Le chant des anges — Xavier Lainé

Derrière ce titre évocateur, se cache la poésie toute en légèreté de Xavier Lainé. En ouvrant ses persiennes, l’auteur nous invite à ouvrir les nôtres à reconsidérer la vision que nous portons sur la nature, la nature des choses, la nature de nos rapports avec celles-ci. Car je ne l’ai pas perçu autrement, les anges sont les différents visages que nous faisons porter à la poésie. Miraculeuse comme une pluie qu’on attendait plus, subtile soudain lorsqu’il pleuvine, clairsemée, jamais ni dans ses ambitions, ni dans ce que l’écriture nous révèle, elle ne veut prendre d’autres champs que celui du jeu, un jeu de séduction et d’amour qui emprunte parfois la voix des anges.

Les photographies de l’auteur, des bâtons de pluie réalisés par l’artiste plasticienne des mots, Michèle Durand accompagnent avec subtilité le texte, comme si elles voulaient nous annoncer que désormais on regarde la poésie comme on le ferait d’un ange et on lit la photographie en tentant de réduire le mystère.

« Le chant des anges » de Xavier Lainé offre à ses lecteurs d’agréables moments de réflexions que je ne peux m’empêcher d’illustrer en citant ici quelques lignes :

Nous serons seuls au monde dans le silence et le brouillard

Nous serons seuls avec nos désirs minutieusement refoulés

Nous nous attendions en secret depuis si longtemps

Tu auras visage d’ange rougi en entrant au logis

Un feu ardent attisera notre attente patiente

Nous n’oserons pas aller plus loin que le désir.

◊ cc

Les différents blogs de Xavier Lainé se visitent ici :

Au delà du regard

L’atelier du poète

Poïésis

Introduction à la poésie québécoise —Jean Royer

ROYER, Jean, Introduction à la poésie québécoise : Les poètes et les oeuvres des origines à nos jours, Montréal, BQ, coll. « Littérature », 2009.

 

S’il est un fier représentant de la littérature québécoise sinon de la poésie québécoise, c’est bien le critique littéraire et académicien Jean Royer, lui-même poète avisé, auteur de quelques dizaines de recueils. Critique littéraire au Devoir de 1977 à 1991, ses poèmes sont traduits en plusieurs langues dont l’anglais, l’espagnol, l’italien et le chinois. Outre son Introduction à la poésie québécoise qui constitue une réédition (première édition publiée en 1989), Royer est aussi l’auteur d’une anthologie : La poésie québécoise contemporaine (anthologie), Montréal/Paris, l’Hexagone/La Découverte, coll. « Anthologie », 1987 rééditée en 1991 et Le Québec en poésie – anthologie, Paris Gallimard, 1987 anthologie rééditée en 1996. Royer est aussi l’auteur de nombreux volumes d’entretiens avec des poètes québécois et a dirigé de nombreux ouvrages collectifs. C’est là résumer bien succinctement une carrière d’écrivain qui a maintenant près cinquante ans.

La première édition de son anthologie en 1989 était une suite logique aux cinq tomes d’entretiens avec des écrivains contemporains, dont plusieurs poètes québécois, aux éditions de l’Hexagone. Dans ces entretiens Royer poussait le témoignage vers la confession. A ce sujet Serge Rigolet (1986 : 123) écrit « Il essaie de capter la part émotive de ces hommes et de ces femmes qui à parler d’eux-mêmes finissent presque toujours par parler d’eux-mêmes ».

La nouvelle édition que nous offre Royer est augmentée d’un important chapitre sur la poésie des années 1990 et 2000 avec un avant-propos. Elle synthétise l’évolution de l’histoire de la poésie au Québec depuis les découvreurs de la Nouvelle-France jusqu’aux poètes de la diversité et de la maturité littéraire du Québec actuel. L’auteur écrit dans la page liminaire : « cet essai retrace, à l’intention d’un large public, les âges de notre poésie : les étapes de son itinéraire, l’évolution de ses thématiques, les mouvements qui la secouent, le rôle de ses principales maisons d’édition, les oeuvres marquantes qui la caractérisent, les figures légendaires qui l’habitent et ses voix les plus personnelles parmi l’abondance de la production contemporaine. » Dans l’avant-propos de cette édition remaniée et amplifiée, Royer écrit que c’est à connaître leur place dans l’histoire littéraire qu’on apprécie le mieux les poètes et leur poésie. Gatien Lapointe qui a commis un belle réflexion sur la poésie publié, à côté de quelques inédits dans le Devoir du 27 octobre 1966 écrivait ainsi « En ce sens, toute poésie est engagée, toute poésie est sociale. Je veux dire qu’elle porte un nom, une date, un visage précis qui sont ceux d’un homme et d’un pays, et que son but premier est de communiquer avec les autres. » Royer répond donc à une certaine demande du public tout en présentant, pour la première fois, un panorama qui va des origines à nos jours. L’ouvrage est subdivisé en six parties : Première partie : les origines (1534-1895); deuxième partie : les fondations (1895-1937); troisième partie : l’âge de la parole (1937-1968), quatrième partie : l’âge des langages (1968-1983); cinquième partie : les années 1980 et le retour au lyrisme, sixième partie : les années 1990 et 2000 : maturité et diversité. Le corps du texte est complété par des suggestions de lecture, une bibliographie choisie, un index et la bibliographie de l’auteur.

