Lectures de Patrick JOQUEL

Octobre 2012

Poésie :

Titre : J’aurais dû prendre des photos
Auteur : Yves Artufel
Editeur : Gros Textes
ISBN : 978-2-35082-201-3
Année de parution : 2012
Prix : 6€

Ça commence par de courts poèmes. Mélancolie. Tendresse. Ces instants où le silence nous surprend et nous pose sur le cœur une des ses feuilles d’automne… Lumière et suspension. Emotion.
Ça continue avec un long poème Un jour n’importe qui pourrait peut-être comme ça sans raison dormir contre une roue de moissonneuse batteuse… Un long poème à lire à haute voix. Comme il a été peut-être créé, au volant d’un voyage retour…
Ça se poursuit avec Trois fois rien dans les mains… Si peu et la voix de Yves qui captive. Qui prend. Et qui emmène sur des sentiers de nostalgie avec ce petit sourire que donne au visage le dérisoire…
Ça s’ensilence ensuite avec des poèmes d’après la séparation. La solitude… mais parlons d’autre chose comme l’écrit Yves avant de revenir à ces courts poèmes, saisis sur l’instant et qui pirouettent sur l’éphémère des jours qui passent si vite et qui nous vieillissent avant de nous lâcher. J’aurais dû prendre des photos.

Album
Titre : Mya et le mot qu’on ne pouvait prononcer
Auteur : Françoise Guyon
Illustrateur : Roger Orengo
Editeur : Grandir
ISBN : 978-2-84166-434-4
Année de parution : 2011
Prix : 14€

Nous sommes en Birmanie. Chez la Dame de Rangoon. Mya ne connait pas son père, emprisonné pour délit de liberté. Une petite fille qui grandit dans l’absence. Qui suit l’itinéraire de chaque petite fille du pays. Et qui s’interroge sur les mots, en particulier les mots Dictature/République…
Les images et le texte vibrent ensemble. Emotion. Réflexion. Les auteurs poursuivent ici leur œuvre sur l’enfance et ses droits. Travail aussi salutaire que réussi à travers toute la collection.
Rappel de quelques titres phares : Karim et la ville poussière, Thi-Them et l’usine de jouets…

 

©Patrick JOQUEL

Lectures d’été de Patrick Joquel

Poésie

*

Titre : Au présent d’infini

Auteur : Luce Guilbaud

Editeur : Rougier V.ed.

ISBN : 2-913040-84-5

Année de parution : 2012

Prix : 9 €

Collection Ficelle. Un petit livre suspendu… Un petit livre immense : il s’écrit au nous ! Pas toujours facile le nous, surtout lorsqu’il s’agit d’un nous d’amour. Pas facile les poèmes d’amour… Luce Guilbaud réussit à partager son bonheur, leur bonheur de vivre ensemble et d’aller sur terre ou sur mer, bien vivants. Un texte de grand vent et de douce tendresse, qui aère bien les yeux et donne du punch. Une poésie qui ouvre, qui respire, paisible sans rien renier de l’inquiétude de vivre, mais qui ose s’appuyer sur la joie. Superbe.

*

Titre : Bienvenue à l’Athanée

Auteur : Daniel Biga

Editeur : L’Amourier

ISBN : 978-2-915120-58-5

Année de parution : 2012

Prix : 13 €

Le titre est explicite. Le ton demeure fidèle. La mort, la vie. Les Anges. Une Ange en particulier. La compagne. L’oscillation entre songes et désirs. Souvenirs passés et moments présents. Beaucoup de bonheurs et de joies dans ces pages. De sérénité.

Un parfum d’automne en montagne. La paix du soir au refuge quand l’esprit vagabonde. Un livre. Un homme.

*

Claude Held

Titre : Périphérie

Auteur : Claude Held

Editeur : La Porte

Année de parution : 2012

Observateur rêveur, Claude Held se promène dans St Quentin en Yvelines. La ville imaginée par un poète (Roland Nadaus). Des blocs de textes comme des photos. Le visible et l’invisible s’y mélangent, comme les eaux d’un confluent. Espace, temps, être. Vivre ainsi présent au monde n’est pas donné à tous, ni tout le temps. Fonder sa présence est un exercice où tous les sens sont mis à contribution, y compris celui du silence et d’autres encore secrets. Voilà, je suis là et le monde s’offre autant que je m’offre. Un partage. Une connivence. Qu’on retrouve dans les dernières pages de ce petit livret quand Claude accompagne quelques photos de Doisneau. Pas besoin de la photo d’ailleurs, le texte suffit pour voir.

