NATURE HUMAINE de SERGE JONCOUR Flammarion ; Rentrée littéraire – 19 août 2020 (398 pages- 21€)

Chronique de Nadine Doyen

Nature humaine, parution le 19 août 2020, 21 €, 145 x 220, 416 pages

NATURE HUMAINE de SERGE JONCOUR  Flammarion ; Rentrée littéraire – 19 août 2020 (398 pages- 21€)

Un nouveau Joncour annoncé, en librairie on accourt, tant l’auteur nous a rendus addictifs à ses intrigues. NATURE HUMAINE,(1) ce titre gigogne, qui peut englober bien des sens/des possibilités, d’emblée interroge. C’est avec bonheur que l’on retrouve l’ADN de « l’écrivain national » !

Serge Joncour appartient à cette famille d’écrivains, dite « des transfuges », ces enfants de la campagne qui s’en sont éloignés mais en font leur terreau littéraire.

Citons le roman solaire L’amour sans le faire, devenu le film « Revenir » sous la caméra de Jessica Palud qui met en scène le retour de Franck à la ferme familiale.

Rappelons également que l’auteur a signé la préface de Petit paysan de Catherine Ecole-Boivin, qui rend hommage à cet homme, à rebours de la mondialisation, cultivant sa terre comme ses ancêtres, refusant de la tuer avec engrais, pesticides. Rien ne vaut la binette ou le fumier.

Cette fois-ci, avec Nature Humaine, l’auteur creuse plus profondément son sillon agraire en mettant en scène les Fabrier dans leur ferme du Lot, paumée au milieu des coteaux aux Bertranges (lieu familier pour les lecteurs de L’Amour sans le faire). « Une mine d’or végétal » .

Mais « La nature est un équilibre qui ne se décide pas, qui s’offre ou se refuse, en fonction des années. », et qui est soumise au dérèglement climatique. 

Avec son prologue in media res (daté du 23 décembre 1999), Serge Joncour sait ferrer son lecteur. 

On s’interroge : Que s’est-il passé pour qu’Alexandre se retrouve seul dans ces murs qui ont abrité toute sa famille ? Comment en est-il arrivé là ?

Que fomente-t-il avec « les mortiers et le fuel » ? « Tout était prêt », nous indique le narrateur, ce qui accroît le mystère. Par sa construction originale, il maintient le suspense avec brio.

L’auteur remonte le temps de 1976 à 1981 d’abord, enjambant les décennies et retrace le quotidien d’éleveurs, d’agriculteurs, maraîchers sur plusieurs générations.

C’est d’abord la chaleur qui saute au visage du lecteur. 76, été caniculaire, « la nature tape du poing ». Les terres sont craquelées, « les prairies s’asphyxient », les bêtes crèvent de soif.

C’est sur les épaules d’Alexandre, le pilier du roman, 15 ans au début du récit, que repose la transmission du domaine des parents. Il apprend le métier dans un lycée agricole. Un travail sans relâche, qui « embrasse le vivant comme l’inerte », souligne Serge Joncour et qui exige d’avoir de multiples compétences. Un métier auquel le romancier rend ses lettres de noblesse.

C’est tout un mode de vie que Serge Joncour autopsie et détaille. Des journées rythmées par la télé. Le rituel du JT de 20h (violence des luttes au Larzac, attentats…). Midi Première, Apostrophes. Bel hommage rendu à Mitterrand : « un intellectuel champêtre, un stratège ami des fleurs ».

Autre rituel :l’incontournable expédition du samedi au Mammouth en GS ! « l’extase, une fois les portes franchies » de « cette cathédrale de tôle et de béton », l’immanquable goûter à la cafétéria.

Mais pour le père, c’est une affaire de business, l’agriculture sacrifiée sur l’autel de la finance ! S’assurer un revenu, c’est être entraîné dans le système productiviste.

Un vent de nostalgie souffle chez les grands-parents lors de leur dernière plantation de safran.

Un crève-coeur pour ces « paysans dépositaires de gestes millénaires qui, demain, ne se feraient plus. ». La concurrence étrangère les a anéantis. Cette culture n’est plus rentable.

Entre le père et Alexandre, les divergences de vue génèrent des tensions. 

Le père, génération charnière, veut agrandir, se moderniser, investir pour respecter les normes. 