Le chapitre consacré à la production poétique en Nouvelle-France n’est guère plus étoffé que les nombreuses introductions à la poésie vocale, faisant notamment fi de l’oralité amérindienne mais aussi des chansons de traditions orale. L’auteur se cantonne à la poésie non-chantée : les vers polémiques, la caricature autant que les cantiques religieux. C’est surtout en évoquant Marie Guyart de l’Incarnation que Royer fait état d’une réelle et abondante production poétique, un poésie mystique comme elle était assez courante en ces temps (voir Sainte-Thérèse d’Avila, Saint-Jean-de-la Croix, etc.) dans différents ordres monastiques. Il nous semble que cette première partie est lacunaire et Royer aurait pu l’étoffer sur la base de l’activité chansonnière de l’époque, une activité qui est en soit pleine de poésie, une poésie du quotidien. Ce n’est qu’au chapitre suivant qu’il commence à faire état d’une activité chansonnière par les chansons des patriotes. Bien qu’il mentionne la célèbre « Chanson des voyageurs », il omet de signaler l’existence des chansons de tradition orale et des nombreux recueils de chansons, qui sont souvent des recueils de poèmes puisqu’ils sont publiés sans partitions, publiés à partir de 1821. De cette chanson devenue « A la Claire fontaine », Royer, affirme en citant Conrad Laforte, que les vers « Jamais je ne t’oublierai » serai de même inspiration que la devise « ‘Je me souviens »1. Avec justesse, Royer précise que les premières poésies canadiennes voient le jour dans le journal La Gazette de Québec. Il attribue à Bibeau le premier recueil de poème (1830 (Epîtres, satires, chansons, épigrammes et autres pièces de vers), même si un recueil est paru anonymement en 1821. Bibaud sera un « véritable animateur littéraire de son époque » (p. 19).C’est à la seconde moitié du XIXe siècle qu’est consacrée le dernier chapitre de la première partie. Cette poésie s’alimente à deux pôles d’attraction : le patriotisme et la religion. Les auteurs mentionnés sont Octave Crémazie, Louis Fréchette, Pamphile Le May, William Chapman, Nérée Beauchemin et Eudore Evanturel. Emule de Béranger, le jeune poète Crémazie fonde avec son frère une Librairie qui sera un carrefour de l’animation culturelle à Québec. Louis Fréchette s’en réclamera avant de lorgner du côté de Victor Hugo dont on sait qu’il copiera certains vers. La poésie de Pamphile Le May se rapproche d’une certaine façon de celle des Parnassiens.

La deuxième partie adopte plus ou moins les divisions chronologiques du Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec : 1895-1937. L’auteur s’intéresse ici à l’Ecole littéraire de Montréal notamment à Henry Desjardins et les Six éponges, moins souvent mentionné dans les histoires littéraires. Le commentaire consacré à Nelligan est évidemment plus développé, le considérant comme « le plus connu des poètes québécois » (p. 31). La partie suivante aborde les courants terroiristes et de l’exotisme à travers les Albert Ferland, Jean Charbonneau, Albert Lozeau, Léonise Valois, Paul Morin, Marcel Dugas, Guy Delahaye, René Chopin et la revue Le Nigog.

Le dernier chapitre de la deuxième partie est consacrée à la modernité et au lyrisme féminin et met de l’avant la présence de plus en plus importante dans l’activité poétique, des femmes (Hélène Charbonneau, Jovette Bernier, etc.). La troisième partie, l’âge de la parole, sera celle de l’entrée du Québec dans la modernité. Anne Hébert et son cousin Saint-Denys Garneau en sont les premiers jalons. Puis le chapitre suivant commente l’oeuvre de deux poètes de la nature, comme Félix Leclerc que Royer considère comme le dernière poète ruraliste. L’oeuvre poétique de Leclerc est intimement liée à la création de chansons. Ainsi Royer écrit : « Quand il manie le vers, c’est le plus souvent pour mettre le poème en chanson » (p. 51). Les années 1950 sont marquées par le surréalisme, mouvement qui marque l’esthétique poétique québcoise tardivement par rapport à la France. Parmi ses représentants, nommons Claude Gauvreau, Paul-Marie Lapointe, etc. En 1953, la création des Editions de l’Hexagone marque les début d’une poésie nationale et devient un lieu d’édition qui se veut être un catalyseur et une carrefour des poètes de la nouvelle génération. Les Editions de l’Hexagone élabore le thème du pays qui sera popularisé par Gilles Vigneault (p. 68). Le chapitre suivant, intitulé « Du lyrisme au combat » évoquant le projet d’identité définit par les poètes des années 1950 et aborde la production poétique entourant les événements d’Octobre 1970. La fin des années 1960 est aussi marquée par la double polarisation culturelle du Québec, entre la France et les Etats-Unis autour de la contre-culture. L’auteur fait état non seulement des spectacles « Poèmes et chants de la résistances » mais aussi les moins connus comme La Semaine de la poésie organisée par Claude Haeffely et mentionne l’existence du groupe des Poètes sur parole à Québec qui anime des soirées depuis 1969 au café le Chantauteuil. Cette période est ainsi marquée par la poésie formaliste et par l’utopie psychédélique chez un Lucien Francoeur et l’utopie cosmique chez Paul Chamberland. Roger Chamberland en fait ainsi état dans un bel article de synthèse sur l’histoire de la poésie au Québec : «Le formalisme prend sa source dans l’éclatement de la langue, de son rayonnement métatextuel et s’articule sur l’exploration à la fois fictive et concrète de son fonctionnement et de l’extrapolation de la signifiance par un raffinement du travail sur la textualité.» (1988 : p. 53). La cinquième partie est intitulée «Les années 1980 et le retour au lyrisme», postérieure aux explorations formelles qui est l’esthétique dominante des années 1970. Illustrent ce mouvement : Michel Beaulieu, Anne-Marie Alonzo, Suzanne Paradis, etc. Les chapitres intitulés «Le territoire intérieur» (p. 140 ss) et «l’Aamour, la mort» (p. 149 ss.), «L »Humour, la colère» (p. 163) semblent moins directement liées à une période mais conçus comme des chapitre traitant d’un thème universel. La sixième et dernière partie est consacrée aux années 1990 et 2000 et constitue la parie inédite de l’ouvrage. Elle comporte à elle seule 58 pages. L’une des innovations intéressantes de ce chapitre consiste à traiter du phénomène assez récent dans le paysage culturel de la poésie parlée (spoken words), plus précisément le slam qui trouve son origine dans le culture hip-hop. Royer consacre dans la foulée toute une section à l’alliage de la poésie et la musique rendant compte des production de Prévert, Baudelaire, Verlaine, etc. Royer résume bien les trente années de production poétique en affirmant «Si les poètes des années 1970 et 1980 s’inventaient des langages sur le territoire de l’intime, ceux des années 1990 et 2000 cherchaient à investir le réel.» (p. 214) Dans les dernières pages de son ouvrage, Royer fait montre de discernement dans la sélection des recueils recensés. Il écrit «Parmi les deux milles titres de poésie parus au Québec depuis les années 1990, on peut certes estimer à plus d’une centaine les ouvrages qu’il serait intéressant de recenser. » (p. 231). Sur ce nombre il en retient 25 environ. Il les analyse ainsi les uns après les autres, autant les plus connus comme Danielle Fournier, Bernard Pozier et Jean-Paul Daoust que les moins connus comme France Mongeau.