*

Titre : Tzigane, je veux être ton papillon

Auteur : Dominique Cagnard

Editeur : Editions Corps Puce

ISBN : 2-35281-065-5

Année de parution : 2012

Prix : 9 €

Un livre tout de légèreté. Des poèmes comme ces grains de poussière qui flottent à contre-jour et nous entraîne dans le songe impalpable des mondes cachés. Des îles au trésor. Des poèmes qui butinent le lecteur comme un papillon les fleurs des champs. Qui effleurent des moments essentiels. Ceux du silence. Ceux du questionnement sur le mot vivre. Ceux du désir de partir. Loin ou près. L’essentiel n’est pas la destination mais le mouvement. La quête du neuf, du surprenant. Du vivant.

Un livre qui surprend et qui vit. Qu’on suit des yeux et qui nous entraîne.

*

Titre : Adolescence Florentine

Auteur : Cédric Le Penven

Editeur : Tarabuste éditeur

ISBN : 978-2-84587-245-5

Année de parution : 2012

Prix : 13 €

Comme un carnet de méditation. Le choc de la rencontre avec la beauté. Florence. Un cloitre. Des fresques. Des statues. Et le jeune homme qui brusquement se découvre barbare. Et qui se laisse interpeller par l’œuvre. Entre en dialogue avec elle autant qu’avec lui-même.

C’est riche et cela donne de l’espoir à ceux qui croient, comme moi, que permettre à l’enfant de rencontrer des œuvres d’art c’est lui donner une chance de vivre plus haut que lui-même.

Romans

Titre : La tristesse des anges

Auteur : Jon kalman stefànsson

Editeur : Gallimard

On est en Islande. Et ça fait froid dans le dos, toute cette neige. ces tempêtes… Tout un univers bien exotique… Des paysages qui façonnnent des êtres silencieux. Taciturnes. Qui les rapprochent ou bien les éloignent. Une quête aussi, à travers un voyage. Marcher permet de grandir. Les deux hommes en marche, l’adulte et le gamin vont ainsi brûler les étapes d’une maturation intérieure jusqu’à l’envol. Ils vont aussi apprendre à se connaître, à se respecter. Dans la tempête, peu importe l’âge, on est à égalité d’être ; seule diffère l’expérience de la vie. Celle du plus jeune complète celle du plus ancien.

Un extrait :

L’hiver, la nuit n’est pour ainsi dire que ténèbres et silence. nous entendons les poissons soupirer au fond de la mer, et ceux qui gravissent les montagnes ou se rendent sur les hautes terres peuvent écouter le chant des étoiles. Les anciens, détenteurs d’une sagesse nourrie de l’expérience, affirmaient qu’on ne trouvait là-haut rien que des terres glacées, battues par les vents, et de mortels périls. Nous mourons si nous n’écoutons pas ce qu’enseigne l’expérience, mais nous moisissons si nous y prêtons trop d’attention. Il est dit quelque part que ce chant est capable d’éveiller en vous le désespoir ou le divin. Partir dans les montagnes par une nuit calme et sombre comme l’enfer pour y chercher la folie ou la félicité, c’est peut-être cela, vivre pour quelque chose. Mais ils ne sont pas nombreux, ceux qui se risquent à de tels voyages, cela écule ches chaussures coûteuses et la veille nocturne vous rend incapable de vous acquitter de la besogne du jour. Qui donc fera votre travail si vous n’en avez pas la force ? La lutte pour la vie fait mauvais ménage avec la rêverie, la poésie et la morue salée sont irréconciliables, et nul ne saurait se nourrir de ses rêves.

*

Titre : Ici ça va

Auteur : Thomas Vinau

Editeur : Alma éditeur

ISBN : 978-2-36-279051-5

Année de parution : 2012

Prix : 14 €

Un nouveau roman de Thomas Vinau. Ecriture serrée. Impressionniste. Le tableau brossé ? Un retour aux origines. Un retour à la campagne. Les deux en même temps, au même endroit. Apprivoiser le lieu, le passé. Son propre passé. Le renouer. Se renouer. Retrouver ses racines et les dépasser par des envolées de branches nouvelles et joueuses dans le vent. Le rendre habitable. Y habiter.

Il n’est pas facile d’être un homme sur la Terre. C’est un travail de chaque instant. Une volonté. Ici, ils s’y mettent à deux. Dans le tableau c’est aussi l’histoire d’un couple.