Cette course à l’agrandissement en vaut-elle la peine ?

Difficile en plus d’accepter les remontrances quand on est devenu adulte. Quand ils sont en froid, Alexandre trouve son refuge dans « ces grands espaces offerts au soleil », sa pampa, son Montana en sorte. Serge Joncour dégaine alors sa plume de nature writer et de poète, pose son regard d’artiste sur les paysages et déploie le même talent que Rosa Bonheur pour peindre les animaux.

L’écrivain des champs (2) montre à plusieurs reprises la fracture entre Paris et la province.

Les trois sœurs (dont on suit les parcours), une fois adultes, seront happées par la vie citadine.

Enfin arrive dans ces campagnes reculées le téléphone qui va jouer un rôle important pour les protagonistes du roman. Le progrès, c’est comme « une machine qui vous broie » pense Crayssac, le paysan chevrier intemporel, quelque peu visionnaire qui peste contre « les poteaux traités à l’arsenic », « les fils en caoutchouc ». Un voisin perçu comme « un prophète de malheur ».

Et l’amour ? Puisque « Joncour a toujours rimé avec amour », selon les journalistes !

On devine l’inquiétude des parents : « quelle fille accepterait de vivre ici ? »

Le narrateur semble avoir un penchant pour des héroïnes à l’accent étranger. Souvenez-vous de Dora, la flamboyante et magnétique Hongroise. (3) Des scènes empreintes de sensualité aussi dans Nature Humaine : c’est la blonde Constanze, de Leipzig/Berlin-Est, en coloc avec sa sœur aînée, qui ne laisse pas Alexandre indifférent. Une étudiante qui ne rêve que de voyager .

Ce qui donne l’occasion à Serge Joncour, lui, l’usager du train, de se livrer à un « bashing » en règle contre tous ceux toujours en partance ! Le père d’Alexandre lui aussi « conchie l’avion » quand il évoque ces « tonnes de steaks congelés qui font 20 mille kilomètres avant d’arriver dans votre assiette ». Il privilégie le circuit-court. « Les animaux c’est comme les hommes, faut pas que ça voyage, sinon ça ramène plein de saletés. » ! Et voilà la vache folle qui décime des troupeaux entiers et laisse exsangue financièrement les éleveurs. Un acarien asiatique qui menace les abeilles.

C’est dans un style de la démesure, de l’outrance que le romancier s’insurge contre toutes ces mesures allant contre le bon sens : « la mondialisation heureuse jetait des millions de gens dans les avions », « tout voyage :les céréales, les vaches, les micro-ondes qui viennent de Hongkong ; on vend notre lait aux Chinois, tout ça se croise dans les airs ou sur les bateaux, c’est n’importe quoi. »

Mais cette « déesse teutonne », d’une autre planète, ne serait-elle pas une relation toxique ? 

Sa bande d’activistes antinucléaires n’a-t-elle pas fait prendre d’énormes risques à Alexandre ? 

Des indices jalonnent le récit : « Cette fille, il vaudrait mieux qu’il s’en détache. Qu’il la plante là. »

Nature Humaine, c’est aussi le goût dans l’assiette : « le poulet rôti dont les arômes hantaient tout le coteau », « les pommes dauphines et la côte de boeuf », « la tarte aux pommes ou aux courgettes ».De quoi saliver ! Notre santé ne se joue-t-elle pas dans notre alimentation ?

C’est l’odeur « de terre exaltée par la fraîcheur du sol », celle émanant d’une boulangerie…

L’écrivain- peintre déplie un riche éventail de couleurs : les boucles blondes de Constanze, l’océan des fleurs bleues de la menthe sauvage, le « vert émouvant des feuilles en pousse », le rouge de la vieille micheline,« le coteau peint du violet éphémère du safran », les grappes blanches du tabac en fleur, le jaune du colza avec des coquelicots au milieu… De quoi « pimper » votre lecture.

L’écrivain publicitaire nous gratifie d’une séance de photos de jambon (sous blister) au coeur des prairies. Si le père est flatté de voir son décor servir « à vendre du rêve », il s’offusque du rose, synonyme d’un gavage de « nitrates, de colorants… ».Scène cocasse (présence d’un taureau) !

