Nadine Fievet, l’enfiévrée

Nadine Fievet Artiste Peintre Artistes Peintres Artiste de La Communaute Francaise de Belgique 6

Nadine Fievet, l’enfiévrée

 

La vie exulte dans l’œuvre de l’artiste du Hainaut. La peinture se moque des séjours, des repères. Elle peint à l’étouffée comme au souffle incendiaire sans chercher à mater les soulèvements de l’enfer ou du paradis. Et ce depuis longtemps (sa première exposition date de 1973).  Il existe en elle une jeune fille et une femme qui donne à l’éternité (toujours provisoire de la peinture) l’écorce de l’éphémère: L’immuable est parfois pour elle  le cercle en ciment au milieu duquel le tronc du magnolia s’élève jusqu’à la fenêtre de son atelier. Des fleurs blanches viennent  à la rencontre du regard de celle qui en son faux plat pays voit le blanc de l’hiver et les couchers dorés de l’été. Leur juxtaposition apparaît dans ses toiles faites d’émotions. Elles donnent à la peinture des  mélanges de temps, de formes et de couleurs. Leurs arrangements sont toujours à reprendre en un inaccomplissement fructueux. C’est pourquoi la peinture de Nadine est  le rythme de la vie. Un rythme qui dépasse la mesure comme le cadre de la toile.

 

Plus elle avance dans le temps plus l’artiste obéit à l’énergie. Le corps ne reste pas blotti derrière le cœur. D’une toile à l’autre dans le jardin de la création l’herbe est sans cesse renaissante par la force de la pulsion. L’artiste impose  sa loi se privant de repères. Elle semble  faire abstraction de la technique tant son acte est une force qui va. On se demande parfois où elle va chercher un tel élan. Sans doute son recul face au néant lui fait envahir la toile, impose un état de « déroutation », de soulèvements. Surgit contre les Satan et les dieux la dimension de l’inconnu mais ici bas, ici même et un sentiment extatique, rupestre, conjurant. Un désir aussi qui s’il connaît l’angoisse ignore la mélancolie. L’œuvre la nie comme elle biffe le rien appelant au désir. Toujours.

 

©JP Gavard-Perret

 

Hommage à Jean-Claude Pirotte par Frédéric Chef

 

Pour Jean-Claude Pirotte, i. m.
Pirotte
Te voilà sur les bords de la Sambre
parti la Meuse le Léthé ou le Styx
peut-être commences-tu à descendre
dans un poème toujours aussi prolixe

pourtant locataire sous le vocable
de la Vierge qui te faisait rempart
tu tirais par les cornes ce Diable
ignorant qu’un jour le temps sépare

ce qu’il a réuni comme un bouquet
de membres de chair et de pensées
au-dessus l’âme ou quelque chose

approchant ? les poètes ne meurent
c’est connu jamais souffre-douleur
ils se piquent pour nous à toutes les roses

…………………….
tu poursuivais la chimère du vieux-temps
au fil des jours dans l’usage des poètes
et la lumière remisée des jours d’antan
où tu vivais loin d’être anachorète

sur le seuil derrière le rideau du ciel
tricotant l’ordinaire d’un fil ténu
ou fixant d’un pinceau d’aquarelle
tes humeurs et ton âme aux nues

pour que naisse un double de toi
qui volerait par-dessus les toits
parmi les anges et les diables cornus

je ne crois pas du tout que tu sois
mort c’est sur ce fil de soie
tricoté par les vers que tu as “disparu”

©Frédéric Chef, 27 mai 2014

Qui est Michel Déon? par Fathéya Al-Fararguy

Qui  est Michel Déon ?

Michel Déon au salon du livre de Paris 2012

Par Fathéya AL-FARARGUY

Professeur-adjoint

Faculté de Pédagogie

Université de Tanta-Egypte

 

 

Fils de haut fonctionnaire à la principauté de Monaco, Michel Déon a eu une éducation méditerranéenne. Né à Paris le 4 août 1919, le jour même de ľArmistice, il a vu le jour dans la période qui a suivi la guerre ; une période de détente et d’espérance. Mais la paix n’a pas duré longtemps et la littérature de cette époque a reflété l’évolution des événements.

Membre de l’Académie française, depuis 1978 et jusqu’à nos jours, il travaille épisodiquement aux dictionnaires de l’Académie, mais sa principale occupation est de siéger aux commissions qui préparent les prix littéraires, les Aides à la création et les bourses décernées par l’Académie. Il est aussi membre associé de l’Académie des sciences du Portugal, section Lettres.

Dans les années cinquante, il fonde, avec un groupe d’écrivains non conformistes (Nimier, Blondin, Laurent) un mouvement littéraire : « Les hussards ». L’appellation de « hussard » est issue du roman  Le Hussard bleu de Roger Nimier. Ayant souffert  du désespoir trop affiché de leurs aînés ; ces auteurs n’acceptent pas l’existentialisme qui s’est imposé comme la pensée majeure des lendemains de la seconde guerre. Cette tendance se caractérise essentiellement par l’expérience, le désir de gaieté et de mobilité

Car M. Déon est un nomade sédentaire qui adore le voyage et l’aventure. Lors de la seconde guerre mondiale, il quitte la France pour mener une vie vagabonde à travers l’Europe. Malgré sa nationalité française, son existence et son cœur sont irlandais. En présentant son porte-parole, dans Un taxi mauve, notre romancier  écrit : « Lieu de naissance : Paris. Quelle indication vague!…Et je suis si peu de Paris, ayant toujours vécu ailleurs: la Méditerranée, l’Asie, les Amériques, l’Afrique et maintenant l’Irlande. Dans chacun de ces endroits, je suis né une autre fois : à la mer, dans la brousse, au cœur du désert et aujourd’hui dans la lande…J’ai connu plusieurs résurrections bien plus importantes que ma naissance à Paris. Le cœur s’enfièvre, l’imagination délire. »[1]

Sans nul doute, les circonstances familiales ont joué un rôle indispensable dans l’éducation de notre romancier. Enfant unique et maladif de Paul et ďAlice de Fossey, il a su surmonter ses souffrances grâce à la lecture. 

 

Après la mort de son père, et alors âgé de treize ans, Michel entre dans le dangereux monde des adultes ; il considère tout ce qui s’est passé avant cette mort comme insignifiant. Ce qui explique que le monde des adultes occupe une place dominante dans la plupart des  romans déoniens.

