Le labyrinthe du seul, de Paul Mathieu, illustrations de Pierre-Alain Gillet, 80 p., éditions Traversées, collection Poésie, Virton (Belgique), 2021 ISBN : 9782931077023

Une chronique de Claude Luezior

Le labyrinthe du seul, de Paul Mathieu, illustrations de Pierre-Alain Gillet, 80 p., éditions Traversées, collection Poésie, Virton (Belgique), 2021 ISBN : 9782931077023


Le livre étant encore fort heureusement, pour la plupart d’entre-nous, un objet de vie, ce mot tout d’abord à propos de l’élégant ouvrage publié par les éditions Traversées : de dimensions plutôt originales (20,5 x 21 cm), ce recueil est illustré par un tableau attrayant sur fond gris perle, avec deux présentations et photos des auteurs en quatrième de couverture. L’on retrouve le talent double de l’artiste-peintre Pierre-Alain Gillet, dont les œuvres multiples agrémentent le texte, à l’intérieur du volume : acryliques, dessins brou de noix ou gravures, tantôt figuratives avec une « patte artistique » de haute lignée, tantôt apparentées à une gestuelle large et abstraite… Se dégage une atmosphère néo-expressionniste (que les critiques d’art s’abstiennent de me vouer aux gémonies !) à mon sens parfaitement en phase avec les textes de Paul Mathieu.

Nous sommes en présence de proses « serrées », fortes en images, dénuées de ponctuation, où le « et » a fait place au signe « & », où se cabrent des phrases fracassées : 

On a beau faire on n’en sortira pas

de cette affaire de miroir mouroir

où soudain tout s’en va à la renverse

bribes de silence & débris de bruits

La mise en pages n’est pas innocente : elle contribue à relier ces proses à la verticalité des poèmes, lesquels s’intercalent sans fard au gré des chapitres : 

&

les mots

tous les mots

&

toutes les existences

désastreusement

accoudées

au non-lieu

au lieu de nulle part

Solitude de l’être en son labyrinthe. Graffitis jetés sur la peau des murs, lutte des mots et des signes sur la page, convergeant vers une même fulgurance. Les gestes picturaux de Pierre-Alain Gillet viennent ici à point nommé et rehaussent encore d’un cran le propos. 

Là saignent des rêves encastrés dans une réalité qui ressurgit: celle de séjours vécus par Paul Mathieu à Berlin et près de Hambourg. S’érigent alors des ombres dont la véracité n’a cessé d’exister, se dressent des souffrances et des personnes dont les plaies continuent de suinter. Non seulement dans l’Histoire et le souvenir, mais encore là, au plus intime de nos chairs. 

Certes, les descendants ne sont pas responsables de leur aînés qui furent peu ou prou enchaînés dans la folie meurtrière d’une dictature.  Pourtant, nous ne sommes pas sans nous poser la question d’une fragilité commune au genre humain : le laisser-dire, le laisser-faire, l’indifférence, sœurs jumelles à l’indolence des esprits et des cœurs. 

Comme s’il s’agissait d’une affaire de famille. Ce d’autant que d’autres horreurs, plus insidieuses peut-être, se perpétuent sous nos yeux, soulignées par les médias contemporains.

Et l’auteur de conclure :

Quand tous se taisaient muets face à la meute

la rose seule a porté le monde au clair – seule

frêle & blanche à tendre aux regards le

triomphe de sa nudité sans jamais éparpiller

son nom par la fenêtre béante de ce qui est

vivre & maintenant vivre

Plus que jamais, l’art et la poésie sont-ils remparts contre l’infamie ? À ses débuts en tout cas, avant qu’elle ne déchire notre mince épiderme d’humanité…

©Claude Luezior

Clara Dupond-Monod, S’adapter, Stock ( 18,50 €-171 pages) août 2021

Une chronique de Nadine Doyen

Clara Dupond-Monod, S’adapter, Stock ( 18,50 €-171 pages) août 2021


Si les murs ont des oreilles, « les pierres rousses de la cour » de cette maison cévenole, quant à elles, prennent la parole pour raconter la vie d’une famille dont elles sont témoins. Mais par gratitude, elles s’intéressent aux enfants, « les seuls à les prendre pour jouets », une fratrie de trois.