Serge Joncour a fait remarquer dans un tweet que « l’homogénéisation et l’intensification des systèmes de culture et d’élevage se font au détriment des milieux naturels ». Ici, le narrateur soulève la dérive de l’agriculture avec le maïs transgénique, l’abus des produits phytosanitaires, le scandale des veaux aux hormones, « gavés d’anabolisants ». Crayssac était contre toutes ces chimies.

Dans cette peinture de l’agonie du monde paysan, du deuil de la disparition des traditions, il y a du Bergounioux, du Marie-Hélène Lafon. 

Serge Joncour confirme sa connaissance de la ruralité, des superstitions, ausculte Gaïa, et immortalise avec réalisme cette France profonde, « le monde des oubliés » à la manière de Raymond Depardon (gares à l’abandon, « l’ambiance désuète » d’une salle d’auberge….)

L’auteur réussit ce tour de force de nous tenir dans ses rets, une fois de plus, jusqu’à la fin ! Il n’a pas son pareil pour distiller une phrase énigmatique qui retient notre attention : quelle est donc « cette arme absolue » que Crayssac se targue de détenir pour empêcher la construction de l’autoroute ? Et si « Le Rouge », n’était pas un fou mais plutôt un vieux sage ? 

Un mystère nimbe le bois de Vielmanay que détient ce réfractaire ermite. 

Un jour Alexandre saura. Un jour, cet illuminé, ce précurseur qui dénonce la société de consommation, lui confiera son secret bien enfoui ! On ne peut pas rester insensible au destin bouleversant et tragique de Joseph… Les rivalités entre voisins sont évoquées, ainsi que la ferme communautaire de la bande d’Anton, « vivant en autarcie heureuse », hors du temps.

Au fil des pages, Serge Joncour explore les relations de la famille, montre une fratrie délitée au grand dam des parents (jalousie, rapacité). Il décrypte également le couple, les relations amoureuses d’Alexandre dont celle fusionnelle, cependant en pointillé avec Constanze, « celle qui ne s’efface pas ». Le souvenir, comme présence invisible ! Il rend hommage à ce fils sacrificiel qui a tout perdu, sauf « cette nature grande ouverte », son éden où souffle un « parfum de patchouli ».

En même temps, l’écrivain brosse le portrait de la France entre 1976 et 1999 avec la succession des présidents, des premiers ministres : « Les grands moments de l’Histoire sont la consigne de nos souvenirs personnels ». Les événements surgissent ( Tchernobyl, la marée noire de l’Erika, chute du Mur), passent, cèdent la place à d’autres catastrophes. Des années tumultueuses, secouées par les manifestations, les luttes acharnées des antinucléaires, des paysans, les détonations. Une litanie de lois, de contrôles, de normes contraignantes : « De jour en jour, chaque geste était encadré par une loi, même dans les coins les plus reculés ». On construit des rond-points, le réseau routier s’est transformé en manèges, « les zones périphériques deviennent une succession d’hypermarchés ».

Le suspense court jusqu’à l’épilogue, le lecteur étant au courant des récents projets d’Alexandre.

On est tenu en haleine ! Ne vient-il pas de tout vérifier ?! Psychose qui grandit à l’approche du bug de l’an 2000, annoncé comme apocalyptique. Suspense décuplé par le bulletin météo alarmant. 

Le romancier traduit avec maestria la panique, l’angoisse paralysante, les peurs au point de les communiquer au lecteur tout comme la sidération qui habite ensuite les Français, pétrifiés.

Et si ce cauchemar exceptionnel et tragique servait de catalyseur pour ressouder la famille Fabrier ?

Nature Humaine offre une traversée vertigineuse qui fait office de mémoire collective, avec une play-list éclectique dont le tube « Ne m’appelez plus jamais France.».Important name-dropping !

Serge Joncour signe un livre requiem, foisonnant, d’une ampleur exceptionnelle qui mêle saga familiale, rurale/agricole et amoureuse, fresque historique et sociologique, catastrophes climatiques (l’apocalyptique tempête de 1999), le tout réfléchissant les enjeux politiques, économiques et la mondialisation. Des thèmes qui revêtent une troublante résonance avec l’actualité du moment et qui font réfléchir. Un roman monde qui nous émeut, nous ballotte, nous essore, nous percute, baigné toutefois par la vague verte des paysages apaisés, par le velouté des prairies grasses… On y trouve un plaisir triple : tactile, gustatif, olfactif ! Une fiction coup de poing qui s’empare de la détresse du monde paysan avec empathie. Un roman monument grandiose et explosif, qui grouille de vie, pimenté par l’amour, ourlé de poésie ,toujours autant cinématographique, servi par une écriture d’une parfaite maîtrise. Du grand art ! « Wunderbar», dirait Constanze ! 