Notre romancier a fait ses études aux lycées de Monaco, de Nice et en 1933, il est entré au lycée Janson de Sailly à Paris. A l’âge de dix-huit ans, il s’inscrit à la Faculté de Droit de Nice à la demande de sa mère. En fait, c’est la littérature qui le passionne.

A l’âge de vingt ans, la personnalité de M. Déon commence à se former. « Les idées de ma jeunesse ont certainement fait place à un grand scepticisme sans que je puisse, néanmoins, maîtriser toujours des sentiments, des réactions qui remontent des profondeurs de l’être et de l’éducation que j’ai reçue .»[2] En 1936, il fréquentait les milieux artistiques (musées et expositions).

Il est à remarquer que les premiers vingt ans de sa vie coïncident avec la fin de la première et le début de la seconde guerre mondiale. C’est en 1939 qu’il est engagé dans les troupes du général De Lattre de Tassigny : « Michel s’est réfugié dans des travaux d’écriture. La paix revenue lui a ouvert les frontières. »[3]

Vingt-quatre ans plus tard, M. Déon connaît enfin une certaine stabilité familiale lorsqu’il se marie le 15 mars 1963, puis devient le père de deux enfants. Le fait de devenir père à l’âge d’être grand-père renforce une relation intime entre lui et ses fils.

Nous avons présenté sa biographie pour mieux comprendre ses œuvres ; mais quels  éclaircissements peut-on trouver dans ses œuvres autobiographiques qui nous aideraient à découvrir et à mieux comprendre cet écrivain ? Et est-ce que M. Déon a écrit de vrais romans autobiographiques ?

Grâce à sa confession rétrospective dans Mes arches de Noé, nous pouvons retracer son itinéraire personnel, politique et littéraire : les lectures de son enfance et de son adolescence, son attachement à Maurras, les souvenirs de l’Occupation, les voyages, le coup de foudre pour l’île grecque de Spetsai et sa fascination pour l’Irlande, ses rencontres avec des hommes politiques, des acteurs, des écrivains.

Remarquons toutefois, que les deux romans Mes arches de Noé et Bagages pour Vancouver, ne donnent pas beaucoup d’informations sur ľauteur, il s’agit d’autobiographies romancées.

A. Fraigneau a montré l’importance du premier volume en écrivant à notre romancier : « J’aime, j’admire : Mes arches de Noé. C’est un livre où tous tes dons sont rassemblés en gerbe, où les vivants et les morts oublieux de cette fragile et si dérisoire cloison qui les sépare peuvent continuer de fleurir ensemble. »[4]

 

En écrivant Mes arches de Noé, M. Déon est obsédé par Noé de Giono et nous constatons qu’il est surtout influencé par la culture arabe dans le choix du titre. Le deuxième volume du roman est Bagages pour Vancouver, inspiré de sa visite à ľ île canadienne entourée de fleuves et de lacs.

Remarquons toutefois que certains auteurs (Petit Robert : dictionnaire des noms propres. Lagarde et Michard) considèrent Je vous écris d’Italie et Un taxi mauve comme des romans autobiographiques, mais M. Déon les décrit comme de simples créations romanesques.     Ajoutons aussi que dans Un déjeuner de soleil, le héros, Stanislas Beren, n’est pas le double de M. Déon.

D’après les propos de l’auteur, Mes arches de Noé, Bagages pour Vancouver, reparus en un seul volume augmenté d’un  Postscriptum intitulé Pages Françaises, et Pages grecques: «  ne sont pas des romans, -écrit Déon- mais des souvenirs ou mémoires (…) Pas du tout des romans. D’ailleurs mes romans ne sont pas autobiographiques. Ce sont des romans d’imagination mais, évidemment, des éléments de ma vie personnelle apparaissent entre les lignes. Que pourrait-on écrire si on n’avait rien vu et rien lu ? »[5]

 

        A travers la lecture des mémoires déoniens, nous remarquons que le journalisme et le voyage sont les activités qu’il privilégie. Malgré tout, M. Déon garde avec son pays un lien précieux; il y publie des livres d’ailleurs bien accueillis.

 

D’après l’itinéraire de la vie déonienne,  nous pouvons distinguer deux périodes : celle de la formation littéraire due à l’héritage de la bibliothèque paternelle, à la lecture personnelle et celle de la formation politique influencée par Maurras et Jacques Bainville.

Dès l’enfance, nous remarquons chez Déon, l’enracinement du goût pour le voyage et la lecture. Celle-ci a joué un rôle considérable dans la formation de son génie. Dans la plupart de ses entretiens, il parle des livres qui ont marqué son enfance et son adolescence. Certainement cette formation livresque nous aide à comprendre sa personnalité et celle de ses personnages.

Agé de seize ans, il essaie d’esquisser des bouts de roman. Plus tard, il tente d’écrire des romans en anglais mais il ne continue pas dans cette voie afin de garder son identité française. M. Déon débute en littérature en 1944 avec Adieux à Sheila, puis les romans se succèdent : Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde  (1956)

Il publie également des pamphlets([6])  Lettre à un jeune Rastignac, Fleur de colchique, Les gens de la nuit, La carotte et le bâton, Megalomose, Londres. De ses visites en Italie, au Portugal, en Grèce, et en Irlande ; l’auteur puise un sang nouveau qui lui permet d’échapper au nombrilisme de la littérature française qui vit en circuit fermé.

Ses visites de plusieurs îles : la Crète, Rhodes, Mykonos, Skyros, Eubée et Lesbos a enrichi ses ouvrages.  La lecture de livres d’aventures représente « son archipel hospitalier  » dans la vie : « Dans Robinson, j’ai pris le goût des îles et ce goût m’a poursuivi la vie entière…Les îles m’ont toujours paru un défi insensé à la mer… Elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion.»[7] Cette ambiance est une source inépuisable pour son imagination.

Comme la littérature, le journalisme occupe une place importante dans la vie de M. Déon. Il écrit dans plusieurs journaux : Le Figaro, Paris-Match, Le Journal du Dimanche, Les Nouvelles Littéraires, La parisienne et La revue des Deux Mondes. En 1942, il est même secrétaire de rédaction de L’Action Française. Il y gagne une expérience essentielle pour la suite.