Dans l’ensemble il nous semble que l’approche de Royer est propre à une démarche rationnelle, qui sait jongler entre l’analyse thématique et la dimension historique. Quelques passages plus lyriques ou oniriques à la manière d’André Gaulin, nous rappellent aussi que « Cette plainte, cette doléance, ce discours de la désespérance, cette voix de la déréliction, cette rhétorique de l’errance, cette complaisance dans la meurtrissure, voire la mort, plusieurs poètes en témoignent entre 1840 et 1960. » (p. 128) Les intitulé des chapitres permettent de cibler directement les auteurs commentés dans les pages suivantes ce qui rend l’ouvrage de Royer fort utile. Si les essais de Guy Sylvestre étaient des incontournables il y a quelques décennies, on peut considérer sans hésitation que ceux de Royer les ont remplacés mettant à jour une activité poétique des plus intense depuis cinquante ans. A la liste des suggestions de lecture dont fait part Jean Royer : François Dumont, Lise Gazuvin, Pierre Nepveu, Laurent Mailhot et Gaetan Dostie il faudrait ajouter, outre les écrits un peu lyriques mais forts inspirés, d’André Gaulin, la belle synthèse de Clément Moisan dans l’ouvrage collectif sous la direction de Réginald Hamel, Panorama de la littérature québécoise (1997). Si Royer, dans notre histoire littéraire est l’un des ceux qui jongle entre la théorie et la pratique de l’écriture de la poésie, que pourrait-il répondre à Fernand Dumont, l’un des poète-essayistes qu’il commente dans son ouvrage, quand il écrit dans le Devoir du 28 octobre 1972 : « La théorie, vous ne me croirez pas facilement est comme l’enfance : un ailleurs dont ne me consolerait ni le roman, ni le poème. » (p. V).

Bibliographie

CHAMBERLAND, Roger, « Qu’en est-il de la nuit ? », Québec français, dans [EN COLL], Découvrir le Québec, Québec, les Publications Québec-français, 1988, p. 52-56.

DUMONT, Fernand, « Montmorency : si c’était un pays », Le Devoir, samedi 28 octobre 1972, p. V.

GAULIN, André, «De la poésie canadienne-française à la poésie québécoise», Littérature québécoise, Voix d’un peuple, voies d’une autonomie,collectif dirigé par Gilles Dorion (Laval) et Marcel Voisin (ULB), Éditions de l’Université de Bruxelles, 1985, p. 127 à 134.

LAPOINTE, Gatien, Un art d’écrire; la pari de ne pas mourir », Le Devoir, jeudi, 27 octobre 1966, cahier 4, p. 29.

MOISAN, Clément, « La poésie et la chanson ; Trente ans de poésie québécoise 1967-1996 », dans Réginald Hamel (sous la dir. de), Panorama de la littérature québécoise contemporaine, Montréal, Guérin, 1997, p. 435-487

RIGOLET, Serge, « Jean Royer « , Magazine littéraire, n° 234, octobre 1986, p. 23.

ROYER, Jean, Poètes québécois : Entretiens, Montréal, l’Hexagone, coll. « Typo », 1991.

SYLVESTRE, Guy, Anthologie de la poésie canadienne-française, Montréal, Beauchemin, 1964.

1 L’auteur de ces lignes vient tout juste de publier avec la collaboration de Serge Gauthier, « M’amie, faites moi un bouquet… », Mélanges posthumes autour de l’œuvre de Conrad Laforte, Québec, Presses de l’Université Laval, Editions Charlevoix, 2011, 331 p. (coll. « Les Archives de Folklore » : 30).

◊Jean-Nicolas DE SURMONT

Contes d’ailleurs et d’autre part, Pierre Gripari

Illustrations de Guillaume Long, Grasset Jeunesse 2012. 190 p. 9 €

Publiés une première fois en 1990, voici la réédition de huit contes d’ailleurs et d’autre part, à la sauce Gripari, huit bijoux de drôlerie fantastique, inspirés des folklores russes, français, italien et d’Afrique du Nord. Un véritable régal, avec ce verbe franc, truculent et tellement poétique de Pierre Gripari, s’adressant à ses lectrices et lecteurs d’une façon si familière, qu’elles et ils pourraient croire qu’il est assis tout près d’elles et eux. Le conteur de la Rue Broca est véritablement talentueux, c’est évident, mais outre son imagination pétulante, il est doté également d’une grande liberté de pensée. Ils nous emmènent donc ici dans un monde peuplé comme il se doit de magie, d’amour et de courage. Dans Mademoiselle Scarabée, on comprend que l’apparence importe peu, mais qu’il importe de trouver bonne boulette à son pied quand on veut se marier. « Quand un cheval trottine et crottine, quand une vache lâche sa bouse en marchant, je fais une petite boule de la chose en question, puis je la pousse à reculons jusqu’à ma maison ! » Dans Madame-la-Terre-Est-Basse, les objets ont une âme, ils parlent, ils bougent, ils peuvent être tristes mais savent aussi se venger.

