JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

Une chronique de Kathleen HYDEN-DAVID

JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin, tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages

ISBN : 978-2-2430-4733-2


Que nous annonce ce titre qui résonne comme une prédiction divine ? Qui ou quoi sera brûlé ? 

Le lecteur serait-il convié à une croisade de l’âme ? 

Chevauchant de page en page, sabre au clair, le poète va au devant de la souffrance pour mieux l’affronter, qu’elle soit sienne ou celle de l’autre. Sa main « … combat/jusqu’à l’ultime phalange//à la plume, au couteau/et jusque la trame/pour une flaque de lumière… » Il ne se contente pas de vouloir « éteindre en moi/ces restes d’incendie/qui ravage ma peau… » mais au contraire, c’est l’humanité qu’il interpelle pour « entendre ensemble/ces révoltes, ces brandons/qui nous ont fait vivre/avant l’autre voyage/ pour lequel on oublie/son passeport dernier ». 

Des appels à la résistance qui peuvent être parfois bien ciblés car « le scribe sans relâche/bouscule ses impasses ». À qui, si ce n’est à tous les poètes, recommande-t-il de « résister/aux gardiens du Temple/à ceux qui vocifèrent/leurs lois et leurs chaînes ». Mais il arrive aussi que les malheurs ne suscitent qu’indignation et colère : la guerre, comme en 14/18, quand «devant soi/se hérisse/la mitraille//cela/tout cela/pour un arpent/ de terre sale ». Le Djihad dont les « vengeances poisseuses/ne sont que reliefs d’une haine/pour fanatiques vidés d’esprit ». Alors le poète face à « … la liturgie d’une guerre que d’obscurs criminels barbouillent de sainteté », suggère une issue aussi belle que sage : « Frère au pays des Hommes,/peut-être devras-tu, toi aussi/réapprendre un jour à m’aimer ?

Pour raviver la mémoire des peuples, pourquoi pas une visite aux catacombes, là où s’empilent les épisodes mortuaires de l’histoire du monde, « violence/fracassée/que distillent/encore/les millénaires//violence clandestine/perdue/éperdue/enfouie dans le sol ». Ne pas oublier car c’est là « … le terreau de mille autres holocaustes ». Le poète avoue sa profonde compassion pour les martyres « alter ego/que l’on massacre/au nom d’une race/dite pure//comment prétendre/désormais/faire partie/du clan/homo sapiens ? » L’amour sans doute saura nous y ramener, l’amour et ses mots à la délicieuse saveur. « … je t’écrirai ces mots/de mes lèvres humides/comme pour effacer le voile/qu’un désir encore humecte (…) je dénouerai mes syllabes (…) je t ‘écrirai l’inachevé/au seuil d’une page/que l’absence épuise ». Et la force des mots, « ces mots portant fièvre/que l’on hume/tel un alcool de contrebande », fait s’épanouir les sentiments.

Grâce à eux naît le poète « … cet être qui lacère ses idées de mots étranges, conjuguant souvent verticalité, rimes et rythmes qui donnent à sa parole un air de prière ou de chanson. » Pourtant, cette virtuosité n’exclut nullement le doute au point d’envisager l’inutile, de frôler le reniement, « Inépuisable kaléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu. » Or, au fil des pages, les mots du poètes ne cessent de s’opposer à ce doute. Ainsi, par exemple, comment ne pas comprendre la signification de cette métaphore de la séparation, « au seuil/de ton abbatiale/suis-je l’unique/défroqué ? » Ou encore, peut-on ignorer que le poète rend les armes au désir quand il écrit « déplier/petit à petit/ses vertiges/de femme//et noyer ma bouche à ses nectars de Messaline ». 

A l’instar d’une femme, un mot peut rendre fou le poète au point de lui consacrer plusieurs pages. Tel le mot « papier » et ses innombrables duos, prétextes à de courts récits incisifs. Par exemple : « faux papier/sans papiers//leurs mots sans foi ni loi, sans poche ni frontière, pour poètes à l’abandon et migrants en quête de liberté »

Rien d’étonnant non plus à ce que le poète nous avoue qu’il est prêt à « combattre, la fleur au fusil, la plume en bandoulière, juste pour défendre un recueil de poèmes. » Mais en ouvrant le livre, le lecteur doit s’attendre à découvrir bien d’autres combats pour repousser le mal comme pour accepter le bien, cruel paradoxe, fondement de l’humanité. C’est le journal d’une véritable épopée que nous livre le poète, celle d’une vie où doit se concilier raison et émotions. Cette dualité se manifeste, entre autre, par l’usage en alternance de la verticalité de la poésie et de la prose poétique. Jusqu’à la dernière page, l’intensité émotionnelle ne faiblit pas et provoque chez le lecteur un désir de recueillement, quelque chose comme « un silence d’après l’amour, où le monde se résume en respiration partagées. »

©Kathleen HYDEN-DAVID

Je ne tromperai jamais leur confiance, Professeur Philippe Juvin, Gallimard

Chronique de Nadine Doyen

Je ne tromperai jamais leur confiance,  Professeur Philippe Juvin, Gallimard

(17€- 297 pages)
304 pages, 01-12-2020
ISBN : 9782072932205


Le titre «  Je ne tromperai  jamais leur confiance » est un extrait du serment d’Hippocrate mis en exergue de ce journal. Phrase qui engage tous ceux qui embrassent une profession médicale.