Clara Dupont-Monod entre dans le vif du sujet dès la première phrase. « Un jour est né un bébé inadapté ». Après une description de l’environnement, elle détaille comment la mère a décelé les premiers signes, seulement après trois mois. Le diagnostic provoque un tsunami chez les parents. Les interrogations témoignent de leur détresse : «  Pourquoi nous ? ». Le père convoque ses deux enfants pour les en informer. 

Il y a des traditions à Noël, les pierres servent de support aux guirlandes qui accueillent les invités. Dans la montagne, on dépose des bougies pour faciliter l’atterrissage du Père Noël. Des cousines protestantes encouragent à faire preuve de «  loyauté, d’endurance et de pudeur ».

On découvre les gestes protecteurs de l’aîné pour cet enfant fragile, différent, puis le rituel qu’il adopte chaque matin, presque un rôle maternel. Cette relation fusionnelle est exemplaire. L’aîné a compris le pouvoir de la nature. Quelle scène bouleversante et lénifiante lors de cette osmose : une fois «  le corps déposé avec délicatesse à l’ombre d’un sapin, l’aîné frotte les aiguilles qui libèrent un parfum de citronnelle et les lui passe sous le nez ». « Le monde vient à eux », comme « les libellules turquoise ». Pour l’aîné, « la montagne est accueillante, comme le sont les animaux », elle permet le recul, un pas en arrière du monde ». Elle se manifeste par mille bruits.

On comprend que dans ces lieux montagnards, l’aîné trouve un refuge, qu’il ne sera pas confronté aux regards des autres, ce qui lui épargnera aussi les réflexions cruelles, déplacées, blessantes de personnes qui manquent d’empathie, au point de lui dire : « Pourquoi garder de petits singes ? »

Il est étonnant de plonger dans ses pensées au retour du collège, soucieux du bien-être de  « l’amateur du transat », des questions concernant davantage les parents. Ces mêmes inquiétudes l’habitent quand l’enfant est placé dans un établissement tenu par des sœurs, d’autant qu’il lui manque. Devant changer sa routine pour combler le vide de l’absence, il s’investit encore davantage au lycée.

Il se montre aussi protecteur envers sa cadette. Moins consciente de la réalité, cette sœur prend l’enfant pour une poupée, voire une marionnette, elle ne lui manifeste aucune tendresse. Au contraire, elle est souvent en colère , jalouse de cet enfant qui l’isole, l’empêche d’inviter ses amies et la prive d’une relation exclusive avec son aîné avec qui elle aimait «  monter vers les drailles ». Une fois elle est même surprise à donner un coup de pied dans les coussins où est étendue « la réplique ratée » de son frère aîné. La honte l’habite. Les narratrices soulignent cette attitude  « propre aux humains et aux animaux : la fragilité engendre la brutalité ». Pour la cadette, « l’enfant a pris la joie de ses parents, transformé son enfance, confisqué son frère aîné ». Sa présence encombrante la dégoûte, il est devenu le grain de sable qui a perturbé la cellule familiale.

La cadette, pour qui «  la nature est d’une cruelle indifférence », trouve, enfant, du réconfort auprès de sa grand-mère. Elle admire ses dons à reconnaître les «  piaillements d’une bergeronnette », à faire la différence entre un néflier et un prunier. Une grand-mère dévouée, qui « lui offre une normalité », lui fait découvrir des paysages grandioses », lui apprend les caractéristiques des arbres et lui raconte sa propre enfance dans les magnaneries, son voyage de noces au Portugal. Ensemble, elles ont confectionné des gaufres à l’orange et nous font saliver comme Florence Herrlemann avec les madeleines de son épistolière Hectorine. En lui offrant un yo-yo, elle lui transmet une leçon de vie : «Car dans la vie,  il y a des bas mais ça remonte toujours ». On assiste à la métamorphose de la cadette pour qui « l’heure était au sauvetage de sa famille en péril ».

Le bébé étant aveugle, les odeurs prennent une place primordiale, et l’aîné, pourtant seulement âgé de  dix ans, a perçu leurs pouvoirs (ainsi il le caresse avec de la menthe), tout comme il accorde de l’attention aux bruits et au toucher. Ainsi il s’efforce de sensibiliser l’enfant à la pluie. Il le familiarise avec le contact de la feutrine, des petites branches de chênes, des noisettes ou « la forme  cabossée des reinettes »…La famille fait entrer les sons de la montagne («La maison résonne du bruit des cascades, des cloches des moutons, des bêlements, d’aboiements de chiens, de cris d’oiseaux, de tonnerre, de cigales » ). De même, on allume la radio.