« Quand elle met ses souliers

Elle se pique le pied.

Quand elle écosse les pois, elle se pique le doigt.

Quand elle épluche des pommes de terre,

Elle se pique le derrière.

Quand elle veut prendre une douche,

Elle se pique la bouche.

Quand elle veut prendre un bain,

Elle se pique les reins.

Quand elle se met au lit,

Elle se pique le mistigri ! »

Dans Le diable aux cheveux blancs, on comprend que même un démon, aussi malin qu’il soit, ne peut rien contre le pouvoir d’une femme contrariante, « Merci à toi, brave homme, qui m’a tiré de cet enfer ! Imagine-toi qu’il y a un mois, pas plus, une femme nous est tombée ici, une femme terrible, épouvantable, qui nous fait enrager jour et nuit ! ». Il ne peut guère plus d’ailleurs, contre les rêves d’une petite fille qui veut obstinément un Bagada.

« – Oh ! Le beau bagada !

Elle prend le démon dans ses bras, le caresse, le cajole, l’embrasse, le bécote… Qu’est-ce que cela veut dire ? Notre diable se regarde… Malédiction ! Il est devenu un bagada ! Un simple bagada ! »

On a donc vu que les objets pouvaient se déplacer tout seuls, et bien figurez-vous que les villages aussi, et c’est comme ça que Saint-Déodat en bord de Loire a fini au bord de l’Océan pour consoler un petit garçon, et si vous ne me croyez pas, et bien vous n’avez qu’à lire, c’est le village lui-même qui raconte l’histoire.

« J’étais profondément ému. Les paysans qui m’habitaient ne rêvaient pas beaucoup, et jamais à d’aussi jolies choses. J’avais comme envie d’obéir à ce petit garçon, et de me transporter au bord de l’océan ».

Dans Petite Sœur, nous voilà plongé dans les aventures fabuleuses et palpitantes, façon conte initiatique de fée – ou de sorcière, mais fée et sorcière c’est kif-kif bourricot non ? Bref, les aventures palpitantes et fabuleuses de la princesse Claude qui n’a pas un zizi, mais un mistigri.

« C’est un frère que nous voulons !

De petite sœur pas question !

Nous resterons entre garçons

Ou nous partirons ! »

Dans L’eau qui rend invisible, c’est le conteur lui-même à qui une sorcière fait un cadeau, tellement elle trouve que ce qu’il raconte sur les sorcières est rigolo ! Et dire qu’à cause de lui, le monde a failli devenir complètement invisible, comment aurait-on fait pour lire le dernier conte du livre ? L’histoire de Sadko, le cithariste virtuose qui épousera l’ondine du lac Ilmen, la fille de Vodianoï, le dieu de toutes les eaux du monde, après bien des péripéties tout de même, où on ne s’embarrassera pas trop de morale, après tout, c’est un conte et on n’est pas là pour s’embêter, non mais !

« Il vend ses marchandises russes, ses fourrures, son bois, son miel et ses esclaves. En échange il achète beaucoup de choses qu’on ne trouve pas en Russie : de l’or et de l’argent, des parfums et des perles, des étoffes, des épices, des objets fabriqués… Il fait aussi un peu de piraterie, quand il en a l’occasion. Ça se faisait, à l’époque… »

D’ailleurs, les enfants, si vous avez la joie d’avoir entre les mains ces Contes d’ailleurs et d’autre partde Pierre Gripari, cachez-les bien, car s’ils plaisent aux petits, mais ils plaisent aussi beaucoup, beaucoup aux grands ! Foi de Maman !

◊Cathy Garcia

 