Oui, ça va. Ça va bien dans ce livre. On y est bien accueilli. Il m’a donné envie encore plus de m’arrêter un jour chez lui. Ici.

*

Titre : Tobie Lolness

Auteur : Timothée de Fombelle

Illustrations : François Place

Editeur : Gallimard jeunesse

ISBN : 2-07-057181-5

Année de parution : 2006

Une aventure en deux tomes. Une aventure improbable et qui m’a emporté dans un univers où Tobie mesure 2mm. Son monde est un arbre. Un grand arbre. Tout un peuple y vit. Et s’interroge : y’a-t-il d’autres arbres dans l’univers ? D’autres hommes ?

Si la trame de l’histoire se joue entre ceux qui rêvent, ceux qui respectent et ceux qui veulent devenir maître du monde… On la connaît cette histoire, il suffit de lire nos journaux… Elle est à l’échelle de l’arbre. Et tout est cohérent, y compris les clins d’œil à notre monde.

Plein de surprises au détour des phrases, des phrases merveilleuses.

Et bien sûr un François Place qui de ses couleurs et de ses traits donne à voir ce monde étrange et fascinant.

A lire et à relire !

◊ Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

Falaises de l’éclair, Jean Dumortier 

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  • Falaises de l’éclair, Jean Dumortier ; Bruxelles : Le Non-Dit, 2011.

Chaque poème de ce recueil semble avoir été acheminé par la marée d’un cœur qui se donne sans condition. En effet, au détour de chaque page, Jean Dumortier vise à transmettre une vision lumineuse et joyeuse du monde, célèbre l’infinité de l’être tout en proposant une vision qui veut encore croire en un monde meilleur.

Véritable cri d’amour adressé aussi bien à la femme aimée qu’à l’univers tout entier, ce livre tend à mettre en avant les forces actives de la vie, s’oppose aux violences du temps et approche le secret perdu d’un bonheur apte à conjurer la mort. En ce sens, la poésie de Dumortier nous incite à effectuer un pas vers la lumière d’une pensée s’ouvrant aux clartés de la terre ; en ce sens, la poésie de Dumortier cherche à nous donner l’amour de la vie…

En conclusion, on peut affirmer que Dumortier est moins un auteur qu’une vie qui respire ; poète engagé dans son temps, il médite sur la condition humaine et ouvre en nous les rideaux d’un éveil susceptible de nous aider(à qui jamais ne s’éveille rien ne sert de rêver) à retrouver le goût de l’essentiel ; à savoir, la simple joie d’exister et d’aimer…

Je vais comme l’éléphant de mes forêts

Cœur battant dans le silence du bonheur

Poème de joie, poisson volant de mes hémisphères

tu t’élances au-delà du temps qui passe

Faon dans sa course vers sa mère

et si tôt conscient de la fragilité des choses

Tu t’ébats en abordant mes cieux multiples

Poème de joie, je t’embrasse au couchant de la vie

En lianes de promesses, fais vœu

pour que l’éphémère n’ait raison de nous

et que la solitude, dans son manteau noir

ne nous maintienne au friselis des eaux

◊Pierre Schroven

Tom Reisen présenté par André Doms

André DOMS présente

T O M  R E I S E N

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Cette présentation de Tom Reisen par André Doms s’est faite au 150 de la chaussée de Wavre, siège de l’A.E.B. en 2011, et lors d’une soirée organisée par les éditions du Tétras-Lyre, où le recueil était paru peu auparavant.

De Tom Reisen je ne savais, il y a un mois, que le nom. Il est vrai que c’est un poète rare : après son Dialogue des Limbes (Phi, 2001), voici seulement le deuxième titre de ce quadragénaire, mais rares surtout les recueils dont la qualité d’écriture, le timbre et le monde intérieur spécifiques tranchent d’emblée sur la grisaille d’innombrables confessions banales ou recettes verbales qui croient pouvoir s’appeler poésie. Pour y prétendre, il faut mûrir en soi, puis poser l’acte d’écrire, le situer donc en un lieu où il prendra son sens par sa délimitation même, quelque chose comme une enceinte : « Le Verbe (est le) lieu où se tient l’homme qui se ceint », écrit Reisen, pour qui la parole du poème colle à l’être, et de s’engager dans la métaphysique ne la résout pas ; « À la question « Qui suis-je » » le poète peut à peine « répondre avec quelque assurance : je suis une douleur, une douleur de langage ».