 Très vite est soulevée la pénurie d’établissements capables d’accepter de tels enfants quand ils grandissent, ce qui cause le désarroi des parents. Les pierres narratrices , « gardiennes de la cour », voient les parents partir des journées entières pour «  des marathons administratifs ». En filigrane, l’aîné rend compte du parcours de combattant des parents en général face à ce « no man’s land des marges », pointant la solitude de ces familles, au point de nourrir « une haine inextinguible envers l’administration », toute cette bureaucratie. 

Si la cadette, installée à Lisbonne, a mis au monde trois enfants, l’aîné trentenaire, se lie très peu et  restera sans enfant. Il aurait été en permanence dévoré par l’angoisse, lui l’intranquille, qui « ne peut aimer que dans l’inquiétude » quand ses neveux et nièces sont là. C’est seulement pendant les vacances que la fratrie se retrouve chez les parents.

Après la disparition de l’enfant, on peut se demander comment le couple va résister à cette douloureuse épreuve. La famille va-t-elle rebondir ou se disloquer ? Vont-ils envisager de prendre le risque de  donner naissance à un autre enfant, comme une  « consolation » ? Si un petit dernier arrive, comment va-t-il être accepté par ses aînés, d’autant que l’ombre du disparu hante les esprits et le coeur ? Laissons le lecteur découvrir le dernier volet. 

La scène de la photo finale, immortalisée par la mère, redonne le sourire et espoir aux parents. La mère, très émue, chuchote au père : « Un blessé, une frondeuse, un inadapté et un sorcier. Joli travail ». Une note de lumière vient éclairer l’épilogue. Poésie dans les mots inventés « moutonnier, couleur blose », dans l’osmose avec la nature : besoin de fermer les yeux pour écouter les oiseaux. L’empreinte du lieu infuse le récit : «  Habiter là, cela voulait dire tolérer le chaos ». L’aîné se rallie à un proverbe des Cévennes : « il ne fallait pas se révolter ».

La plume de Clara, telle une caméra, scrute les moindres détails des visages, des corps. La force du récit tient à ce que ce soient des pierres, supposées insensibles, qui réussissent à émouvoir autant le lecteur. De plus elles apportent une touche de poésie. Un récit tout en délicatesse, qui engendre l’empathie, ponctué par le verbe «  s’adapter », ce que chacun des personnages doit réussir à accomplir. On ne peut qu’être touché par ce qu’a vécu cette famille anonyme, surtout quand on sait que l’auteure a été elle-même, aussi éprouvée par un tel drame. 

L’écrivaine signe un conte intemporel, original du point de vue des narratrices, qui prend aux tripes. Il atteint une portée universelle, en s’abstenant de donner des prénoms à ses personnages. Elle met en exergue un amour fraternel intense, hors norme qui connaît des fluctuations et rappelle combien le handicap n’est pas pris en compte de la même manière selon les pays. Ainsi la France accuse du retard. Clara Dupont-Monod explore aussi l’amour au sein d’une fratrie, « cet amour fin, volatil, mystérieux ,reposant sur l’instinct aiguisé d’animal » qui permet d’échanger sans mots ni gestes.

© Nadine Doyen

Lieven Callant,  Initiale, poèmes, préface de Xavier Bordes, 272 pages, ISBN : 9782931077030, © 2021 Editions Traversées

Chronique de Gérard Le Goff


Lieven Callant,  Initiale, poèmes, préface de Xavier Bordes, 272 pages, ISBN : 9782931077030, © 2021 Editions Traversées


Cette somme de presque trois-cents pages est intitulée, de manière un peu déroutante : Initiale. Doit-on considérer ce terme comme le substantif féminin qui désigne la première lettre d’un mot, souvent capitale ? Ou comme l’adjectif dont l’étymologie latine nous renvoie à la notion de l’origine ?