En octobre 1960, notre écrivain est signataire du Manifeste des intellectuels français et lors de son retour de Grèce, l’année suivante, il est devenu directeur littéraire des éditions de la Table Ronde. Son séjour en Irlande lui inspire ses deux grands succès, Les Poneys sauvages (1970) et Un Taxi mauve (1973) qu’Yves Boisset a adaptés au cinéma. Ensuite, l’auteur se livre au plaisir du roman picaresque qui devient un best-seller. « Il a publié la plupart de ses ouvrages chez Gallimard. Son dernier roman, Madame Rose parut au printemps chez Albin Michel. »[8]

M. Déon a transposé ses voyages, ses aventures et ses expériences dans ses romans. En outre, il a obtenu le prix du Roman de l’Académie française pour Un Taxi mauve et le prix des Maisons de la presse pour Je vous écris d’Italie (1984). D’autre part, grâce à Je ne veux jamais l’oublier M. Déon a mérité le prix des Vacances Heureuses de la ville de Nice. Et c’est avec Le Dieu Pâle qu’il a obtenu le prix des Neuf. Ces prix ont attiré l’attention des lecteurs et des critiques sur l’œuvre déonienne.

Notre écrivain est considéré à la fois comme romantique moderne de par ses histoires amoureuses, écrivain classique et réaliste de par les traits essentiels de toutes ses descriptions. Michel Déon, qui a pour devises « Les carottes sont cuites » pour les mauvais jours et « L’action est le bonheur de l’âme »[9] pour les bons jours est le plus lu des hussards.

L’originalité de la création déonienne est due également à son attitude politique. M. Déon estime qu’un écrivain ne doit pas être soumis à une certaine tendance politique en négligeant son existence et sa personnalité car il possède un savoureux don du ciel.

M. Déon est anticommuniste mais attaché à l’idée de la liberté de l’esprit. Il est hostile à une littérature militante. Il refuse de faire de sa création un message engagé. Son œuvre ne véhicule aucune théorie politique, ne se rattache à aucun parti dont les besogneux sont les représentants.

Néanmoins il est intéressant de signaler que le succès des œuvres de M. Déon réside dans la richesse et la variété des thèmes abordés. En effet, dès sa tendre enfance, le thème du dépaysement, de l’île et de l’installation sont ses thèmes privilégiés. A cela se sont ajoutés d’autres thèmes fondamentaux comme l’idée de ľambition et la poursuite du bonheur, le goût des voyages, le culte de ľamitié, la difficulté d’aimer et  la liberté à ľombre de Stendhal.

M. Déon est l’écrivain de son temps. Sa création littéraire le rajeunit. Déprimé, éloigné de la tendresse familiale, il parfait son éducation à travers son contact avec les gens et la société. Grâce à ses voyages, à ses aventures et aux expériences acquises, M. Déon a construit un système éducatif. Mais quel serait l’intérêt de ses idées éducatives ?

« Pour les garçons de notre génération, il y eut de ľémerveillement à découvrir les romans de Michel Déon. Nous ne savions rien de la vie. (…)Les livres de M. Déon furent notre cour de récréation. Nous y avons appris à jouer, à vivre, à  aimer… »[10]

Certes, on ne peut pas nier que les êtres humains possèdent le même corps physique et deviennent des personnalités tout à fait différentes parce que les circonstances sociales, politiques, économiques, historiques et intellectuelles forment l’identité d’un être et influencent ľéducation. Chaque homme a  son empreinte digitale et son empreinte éducative. L’éducation est le fondement de toute société car elle donne à l’homme son aspect humain.

L’éducation est un thème important à traiter. Elle est ľélixir de la  vie humaine. C’est un thème universel. Ainsi, Rousseau avait raison lorsqu’il disait: « on façonne les plantes par la culture et ľhomme par ľéducation. »[11]

Au cours du XIXe siècle, « le roman d’éducation » apparaît en France avec un rayonnement extraordinaire. Le « roman  d’apprentissage » est étroitement lié à une période de profondes mutations idéologiques, sociales et politiques en Europe.

« La littérature est la base de ľéducation et celle-ci présente à son tour une pierre de touche à celle-là…Le besoin moral de ľhomme, et les exigences de la société, ont fait que ľéducation occupe une place primordiale parmi les sciences humaines… »[12]

La diversité terminologique est une difficulté propre au roman d’éducation. Le français comme l’allemand, utilise indifféremment les termes : roman d’apprentissage, roman d’éducation, roman de formation, voire roman d’initiation.

 

Le verbe éduquer vient du latin  »educar » qui signifie: élever, former, instruire[13]. On parle de roman de formation ou d’éducation, sans grande nuance de sens. Dans ce type de roman, le personnage principal se forme et mûrit en contact du monde et par l’expérience de la vie. Remarquons que la dimension romanesque de l’éducation constitue une des modalités, un des aspects constitutifs du roman d’apprentissage, recouvrant plus spécifiquement la formation intellectuelle, morale et sentimentale du héros. Le roman d’éducation est centré sur le développement de la  personnalité.

R.M. Albérès indique dans son livre Vers l’âge adulte qu’il préfère choisir pour ce type de roman l’expression plus vivante de « Roman d’entrée dans la vie» pour caractériser ce thème littéraire « l’éducation » particulièrement visible aux XIXe et XXe  siècles[14].

Dans l’éducation, il y a l’acquisition, la subjectivité, l’expérience et la vision personnelle. Il ne s’agit pas ici de pédagogie présentant une réflexion sur les méthodes, les systèmes et les techniques de l’enseignement et son évaluation. Ce terme insiste plutôt sur l’apprentissage de compétences, comme on forme un apprenti, et non sur l’acquisition de connaissances générales moins utilitaires.

La notion de l’éducation déonienne repose, dès le point de départ, sur l’autoformation, l’éducation non scolaire et non systématique. C’est un processus de conquête et de maîtrise de soi qui débouche donc sur un dévoilement de soi, une forme de lucidité faite de réalisme ou de résignation. M. Déon dote ses personnages de ses propres impressions et de ses souvenirs personnels.