Dans le prologue, daté d’octobre 2020, Le Professeur Philippe  Juvin présente /décline ses multiples casquettes, sa promotion. Le chef des Urgences de l’hôpital Pompidou est connu pour ses interventions médiatiques, mais aussi en tant que Maire de La Garenne-Colombes. 

Comme certains consignent leurs rêves, le professeur- auteur a senti la nécessité de remplir « ses petits cahiers d’écolier » pour y consigner « son Journal du tsunami Covid, conscient que « quelque chose d’inhabituel nous arrivait ». Vu le  côté exceptionnel, voire historique, il était urgent de garder trace de ce qui se tramait en France, aux urgences de son hôpital, à savoir cette vague « d’une violence effroyable » devenant une  situation apocalyptique dans le Grand-Est.

Ce cahier d’écolier, où il note d’ordinaire ce dont il veut se souvenir, recueillera pendant cinq mois toutes ses constatations sur le coronavirus, afin de fixer ces instants inhabituels. De Janvier à mai, il noircira les pages de « son écriture illisible de médecin », témoignant de son combat sur tous les fronts. Si certains journalistes  en Chine ont été inquiétés pour avoir voulu rendre compte de la pandémie,on peut souligner que, lui, a eu toute liberté d’action.

Il remonte  à l’apparition  du virus en France.

Il évoque le cas d’un patient revenant de Chine sur lequel il s’entretient avec le médecin interne de garde avant de prendre la mesure de prudence, le placer en isolement, faute de pouvoir le tester, n’hésitant pas à « désobéir aux consignes ». Puis la course pour retrouver les cas contacts quand il est testé positif. Il donne en même temps un aperçu de leur quotidien, ce ballet de coups de fil pour trouver le bon lit dans le bon service. 

Le Professeur rend  compte de  notre incrédulité, il s’étonne que les autorités sanitaires françaises ne réagissent pas plus devant « ce virus émergent », alors que les réseaux sociaux s’emballent, que les télés et radios sollicitent son intervention. 

Il retrace donc jour après jour l’évolution de la crise sanitaire. Il souligne très vite la pénurie de matériel. Il ne cesse de réclamer  à corps et à cris le moyen de faire les tests, l’installation d’une tente et de répéter qu’il faut confiner. Cela sera effectif seulement le 17 mars. Il voit la solidarité s’organiser, Patrick Pelloux propose un coup de main. LVMH fabrique du gel. Des hôtels hébergent des soignants volontaires d’autres régions. Les étudiants en médecine sont sollicités en renfort.

Fin janvier, il constate le fossé entre l’OMS qui alerte sur la portée internationale de cette pandémie et le silence des chefs d’état, préoccupés par d’autres affaires. La maladie est nommée Covid-19.

A la télé, il est obligé de corriger les fake news. Il est attentif  à la découverte (début février) d’un cluster dans les Alpes, dont on a beaucoup entendu parler. Il  rappelle le cas du bateau de croisière.

Ayant occupé le poste de député européen, il suit les réunions de Bruxelles, quatre états craignent les ruptures de stock de masques. Du coup on déconseille aux équipes de porter systématiquement un masque. L’annonce, le 16 février  2020, de la démission d’Agnès Buzin interroge le diariste, qui se fend d’ un « No comment ». Le discours de son successeur Olivier Véran le surprend dans son audace. On le sent remonté contre ceux qui assimilent le Covid-19 à une grippe, à une grippounette. On déprogramme toute activité opératoire. Il faudra organiser le pont ferroviaire et aérien.

Fin février, le salon de l’agriculture ferme, des manifestations sont annulées, les rassemblements sont  interdits. En mars, les écoles, les crèches ferment. Cours de fac en ligne. Il faut organiser une garde pour les enfants des professionnels. Restaurants fermés à 22h à la mi-mars.

En mars, le scandale des masques réquisitionnés révolte le Professeur Juvin qui frappe aux portes des haut placés ! Il se montre en faveur du confinement et des fermetures des frontières. Après l’incertitude, c’est finalement le maintien des élections municipales. On le suit en campagne électorale, avec pour credo le conseil de Chirac. Il pourra savourer sa réélection le 15 mars.