Au commencement était l’incréé. L’abîme. L’univers naquit du verbe. Que l’on soit croyant, agnostique, grand ancien, rêveur lucide ou poète, le verbe nomme et donc donne naissance. Toute naissance relève d’un miracle. Elle révèle la beauté du monde à l’innocent, au non-initié. Celui qui ne connaît pas encore le mal. « Une fois plongés dans ce monde tel qu’il s’offre à nous, deux phénomènes, entre autres, nous frappent particulièrement, deux phénomènes extrêmes qui constituent pour ainsi dire des mystères dans le mystère, celui du mal et celui de la beauté. » (1)

La beauté. Non la joliesse. Le concept est spirituel voire métaphysique. Celui qui veut approcher la beauté doit se livrer au préalable à une nécessaire expérience sensorielle, qui ne peut elle-même aboutir sans l’exigence d’une conscience aiguë. Intérioriser le monde en se repliant sur soi-même constitue une attitude psychologique stérile ; une inaptitude. S’ouvrir au monde, projeter son être dans ses manifestations multiples permet de bénéficier de toutes ses résonances ; une immanence. C’est la clef de la connaissance. Comme le définit si bien, à nouveau, François Cheng : « La beauté, par son pouvoir d’attraction, contribue à la constitution de l’ensemble de présences en un immense réseau de vie organique où tout se relie et se tient, où chaque unicité prend sens face aux autres unicités et, par là, prend part au tout. » (2)

Pour le poète, depuis Orphée, le verbe est un don qui lui permet de percevoir la beauté, d’abord, de la transcrire, ensuite. Là réside la principale difficulté. La beauté est omniprésente et multiple. Elle existe depuis l’infime jusqu’à l’infini, s’étend de l’abîme au ciel, ou — de façon plus précise encore — comme l’écrit l’helléniste Xavier Bordes, dans sa lumineuse préface, s’attarde « à mi-chemin entre chaos et cosmos […] ».

Les poèmes de Lieven Callant nous proposent une relation éclatée — qui n’est pas restitution, mais quête — de cette difficulté d’être au monde, de pouvoir vivre entre le beau lié au bien et le mal. Une expérience intime, semble-t-il au premier abord, puisque les textes sont, la plupart du temps, rédigés à la première personne du singulier. Mais que l’on ne s’y trompe pas : ce je-là est un je de narration. Il s’incarne dans une multitude de formes vivantes appartenant à tous les règnes : « Je suis un homme une femme un cheval / Je suis brindille éclat broutille / Je suis calme forêt fauve / chat aiguille fine / fille fils frère / lune vague mer[…] » (Portraits). Le je demeure cependant un scripteur sidéré de lui- même. « Mais que fait ce — je — parmi tous les mots […] » / « le — je — rêve d’être / mais il suit […] » (Ego Sum).

Les poèmes sont répartis en neuf sections plus un prologue. Chaque sous-ensemble est nommé par un mot dont l’initiale est le i. L’auteur ne s’attache cependant pas à mettre les points sur les i à l’encontre de qui que ce soit. Cette voyelle agit comme le lancinant rappel d’une invitation à l’initiation. Songea-t-elle aux Voyelles d’Arthur Rimbaud ? Le i rouge sang, couleur de révolte. « I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles / Dans la colère ou les ivresses pénitentes […] » (3) J’ose le croire.

Le premier segment c’est Intro. Pour introduction ou introspection ? Le doute est permis. La symbolique de la flamme de la bougie — la conscience de soi et du monde, sa fragilité aussi — traverse le texte de l’intérieur vers l’extérieur. « A l’intérieur de moi, parfois tout s’éteint

[…] / A l’extérieur de moi, je ne laisse transparaître qu’une lueur bleue dans le gris […] » (Intro).

Puis, de Infime à Immergée, Lieven Callant nous propose un kaléidoscope de sensations, de visions, de pensées et de rêves. Elle n’impose pas au lecteur une description réaliste du monde. Elle ne cède ni à la tentation du pittoresque, ni au jeu de la séduction. Le je multiplié évolue sur une terre atomisée, dans un ciel en expansion. Les quatre éléments ne suffisent pas à définir l’univers. Pas plus que le règne minéral, végétal ou animal. Pas plus que la cosmogonie. Le poète s’incarne alentour dans tout ce qui lui est donné à voir, il participe. « Les arbres nouent des vœux ombilicaux avec les cieux. » / « Je prends racine dans les nuages. » (A la lisière). « […] et toujours l’écriture me servira de sève. » (Un jour).