© Nadine Doyen


(1) : Parution de Nature Humaine le 19 août 2020, Flammarion.

(2) : Expression utilisée par Stéphanie Hochet (3) Héroïne de L’écrivain national

(4) : Daishizen : l’art de ressentir la nature, de tisser un lien spirituel avec la terre. 

Golgotha de Claude Luezior

Golgotha de Claude Luezior

poésie

Éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, premier trimestre 2020, 94 pages

Claude Luezior, aujourd’hui écrivain à la bibliographie conséquente, propose à dix-sept ans ce texte, illustré par ses soins. Golgotha traite d’une thématique sacrée : une démarche surprenante pour un jeune homme de cet âge. La gravité du propos ne vient-elle pas contredire l’adage rimbaldien : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans » ? (1)

Le récit de la Passion a irrigué depuis des siècles les arts majeurs en Occident, mais aussi la littérature. A titre d’exemple (et non des moindres), en 1911, avec Le Chemin de Croix, Paul Claudel s’empare de l’imagerie du Nouveau Testament pour forger sa propre liturgie : un texte fleuve, couturé de points d’exclamation, comme pour scander, marteler une profession de foi qui confine à l’extase. Le poète n’omet aucune des quatorze stations. Il n’oublie personne en route : de Simon le Cyrénéen à Marie en passant par Véronique.

Rien de tel dans l’œuvre de Claude Luezior. Bien que l’ensemble puisse révéler de prime abord une narration en continu, on distingue trois parties d’inégale longueur structurant le corps de la rédaction : la première consacrée à la crucifixion ; la deuxième à la déploration ; la troisième à la résurrection.

Pour débuter, le poète opte pour la onzième station : celle du supplice ; c’est dire s’il place d’emblée le lecteur au cœur de la tragédie, de la manière la plus abrupte qui soit. Le style s’avère sobre : « Alors, ils le crucifièrent au lieu nommé Calvaire, en hébreu, Golgotha. » Ce nom propre, qui en araméen signifie littéralement : le « lieu du crâne », semble devoir exiger de sa part, afin de l’évoquer, une écriture dépouillée, comme grattée jusqu’à l’os, non dépourvue de lyrisme, cependant – mais un lyrisme mesuré, à l’opposé des accents claudéliens : « Nos déserts / Nos orgueils / Nos absences / Etaient ses clous ».

Imaginant l’agonie du Christ, Claude Luezior dénonce l’indifférence dont fait trop souvent preuve l’homme face à la violence et à l’injustice : « Nuit d’aveugles. Nous le sommes toujours, devant ceux que nous crucifions. » En associant la notion d’humanité, contenue dans ce pronom personnel pluriel, à une évocation du divin, l’auteur confère une dimension universelle à son récit : « Ce soir-là / Notre Golgotha / Oscilla / Entre l’espoir / Et le désespoir. » Et plus loin : « Ensablé de ténèbres, le doute / Prit racine dans cette nuit. »

Car c’est bien l’humanité que le poète prend à témoin lorsqu’il évoque une histoire aux allures de légende. Une humanité peuplée de victimes et de bourreaux, souvent les deux – tour à tour. « Il était là, pantelant, délivré de nos tortures. » Une humanité qui, cependant, aspire aussi à se dépasser : « Confusément / Nous eûmes / Faim / D’éternité ».

La première partie se clôt par une phrase lapidaire : « On le descendit de la croix. » Mais ces quelques mots, si simples, isolés au centre d’une page, acquièrent un relief singulier, comme un signal abolissant l’absence.

La déploration est affaire de femme. Toutes les mères du monde, toutes les amantes se manifestent, sans doute plus enclines à l’empathie : « La Vierge était prière / En sa robe muette » et : « Marie de Magdala, la sublime amoureuse, l’infinie pécheresse amnistiée au nom de la tendresse, avait suivi l’Homme au cœur de sa passion. » Et encore : « Et toutes les Marie unirent leurs regards. » Mais, par-delà la douleur, se profile déjà l’attente d’un futur meilleur : « Le corps lourd / Du Crucifié / Concentrait / La plus folle / Des espérances ».