Il met en garde contre les annonces de produits miracles qu’il voit fleurir.Il se montre très prudent envers le Pr Raoult et déconseille de prendre de l’hydroxychloroquine.

En avril, le directeur du Groupe hospitalier prépare l’équipe au pire, « l’entrée dans un long couloir sombre ». Une situation dramatique et l’impossibilité à la famille de voir l’hospitalisé. Beaucoup d’émotion pour le narrateur quand il évoque sa mission de messager entre un malade et un proche.

C’est avec une grande lucidité que Philippe Juvin avance : « Ce qui arrive ailleurs, nous arrivera probablement ». Il jongle de l’hôpital à sa mairie et parfois au Val-de-Grâce où il donne des cours.

Il laisse exploser sa satisfaction quand, enfin, on accorde aux urgentistes le plateau-repas du soir pendant la garde. Autres bonnes nouvelles accueillies : « la collaboration public-privé », les chouquettes du boulanger d’en face, comme « un pansement au moral », on livre des pizzas.

Par contre la directrice refuse la venue de Renaud Capuçon devant les urgences. 

Ce journal  de bord se décline de façon binaire, les sujets gravitent en alternance autour de l’hôpital et de la mairie . Il fustige les hommes politiques, qui, depuis leur bureau, imposent des lois irréalisables. On sent la tension quand les choses s’aggravent, tension amplifiée avec le vol de masques. Pénurie aussi de gel hydroalcoolique, de respirateurs, puis d’écouvillons. Surblouses mal dimensionnées, la France serait-elle un pays sous-développé ? 

Le Professeur Philippe Juvin y ajoute, une fois les faits bruts exposés, des « Notes pour plus tard », sorte de bilan avec la conviction de la nécessité « d’une autre politique de santé ».

Il glisse aussi des lignes plus personnelles, sur lui (ses origines corses) et sa famille. Il confesse regretter qu’aucune de ses filles ne se soit tournée vers la médecine. Sa vaste culture littéraire se révèle au détour d’un livre, d’une expo, d’une troupe de théâtre ou d’une citation.

Dans ce journal, s’il ne manque pas de rendre hommage à tous les soignants qui se dévouent sans compter, saluant leur investissement, il félicite aussi le réseau de bénévoles qui ont oeuvré à la  création de « Visitatio », association destinée à maintenir le malade à domicile, il pointe l’inadéquation des salaires, malgré le Ségur. «  Serons-nous prêts un jour ? » est l’antienne qui le taraude.

Cette immersion dans les coulisses d’un hôpital permet de prendre conscience de toutes les difficultés rencontrées par le personnel qui a été tant applaudi. Ils méritent d’être qualifiés de héros. 

On se familiarise avec tous les sigles (UHCD, AP-HP., SDRA, MARS, DGS, SF2H…).

Le chef des urgences ne cesse de dénoncer la bureaucratie, tous ces ordres et contre-ordres qui les ralentissent dans leurs actions, or « Il faut de l’agilité dans la prise de décision ». 

Le professeur Philippe Juvin, tel un lanceur d’alerte, tire la sonnette d’alarme, espère faire bouger les lignes et  voir une refonte d’ampleur du système de santé. Espérons que les sommités le liront !

Il signe un livre engagé, à charge, essentiel, indispensable. Son souhait ? Que l’on sache tirer des leçons de la gestion de cette crise sanitaire, ce qui convoque une réflexion d’un des protagonistes de Nature Humaine, dernier roman du visionnaire Serge Joncour : «  L’histoire c’est comme la nature, il s’agit moins de tout comprendre que de savoir tirer des leçons. »

©Nadine Doyen

Les yeux de Milos, Patrick Grainville, roman, Seuil.

Chronique de Nadine Doyen

Les yeux de Milos, Patrick Grainville, roman, Seuil.


Date de parution 07/01/2021
21.00 € TTC
352 pages
EAN 9782021468663 

Ceux qui ont lu Falaise des fous de Patrick Grainville  ont déjà été séduits par son écriture flamboyante et connaissent son goût pour la peinture, la mer et les mots, « ses seules armoiries ».

Dans ce roman on change de cadre, on quitte la Normandie pour la côte d’Azur, Antibes, cette ville dominée par le château Grimaldi, qui abrite le Musée Picasso, et où on peut admirer des sculptures de Germaine Richier. Sa terrasse ouverte offre une vue panoramique sur « La corne d’abondance de la Méditerranée qui dégorge sa jarre de lumière ». Éblouis, nous sommes, aveuglés même par ce « bleu de démiurge, bleu de Cyclades… ». Quoi de plus naturel de s’intéresser aux sommités de sa ville natale pour les protagonistes du roman.