L’éducation est présentée comme le phénomène de maturation du héros face aux réalités de la vie. Le héros ne doit pas seulement apprendre des données concrètes sur le fonctionnement du monde, mais il doit aussi comprendre ce qu’il est lui-même, et où il doit se situer. L’éducation concerne donc la vie intérieure, celle des rêves, des ambitions, des passions. Le héros est confronté à des situations toujours nouvelles, ne fait que réagir au jour le jour. C’est tout le problème de l’expérience qui est posé.

En examinant l’œuvre déonienne, nous y constatons que l’éducation n’est pas basée sur le rôle d’un éducateur mais sur l’instruction morale et pratique de la vie à travers l’expérience. M. Déon crée des personnages désarmés, dénués de toute expérience qui se forment en vivant une série d’expériences. L’éducation déonienne est fondée sur un principe important :   on doit se chercher  pour s’affirmer.

M. Déon donne priorité aux jeunes qui ressuscitent dans leur adolescence car cette période représente l’étape la plus délicate du développement individuel.

  

               Notre romancier propose une éducation fondée sur l’indépendance, la liberté, l’ambition et la volonté. Il s’agit de former un homme capable d’affronter la vie moderne, dégoûté  d’une guerre folle et sinistre.

Si Montesquieu écrivait déjà au XVIIe siècle: « Nous recevons trois éducations différentes ou contraire : celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle du monde »[15]; notre romancier essaie de débarrasser ses personnages de ces éducations. M. Déon précise le premier objectif de l’éducation : les manières d’être, les savoir-faire. Il a fait de ses  personnages des individus moralement et physiquement sains. Chez lui, l’individu acquiert son éducation par le contact du monde extérieur, le milieu social est sa maison.

Notre corpus portera  sur les quatre romans suivants: Un taxi mauve, Le jeune homme vert (1975), Les vingt ans du jeune homme vert (1976) et La cour des grands (1996).

La formation du héros du deuxième roman est totale : sentimentale, cosmopolite et aussi politique. Il y a une relation conflictuelle entre le héros (ses aspirations, ses sentiments, ses valeurs) et l’extériorité sociale et historique. Dans le roman d’éducation, l’auteur décrit les péripéties que connaît un héros dans son apprentissage du monde et montre les leçons qu’il en tire. La destinée du héros déonien montre la condition humaine de sa génération.

György Lukács voit que le roman d’éducation s’achève par une autolimitation qu’on doit caractériser par le terme de maturité virile « qui, tout en étant un renoncement à la recherche problématique, n’est cependant ni une acception du monde de la convention ni un abandon de l’échelle implicite des valeurs »[16].

Les romans de M. Déon sont des miroirs qui reflètent la nature humaine, et l’influence des circonstances sociales, économiques, politiques et psychologiques dans la formation de l’individu. L’auteur brosse un tableau de la vie de jeunes gens français au XXe siècle.

Sur cette toile de fond, l’auteur témoigne de grands événements historiques surtout dans Le jeune homme vert et Les vingt ans du jeune homme vert qui est aussi une chronique douce-amère de la vie française depuis 1918. Avant même d’avoir pansé ses blessures, la France s’est retrouvée engagée dans une seconde guerre qui a laissé des séquelles incurables dans le cœur des hommes. La nostalgie aristocratique qui imprègne ses romans a trouvé une résonance dans le grand public.

M. Déon a voulu présenter des personnages comme ceux que nous rencontrons tous les jours, inspirés par les événements, perdant leurs idéaux ou les défendant jusqu’au dernier souffle. L’auteur est toujours considéré comme un observateur et non comme le complice de ses personnages.[17]

Le roman d’éducation a pour personnage principal un héros qui change, évolue, se transforme au fil de ses aventures. Il devient tragique, d’allure souvent modeste, enfin heureux, parfois idéal, revêtant diverses apparences de plus en plus brillantes. Le roman s’achève sur l’accomplissement du héros, son perfectionnement continu de son ego et son adéquation finale avec le monde qui l’entoure.

En ce qui concerne les caractéristiques physiques du héros: il est masculin, jeune, beau, il a un charme qui le distingue de ses congénères et apparaît comme un être d’exception. Le romancier insiste sur sa féminité, sur sa fragilité. Tel est le cas du héros du Jeune homme vert. Quant à ses caractéristiques morales, le jeune héros est mû par son ambition et le désir de reconnaissance qui l’arrache à l’anonymat comme le héros de La cour des grands. Il est doué de grandes qualités, il s’attache héroïquement  à défendre de grandes valeurs, mais il est inexpérimenté de la vie  sur le double plan sentimental et social car il porte sur le monde, un regard neuf. En cela, il est l’héritier de Candide.

Dans ce type de roman, on assiste à un dévoilement de la corruption du monde, à un sauvetage des valeurs incarnées par un héros qui peut se sacrifier pour elles. Le héros a beau recevoir des coups terribles qui l’obligent à s’endurcir, il se sent incapable d’émotion vraie, d’apitoiement, de faiblesse d’amour ou d’amour propre.

Pour Goldmann : « le caractère social de l’œuvre réside surtout en ce qu’un individu ne saurait jamais établir par lui-même une structure mentale cohérente correspondant à ce qu’on appelle une”vision du monde”. Une telle structure ne saurait être élaborée que par un groupe, l’individu pouvant seulement la pousser à un degré de cohérence très élevée et la transposer sur le plan de la création imaginaire. »[18]

Le jeune héros qui est du type des ambitieux de Balzac, est d’origine sociale modeste ou pauvre dont il essaie toujours de se débarrasser. Mais, on trouve aussi un héros différent, relativement en dehors des mécanismes de l’ambition parce que la fortune qu’il possède au départ le met à l’abri de l’inquiétude ; c’est le cas du personnage principal d’Un taxi mauve.

 

Notre héros est toujours un provincial, cela représente un des principaux obstacles à sa réussite.

           A travers la présente recherche, nous allons essayer de répondre à la question suivante : comment M. Déon a-t-il éduqué ses personnages et ses lecteurs ?