La résurrection est évoquée non comme le retour du mort (le revenant) mais bien plutôt comme une nouvelle naissance : « Une couleur d’aube, de sang et d’amnios jaillit, tel un enfantement. » Là encore, le miracle n’est pas interprété de manière liturgique ; il s’agit d’inviter les hommes à venir entendre le message du Christ : « Tous, nous étions conviés à l’incroyable autel. » Comprendre par-dessus tout ce que signifie la rédemption : « […] son insupportable pardon. »

Et pour dire l’espérance juste quelques mots discrets, comme confinés au mitan de la page : « Nos fêlures étaient devenues cicatrices» et : « Trop humaines, nos boues se dressèrent et s’ouvrirent comme fleur ». Alors, le supplicié prend soudain l’apparence de ce parent malade, dont la souffrance nous attriste, de cet ami plongé dans l’affliction, de ce déshérité sans toit ni nourriture, de tous les parias de ce monde, vers qui peuvent et doivent se tourner nos regards et s’ouvrir nos cœurs. La compassion peut être laïque.

Cette parole de foi est également l’expression d’une volonté. Pas une volonté de puissance ; plutôt une volonté de recourir à la paix et à l’amour (au sens générique du terme) pour justifier notre quête éperdue du bonheur terrestre. « Désormais / L’encre / Des prophéties / S’inscrivait / Dans nos écritures ». Une parole qui reste, qui conforte en nous le désir de construire quelque chose de fiable et de durable. Comment nier, en effet, que le christianisme demeure l’un des piliers de notre civilisation, au même titre que l’héritage gréco-romain, n’en déplaise à un quarteron de pégreleux ? On peut, à cette occasion, invoquer la prophétie, en forme d’imprécation, de Patrice de la Tour du Pin : « Tous les pays qui n’ont plus de légende / Seront condamnés à mourir de froid… » (2)

L’œuvre s’achève non sur un Te Deum mais sur une clameur : « Et notre chant éclata / Beau comme le chant de l’Homme ».

Les illustrations parsemant le texte de façon judicieuse se composent d’entrelacs tracés à l’encre noire sur un support immaculé, où peuvent se deviner des visages (de l’humain, donc). Elles se présentent comme les armatures de vitraux dépourvus de leur verre coloré, qui laisseraient passer en abondance une lumière blanche, telle une aube souveraine.

© 2020 Gérard Le Goff

  1. Roman (1870), in : Poésies, page 71, Garnier © 1977
  2. Prélude (1933), in : La quête de joie, page 25, Poésie / Gallimard © 2012

Sonia ELVIREANU, Le souffle du ciel, Éditions L’Harmattan, Paris, oct. 2019, 155 p.

Une chronique de Claude Luezior

Sonia ELVIREANU, Le souffle du ciel, Éditions L’Harmattan, Paris, oct. 2019, 155 p.
ISBN : 978-2-343.18739-6

Avec une délicate féminité, l’auteure roumaine mais bilingue Sonia Elvireanu féconde ici, par la magie de ses mots, un voyage initiatique : 

l’homme est le Ciel, la femme, la Terre
l’homme, l’aile d’azur, la femme, celle d’argile,
chacun peut être l’arc-en-ciel
le commencement de l’épanouissement  (…)
dans l’embrassement du Ciel et de la Terre
moi, sur la ligne de l’horizon  (pp 44-45)

Créativité de la langue sécrétant ses remous aurifères (l’éphémérité s’enterre jusqu’à la résurrection, p. 106), minime delta aux infimes reflets, tournures subtiles et accents d’une culture-sœur nous charment et nous maintiennent aux aguets. Tout au bout de cette ligne de vie, la solitude du poète, une pomme flétrie qui s’accroche à sa branche, une intériorité potentialisée par l’absence…

Mais pas seulement.