L’Académicien met en scène Milos qui doit son prénom à une île des Cyclades où sa mère Myriam a vécu sa première aventure amoureuse initiatique. Le titre met en exergue les yeux du protagoniste, car à 10 ans, il était considéré comme « un phénomène » à cause de ses yeux bleus d’une beauté absolue, de son regard foudroyant «  d’un bleu royal, d’azur irréel « qui «  happait l’attention ». 

On suit sa scolarité, il est placé en établissement privé à la suite d’une agression. Excellent élève.

Le bac en poche, il s’oriente vers des études d’archéologie et de paléontologie. Marine choisit des études d’anglais.

Beaucoup de mystère quant à l’impact de son regard, à son port de lunettes fumées. Il prend conscience de son rayonnement lors d’une chute/glissade  et croise le sourire d’une douceur angélique de Marine dont il tombe amoureux. Marine qui devra s’accommoder d’être «flanquée de ce mystère d’homme masqué » ou parfois se résoudre à porter elle-même un masque.

Milos est présenté par sa mère comme doté d’ un caractère intempestif, susceptible. Les séances de psy sont un échec.

Le coeur de Milos, aux lunettes d’aveugle, est écartelé entre deux femmes, l’amie d’enfance Marine et Samantha, amie de sa mère. Samantha, qui a rédigé une thèse d’histoire de l’art sur Picasso, nous dévoile une facette peu sympathique du Minotaure, amateur de femmes, au nombre  pantagruélique de maîtresses. Elle cherche à débusquer une histoire secrète sur cet « Andalou ithyphallique ». Elle relate ses frasques, « les cages dorées de ces héros de la libido ».C’est une galerie d’inconnues qu’elle a rassemblée dans un album qu’elle commente à Milos. Elle présente Picasso comme « un monstre, un démiurge, un vampire tentaculaire, mais aussi comme un génie ». Génie dans la cruauté, note le narrateur. On croise ses épouses et ses amantes et Muses les plus célèbres :  Dora Maar qui partage «  le grand Pan » avec la sensuelle Marie-Thérèse. La couverture du roman représente le portrait de Marie-Thérèse Walter que l’on peut voir au Musée Picasso de Paris. 

Le mouvement #metoo aurait eu de quoi réagir quant aux différences d’âge (70 ans pour lui , 20 , 19 ans pour elles). Femmes que le prédateur irrévérencieux a souvent broyées, poussées au suicide. 

Milos, qui se soumet aux désirs sexuels de Samantha a peur de  perdre Marine ! Celle-ci, fatiguée par les incartades de son amant, le somme de choisir et décide d’aller enseigner Outre -Manche. 

Son job au musée de l’Homme, lui permet de découvrir où Picasso et Nicolas de Staël ont vécu et peint et où ils sont exposés. « La tour Eiffel lui fait  du bien », tout comme la Vénus de Lespugne.

L’éloignement de Marine avait d’abord provoqué chez Milos un grand tsunami,mélancolie, dépression.  Mais très vite il se laissera envoûter par Vivie , « Minoenne de charme », qui le blessera gravement par jalousie une fois Marine revenue vers son cher Milos. Intermède qu’il avoue à Marine.

Certains peuvent être mal à l’aise devant la pléthore de scènes d’alcôve. Patrick Grainville n’a-t-il pas été catalogué comme « l’Académicien le plus  priapique » par les critiques du Masque et la Plume ?!

Le romancier excelle dans la peinture /la poétique des paysages. Il y a des lieux où on aimerait se poser, comme sur la terrasse ouverte du château Grimaldi ou près de la rivière Siagne. Pour Serge Joncour, « il y a des paysages qui sont comme des visages, à peine on les découvre qu’on s’y reconnaît. » 

Suivre Milos sur les traces des peintres, « Pic et Nic », c’est s’éloigner d’Antibes pour faire halte à la plage de Garoupe, à Mougins, à Vallauris, Nice, passer par Paris, Deauville.  Milos et Marine enquêtent pour connaître le lieu exact où Nicolas de Staël  a peint Concert,  l’ultime tableau avant son suicide. Ils nous embarquent à Londres, dans les musées de la capitale comme la Tate Britain et le colossal British Museum, se prélassent dans St James’s park, longent la Tamise et partagent leur bonheur. Nouvel éblouissement devant les toiles de Turner, « le roi des peintres modernes » aux « paysages hallucinatoires ». 

En tant que futur archéologue, Milos explore le Périgord, les grottes, s’envole jusqu’en Namibie sur les traces de l’abbé Breuil pour voir « l’archive brute de la fresque de la Dame Blanche » dont il relate le mythe,il participe également à des fouilles à Monaco. En Espagne, il visite Altamira.