 

C’est donc une méthode sociocritique que nous suivrons qui visera à trouver une relation entre les changements sociaux et le développement du personnage.  Selon Lucien Goldmann, la vision du monde est un phénomène de conscience collective, exprimée par l’écrivain qui reflète le groupe. Un grand écrivain est l’individu exceptionnel qui réussit à créer dans un certain domaine, un univers imaginaire, cohérent (ou presque rigoureusement cohérent) dont la structure correspond à celle vers laquelle tend l’ensemble du groupe. Plus la valeur esthétique est grande, plus l’œuvre se comprend par elle-même et plus elle incarne une vision d’un monde en train de se constituer.[19]

Après avoir étudié l’œuvre déonienne ; nous avons constaté que le développement d’un adolescent se déroule en trois étapes : l’émancipation de la vie enfantine qui représente l’éducation familiale, suivie d’une période de transition qui évoque l’éducation sentimentale, et une autre de maturité et de stabilité qui figure l’acquisition de l’expérience à travers le travail  et le voyage. Pour cela, nous avons opté pour un plan ternaire dont chaque chapitre se subdivise en trois volets.

Dans le chapitre premier, intitulé M. Déon et le transfert de son éducation familiale dans ses romans, nous traitons du rôle maternel puisque c’est l’élément le plus actif dans l’éducation des enfants, nous étudions son influence négative et positive. Nous nous sommes d’abord efforcés de dégager l’absence de la mère et ses effets: indifférence de la génitrice donc éducation par la mère adoptive, éducation émancipée des filles, solitude du fils, fruit de l’infidélité conjugale et ses conséquences  psychologiques. Ensuite, nous avons tenté de mettre en relief l’existence encourageante de notre auteur.

Nous nous attaquons aussi au problème du rôle marginal qu’exerce le père chez M. Déon et de surcroît des empreintes qu’il laisse sur la formation de ses fils. Face à l’absence de l’idéal familial, nous découvrirons un affaiblissement des valeurs. Étant dénué de toute protection familiale, le personnage déonien cherche les moyens de guérir de ses blessures intimes par la pratique du sport. En outre, sur le chemin de l’éducation, le héros trouve souvent un initiateur à rôle négatif, parfois positif.

Le deuxième chapitre est consacré à l’éducation sentimentale : étape décisive dans l’éducation, composante essentielle de tout apprentissage. Au cours de celle-ci, il y a, à côté  de l’homme, désirée, voulue par  une femme, une initiatrice. C’est elle qui transforme l’adolescent en homme avec sa première expérience sexuelle. Grâce à plusieurs aventures, le héros acquiert son éducation et son mûrissement en oscillant entre l’échec et la réussite : « Il préfère « ľamour et les voyages à ľennui et au travail »[20]

        Ce deuxième chapitre s’attaque à la transposition de la première aventure amoureuse chez M. Déon dans sa création littéraire. Nous y abordons les premières initiations amoureuses, l’utopie de l’amour pur, la fuite de l’amoureuse, l’amour inaccessible et le complexe d’Œdipe. Aussi, le mûrissement du jeune héros vert et l’éducation sentimentale de Claude et Nelly, la duplicité du héros de La cour des grands envers l’amour et le remords.

Enfin, nous avons trouvé intéressant de présenter, dans le troisième chapitre, l’éducation livresque du romancier et son influence sur sa création littéraire, ses tendances dans l’esquisse de ses personnages. Dans cette éducation, la poésie prédomine mais les contes ne sont pas absents. De plus, nous découvrons que M. Déon met l’accent sur l’importance de la connaissance des langues étrangères. En outre, il préfère l’éducation libre à l’éducation systématique.

Le deuxième volet de ce chapitre traite le thème du voyage ; un des pivots de l’éducation déonienne et un leitmotiv dans sa production romanesque. Les voyages et les aventures  sont comme un livre ouvert duquel les personnages puisent leurs formations pour élargir le champ de leurs expériences grâce à l’exercice de plusieurs métiers. Le héros voyageur, avide de découvertes, se forme à travers ses voyages intra et extra muros. Sa découverte du Midi et de la capitale française lui apporte une expérience enrichissante. D’autre part, il parfait son éducation entre l’Angleterre, l’Italie, le Portugal et les États-Unis.

Nous concluons ce chapitre avec l’aventure militaire qui illustre une sorte de voyage collectif. M. Déon donne une grande importance à la condition humaine, en traitant des problèmes internationaux tels les ravages de la drogue et la criminalité de la guerre.


[1] DÉON Michel, Un taxi mauve, Paris, Gallimard, 1973, pp.1 05-6.

[2] MASSON Danièle, « Entretien avec Michel M. Déon », Dieu est-il mort en occident ?, no90, 1994, p. 155.

[3]GARCIN Jérôme, Dictionnaire de littérature française contemporaine, Paris, François Bourin, 1988, p. 163.

[4]DÉON Michel et FRAGNEAU André, Une longue amitié, Paris, Gallimard, 1995,  p.201.

[5] Correspondance non publiée avec l’auteur, Voir annexe,  n° 6.

[6] Pamphlet : court récit satirique, qui attaque avec violence le gouvernement, les institutions,  la religion, un  personnage connu.

[7] DÉON Michel, Mes arches de Noé, Paris, Table Ronde,  1978,  pp. 12-3.

[8] IMBAULT Marie-christine, «Le Goncourt », Livres Hebdo, no 308,  9 Octobre 1999,  p.30.

[9] GONZAGUE Saint Bris, «M. Déon parmi les poneys sauvages», Le spectacle du monde,  no.481, Juillet- Août  2002, p. 118. D’après Déon, « Les carottes sont cuites» veut dire que  tout est foutu, qu’il n’y a plus d’espoir, qu’on ne pourra jamais revenir en arrière. «L’action est le bonheur de l’âme » signifie au contraire, que l’énergie, la volonté, l’audace et l’imagination  triomphent  des pires obstacles et maintiennent l’espoir de temps meilleurs. Voir annexe, no17.

[10] NEUHOFF Eric, Michel Déon, Paris, Rocher, 1994, pp.9-10.

[11] ROBERT Paul,  Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française,

Paris, Le Robert, 1991, p.606.

[12] EL-BARNACHAWI Nadia, André Gide éducateur, Thèse de doctorat, Faculté de

jeunes filles Ain  Shams, 1975, pp. 35-2 .

[13]  ROBERT Paul, op.cit.,  p. 606.

[14]  Cf. ALBÉRÈS R.-M., Vers l’âge adulte, Coll.Thème et parcours littéraire, Paris,

Hachette, 1973,  pp.5-6.

[15]  SANCHEZ Lucien, «M. Déon en liberté», Les nouvelles littéraires, no312, Juillet-

Août 1993, p. 14.