Pierre Gripari, est né à Paris le 7 janvier 1925, d’une mère coiffeuse et médium, parisienne originaire de Rouen, et d’un père ingénieur d’origine grecque, et il est mort dans cette même ville le 23 décembre 1990. Ses deux parents meurent pendant la Seconde Guerre mondiale. Il doit alors abandonner ses études littéraires pour exercer divers petits métiers : commis agricole, clerc expéditionnaire chez un notaire et même, à l’occasion, pianiste dans des bals de campagne. Il s’engage ensuite, de 1946 à 1949, comme volontaire dans les troupes aéroportées. De 1950 à 1957, il est employé de la Mobil Oil, et exerce à cette occasion les fonctions de délégué syndical CGT. Il arrête ensuite de travailler pour écrire. Ne parvenant pas à faire publier ses œuvres, il trouve une place de garçon de bibliothèque au CNRS. Il se fait connaître en 1962 avec une pièce de théâtre, Lieutenant Tenant, créé à la Gaîté-Montparnasse, puis avec un récit autobiographique, Pierrot la lune, publié aux éditions de la Table ronde en 1963. Sa carrière d’auteur commence alors vraiment. Ses œuvres littéraires suivantes ne rencontrent cependant pas le succès. Ayant quitté le CNRS pour vivre de sa plume, Gripari connaît la pauvreté. Refusé successivement par dix-sept éditeurs, il retrouve finalement une maison d’édition en 1974 grâce à Vladimir Dimitrijević, le patron des éditions L’Âge d’Homme (un auditeur qui aime lire disait-il), qui lui accorde une liberté d’auteur totale en acceptant systématiquement tous ses livres. Gripari a exploré à peu près tous les genres. Excellent connaisseur des patrimoines littéraires nationaux, il sait aussi mettre à profit les mythes et le folklore populaire, sans dédaigner les récits fantastiques et la science-fiction. Il est ainsi parvenu à créer tout un univers. « Les seules histoires qui m’intéressent, écrit-il dans L’arrière-monde, sont celles dont je suis sûr, dès le début, qu’elles ne sont jamais arrivées, qu’elles n’arriveront jamais, qu’elles ne peuvent arriver ». On lui doit aussi bien des romans que des nouvelles, des poèmes, des récits, des contes, des pièces de théâtre et des critiques littéraires. Mais Pierre Gripari est surtout connu du grand public comme un écrivain pour enfants. Son œuvre la plus célèbre, les Contes de la rue Broca, paraît en 1967. Elle est composée d’un ensemble d’histoires mettant en scène le merveilleux dans le cadre familier d’un quartier de Paris à l’époque contemporaine ; certains de ses personnages sont des enfants d’immigrés. À la fin des années 1970, les illustrateurs Fernando Puig Rosado et Claude Lapointe contribuent à populariser ces contes. Les premières éditions des Contes de la rue Broca (chez la Table Ronde) passent inaperçues, mais leur réédition par Gallimard apporte succès et célébrité à Gripari. Ce recueil est traduit dans le monde entier, y compris en Allemagne, au Brésil, en Bulgarie, en Grèce, en Hongrie, en Italie, au Japon, en Pologne et en Thaïlande. Pierre Gripari a également été critique théâtral pour le journal Écrits de Paris. Il reçut en 1976 le Prix Voltaire pour l’ensemble de son œuvre. On retrouve nombre d’éléments biographiques dans un livre d’entretiens avec Alain Paucard réalisés en 1984, Gripari mode d’emploi. En 1988, il obtient le Prix de l’Académie française pour Contes cuistres. Cet iconoclaste détestait les fanatiques et les gens sérieux et se définissait lui-même comme « un Martien observant le monde des hommes avec une curiosité amusée, étranger au monde terrestre ». Entre rue Broca et rue de la Folie-Méricourt, et quoiqu’il soit aussi épicurien, il mène une vie de bohème quasiment monacale. Indifférent à toute ambition matérielle, il s’accommode de la pauvreté pour ne jamais tomber dans la compromission. Pierre Gripari était membre de la Mensa. Communiste de tendance stalinienne de 1950 à 1956, il se rapproche ensuite des milieux d’extrême-droite (il sera ainsi membre d’Europe-Action). Néanmoins, son absence ultérieure d’engagement politique ferme manifeste son désintérêt profond de la politique active, bien qu’il participe au comité de parrainage du journal d’extrême-droite Militant au cours des années 1980. Il s’intéresse aux religions pour en pointer le folklore, souvent sous forme de pastiche. Cet anarchiste de droite a ensuite participé à l’association culturelle européenne du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE). Le Dictionnaire des écrivains de langue française (Larousse, 2001) le qualifie d’« écrivain ironique, qui se tient à l’écart » et commente « Quant à ses prises de position “fascistes”, il faut y voir le goût de la provocation chez un homme à qui répugnaient la bonne conscience et les idées reçues, fussent-elles “démocratiques” ».

L’œuvre littéraire de Pierre Gripari est marquée par l’érudition, la citation et l’exercice de style. Il s’essaie en effet à des genres divers et variés : roman épistolaire (Frère gaucher ou Le Voyage en Chine), roman de chevalerie (Le Conte de Paris), science-fiction (Vies parallèles de Roman Branchu), etc. Figurent parmi les thèmes récurrents de ses ouvrages l’histoire du XXe siècle, le refus des prétentions totalitaires, l’Europe comme patrie spirituelle, l’homosexualité et la critique des religions monothéistes, notamment la religion juive, qu’il jugeait totalitaire et raciste. De fait, certains comme Pierre-André Taguieff, qui le qualifie d’« anarchiste d’extrême-droite » et lui attribue une « filiation célinienne » considèrent cet antijudaïsme comme antisémite. Symétriquement d’autres, comme son éditeur Vladimir Dimitrijević, contestent qu’il ait été antisémite et considèrent ses attaques contre le judaïsme, présentes dans certains de ses articles de presse et romans, comme une critique respectable de la religion juive. Gripari traite l’homosexualité, qu’il vit sans complexes, sur un ton à la fois ironique et tragique, sa conception des choses de l’amour constituant le soubassement de sa vision pessimiste de l’existence.

Publications :

1957 : Pierrot la Lune, roman, Éditions La Table Ronde

1962 : Lieutenant tenant

1964 : L’Incroyable Équipée de Phosphore Noloc racontée par un témoin oculaire avec quelques détails nouveaux sur les gouvernements des îles de Budu et de Pédonisse, roman, Éditions La Table Ronde

1965 : Diable, Dieu et autres contes de menterie, nouvelles, Éditions La Table Ronde

1967 : Contes de la rue Broca, contes, Éditions La Table Ronde

1968 : La vie, la mort et la résurrection de Socrate-Marie Gripotard, roman, Éditions La Table Ronde

1972 : L’Arrière-monde et autres diableries, nouvelles, Éditions Robert Morel

1973 : Gueule d’Aminche, roman, Éditions Robert Morel éd

1975 : Frère Gaucher ou le voyage en Chine, roman, Éditions L’Âge d’Homme. Le Solilesse, poèmes, Éditions L’Âge d’Homme

1976 : Rêveries d’un martien en exil, nouvelles, L’Âge d’Homme. Histoire du Prince Pipo, de Pipo le cheval et de la Princesse Popi, roman pour enfants, Éditions Grasset-Jeunesse

1977 : Pièces enfantines, Éditions L’Âge d’Homme. Pedigree du vampire, anthologie, Bibliothèque fantastique, Éditions L’Âge d’Homme

1978 : Les Vies parallèles de Roman Branchu, roman, Éditions L’Âge d’Homme. Nanasse et Gigantet, conte en forme d’échelle, Éditions Grasset-Jeunesse, illustrations de Jean-Luc Allart. Pirlipipi, deux sirops, une sorcière, Éditions Grasset-Jeunesse, illustrations de Claude Lapointe (repris dans les Contes de la Folie-Méricourt en 1983).