Dans cet ouvrage qui sent bon le midi s’exhalent des odeurs citronnées, de menthe, d’eucalyptus.

Pour profiter pleinement de ce roman foisonnant, truffé de descriptions de tableaux de deux maîtres, des lieux qu’ils ont fréquentés,  il est vivement conseillé de se procurer des livres sur les œuvres des deux peintres, afin de les voir de visu et de faire une escapade en images à Antibes et dans les autres lieux évoqués. Si vous nourrissez, comme Milos et Marine, « une fringale d’échappées, d’espace, d’extases inédites », vous serez comblés. Ils nous entraînent même à Java ! 

L’auteur multiplie les références artistiques, mythologiques et littéraires, il glisse du Baudelaire (« Ordre et beauté luxe calme et volupté ») et du F.Scott Fitzgerald ( « Tendre est la nuit »).

Le récit se termine par le rêve «  arfelu » et délirant de Milos, qu’il a consigné « pour le fixer ».

Patrick Grainville  signe un roman érudit où sont déclinés les portraits et destins de Picasso et de Nicolas de Staël de façon chorale, où se mêlent érotisme et lyrisme, servi par une langue recherchée et une écriture riche. Beaucoup de phrases nominales.Profusion de couleurs. Prodigieux.Lumineux !

On connaît le bleu Klein, il y a maintenant le bleu « séraphique » de Milos et le bleu de Staël ! 

Une invitation à déambuler dans les Musées. Un appel urgent à les voir nous ouvrir leurs portes ! 

©Nadine Doyen

Takiji Kobayashi, Le 15 mars 1928, traduit du japonais par Mathieu Capel, Éditions Amsterdam, juillet 2020,121pages, 12€.

Chronique de Lieven Callant

Takiji Kobayashi, Le 15 mars 1928, traduit du japonais par Mathieu Capel, Éditions Amsterdam, juillet 2020,121pages, 12€.

Le 15 mars 1928, les militants communistes et socialistes de la petite ville d’Otaru, sont par la police japonaise, arrêtés et emprisonnés de façon arbitraire. La presse de l’époque préfère se taire.

Takiji Kobayashi « figure majeur de la littérature prolétarienne japonaise » décide alors d’écrire un roman afin de documenter les évènements du 15 mars 1928.

Takiji Kobayashi commence son roman en adoptant le point de vue de l’épouse (O-Kei) d’un des militants arrêtés ce fameux 15 mars 1928. La description de l’intrusion en pleine nuit, de la police au domicile ne nous apparait que plus arbitraire et violente.

Toute la maison est fouillée jusqu’à la chambre de leur enfant qui terrifiée par les bruits de saccage préfère faire semblant de dormir. Á la violence quotidienne de la pauvreté s’ajoute celle de la répression policière.

Car la situation sociale et économique des militants est plus que déplorable. Les conditions de travail ruinent la santé des travailleurs qui disposent à peine de quoi survivre. Les habitations modestes sont à peine chauffées. Certaines familles n’ont pas toujours accès à l’électricité faute de pouvoir payer les factures. 

Il existe pourtant entre les travailleurs une réelle solidarité. Grâce à l’organisation syndicale naît chez certains l’espoir d’un avenir plus juste même si la route semble longue et qu’il reste encore du pain sur la planche pour alerter les consciences sur le sort des plus démunis.

—« Elle avait entendu dire que, lorsque les colonnes de fourmis changeaient d’habitat et trouvaient une rivière en travers du chemin, celles de devant pénétraient dans l’eau et s’y noyaient, en montant les unes sur les autres, de manière que leurs cadavres fassent un pont pour les suivantes. Nous devons être les fourmis de tête, disaient souvent les plus jeunes du syndicat. Et c’était bien cela qu’il fallait faire.

« Il nous en reste du chemin! »—P42

« Pourtant, personne ici ne paraît s’en soucier. Ça ne peut être vrai. Comment—alors que des dizaines, des centaines de gens mettent leur vie en jeu, non pas pour leur intérêt personnel, mais pour les masses prolétaires — comment peut-on y être si indifférent? »

« Pour qui son mari et les autres faisaient-ils donc tout ça? O-Kei éprouva étrangement un sentiment de solitude et d’insatisfaction. Ils sont en train de se faire avoir! Mais non, ne dis pas de bêtises, enfin! Une forme de tristesse pourtant ne la quitta plus, obstinée comme un taon. »

TaKiji Kobyaki opte pour placer la suite son récit au niveau de chacun des prisonniers. Pris individuellement, le sort inhumain qui leur est réservé révèle au lecteur l’aspect systématique de l’oppression, son caractère irrévocable, irrémédiable. N’importe lequel d’entre nous est susceptible de subir ce qui est infligé à RyūKichi, Suzumoto, WaTari, Sakanihi, Saito, Ishida, Shibata, Kudo ou Sata.