[16]  GOLDMANN Lucien, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964, p.28.

[17]  Cf. Correspondance non publiée avec l’auteur, Voir annexe, n°18.

 [18] GOLDMANN Lucien, op.cit.,  p. 42.

[19]  Cf GOLDMANN Lucien, op.cit.,  pp. 60-2.

[20]DÉON Michel et FRAIGNEAU André, op.cit., p.15.

Reverdy, l’enchanteur…

Un article de Murielle Compère

Amedeo Modigliani, Pierre Riverdy, 1915

Amedeo Modigliani, Pierre Riverdy, 1915

  • Reverdy, l’enchanteur…

L’image, en poésie, occupe une place primordiale. Surgie de la confrontation d’éléments de la réalité

éloignés les uns des autres, elle peut offrir et ouvrir des possibles créatifs, des perspectives de lecture et d’interprétation. Et transcender le regard. Et transcender la vie.

Ce rapprochement de deux mots ou de deux réalités éloignés créé l’image poétique d’où jaillit l’étonnement : choc visuel sur la page, intellectuel aussi et au-delà.

A l’origine d’une véritable transmutation, cette image que Pierre Reverdy définit comme «un acte magique » dans cette émotion appelée Poésie, produit comme des miracles lorsqu’elle touche plus particulièrement l’esprit et la sensibilité de notre quotidien. Une fenêtre alors s’ouvre plus largement devant nous, ou un miroir se traverse, avec pour horizon tout un univers d’ «appropriation du réel» par le poète et pour le lecteur, bien plus profonde qu’un simple reflet ou qu’une simple représentation. De même, la réalité que le poète exprime s’inscrit et s’écrit aucœur des choses plutôt qu’à leur surface. Le poème donne à voir sous un autre jour notre vie quotidienne, qui s’en trouve du coup grandie ; un cadre se dessine (car il en faut bien un), qui trace un paysage naturellement jailli au fil des mots.

«La poésie est à la vie ce qu’est le feu de bois,

Elle en émane et la transforme.»

Pierre Reverdy donne à voir un monde en poèmes grâce à cette transmutation qu’il opère en exerçant l’image poétique sur le texte original du quotidien.

Grâce à l’image poétique, l’auteur de Main d’œuvre exprime toute une palette sentimentale d’une humanité sensible et sensuelle, par le biais de la comparaison, mieux, de la métaphore. La force selon moi de l’auteur du Chant des mots est d’exercer l’image poétique au plus proche authentique de notre quotidien. Authentique dans la mesure où la vie quotidienne ici chantée prend de l’altitude, où son existence est ici saisie dans ses traits essentiels. Authentique au sens étymologique du mot qui signifie être l’auteur de ses propres actes, de ses propres paroles. Le poète agit en exerçant sur le texte original du monde la puissance transfiguratrice et fidèle de l’image. «Un poète sans fouet ni miroir», écrivait René Char au sujet de Pierre Reverdy. Le poète ne cède ni à la surenchère ni aux clichés ou effets surfaits dans son maniement de l’image poétique. L’alchimie de ses poèmes a lieu sans forcer l’image : sans forcer notre représentation du monde. Sa poésie souffle –intensément réelle, mine ou l’air de rien- comme un vent de lumière,

ce vent qui «sort d’une poitrine»,

d’ «un cœur où chaque mot a laissé son entaille /

Et d’où (la) vie s’égoutte au moindre mouvement»

La force de l’auteur de Flaques de verre, de La Lucarne endormie,Des Ardoises du toit, de

La Guitare endormie, tient dans sa Main-d’œuvre singulière d’un monde (en-) chanté dans sa justesse et dans son éclat grâce à la puissance de sa poésie. On est là comme aux sources même du vent. Une pesanteur (la vie quotidienne) s’allège, devenant aérienne ; un souffle (le poème) sur le poids devenu délesté du quotidien. Des «étoiles peintes»…

M©Dĕ(Murielle Compère-DEMarcy)

Bernarde ROUSSEAUX, Dehors, l’ombre blanche… j’ai rêvé de Pina Bausch——-une analyse littéraire de Myriam van der Brempt

  • Bernarde ROUSSEAUX, Dehors, l’ombre blanche… j’ai rêvé de Pina Bausch, éd. de la Main Fleurie, coll. « L’Atelier du Maître Artisan », 2013, ISBN : 2-9600493-2-2.

Analyse littéraire

Rousseaux Bernarde

Pina Bausch

Pina Bausch

L’analyse de textes est une discipline rationnelle, qui porte sur le texte comme objet et s’efforce de livrer une description partageable de sa rencontre avec le lecteur. Organisation de l’espace graphique, linéarité (ou non) de l’écriture, choix des mots – et puis leur substance, leur famille, leur histoire, leur sens, leur agencement, leurs sonorités –, typographie, blancs, ponctuation, format, qualité du papier… Décrire les effets produits par toute cette alchimie : tel est le projet, que j’entreprends ici, d’analyser Dehors, l’ombre blanche… j’ai rêvé de Pina Bausch, premier roman de Bernarde Rousseaux.

Mais pourquoi donc suis-je poussée à commencer l’analyse en parlant de mon action sur ce livre ? Parce qu’en face d’un tel texte, elle perd son évidence et paraît entravée. Il me faut faire voir ce qui se passe, ce qui se trace, et pour cela parvenir à mettre le texte à distance, mais je m’y sens d’abord empêtrée : à décrire ce magma en fusion, que vais-je faire naître ? Et cela pourra-t-il s’appeler une analyse littéraire ? Si oui, la question inverse se pose : une fois tout déplié, trié, analysé, que restera-t-il de l’ombre blanche ? Qu’aurai-je rejoint de ce roman tel qu’il se présente ?

Ce qui est fascinant, c’est que tout est dans tout, sous la forme d’un continuum sans intervalle et sans visée, qui déstabilise le lecteur. Mais c’est sa faute, sans doute : il cherche, je cherche, en lisant, vers où la linéarité de la langue m’emmène, comment je peux empiler les informations pour construire l’édifice romanesque, quels sillons se tracent, s’entrecroisent, se répondent… Or, une telle lecture de Dehors, l’ombre blanche… m’essouffle, tandis que le sens m’échappe : je suis noyée d’éléments significatifs, mais je ne comprends rien ! Il faut lire autrement. Reprendre plus haut. Et constater que la marque la plus triviale et la plus constante de séquentialité d’un texte est ici absente : les pages ne sont pas numérotées… Accepter, donc, de s’y perdre. Éprouver, au détour d’une page, le désir, le rire, les larmes, la fureur de Louna, la détresse ou l’inquiétude de sa mère, la cruauté jalouse de la voisine, la douceur tranquille de la vieille dame… Et renoncer, comme lectrice, à mon poste d’observation, faute de pouvoir rester à distance.