1979 : Café-théâtre, Éditions L’Âge d’Homme

1980 : Le Conte de Paris, roman, Éditions L’Âge d’Homme. L’Évangile du rien, anthologie, L’Age d’Homme.

1981 : Paraboles et fariboles, nouvelles, Éditions L’Âge d’Homme. L’Enfer de poche, poèmes libertins, Éditions L’Âge d’Homme. Critique et autocritique, recueil d’articles, Éditions L’Âge d’Homme.

1982 : Moi, Mitounet-Joli, roman, Éditions Julliard/L’Âge d’Homme. Les Chants du Nomade, poèmes, Coll. Le Bruit du Temps, Éditions L’Âge d’Homme. Pièces mystiques, Éditions L’Âge d’Homme. Pièces poétiques, Éditions L’Âge d’Homme.

1983 : Reflets et réflexes, essai, Éditions L’Âge d’Homme.

1983 : Les contes de la Folie Méricourt, contes, Éditions Grasset-Jeunesse, illustré par Claude Lapointe.

1984 : Rose Londres, Histoire de Prose, roman, Coll. Le Manteau, Éditions Julliard/L’Âge d’Homme. Du rire et de l’horreur, anatomie de la « bien bonne », anthologie, Éditions Julliard/L’Âge d’Homme.

1985 : La Rose réaliste, nouvelles, Coll. Contemporains, Éditions L’Âge d’Homme. Jean-Yves à qui rien n’arrive, roman pour enfants, Éditions Grasset-Jeunesse, illustrations de Claude Lapointe. Adaptations théâtrales, Éditions L’Âge d’Homme. Gripari, mode d’emploi, Entretiens d’Alain Paucard avec Pierre Gripari, enregistrés les 25 juin, 28 juin et 5 juillet 1984, Pierre Gripari se chargeant de la rédaction définitive, Éditions L’Âge d’Homme, coll. Le Bruit du Temps.

1986 : Le Canon, roman, Éditions L’Âge d’Homme. Le Septième Lot, roman, Julliard/L’Âge d’Homme. Nouvelles Pièces enfantines, Éditions L’Âge d’Homme.

1987 : Contes cuistres, nouvelles, Éditions L’Âge d’Homme. Nouvelles critiques, recueil d’articles, L’Age d’Homme.

1988 : Histoire du Méchant Dieu, essai, Éditions L’Âge d’Homme. Sept farces pour écoliers, Éditions Grasset-Jeunesse, illustrations de Boiry.

1989 : Notes d’une hirondelle, recueil de chroniques théâtrales, Éditions L’Âge d’Homme. Huit farces pour collégiens, Éditions Grasset-Jeunesse, illustrations de Boiry.

1990 : Contes d’ailleurs et d’autre part, contes, coll. Grands lecteurs, Éditions Grasset-Jeunesse. Les derniers jours de l’Éternel, roman, L’Age d’Homme. Le Musée des apocryphes, nouvelles, Éditions L’Âge d’Homme. L’Affaire du petit pot de beurre, in Contes de la Table ronde, plaquette hors-commerce, Éditions La Table ronde.

1991 : Monoméron, ou je ne sais quantième consultation du Docteur Noir sur la vraie religion du peuple français, roman, Coll. Le Bruit du Temps, Éditions L’Âge d’Homme.

1992 : Énigmes, devinettes pour les enfants, illustrées par Puig Rosado, Éditions Grasset-Jeunesse. Je suis un rêve et autres contes exemplaires, Éd. de Fallois/L’Age d’Homme, anthologie des nouvelles de Pierre Gripari établie par Jean-Pierre Rudin, préface de Jean Dutourd.

1995 : Fables et confidences, fables, Coll. Le Bruit du Temps, l’Age d’Homme.

1996 : Le Devoir de blasphème, éd. du Labyrinthe

Entretiens et critiques parus dans la revue Éléments.

Note également parue sur La cause littéraire

Gîtes de Julio Cortázar

Gîtes de Julio Cortázar, traduit de l’espagnol par Laure Bataillon. Gallimard, Collection L’imaginaire – 2012 – 280 pages – 9,50 €