En prison, après la stupéfaction de l’arrestation arbitraire et l’incompréhension quant aux motifs illégaux qui tentent de la justifier, l’espoir de justice sociale s’estompe de plus en plus. À l’absence d’explications quand aux motifs et à la durée de leur arrestation s’ajoute la privation de sommeil. Les repères habituels disparaissent. La peur est permanente. 

« Sous la lumière de l’ampoule sale et terne, les contours de chacun s’estompaient, comme si ne bougeaient que des ombres. » P56

Les graffitis sur les murs de la cellule forment comme des dialogues entre les divers personnes passées par ces lieux. Un lien se forme entre prisonniers qui ont été enfermés à un moment donné, qu’ils aient ou non commis un crime. Toutes ces marques poursuivent le même but: le souvenir, comme si lutter contre l’oubli était désormais le seul espoir. La seule manière d’obtenir justice. 

Un des graffitis résonne d’ailleurs comme un haïku.

« Et me voilà aux mains de la police. Un homme bien triste » P69 

RyūKichi, « tue le temps » en écrivant lui aussi longuement sur les murs de la cellule:

« Nous, les travailleurs, on travaille et on travaille encore jusqu’à tomber par terre, et on est toujours aussi pauvres. Quoi de plus absurde! »

Un à un, les prisonniers sont interrogés et torturés.

« Quel visage?! Si tant est que ce soit encore un visage. Gonflé, violacé comme une aubergine pourrie. Un visage littéralement ravagé, et ce visage, mais n’était-ce pas celui de Watari? » p75

« Certains se retournèrent dans leur sommeil, des soupirs, des mots incompréhensibles éclatèrent çà et là comme des bulles de méthane à la surface d’un marécage. » p85

Peu à peu, de terreurs en horreurs, le piège se referme sur les prisonniers. 

« Chaque fois qu’il se retrouvait au commissariat, il finissait par éclater de rire à l’idée qu’en ville on puisse leur donner du « Monsieur l’agent » et les tenir pour des hommes remarquables qui préservent « paix », « bonheur » et « justice ». Au fondement de la pédagogie bourgeoise: la prestidigitation. Pour faire passer, auprès de la plupart des gens, le blanc pour du noir, ils étaient d’une habileté, d’une méticulosité qui forçaient l’admiration. » p90

« La torture matérialisait en tant que telle l’oppression et l’exploitation de la classe prolétarienne. » P92

De nouvelles limites que l’on croyait infranchissables sont dépassées par la torture physique qui s’éternise plusieurs heures. 

« Puis, quand s’achevèrent ces trois bonnes heures de torture, il fut jeté dans une cellule, comme de vulgaires abats. » P93

« Quand il se retrouva dans le couloir, titubant, appuyé à l’épaule d’un policier, sans plus savoir si son corps était bien le sien, il comprit désormais que tout ce qu’il avait pu imaginer ou redouter de la torture sans l’avoir jamais subie, ce qu’il avait pu anticiper de l’état misérable où vous plongeait tant de cruauté n’avait absolument rien avoir avec la réalité. (…) On crie : « tuez-moi, tuez-moi » mais sur le coup, en vérité ni la cruauté, ni la souffrance ne comptent plus. C’est plutôt cette tension extrême — oui, cette tension portée à son extrémité dernière. « Je ne vais pas en mourir », se dit-on: en tant que tel c’est exact. » p103

On comprend très vite que la vérité, l’obtention d’éventuelles informations pour les policiers et ceux qui les commandent n’est plus un but en soi. On veut détruire, on veut anéantir et faire ployer l’individu. 

Certains concepts comme la liberté, la justice, la légalité deviennent complètement flous. D’heure en heure s’assombrit la situation des prisonniers puis arrive le moment où un enfer cesse, certains compagnons sont libérés, d’autres sont transférés. Tous passent d’un enfer à un autre.

Le 20 avril, le commissariat d’Otaru est à nouveau vide et silencieux, subsistent sur les murs des cellules les graffitis.«N’oubliez pas le 15 mars 1928!»

Le roman se termine sans nous dire le sort qui sera finalement réservé aux militants transférés à Sapporo.

Le roman de Tajii Kobyashi m’a bouleversé tant ses récits résonnent avec l’actualité qui a révélé des violences policières systématiques à l’encontre d’une partie de la population en ces temps troubles d’état d’urgence sanitaire. La dérive autoritaire de nos dirigeants se fait toujours plus grande. Un climat de peur, de défiance de l’autre s’installe peu à peu. Nos libertés ordinaires sont rognées. 