L’itinéraire est riche d’une spiritualité sous-jacente : Dieu est souvent en filigrane. Les mots baptême, prière, bénédiction, psaume de la vie se retrouvent avec constance, y-compris dans les titres des poèmes. Loin d’être un livre religieux, ce recueil est  imprégné d’une spiritualité délicate. Elvireanu évoque même la reine de Saba, femme du Levant, / or, encens et myrrhe / sur mon chemin étoilé (p. 36), figure mythique de l’Ancien Testament, tout à la fois laïque et spirituelle, astrolâtre et charnelle, sur la longue route qui la mènera au redoutable roi Salomon, symbole du monothéisme.

Dieu,
donne de la sérénité à ma pensée
pour que sa limpidité ne tombe
nulle part en chemin,
que les pétales couverts de rosée
s’ouvrent doucement effleurés par Toi
dans le ciel de la paume (… p. 142)

Ces lignes ne sont pas sans nous évoquer l’écrivaine chrétienne Marie Noël ou même Thérèse de Lisieux… Frémissements de l’être devant l’icône, ondulation d’un horizon où s’entremêlent joie et doutes.

Même avec un caractère transcendantal, l’itinéraire de Sonia Elvireanu est avant tout celui de l’amour  :

fais-moi découvrir que tu vis
quelque part dans un autre temps 
que le paradis ne sèche pas en moi,
que je le ressente sur la terre  (p. 87)

Mais ces caresses, cette présence-absence (une maladie qui se niche dans le cœur, p. 124), ces pulsions,  sont parfois rudes, âpres, cousues de mélancolie (p. 129) :

la solitude traînant ses pieds nus
tel un mendiant dans les rues
et sur les trottoirs déserts

Certes, le tableau ressemble, par son camaïeu de pastels, à un Monet (p.62) : les mains deviennent soyeuses / et se métamorphosent en pétales / des nénuphars fleurissent dans mes cheveux) mais sans facilité ni guimauve. Oui, ce recueil a du souffle, a du ciel : tel un psaume, il se lit avec une joie gourmande, mais également beaucoup de retenue et une infinie pudeur.

Claude LUEZIOR 

Miloud KEDDAR, Les Recommencements, prose poétique, Ed. Flammes vives .

Une chronique de Jeanne CHAMPEL GRENIER

 Miloud KEDDAR
Les Recommencements, prose poétique (Ed. Flammes vives *).


Préfacée par Gérard Paris, posfacée par Patrick Picornot, le recueil Les Recommencements est une œuvre portée avec respect et admiration sur les fonts baptismaux. Ce titre positif : « Les recommencements » nous touche particulièrement en une circonstance où son auteur affronte en combat singulier la maladie. C’est donc un titre d’avenir et il mérite d’être lu dans cette perspective. 

Rappelons que le poète ,né en 1950 en Algérie Française, a vécu plusieurs vies : enseignant en aérométéorologie dans l’armée, à Tafraoui ; guide-chef d’expéditions touristiques aux frontières du désert, en pays touareg ; après quoi, en 1976, il décida de s’installer en France où il devint le poète, peintre et philosophe dont témoignent entre autres ses chroniques dans les revues de poésie TRAVERSEES ou VERSO.

« La vie est un éternel recommencement » dit-on, ce qui sous-entend souvent lassitude et manque d’originalité ; mais ici, pour qui s’applique à lire entre les lignes de l’apparence, il s’agit d’accueillir les perpétuels signes de renouveau en toute chose : ainsi découvre-t-on que dans une même vie et à tous les niveaux, s’enchainent « les recommencements ». C’est le cas de qui est en quête des chemins qu’il a en lui, sans craindre les bifurcations, les départs définitifs, autant d’occasions de progresser dans la découverte de soi, en amour,ou dans tous les domaines :

L’aube et la fête aux portes de l’oasis. Là, je l’ai rencontrée, la bouche réinventant l’écume. Ah la femme venue des eaux, lorsque ton corps en braise vibrant éclaira le désert de mes bras !… Sais-tu, je n’ai pas oublié, la dune guide mes pas, les dattes portent l’aurore de mes amours. Maintenant, je pars, je suis parti ! (L’aube en fête p.41)

Et puis un recommencement :

Je pose sur tes lèvres ma dernière écriture. Sois heureuse, le jour se lève entre tes bras. France France, le jour fluide, fruité, clair en un soleil de chair. Sois fière, il n’y a de la chaleur que dans les draps de ton corps ! ( Lettre seconde. p.42)

Il arrive parfois qu’ une simple rose devienne un signe qui rappelle la foi, ce silencieux chemin qui continue en nous et chaque jour « nous recommence » :

La rose de mon balcon est un pont entre les hommes aimant à s’émerveiller, un pont entre les peuples, au-delà des frontières, au delà des continents et je salue Marie car devant la rose de mon balcon je suis comme « …un mendiant retrouvant sa monnaie », je vous salue Marie » !