Ce lieu du poème reste néanmoins ambigu, à la fois champ clos où s’affrontent et se déroulent la « métamorphose et (l‘) agonie du langage », et lieu poreux, une brume translucide où, entre des circonstances réelles et précises, passent des vapeurs mythiques :

À la pointe Drouot, à midi moins vingt

J’étais assis en terrasse au milieu des voitures. Des

passants me traversaient

Comme si je n’existais pas

Et suivaient leur route d’ombre

Sous le soleil : j’ai voulu

Garder le ticket, preuve de mon passage

Sur terre. Mais sitôt l’addition réglée, Le

serveur s’empare de ma tasse vide Et de sa

main libre porte le reçu

À sa bouche et le dévore

Férocement tel Saturne ses fils (…….)

Et sous mes pieds, je sens le métro rouler

Ainsi qu’un tonnerre.

Le lieu est ainsi brouillé, indéterminé comme dans le Rivage des Syrtes de Gracq ; il se décompose ou se recompose avec d’autres : Reisen affectionne un « haut lieu » hétérogène, frontière entre le mi- lieu urbain, policé, et le mi- lieu rural, plus sauvage ; s’il « ne rêve que de villes », il les voit en « photomontages » où elles s’accolent en « une ville indéfinie et onirique, semblable en cela à l’image poétique » ; ailleurs, la butte du château de Guillaume le Conquérant à Falaise chevauche en quelque sorte l’éperon fortifié du Kalemegdan de Belgrade. Plus largement, on ne distingue pas toujours les qualités des choses, « le doux et le sel » ni davantage « les cours du Temps (qui) s’entremêlent » et parfois s’associent à d’autres valeurs. Dans ses « Terres de lecture », notre grand lecteur précise qu’ « à chaque saison s’attache une œuvre, une littérature, une époque », rapprochant le symbolisme du « demi-jour d’un hiver parisien », le romantisme des « derniers orages» de Keats, le « printemps fiévreux » de Dostoïevski. Indétermination (homme ou atome, Heisenberg a raison) et correspondances. Reisen a choisi de « s’installer » en l’été.

Un titre plus guillevicien qu’aucun de Guillevic, monosyllabe de trois lettres, sans majuscule ni article, qui fait entendre, outre la saison, le participe passé du verbe, le passé de l’être. L’auteur se retourne sur ses « enfances », étant « de ceux qui rêvaient sur des mappemondes ; amants des capitales d’empire », mais trouve aussi aux écrasantes lumières du Midi un « goût d’exil » (ô Saint-John Perse…), une impression de « vacance », au sens – singulier – de ce qui, étant vacant, par là-même a été occupé, vécu. Dans sa maison de Côme, « lieu ceint » précise Reisen avec une ambiguïté rien moins qu’innocente, s’attarde une mémoire, écho d’un regret, de quoi, sait-on jamais chez ce discret ?

la maison de Côme – c’était un creuset

Où nos vies volatiles se précipitaient

Le mystère avide de mystère

Se nourrit de sa propre chair

Dans la nuit où sombrent les amants

Des questions furètent

Et je sais tout le confort du mensonge

S’imaginant au crépuscule, las « comme un corps revenu de l’amour », debout sur le seuil, à la façon des « vieux qui savent le prix des choses », il aime contempler l’heure où « le monde s’endort », — et qui n’est tenté de poursuivre : « dans une chaude lumière » baudelairienne ? Aussitôt pourtant surgit la restriction : « L’invitation au voyage fait toujours l’impasse sur le voyage. C’est de départ qu’il s’agit, mais plus souvent encore, de retour. C’est de faims que le voyage nous parle, mais plus souvent encore, de marchandises et de trophées » ; or ce rêve – « ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté » –, cette « opulence a le sommeil profond », « est un leurre de fractale ». Et d’entonner l’ « éloge de l’indigence », la carence, justement cette « vacance » dont la notion s’applique tant au labeur de l’écrivant qu’au cheminement du vivant : « Il faut un singulier entêtement pour ne pas voir que le Livre (ô Mallarmé…) de sa vérité n’est que le récit de la pénurie ». L’excès de lumière amortit, alors qu’une « lumière striée », filtrée par des persiennes, un «  été à claire-voie » fait « s’échapper le désir vers ce pan de mer », suscite et ressuscite ce désir, que le poète reconnaît comme « sa loi » mais dont il prévoit qu’il ira « plonger dans le clignotement bruissant des vagues », s’y perdre et « recommencer » dans une spirale de rebondissements successifs. Il n’empêche : « le désir (reste) un leurre ainsi que son apaisement » et si « la vérité est dans le Sud », « saison lucide » mais tout autant « cénobitique, sans ombres et sans conforts », on comprend que le poète l’ait élue « par une sorte de désespoir ».