Si ce roman se veut être le témoignage brûlant du sort réservé il y a presque un siècle aux opposants à un régime réactionnaire et d’une manière plus profonde du sort réservé aux ouvriers pauvres de la même époque, il met à jour des procédés, un mécanisme de domination et d’aliénation de l’autre. Méthodes que n’importe quel pouvoir peut nous imposer dans ses dérives autoritaires. Toujours plus de surveillance, et de restriction de nos libertés individuelles. La solidarité, le droit pour tous de vivre dignement, d’avoir accès à l’enseignement, à la santé nous sont présentés comme un luxe à mériter et non plus comme les droits essentiels de chaque humain. 

Ce livre me rappelle qu’on ne peut fermer les yeux sur ce que subissent ou ont subi nos semblables pour avoir simplement le droit de se demander dans quel monde choisissons-nous de vivre? 


©Lieven Callant

LA FAMILLE MARTIN – David Foenkinos ; Gallimard (226 pages – 19,50€)

Chronique de Nadine Doyen

LA FAMILLE MARTIN – David Foenkinos ; Gallimard (226 pages – 19,50€) 

Madeleine Tricot cela aurait pu être vous, si vous aviez été la première personne que David Foenkinos avait croisée ! A condition d’habiter dans le même arrondissement.

En exergue une citation de Milan Kundera, sorte d’hommage à cet écrivain qu’il vénère.

Le roman s’ouvre sur un écrivain en panne d’inspiration et nous plonge dans ses états d’âme :  « vertige d’ennui » et déroule « le making of » de celui qui s’écrit sous nos yeux. A l’inverse l’angoisse de la page blanche pour Tesson c’est de savoir s’il aura assez de papier pour tout dire !

Alors David Foenkinos décide de prendre au mot (mots qui ne viennent pas) la suggestion de lecteurs « d’écrire sur leur vie ». Et si passer de la fiction à la biographie romancée d’inconnus était le sésame. ? Ce sera donc une dame veuve, d’un âge respectable, rencontrée dans son quartier que l’auteur, ayant « la tête de l’emploi »,va apprivoiser avant qu’elle ne lui déroule sa vie et lui présente sa fille. De fil en aiguille, elle ne sera pas la seule à être la clé de voûte du roman, en effet graviteront aussi ses filles, son défunt mari, « l’homme pansement », et même son premier grand amour. L’écrivain se frotte les mains, il aura matière à broder un roman intergénérationnel avec les deux ados ! Encore faudra-t-il les amadouer ! On devine la déférence de l’auteur des Souvenirs pour Madeleine, qui n’est pas sans lui rappeler ses grands-mères. Il est délicat d’aborder la vieillesse, surtout quand la maladie s’incruste…, que la mémoire joue des tours. 

Ce qui est original, c’est que David Foenkinos instaure une sorte de dialogue avec son lecteur et  partage ses réactions durant ce « work in progress ». En général, le choix des noms, prénoms est un vrai casse-tête, pour bien les cibler en fonction du caractère. « Certains prénoms sont comme la bande annonce du destin de ceux qui les portent ». On sait son attachement pour les Nathalie !

Le nom de Madeleine Tricot lui arrive comme sur un plateau, et en plus il découvre qu’elle porte un aptonyme !(1) ayant travaillé auprès de Karl Lagerfeld. Une occasion rêvée pour révéler des anecdotes sur le célèbre empereur de la mode par le prisme de son héroïne couturière, quand les personnages ne se livrent pas assez. « Sujet de secours excitant » que ce grand créateur allemand !

Ainsi on apprend à quel destin une voyante le destinait. 

Remercions l’auteur pour ses chapitres récapitulant les informations sur cette famille Martin, nous épargnant de faire des fiches. Il met en évidence la façon dont se tisse progressivement le roman.

Après des repas pris en commun, il a été convenu que voir un seul membre de la famille à la fois était préférable. N’est-il pas là pour chaparder, grappiller, des bribes de leurs vies ? 

Au cours de son tête-à-tête avec Valérie, prof, David Foenkinos se livre, devenant acteur à son tour. Ils abordent la question de la reconversion et on sourit à cette idée d’ouvrir une fromagerie ! (fantasme que l’écrivain avait révélé dans une interview). Il souligne combien le métier d’enseignant est devenu difficile au point d’en perdre la motivation : « Les professeurs devenaient les exutoires d’une société en crise ». Valérie finira par confier au narrateur sa décision de quitter son mari, éprouvant cette urgence à vivre autre chose, avançant comme argument : « La vie est brève et le désir sans fin » pour reprendre le titre d’un roman de Patrick Lapeyre.