Dans les phrases de cet auteur survit une pensée de Sage antique, parfois en paraboles, souvent en oracles modestes, dans l’esprit des Anciens qu’on vénère chez les peuples africains : des mots dont le ton n’est pas sentencieux. Car ce que nous révèle le poète, ce sont aussi ces recommencements quotidiens, presque imperceptibles, qui engendrent la joie, la vie, par la grâce de rencontres fortuites. Certains sans le savoir ont accueilli des anges, disent les Écritures**. Dès le premier texte, d’ailleurs, il nous révèle en tout simplicité, avec sa parole singulière, nourrie d’une lecture instinctive des signes, ce qu’est la naissance de l’amitié, là où l’on n’aurait vu qu’une rencontre parmi tant d’autres :

C’était le mois d’avril, ou peut-être en mars, ou peut-être en mai… la table garnie, la vie qui fleurit, et la conversation… nous nous sommes découvert un lien de quelque chose d’autre que le  « Salut, comment vas-tu ? » de plus que le « tu »… Est-ce ainsi que naît le besoin de ce que j’appelle « la connaissance du beau jour », cet accès qui préfigure une amitié… Et maintenant que tu es loin, je peux te dire : l’amitié ne se peut que si elle a nom « l’affection ». On n’aime pas, on apprend à aimer ! ( L’exercice de l’amitié p.13)

Pour le poète, les rencontres amoureuses et les moments d’amitié sont toujours des aubes nouvelles où recommence la vie :

Ton cou brûle dans la brume de tes cheveux (L’orage de la rose p 34)

Ni l’Ombre de la Pomme ni le Chacal n’arrêtent celui qui marche vers la lumière, ni la nuit parce qu’elle n’est qu’une attente du jour… (Que le jour se lève p 53)

Il y a eu cette angoisse de n’être que ce « nous deux » quand l’horloge pouvait décider de plus de pommes sur l’arbre, une autre main dans la sienne, un ou plusieurs regards sur le rêve d’être deux. Si nos corps ont plus d’une lune, nos cœurs sont encore du matin. (L’horloge du matin p. 33)

Je te vois marcher mon ami, tu vas où comme ça ? Je marche, je marche, comme tu vois, je marche dans la nuit pour que se lève le jour. Ainsi depuis l’origine nous marchons pour que la lumière soit.(En lisant « Une pomme d’ombre » de Paul MATHIEU) (p. 53)

La vérité dans tout cela ? Après avoir lu « Les recommencements », on ne peut s’empêcher de  »recommencer ». Car on apprend vite à aimer la parole poétique de ce nomade qui parle la langue du perpétuel renouveau du cœur et de l’esprit, ménageant des pauses, des silences qui donnent du relief aux rencontres. On suit pas à pas ce voyageur épris de lumière et d’amitié, cet homme droit venu des sables afin de s’accomplir dans le partage. La vérité, c’est aussi qu’aucun vent ne pourra effacer ses mots, aucun retour à la case départ ne pourra nier ses œuvres écrites ou peintes ; son œuvre voyagera, s’il le faut par le bouche à oreille, de mémoire en mémoire, accompagnée du chant des dunes, à l’infini…

©Jeanne CHAMPEL GRENIER

* 17 rue Georges Léger, Le Coudray, 28130 Saint Martin de Nigelles – France

** (Hébreux 13:2 )

Miloud KEDDAR « Chemins de soi », poèmes, Ed.Flammes Vives- 12 euros

Une chronique de Jeanne CHAMPEL GRENIER

Miloud KEDDAR, « Chemins de soi », poèmes, Ed.Flammes Vives- 12 euros

  


                     Chaque homme se demande un jour, et le plus tôt est le mieux : qui suis-je ? Pour quoi suis-je fait ; et de ces interrogations naissent mille questions sans réponse puisque la réponse se construit par tâtonnement la plupart du temps, sauf si l’on a un don précoce et particulièrement évident, irrépressible. Certains chemins s’ouvrent d’ailleurs dans la douleur ‘‘Etre poète c’est avoir une corde cassée et être sensible » Il va s’agir donc de chemin de compensation, de réparation intérieure. Comment trouver cet accord parfait entre les manques et les exigences de la vie ? Il faut compter sur le hasard dont le jeu est imprévisible .   »Écrire, c’est mélanger les cartes, jeter les dés, les cartes seront retournées » Nul chemin déjà tracé d’avance, il n’est pas question de destin mais de chemin à créer pierre après pierre.Tous les outils seront nécessaire, les mots comme les couleurs.