Pour sortir de cette relative impasse existentielle, songerait-on à d’autres voyages, évasions en « terres de culture », et lire serait-il un voyage sans retour ? Citant un passage des voyages du capitaine Nemo, Reisen note que « l’enchantement de l’écriture de Jules Verne tient à ce qu’elle ne fait qu’effleurer des rivages toujours fuyants (…) D’où cette impression que le plus beau reste toujours à venir » ; c’est là un moyen de retenir, d’alentir, presque de suspendre l’acte, de le garder à distance. Ainsi, la reproduction d’un « Saint-Georges terrassant le dragon » s’avère le lieu, l’arrêt sur image d’un renversement des valeurs éthiques puisque le poète y voit « la réponse » (la lance « droite, exclamative » du chevalier divin) terrasser « la question », le doute qu’on lit dans le regard de la bête. L’image conventionnelle, univoque et orthodoxe, devient lieu d’un conflit, d’un acte où les protagonistes vivent un lien, le plus étroit et le plus tragique, sur lequel, avec habileté, enchaîne ce poème :

Je suis le boucher allègre

Au tablier sanglant

Lame à la courbe parfaite

Blanche comme l’éclat d’innocence

Blanche l’angélique démence

Homme désir et désiré

Esprit bandé sur les sommets

Le sexe mitan

Je suis la veuve, l’incompassionnée. L’amoureuse

De ta nuque, la douloureuse. Je suis le bûcher et

la victime consumée Et dans l’arène pourpre au

soleil midi

Je suis la femme habillée de lumière

Et le dieu à la face taurine

Je suis l’estoc et la corne et la plaie

Je suis enfin je suis

L’AGONIE FIGÉE

Étrange renversement, à nouveau, que cette femme « en habit de soleil » ! Les « aficionados » n’ont jamais vu de « torera » mais c’est elle qui fait basculer la corrida, affrontement de forces mâles, dans la confrontation mythique de Pasiphaé et du Taureau, cet accouplement qu’elle imputait à l’impiété de Minos, ou au destin, au Fatum qui nous (op) presse dans le labyrinthe du monde intime. Sans oublier la resexualisation des vers « Je suis le Veuf, l’Inconsolé.. », d’un Nerval que Reisen rencontre en sa préoccupation ésotérique.

Qu’il fasse parcourir à sa poésie espace et temps, telle un curseur en « décalage horaire », loin de la perturber, la sauvegarde ; mais notons que cette distance prise en vue de figer un acte futur (l’imminente agonie du dragon) peut aussi bien résister à l’acte échu :

Hystérésis. J’ai toujours vécu en retard sur l’événement, à contrecoup.

C’était depuis l’enfance mon seul subterfuge, au temps ma réponse :

faire le mort. Comment pourrais-je rendre témoignage de ce que j’ai

vécu si je ne passais ma vie à la relire ? J’ai aimé partir, j’ai préféré

revenir ; j’ai préféré repartir. Exodos – Nostos – Algos.

Nostos-algos, la nostalgie investit le voyageur, n’importe où il se déplace. Et cette personne déplacée n’a de recours que sa parole, qui n’atténue pas la douleur, si elle ne l’amplifie, mais reste, comme l’hystérésis, sa réponse au Temps. Pour ce faire, elle est « poésie de galet », sobre, concise, d’incision même, et qui, par les racines étymologiques, cherche à ressourcer et rafraîchir la langue ; elle résulte en somme d’une espèce d’ascèse, prix à payer pour atteindre une « beauté » qui « n’est que quasi stérilité et sécheresse. Tout le contraire d’une terre prodigue ; ce sont des cultures gagnées sur le désert » : derechef, les vertus de la pénurie.