Lors d’une autre entrevue, Valérie révèle le différend qui l’a définitivement éloignée de sa sœur Stéphanie, ce qui permet à David Foenkinos d’explorer leur lien sororal, de remonter aux sources de leur rupture : jalousie concernant la réussite, perversité, rivalités amoureuses…. «  Le poison de la comparaison s’était mis à gangrener progressivement leur relation ». Fabrice Midal préconise d’ailleurs de cesser de se comparer dans son ouvrage « Foutez-vous la paix » ! 

On est témoin d’une violente réaction de Patrick, le jour où il voit sa femme revenir légèrement ivre ! Explosion de colère qui plonge les ados et le biographe dans la sidération.

La poursuite du livre va-t-elle être remise en question après un tel esclandre ? 

Dans les romans de David Foenkinos, les couples font souvent naufrage. 

Ici , le suspense est total : l’un est en crise, l’autre perçoit des indices prometteurs pour renouer.

Rebondissements en chaîne dont l’un causé par les conséquences de l’entretien de Patrick avec son chef ! Patrick incarne les victimes du harcèlement au travail… #Balancetonboss !

Le romancier dépeint une famille où la télé a remplacé le dialogue et où le père, miné par ses soucis professionnels, s’était éloigné. Il tacle twitter, « l’équivalent d’une cigarette en intérieur ».

Il brosse aussi le portrait des deux ados, pas faciles à apprivoiser, peu impressionnés par sa présence. (C’est Mbappé l’ idole de Jérémie !). Il soulève la question des programmes de Lettres, montrant un jeune lycéen de 15 ans guère enclin à avaler Villon ! Si Amélie Nothomb réussit à faire lire des classiques à son élève particulier, le professeur Martinez ne rencontre pas la même adhésion ! Des ados qui ont suffisamment de culot pour insulter cet intrus, cet espion qui vient semer la zizanie dans leur famille et saborder la relation de Lola avec son amoureux Clément.

Coup de théâtre quand Madeleine vient confier à son biographe sa décision de s’envoler pour L.A.

« Un premier amour ne se remplace jamais », selon Balzac. On suit leurs formalités avant la quête du Graal ! Ne dévoilons rien de l’accueil sur place et du mystère entourant son départ de France.

C’est avec émotion qu’on la voit préparer son voyage et peut-être « la dernière valise de sa vie ».

On devine le choc causé par la révélation d’Yves …Loin de ce que le lecteur avait pu imaginer.

En devenant le biographe des Martin, David Foenkinos incarne parfaitement la définition de Nancy Huston : « Les écrivains sont des pies voleuses, des chapardeurs, perpétuellement aux aguets, à la recherche d’histoires, de bribes étincelantes qu’ils pourront sertir …dans leur projet ». 

En tant qu’écrivain, il aborde les questions de propriété intellectuelle, de censure. Peut-on publier sans l’aval des personnes concernées dans le roman ? On connaît les polémiques autour de certains récits, à la veine autobiographique. Fera-t-il lire son manuscrit avant sa publication ?

On peut s’interroger sur le sommeil des écrivains ! Si Mathias Malzieu reçoit dans ses rêves la visite de Gainsbourg, Bashung, Vian (qui lui donne des conseils), David Foenkinos, lui, regrette que le passage de Milan Kundera soit muet, nous rappelant son lien particulier avec cette figure tutélaire. En plus il confie « adorer glisser des K » ! 

Lire David Foenkinos, c’est retrouver les notes de bas de pages. (Et c’est contagieux !)

Lire David Foenkinos, c’est aller à la cueillette de ses mots fétiches. Si Amélie Nothomb glisse son sempiternel mot « pneu », chez l’auteur de La délicatesse, on débusque : « suisse »(2), « deux Polonais », personnages qui lui ont porté chance, ont fait basculer son destin d’homme de lettres. 

Lire David Foenkinos, c’est  surligner à chaque page des formules qui font mouche, c’est retrouver  des allusions à ses romans précédents : Deux sœurs, La tête de l’emploi... ou son clin d’oeil indirect à John Lennon, par le prisme de Yoko Ono.

A saluer le talent du dramaturge, certaines scènes faisant penser à du vaudeville, ainsi que la griffe du scénariste dans les savoureux dialogues. Une expérimentation littéraire réussie.

David Foenkinos signe un roman pétri d’autodérision dans lequel il se livre quant aux rouages de l’écriture et fustige les médias assassins dont il a su prendre du recul. Une lecture divertissante, teintée à la fois d’humour, de légèreté et de gravité, qui montre que « dans toute autobiographie » ou biographie, on a la tentation de flirter avec l’imagination » pour la rendre romanesque.

© Nadine Doyen

 

(1) aptonyme : « quand un nom possède un sens lié à la personne qui le porte ». Ex : nom de métier.

(2) Dans le beau livre sur Paris à vol d’oiseau, l’oiseau vient de Suisse !