Foenkinos a perçu en découvrant l’explosion des couleurs chaudes, vives, des tableaux de Charlotte, il lui « fallait l’écrire ». On ne peut que le remercier, à juste titre, de ce partage.

Un choc tel que celui de Guy Goffette devant Bonnard.

Le lecteur est cueilli à froid par une ligne du prologue : « Une peintre allemande assassinée à 26 ans, alors qu’elle est enceinte », puis par ces phrases taillées au couteau, ne dépassant pas 73 signes qui déroulent sa vie chaotique, d’errance.

Cela donne un caractère abrupt qui lacère le lecteur, mais lui permet cette respiration indispensable, comme le confie David Foenkinos : « Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite », tant c’était oppressant. Il a donc beaucoup tâtonné avant d’aboutir à ce style admirable et inoubliable. En un mot : somptueux.

L’auteur remonte le passé de son héroïne (ses grands-parents), évoque la rencontre de ses parents, puis son enfance, bercée par la voix de sa mère (« une caresse »), baignée dans le culte du souvenir avec ces visites au cimetière. La mort, elle y est donc confrontée très jeune. N’a -t-elle pas appris à lire son prénom sur la tombe de sa tante ?

Orpheline, très jeune, un père accaparé par son travail, elle se retrouve chez ses grands-parents en France. C’est une cohorte d’épreuves que Charlotte va traverser : ostracisme, exil, perte de sa grand- mère avec qui elle avait tissé un lien fusionnel, camp de Gurs, humiliation, vie en huis clos, se terrant avec son mari, dénonciation…). Déchirante, cette scène d’adieu, sur un quai de gare, quittant son enfance, son père, et surtout Alfred, « son premier amour », le professeur de chant de sa belle-mère. Toutefois, des parenthèses romantiques ont illuminé sa vie : la promenade en barque sur le lac, « un endroit magique de Berlin » et la musique (Bach, Mahler, Schubert).

Son don pour le dessin devient une évidence, reconnu par un professeur. Elle suit des cours aux Beaux-arts, mais le climat antisémite l’oblige vite à se terrer.

Son talent, le docteur Moridis l’avait pressenti, d’où son injonction : « Charlotte, tu dois peindre ». Dessiner devient son exutoire, « nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée ». Peindre pour ne pas sombrer dans la folie. Emportée par une fureur créatrice, extatique, comme Frida Kahlo, elle se raconte dans ses gouaches.

Elle ajoute « le mode d’emploi de son œuvre », sous forme de notes explicatives.

Quand le grand-père jette à la figure de Charlotte le secret familial et décline la litanie des suicidés de sa famille, on imagine la gifle que Charlotte prend au point de songer à ajouter son nom à cette liste. Séisme d’autant plus violent qu’elle découvre qu’on lui a menti. Sa vie n’était donc que mensonge, « cette histoire d’ange » un leurre.

On devine l’intention consciente de l’auteur de frapper l’esprit du lecteur.

A travers le destin de cette artiste, David Foenkinos balaye les heures sombres de l’Histoire depuis la première guerre (« une boucherie des tranchées ») à « La nuit de Cristal ». Il rappelle qu’ « une meute assoiffée de violence dirige le pays. », en Allemagne, des barbares qui expédient les juifs à Drancy, puis à Auschwitz.

Des phrases phares ponctuent le récit : « Charlotte doit vivre », « La haine accède au pouvoir » ou cette phrase talisman : « La véritable mesure de la vie est le souvenir ».

Malgré la noirceur du sujet, cette biographie romancée de Charlotte Salomon reste

paradoxalement belle tant le regard de l’auteur est poétique, tendre, en empathie.

L’élégance du style impressionne, beaucoup d’implicite, surtout quand Charlotte nous quitte. Une porte se referme, la silhouette de Charlotte s’efface. L’auteur, avec délicatesse, respect, laisse place au non-dit. La littérature est là où le silence, l’indicible l’appellent. Mais on devine la révolte intérieure devant l’inéluctable.

Dans l’épilogue, on retrouve Paula et Albert, dévastés par la tragédie, détenteurs d’un bien précieux : les dessins de Charlotte, qui ont fait l’objet d’une exposition avant d’être légués au Musée juif d’Amsterdam.

Si « une œuvre doit révéler son auteur », dans ce roman on retrouve ce qui fait la touche, le charme, la somptuosité de l’écriture de David Foenkinos : la délicatesse , la pudeur des sentiments, même « Le dictionnaire est parfois pudique », les formules originales (« Il serait capable de se cacher entre les virgules », voire animistes : « On dirait qu’il est lui aussi en deuil » en parlant du sapin sombre), les éléments récurrents, à savoir les cheveux ( Alfred y plongeant son visage, tel un tableau de Munch) et les oreilles : « parfaits puits à confidences ».

David Foenkinos a su rendre attachante son héroïne, nous émouvoir et nous faire partager son émerveillement devant ses tableaux aux couleurs si éclatantes qui représentent, comme le confie Charlotte, toute sa vie. Le roman s’achève sur un gros plan de « Vie ? ou Théâtre ? », pétri de signes.(Souffrance, douleur, aussi espoir.)

David Foenkinos ressuscite son héroïne en lui offrant un tombeau de papier d’une beauté rare, servi par une écriture éblouissante. « La mémoire est la seule revanche sur la mort », confie Martin Suter. Ce roman appartient à la catégorie de ces livres qui agissent même quand ils sont fermés et fait du lecteur « un pays occupé ». Charlotte, un prénom sauvé de l’oubli qui fédère déjà un actif réseau d’adeptes.

David Foenkinos signe un roman intense, émouvant, qui met en lumière le talent de cette artiste allemande trop méconnue. Un challenge audacieux, incontestablement réussi, marquant une rupture avec les romans précédents, bien qu’entre les lignes cet opus couvait. A lire avec en fond sonore la musique de Schubert ou celle de Sophie Hunger, comme le préconise la talentueux David Foenkinos.

 

©Nadine DOYEN

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