Par ailleurs, cette exigence esthétique s’accompagne d’une quête « folle » de la vérité, car « comment ne pas voir que la vérité dans son essence est une folie », sa tentation « une démence » ? Or la vérité qui sauverait l’être au monde et le monde lui-même ne ressortit pas à la Raison seule et ne peut être « qu’un amour gagné sur la haine », par essence dialogue, et « scandaleux » puisqu’opposé aux sagesses traditionnelles. Cette vision éthique s’exprime dans une invocation litanique des attributs du Nom imprononçable d’YHWH, mais leur énumération inverse les théologies et les comportements ecclésiastiques, ordonnés et normatifs, rituels et creux. Hétérodoxe, le poète s’adresse au

résident des montagnes et des steppes. Pourfendeur des

lignées de sang, protecteur des aberrants

qui dans les cœurs cultive l’inquiétude

Père des déracinés qui sème l’incertitude

Demeure par l’esprit

Déserteur des temples

Enfin, l’amour salvateur nous vaut aussi, comme par une prise de chair et de cœur, une élégie à la femme en allée, salut nocturne, à la fois serein et rebiffé, d’une beauté intense :

de la forêt le soir monte comme la complainte d’une défunte comme un complot une ombre qui se répand silencieuse tache d’encre et les vivantes travesties grosses de ténèbres s’attroupent dans le crépuscule effréné la vie est l’ennemi de la vie la vie est nombreuse et la mort une (vivantes et morte)

c’est vrai pourtant on aurait dit que tu dormais cheveux défaits Ophélie filant sur la nuit vagabonde et automnale dormant morte dormeuse amoureuse absente encore présente présente déjà absente tu as emporté ce qu’il restait de sens dans ce monde (l’emportée)

oui sur le lit d’olivier ton souffle régulier annule la nuit comme le bruissement des vagues une promesse de vie flot invisible et ininterrompu jours reprisés oui entrer éveillé dans cet autre sommeil à l’aurore oui viens ! (vivante l’amour réconcilié)

—- —- —- —- —-

Tom REISEN, été, Éditions Tétras Lyre, Bruxelles, 2011 ; illustrations de Thomas DIOT.

Yvette Vasseur, Ecrit de mon grenier

Cliquez sur l’image pour le site de La Plume éditions

  • Yvette Vasseur, Ecrit de mon grenier, Nouvelles, avec en couverture une très belle peinture de l’auteure ; 74p. ; 6,30€ ; La Plume éditions, 235, allée Antoine Millan, Bâtiment C à F-01600 TREVOUX.

Une fillette, se sauvant des Nazis, partage en partie la vie des loups ; un enfant sorti de l’autisme par le savoir d’un chaman mongol ; les jeux de cartes qui contribuent à des rapports harmonieux au sein des familles, et, par le bien mental que font ces parties, à renforcer la combativité de l’organisme lorsqu’il est attaqué par un cancer ; un enfant cancéreux qu’il faut aider à mourir, c’est-à-dire à vivre jusqu’à sa mort ; une maison qui, par les rêves qu’elle communique à sa nouvelle propriétaire, parle de la souffrance, qu’il faut apaiser, de ses précédents occupants ; une jeune femme qui disparaît dans un convoyage de voitures douteux ; le lien presque tangible avec un être que constitue un livre dédicacé ; quelques objets portés par la mer comme réconfortants messages de l’au-delà envoyés par un ami regretté ; des corps humains, par la technique de la plastination, transformés en statues dans un musée ; les erreurs de notre société actuelle et leurs conséquences terribles analysées, dans l’avenir, par la civilisation d’Omega…

Les récits d’Yvette Vasseur paraissent souvent effleurer le fantastique. Il s’avère pourtant que ce fantastique est souvent bien part du réel. Ainsi, le récit L’enfant cheval – l’enfant autiste – est un condensé d’un… témoignage ! Yvette Vasseur est simplement de ces écrivains qui ne s’arrêtent pas à la part la plus explicable du monde, mais qui explore aussi celle qui est mystérieuse, hors de portée de la science actuelle.

Une grande sensibilité et une attention à ce qui, dans l’existence, est essentiel, a déterminé l’écriture des récits de Ecrit dans mon grenier. Le lecteur ne peut qu’être touché de ce qu’ils portent tout à la fois de douleur et de réconfortant espoir. L’originalité et la diversité des thèmes ajoutent un surcroît de plaisir.

Enfin, la sensibilité d’Yvette Vasseur se concrétisant très fréquemment en solidarité avec les malades et tous ceux qui souffrent dans notre société, les bénéfices faits sur cet ouvrage sont reversés à la Ligue contre le Cancer. Se le procurant, le lecteur ne se fait donc pas que plaisir. Il participe aussi à une action généreuse.

◊Béatrice Gaudy