Ce qu’il y a de fascinant dans les nouvelles de Cortázar, très représentatives de la riche littérature fantastique latino-américaine, c’est qu’elles partent quasi toujours du quotidien, de situations des plus banales, et puis, comme si la réalité commune n’était protégée que par un voile extrêmement ténu, soudain par une brèche, une faille, une déchirure, elle est envahie ou insidieusement pénétrée par d’autres réalités bien plus sombres et menaçantes, où évoluent des créatures dangereuses, effrayantes, ou pire encore. Elles montrent à quel point notre normalité, finalement, tient à peu de chose et qu’un rien peut nous faire basculer dans la folie, attiser nos pulsions les plus obscures, les plus animales, comme la statuette qui rend fou et sanguinaire dans L’idole des Cyclades et Les ménades, où un chef d’orchestre paye cher et probablement en chair, son moment de gloire, quand le concert classique se transforme en orgie carnassière, sous la conduite d’une femme vêtue de rouge. Le talent de Cortázar n’est plus à démontrer, et bien que les nouvelles de Gîtes, dont certaines figurent également dans d’autres recueils, commencent à dater -première parution chez Gallimard en 1968 – elles n’ont pas pris une ride. Elles se lisent avec toujours autant d’intérêt, de frissons et de plaisir. Une des plus notables, c’est sans doute N’accusez personne. Un homme enfile un pull, situation que nous avons tous connu, ça serre un peu, on se débat, on cherche la sortie, lui n’en ressortira pas vivant. Cette nouvelle, très simple en apparence est d’une efficacité redoutable. Dans le registre légèrement surréaliste, il y a encore Céphalée, où un couple d’éleveurs subit les symptômes de tous les terrains homéopathiques, sur fond d’élevage de bêtes étranges, fragiles et apparemment répugnantes, les mancuspies. Il y a cet homme dans Lettre à une amie en voyage qui vomit des petits lapins. Dans Maison occupée, un frère et une sœur vivent seuls dans une vaste demeure familiale, mais peu à peu sont obligés de se retrancher dans un espace de plus en plus restreint, jusqu’à devoir quitter la maison. Le talent de Cortázar est l’art de rendre palpables les tensions, sans besoin d’expliquer quoi que ce soit, souvent les situations virent à l’absurde, mais un absurde si noir qu’il est difficile d’en rire. Parfois, les nouvelles ressemblent à des souvenirs d’enfance, elles ont cette ambiance un peu douce et délavée, des anciens albums photos, et soudain transparait, sans crier gare, la cruauté. Pas mal de nouvelles se construisent aussi autour des rêves, des prémonitions, comme Récit sur un fond d’eau, Dîner d’amis ; de la perméabilité des frontières entre la vie et la mort, comme cet enfant qui pleure derrière La porte condamnée d’une chambre d’hôtel, scène qui pourrait tout à fait figurer dans un film fantastique japonais, et puis dans Le fleuve, une nouvelle particulièrement cynique autour du couple, ainsi que dans Autobus, où les deux mondes s’ interpénètrent le temps d’un parcours en autobus, au plus grand effroi de deux des passagers qui n’ont pas de bouquet de fleurs et ne descendent pas au cimetière. Cette nouvelle d’ailleurs fait penser à une autre excellente nouvelle qui se déroule dans un tramway, Les vautours, de l’auteur bolivien Oscar Cerruto dans Cercle de pénombre. Pour les aficionados de ce genre de littérature, on ne saurait trop conseiller entre autre l’anthologie Histoires étranges et fantastiques d’Amérique latine parue chez Métailié en 1997, où l’on peut retrouver deux nouvelles de Cortázar, N’accusez personne et Apocalypse du Solentiname. Un auteur à découvrir également, uruguayen, si ce n’est déjà fait : Horacio Quiroga, avec notamment ses Contes d’Amour, de folie et de mort.

◊Cathy Garcia

Julio Florencio Cortázar Descotte, né le 26 août 1914 à Ixelles (Belgique) est un écrivain argentin, auteur de romans et de nouvelles, établi en France en 1951 et naturalisé français en 1981. À sa naissance en 1914, son père travaille à la délégation commerciale de la mission diplomatique argentine à Bruxelles. La famille, issue d’un pays neutre dans le conflit qui commence, peut rejoindre l’Espagne en passant par la Suisse, et passe 18 mois à Barcelone. En 1918, la famille retourne en Argentine. Julio Cortázar passe le reste de son enfance à Buenos Aires, dans le quartier périphérique de Banfield, en compagnie de sa mère et de sa sœur unique, d’un an sa cadette. Le père abandonne la famille. L’enfant, fréquemment malade, lit des livres choisis par sa mère, dont les romans de Jules Verne. Après des études de lettres et philosophie, restées inachevées, à l’université de Buenos Aires, il enseigne dans différents établissements secondaires de province. En 1932, grâce à la lecture d’Opium de Jean Cocteau, il découvre le surréalisme. En 1938, il publie un recueil de poésies, renié plus tard, sous le pseudonyme de Julio Denis. En 1944, il devient professeur de littérature française à l’Université nationale de Cuyo, dans la province de Mendoza. En 1951, opposé au gouvernement de Perón, il émigre en France, où il vivra jusqu’à sa mort. Il travaille alors pour l’UNESCO en tant que traducteur. Il traduit en espagnol Defoe, Yourcenar, Poe. Alfred Jarry et Lautréamont sont d’autres influences décisives. Il s’intéresse ensuite aux droits de l’homme et à la gauche politique en Amérique latine, déclarant son soutien à la Révolution cubaine (tempéré par la suite : tout en maintenant son appui, il soutient le poète Heberto Padilla) et aux sandinistes du Nicaragua. Il participe aussi au tribunal Russell. La nature souvent contrainte de ses romans, comme Livre de Manuel, modelo para armar ou Marelle, conduit l’Oulipo à lui proposer de devenir membre du groupe. Écrivain engagé, il refuse, l’Oulipo étant un groupe sans démarche politique affirmée. Ses trois épouses successives sont Aurora Bernárdez, Ugné Karvelis (qui a traduit de l’espagnol quelques-uns de ses inédits) et l’écrivain Carol Dunlop. Naturalisé français par François Mitterrand en 1981 en même temps que Milan Kundera, il meurt le 12 février 1984 à Paris. Sa tombe au cimetière du Montparnasse est un lieu de culte pour des jeunes lecteurs, qui y déposent des dessins représentant un jeu de marelle, parfois un verre de vin. L’œuvre de Julio Cortázar se caractérise entre autres par l’expérimentation formelle, la grande proportion de nouvelles et la récurrence du fantastique et du surréalisme. Si son œuvre a souvent été comparée à celle de son compatriote Jorge Luis Borges, elle s’en distingue toutefois par une approche plus ludique et moins érudite de la littérature. Avec Rayuela (1963), Cortázar a par ailleurs écrit l’un des romans les plus commentés de la langue espagnole. Une grande partie de son œuvre a été traduite en français par Laure Guille-Bataillon, souvent en collaboration étroite avec l’auteur.