Les pages de connivence entre Louna et sa sœur amènent le thème de la solitude de Louna, après le départ de son aînée. Mais le rire partagé, « plus tenace que l’écho. Justement… c’est comme si elle le portait en elle. Ça pouvait durer des jours et des semaines. Au point d’oublier le vide. De sentir une proximité enveloppante. Elle avait alors cette capacité d’être seule, de parler aux choses, de les figurer, de les défigurer avec bonheur. » Voilà d’où part la continuité de cet univers romanesque : de cette qualité particulière de la solitude de Louna, qui efface les limites entre son monde intérieur et le monde extérieur, entre les gens et les choses, entre le passé et le présent, le réel et le rêve.

Ce qui la rend toutefois si déroutante pour le lecteur, c’est qu’elle n’est à aucun moment annoncée ni expliquée. Il y est lui-même plongé, en abyme. Exemple : « Chaque midi Louna mange ses tartines sur le banc de pierre. Elle regarde sa mère en mangeant… et le livre. Déposé là par habitude. Le livre et les tartines. Un rituel. Du pain et des mots. Tu penses à quoi m’man ? La mère répond toujours : Rien, à rien. Elle repique les céleris. […] » Elles sont toutes deux dans le jardin, mais dans quelle temporalité s’inscrit ce « chaque midi » ? On ne mange pas dehors en toute saison dans la Thiérache, la mère de Louna ne jardine peut-être pas tous les jours, fille et mère n’échangent vraisemblablement pas chaque midi, en boucle, les deux mêmes répliques, même si la mère répond toujours la même chose… C’est une sensation de « chaque midi » qui émane de cette scène, avec son mélange de sécurité familière pour l’enfant – sa mère toute proche, ses tartines, le banc du jardin – et de disponibilité créatrice, du coup, dans l’esprit de Louna, car on peut lire ceci, juste après : « Louna dans sa tête arrange le jardin. Elle le pense autrement. Par couleurs, par espèces. Tous les camaïeux de rouge, tous les camaïeux de vert. Le jardin est en manque de bleus. Faudra assortir les pervenches avec les débris d’ardoise. Sous les feuillus, l’ombre dissout les bleus dans les verts. La voisine… précisément… la dernière fois… elle avait une robe bleu ardoise. »

Et puis, sans transition – à peine un interligne double, espace blanc qui n’a pas de nom –, la scène est à l’école : « La classe est vide. Les parents s’en sont allés avec les enfants. Avec les bulletins et les enfants. Ils marchent dans la rue en regardant les bulletins. Distraitement. Ils examinent les autres parents. La mère de Louna n’est pas venue. […] elle ne vient jamais à la distribution des bulletins. » Et Louna s’attarde dans le corridor de l’école, danse sur le carrelage noir et blanc, bavarde avec l’institutrice. Pur souvenir de la fillette, toujours assise sur son banc de pierre ? Impossible : comment se serait-elle trouvée à la fois dans la rue avec les parents et dans le couloir avec la maîtresse ? Scène réelle, alors, et de saison en cette fin de juin ? Mais les propos de Louna n’ont rien de réaliste. Ils sont inspirés par sa danse sur les carreaux du couloir, avec la lumière entrant par les fenêtres, l’air de flûte joué par sa sœur et convoqué par elle en cet instant, le rouge ondulant du pantalon de la maîtresse… Celle-ci l’accueille, mais ne comprend pas : « Joli… joli ton poème. » – elle n’a perçu que la rime, peut-être fortuite – « Tu fais ça souvent… de la poésie ? » Le lecteur n’est pas plus avancé que l’institutrice, à vrai dire : qu’est-ce qui est réel, dans tout cela ? Et où se passe l’essentiel ?

Au long des pages, la même continuité pleine sature la lecture. A tel autre moment, par exemple, ce qui attire Louna dehors, la nuit du 24 juin, est-ce Ward, le sculpteur, qui a éveillé son désir ? Ou la fête de la Saint-Jean, sur la place du village ? Ou la chaleur de cette fin de juin, étouffante à l’intérieur ? Ou l’odeur entêtante du tilleul en fleurs ? Nulle intention de la jeune fille, nulle préméditation de son itinéraire, nulle préférence pour la rencontre avec Ward ou pour celle avec le tilleul de Hollande. Pas de repère pour le lecteur. L’histoire ne va nulle part. Plus précisément, personne ne sait où elle va. Les émotions et les pensées traversent les personnages, têtes et corps, sans cause identifiée. Elles colorent les scènes, puis s’y dissolvent, se transforment. Elles ne laissent pas de trace lisible, elles ne construisent pas de sens.

En manque de balises, l’attention du lecteur s’attache aussi à l’espace graphique. Usage choisi des blancs, fréquence des retours à la ligne, abondance des points de suspension, des phrases averbales ou inachevées, des mots isolés, grandes marges blanches du côté de la reliure. Et puis, il y a ces petits carrés ou rectangles grisés qui ponctuent certaines phrases, remplaçant leur point final. Ils glissent une ombre légère dans les lignes de texte. Peut-être y rappellent-ils la respiration des personnages, dont les prises de parole s’inaugurent d’une majuscule sur le même fond grisé ? De plus, entrecoupant le flux des phrases, ils nous privent de la rassurante impression – illusoire, ici, nous l’avons dit – de suivre un fil, tandis qu’ils introduisent une répartition visuelle régulière et continue des mots dans ces phrases, en limitant fortement les variations d’espacement. Le rythme de lecture ainsi instauré renforce le sentiment d’un continuum, où, disais-je en commençant, tout est dans tout. Et la maîtresse d’école a raison : nous ne sommes pas loin de la prose poétique.