Un texte peut se présenter comme une courte histoire rédigée en prose (le poignant : Pluie débordante, par exemple). Lorsqu’il est en vers, le poème ne comporte pas de rimes. Il apparaît parfois déstructuré, tronçonné en fragments, disséminé en bribes, et suggère ainsi la permanence d’un discours qui s’interrompt et reprend (Territoires, A chaque instant, Evagation, par exemple). Le refus de l’harmonie peut faire songer aux séries dodécaphoniques, musique dans laquelle est privilégié autant le silence que la note.

La démarche vers la compréhension, puis vers la traduction du monde épuise : « […] mon âme s’épanche en de longs chemins sombres et hallucinés qui ne mènent nulle part. » (Artifice). Parfois, le poète pressent la vacuité de l’affaire, semble se décourager. « Les secondes s’évaporent mais les souvenirs sont toujours de plus en plus forts, de plus en plus épais et lourds. Chacun d’entre eux se démultiplie en pièces inutiles et perdues du puzzle qu’on s’efforce, sans espoir de réussir à reconstituer. » (Ruisseaux). « Ainsi décrire la colline ne montre pas la face que je suis incapable de gravir. » (Sommet).

Pourtant, jamais il n’est question d’abandon, de repli sur soi. Ni regrets, ni remords. « Je ne vis pas avec des fantômes morts depuis longtemps, chaque écho, chaque présence s’attache à l’essence de la vie. » (Canopée). Il est question de travailler sans cesse. De forger le verbe pour faire surgir. Définir une sensation. Evoquer un animal (survient au long des pages tout un bestiaire : cheval, chat, bergeronnette, épeire, chauve- souris, lézard, etc.). Converser / converger avec le vent, avec la pluie. « J’habite la pluie. » (Averse). D’ailleurs, l’eau, cette « réalité poétique complète » selon Gaston Bachelard (4), est omniprésente dans le recueil : gouttes, pluie, étang, ruisseaux, mer, larmes, sang. Et puis, aussi, entre autres, estimer l’arbre supérieur, car «[…] il lit entre les mots nourri d’un savoir / que les hommes ne possèdent pas […] » (Lentisque).

Même si Lieven Callant prend conscience de la fuite du temps, de la défaillance de la mémoire : « Une histoire sans but, sans sujet, sans aucune habitude vient de naître et puis de disparaître à jamais […] » (Joie de vivre), elle s’éblouit toujours d’une révélation : « […] un papillon me laisse découvrir qu’il n’est pas une fleur […] » (Mardi). Elle sait l’ordre véritable du monde. « Les végétaux s’enlacent afin de résister aux embruns et d’étendre leurs bras somptueux comme des plumes dans l’eau limpide du ciel et de la mer. » (Verdure).

Sa quête initiatique trouve sa justification en elle-même. Sujet et objet exigeants. Malgré la tentation de la solitude et du silence, malgré le risque de l’incompréhension : « […] je ne redoute pas de m’avancer jusqu’à l’extrême bord d’un rêve que personne ne fait, d’être sur la pointe la plus éloignée de l’idée que personne ne partage / et affirmer / je ne crains pas le silence […] » (Solitude, similitude).

Et puisque le désespoir n’est que « ce passager provisoire de l’âme » (S’éloigner), puisque la haine est dérisoire « […] car qui hait / n’est rien […] » (Aliénation), puisque une ligne de conduite reste possible : « Regarder sans rien porter sur les épaules, voir sans subir d’être observé et jugé. » (Assentiment), Lieven Callant peut affirmer, pour finir : « Je lis de travers, j’écris de travers, je vis à l’envers. Ce que vous prenez pour fantaisie, pour folie et rêveries sont mes réalités. Ce que vous croyez gagner est ce que je perds. » (Délire).

Le livre se termine par le sobre et bouleversant récit d’une mort anonyme dans une rue d’une ville sans nom. Une disparition face à l’impuissance des hommes, sous l’indifférence du ciel. L’initiation suprême ?

© septembre 2021 Gérard Le Goff

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(1) François Cheng : Œil ouvert et cœur battant (comment envisager et dévisager la beauté), © 2011 Desclée de Brouwer, page 15
(2) François Cheng : op. cit., page 23.

(3) Arthur Rimbaud: Voyelles, Poésies, Œuvres, © 1977 Editions Garnier Frères, page 110.
(4) Gaston Bachelard : L’eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière, © 2018 Collection Biblio essais / Le livre de poche, page 24.