                    Pour cet homme ayant vécu dans le désert des Touareg, qui étudia la météorologie en Algérie, il s’agit à chaque instant d’être patient, attentif aux signes du ciel. La vie est un chemin difficile et personnel ; il est fonction de tous les sens mis à l’écoute. L’homme du désert connaît le chemin de l’eau par la soif, le chemin de l’ombre par la brûlure sur la peau, le chemin de l’autre par l’absence, la solitude. Il avance de façon primitive au sens de  »premier » avec respect, et goût du progrès, du développement futur, comme  »la rivière se jetant dans le plus du fleuve qu’il nomme vie qui s’efface en renaissant dans le multiple »’ Il y a encore chez ce poète originaire du pays du désert des traces d’oueds interrompus asséchés dans ses aspirations de fleuve régulier qui file vers la mer. Rien ne semble acquis. » Pas à pas se rejoint l’éternel  ». L’auteur qui a passé sa jeunesse à l’écoute des signes qui pourraient le guider vers le meilleur de lui-même, est devenu Penseur, Poète et Peintre en empruntant mille chemins personnels dans la discrétion et la sagesse.

                    Mot après mot, couleur après couleur, le tout baigné de silences alternés de rumeurs, il a vu des idées fondatrices s’installer en lui ; il s’est laissé irriguer, et de sa terre intérieure en jachère, aride, sont nés des chemins, parfois une oasis fertile, de paix et de joie : »A regarder un fleuve caresser fiévreusement la joue de la terre,…on se prend à croire en l’amour »

Attentif aux rencontres, souvent avec son  »autre » intérieur (  »Éclaire cet autre en toi qui s’oppose à tes doutes »), sa vie prend de la profondeur, et cette profondeur il pourra la partager car elle est source d’enracinement : »Et tu iras d’un seuil, au salut d’un autre seuil »

                      C’est donc bien de chemins intérieurs dont il s’agit ; d’une longue introspection positive, créative, qui permet à l’homme de connaître sa position face à ses aspirations premières.

Le recueil s’achève alors sur un long ralenti où les mots orange, lune, brume créent une image mentale de repos ‘‘une orange fait l’aumône à la nuit..., une lune caresse nos paupières...et toujours l’avenir…une aube plus claire et verte... laisse place au jour qui sur le toit réitère son chant…

C’est la divine phrase des Écritures consacrant le jour de création:  »Et il y eut un jour et il y eut un matin ». 

                       Ce poète, apparenté au Sage qui ne se veut pas philosophe mais penseur, sait que l’on n’avance pleinement dans la vie qu’en accomplissant, parfois dans la douleur et le renoncement, ses propres chemins intérieurs, ce qui est bien plus que de développer ses dons personnels, car ces chemins de vie ne se tracent pas sans inclure l’autre, son semblable, avec une certaine idée de l’harmonie, du silence et de l’infini. Alors seulement, on peut se sentir en phase avec l’univers : « O rêve, ô pilier ! Au dessus-de l’abîme soutenant tout l’azur ! » 

Le miracle c’est qu’en lisant cet auteur, en scrutant ses toiles, on se trouve,  »après tant de pleurs, en rêve encore dans l’enfance continuée », en phase avec sa vision de l’homme et du monde ; car si certains poètes sont pour « l’ ici et le maintenant », l’auteur de » Chemins de soi » est pour « L’ ici et l’Ailleurs, et le maintenant et demain ».  Il y a de la grandeur tranquille, naturelle, dans ces poèmes ; y cheminer nous donne le sentiment de voir peu à peu poindre une aube nouvelle… 

© Jeanne CHAMPEL GRENIER

Miloud KEDDAR- 20 B Chemin du THON- 26000 VALENCE