Dehors, l’ombre blanche… j’ai rêvé de Pina Bausch est un roman, pourtant. La mention figure en toutes lettres sur la couverture : intention explicite de l’auteur. C’est l’histoire de Louna, qui rêve de devenir danseuse à Wuppertal, le fief de Pina Bausch, la grande dame de la danse-théâtre. Cela se passe dans la Thiérache, cette région frontalière de Belgique et de France dont les brumes et brouillards familiers permettent de convoquer, dehors, l’ombre blanche… Voilà pour expliquer le titre – mais pourquoi ai-je le sentiment tenace que, dans ce titre, c’est Bernarde Rousseaux qui dit « je » ? « … j’ai rêvé de Pina Bausch » et ce livre est sorti de l’ombre blanche.

Celle qui rêve le plus, dans ce roman, c’est assurément Louna, « ma Louna perdue dans les nuages », « mon Pierrot lunaire », dit sa mère, l’enfant sauvage qui fait peur à certains, celle qui peut se tenir seule, immobile, silencieuse dans l’ombre du tilleul de Hollande ou clamant son récit du vent du haut du clocher de l’église. Elle rêve bien de devenir danseuse et de rejoindre l’école de Pina Bausch, à Wuppertal. Mais elle ne dit pas je. Le roman parle d’elle en troisième personne : Louna, c’est elle.

Elle dira je, finalement. Plutôt, quand ce je arrive pour la première fois dans le texte (si je ne me trompe), elle le pense. Elle vient de danser, presque nue sur le béton de la cour, derrière la maison, « Pour fêter l’enfant à venir ! » de sa sœur enceinte. Son père l’a surprise et il désapprouve – surtout la nudité troublante, mais aussi la danse échevelée de sa fille. « Au fond d’elle-même… elle pense : Je ne suis pas celle qui n’existe pas. Irréelle. Mon corps danse pour moi. Sans compromis. Il supporte le futur. » Ainsi, quand Louna dit je, elle sort du rêve au contraire, pour inscrire son projet de danse dans le réel et dans son avenir. A partir de là, plus tard, elle pourra dire en face, à son père qui veut l’envoyer apprendre l’anglais à Londres : « Moi, je veux être danseuse… » et « Je n’veux pas partir. Je veux apprendre l’allemand pour danser à Wuppertal. » Et puis, plus tard encore, dansant sur le tarmac de la cour de l’école, elle se dira « Si ton père te voyait ? » et lui répondra en pensée « Moi… Louna, je n’ai pas peur. Je lui répondrai : […] »

Que lui répondra-t-elle ? Ceci : « La folie de la danse est à l’intérieur. Elle part du corps, passe par l’esprit… revient au corps. L’esprit se débride mais mon corps le retient. Il écrit sous ma peau, l’écriture de mes premiers jours. Je suis née… je suis née… » L’écriture est métaphore de la danse… Louna peut à présent dire son désir devenu conscient : être danseuse. C’est une naissance à soi-même. Louna naît à la danse, elle peut désormais dire et écrire son désir, le faire exister par la parole, lui donner vie en l’inscrivant dans sa danse. Ou alors, c’est le contraire ? Depuis toujours, Louna danse. Sur les carreaux noirs et blancs du corridor de l’école, en descendant l’escalier du clocher de l’église, « à petits pas de loup » mimant le pas de la vieille dame du presbytère… Sa danse écrit depuis toujours son désir, le trace dans l’espace, lui donne corps. La danse, là-bas dehors, dans l’ombre blanche, ou alors dans Dehors, l’ombre blanche, est métaphore de l’écriture. Pour Bernarde Rousseaux, rêvant de Pina Bausch. Et née, avec ce premier roman, à l’écriture.

Ce moment de naissance vécu par Louna arrive vers les deux tiers du roman. S’il nous livre, aussi bien et en abyme, la naissance de l’écrivain, voici qu’il nous faut tout relire…

Ce roman est l’histoire d’une recherche. Celle de la danse, par Louna. Celle de Ward, le sculpteur. Des recherches créatrices, d’artistes. Celle de la romancière, sous nos yeux de lectrice. Et puis celle de la mère – « La mère aime être dans le secret de la genèse d’une création. » –, et peut-être même celle du père : créatrices aussi, elles cherchent à mettre au monde l’enfant.

Louna sera-t-elle peintre, à partir des couleurs du jardin ? Sera-t-elle musicienne : rumeurs de la cloche, bougonnement de l’orgue, grincement de la grille et résonance des abat-sons ? Sera-t-elle sculpteure, comme Ward, à partir des cailloux du sentier ? A chaque page, tous les sens sont convoqués, et le corps entier de Louna comme du lecteur, dans cette recherche qui naît sous la plume de Bernarde Rousseaux.

Le moment de dire je, celui de la naissance à la parole et à l’écriture, se remarque particulièrement dans le texte. Il arrive au moment où Louna a décidé d’aller trouver son père pour refuser le projet qu’il veut lui imposer et affirmer son propre désir. Le passage se détache de ce qui le précède par un grand intervalle blanc, ponctué de trois astérisques, et il résonne comme un avertissement au lecteur et une déclaration d’intention : « Ce qui va suivre est éprouvant. Reste peut-être un fond de légèreté. L’épreuve risquée de la parole et de l’écriture des mots énoncés à partir de soi-même. Louna cherche à transmuer le père… en ange. A le mettre en demeure. Au-delà du point de discordance. L’initiative est obsédante : féministe… progressiste… culturaliste… anarchiste. » Le projet d’écriture du roman, dans son audace peut-être encore un peu inconsciente et dans son engagement, peut s’éclairer à partir de là. Une fois encore, il nous faut tout relire…

Depuis la première page, que nous avions lue sans bien comprendre. C’est une fable de naissance au langage qui ouvre le livre. « sans nom propre. » : tels sont les premiers mots du texte, tout en minuscules. S’ensuit l’histoire de l’« enfant qui sent la terre » et qui mange la terre « comme les mots qu’elle mélangeait avant de les faire glisser dans le silence ». On est avant la naissance du je. C’est le temps de l’orphelinage, vous rencontrerez ce mot-là plus loin dans le texte. Le désir de la parole est déjà dans le corps de l’enfant, mais « elle ne savait pas que c’était le commencement de tout. » Lisez ou relisez cette page, et puis entrez par là dans l’écriture de Bernarde Rousseaux, en son nom propre…

©Myriam van der Brempt

Romaniste et Docteure en philosophie