PUBLICATIONS :

•    Los Reyes (Les Rois), 1949
•    Bestiario, 1951
•    Final del Juego (Fin d’un jeu), 1956
•    Las armas secretas (Les Armes secrètes), 1959
•    Los premios (Les Gagnants), 1959
•    Historias de cronopios y de famas (Cronopes et Fameux), 1962
•    Rayuela, 1963 (Marelle)
•    Todos los fuegos el fuego (Tous les feux le feu, coll. L’Imaginaire, Gallimard), 1966
•    Les Discours du pince gueule, Michel Cassé, écrit directement en français, 1966
•    La vuelta al día en ochenta mundos (Le Tour du jour en 80 mondes), 1967
•    62, modelo para armar (62, maquette à monter), 1968
•    Buenos Aires, éditions Sudamericana, photographies d’Alicia D’Amico, 1968
•    Último round, 1969
•    Pameos y meopas, 1971
•    La prosa del Observatorio (Prose de l’Observatoire), 1972
•    Libro de Manuel (Livre de Manuel), 1973
•    Octaedro, 1974
•    Fantomas contra los vampiros multinacionales (Fantômas contre les vampires des multinationales), 1975 (Ed. La Différence, 1991)
•    Le bestiaire d’Aloys Zötl (1803-1887), Ed. Franco Maria Ricci, 1976
•    Alguien anda por ahí, 1977
•    Silvalande, avec le peintre Julio Silva, Le Dernier Terrain vague, 1977
•    Territorios, 1978
•    Tendre parcours…, sur des photos de Frédéric Barzilay, écrit directement en français, 1978
•    Un tal Lucas, 1979
•    Queremos tanto a Glenda, 1980
•    Deshoras, 1982
•    Nicaragua tan violentamente dulce, 1983
•    Los autonautas de la cosmopista, viaje attemporel París-Marsella (Les autonautes de la cosmoroute), 1983 (avec Carol Dunlop)
•    Nada a Pehuajo ; Adiós, Robinson, deux pièces de théâtre4, 1984
•    Alberto Martini, Ed. Franco Maria Ricci, 1984
•    Salvo el crepúsculo (Crépuscule d’automne), 1984 (José Corti, 2010)
•    El examen (L’Examen), 1985 (écrit en 1950)
•    Divertimento, 1986
•    Épreuves, 1991
•    Diario de Andrés Fava5 (Journal d’Andrés Fava), 1995
•    Adiós, Robinson, 1995
•    Cartas, 2000

◊Cathy Garcia

Le blog de Cathy Garcia
Le décompresseur, l’atelier de Cathy Garcia
Délit de poésie

LES LIEUX INFREQUENTABLES

« Comment aurais-je pu revenir à des lieux plus fréquentables ? »

 Robert Alexis, Les contes d’Orsanne, José Corti Editeur, Paris.

 

Une fois partie une de ses anciennes héroïnes (Orane) voici Robert Alexis de retour avec « Les contes » d’une autre « fée »: Orsanne. En 3 contes – ou 3 temps – se développe une descente en spirale. Elle ouvre à l’exploration du temps, des lieux, du mental et du corps en proie aux frénésies d’une sorte d’altération de l’être. Est-elle guérissable ? Certainement non. Pas plus dans ces contes que dans les autres fictions de l’écrivain secret. Ses danses au bord de l’abîme et l’exploration de l’inconscient suivent leur cours.

Dans un style classique mais dur, sans condescendance tout navigue entre la netteté et le mystère. Et une nouvelle fois l’amour est aliéné aux tortures. Elles le conditionnent dans cette tension du corps et de l’âme au sein d’une sexualité qui domine même lorsqu’elle ne semble que sous-jacente. Bref, la bête est là. Qu’il y ait ou non de Gévaudan. Le chaos des origines aussi. Une nouvelle fois le lecteur assiste à une descente aux enfers que l’auteur en Démon mène à sa main (de maître sadien).

Robert Alexis se retrouve tel l’Explorateur des « Figures » qui disait « Explorez avec moi, et voyez par vous-même ensuite, l’expérience pour chacun ne peut donner les même fruits même si chaque être mûrit aux branches d’un même arbre. » Alexis en conteur philosophe excite la bête qui sommeille.  La Bête est la belle. Tant pis si le mâle refuse de le comprendre. La première est trop humaine et le second pas assez.

Le narrateur jette autant dans le plaisir que dans l’inconfort, les délices que la cruauté. Sa Orsanne n’est dupe ni d’elle-même, ni des hommes : « On ne sait jamais trop si l’on choisit d’être seul ou si quelque chose en nous pousse les autres à s’éloigner, peut-être la gêne que fait naître notre présence, ou mieux encore une menace… ». Mais à elle comme aux autres la vie tient à ce qu’il y a dans les rapports humains d’infréquentables ? ». Et si dans La Robe, le personnage du sexologue, Magnus Herchfeld, vouait ses recherches aux déviances et à la perversion comme le faisait aussi le médecin aliéniste des « Figures » ici, l’aliénation n’est plus à disséquer.

Reste le problème centrale de l’identité qui est pour Alexis jamais une mais multiple. Dans ses précédentes fictions les héros tendaient de s’y soustraire. Ici à l’inverse, Orsanne l’accepte, en joue même avec au sein d’un réel lui-même démultiplié.  Plus question de vivre en socialisation, de se vouloir honnête femme  comme il y a un honnête homme. Les couples fonctionnent à blanc comme le souligne Orsanne « lui toujours encombré de tâches à accomplir, en cuisine, en forêt, dans toutes les remises et dépendances que son entreprise infatigable avait permis de remettre en état ; moi, d’une façon plus frivole, passant mes journées à siroter des liqueurs sur la terrasse ou à fumer, curieux de ce que ce coin de nature proposait, sans pour autant rompre avec une tenace mélancolie ».

 « Les contes d’Orianne » restent protéiformes et sans genres. Orsanne elle-même semble une poupée russe dont il faut aller chercher les « pièces » dans divers « tiroirs ». C’est en ce sens qu’une telle lecture est excitante. Laissant aux autres la psychologie, la sociologie, le social et le sociétal, l’auteur ne s’intéresse qu’à un seul noyau :  « J’ai suffisamment fréquenté l’humanité, y compris dans ce qu’elle de moins avouable, pour ne plus m’intéresser qu’à ce que nous avons tous en commun. Un insecte croisé sur le chemin, un nuage qui passe, me parlent davantage que les particularités de mes congénères dans la nasse ».

◊Jean-Paul GAVARD-PERRET

 

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