Rome Deguergue, La part des Femmes suivi de & Ros(e) Noir(e). Roman, Paris, L’Harmattan, 2021, 417 p., ISBN: 978-234322-1632

Une chronique de Concetta CAVALLINI

Rome Deguergue, La part des Femmes suivi de &Ros(e) Noir(e). Roman, Paris, L’Harmattan, 2021, 417 p., ISBN: 978-234322-1632


La créativité de Rome Deguergue étonne et surprend encore une fois le lecteur. Elle le leurre, elle le piège déjà à partir de cette définition de « roman » qui apparaît sur la couverture de ce dernier ouvrage de création. En effet, qu’est-ce qu’un roman si ce n’est un ouvrage suivi, un texte linéaire que la modernité a transformé à partir de Joyce et du monologue intérieur mais qui trouve néanmoins une unité foncière, ne serait-ce que dans la ligne assonante des connexions de nos pensées ? Et ici au contraire nous sommes face à un parcours différent, un parcours de lecture où le chiffre est celui de la fragmentation de l’écriture de textes brefs sur un ordinateur, une écriture féminine, comme presque toujours chez Rome Deguergue, mais découverte par un fils, donc lue par les yeux d’un homme, dans une re-composition de l’unité perdue.

La volonté de placer l’écriture dans le contexte contemporain dérange aussi le lecteur. Car le poète, l’écrivain, ne sont plus loin de la réalité, comme cela arrivait pour les prophètes romantiques, ils ne sont plus des victimes du désarroi psychologique et social, comme Baudelaire et les symbolistes. Le poète s’apparente à son lecteur, en a les habitudes, recherche un voisinage et une proximité qui lui permettent la compassion, au sens étymologique du mot, l’expérience de vibrer, de se sentir à l’unisson, d’éprouver les mêmes sensations. Et c’est de fragments et de visions « humaines, trop humaines » (p. 313) que parle la note « À propos de l’écriture, Les Elles du désir » (p. 313-14).

La structure du “roman” aussi pose problème : s’agit-il d’un ensemble partagé en deux parties ou bien de deux ouvrages différents ? La première partie, Les Elles du désir, a une structure circulaire, introduite et close par un texte ayant le même titre « Clinique Tivoli au printemps ». Le corps est partagé en soixante-sept brefs textes (cinquante-six constituant la première partie, les onze autres la seconde, avec une numérotation consécutive). La deuxième partie, & Ros(e) Noir(e), est formée de trente-et-un textes plus intimes, contenant les confessions et les confidences d’une/plusieurs femmes. Sur le statut de ces confidences Rome Deguergue se plaît à brouiller les pistes (« vraies / fausses», p. 398, « À propos de l’écriture d’& Ros(e) Noir(e)»).

La marque de l’écriture de Rome Deguergue reste la variété, la couleur multiforme de l’existence, la profonde puissance de la féminité qu’elle peint fragmentée en identités, âges et expériences différentes, mais qui recompose toujours son unité. Une Femme qui est en même temps mère, fille, amante, muse, créatrice, poète, écrivaine. La couleur est aussi celle de la table des matières, où Rome Deguergue suggère de suivre des parcours par couleurs, en zappant certains récits. Faute d’unité? Bien au contraire, proposition d’unité différente, de regard novateur, d’approche créative. 

Et comme elle l’affirme presque dans la conclusion de cet ouvrage, « à l’inverse du roman classique dans lequel est souvent dépeinte une vie dans son ensemble… » (p. 401); oui, à l’inverse du roman classique Rome Deguergue crée ici un quelque chose de différent, contemporain et classique, moderne et novateur, féminin, mais de cette féminité qui donne naissance aussi au masculin, dans une perspective totalisante. Le lecteur lui sait gré de cette infatigable confiance en la vie et en l’écriture, de cette réactualisation toujours efficace de sa pensée et de sa créativité à la lumière de la modernité, même informatique, et se plaît énormément à se faire surprendre et à s’étonner par ses taches de couleurs et par ses mots vivifiants qui se lisent avec une grande fluidité.

©Concetta CAVALLINI

Professeure – Università di Bari Aldo Moro – Italie

https://www.uniba.it/docenti/cavallini-concetta

Jalel EL GHARBI, Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête. Paris : Editions du Cygne, 2010.  

Chronique d’Eric Brogniet


Jalel EL GHARBI, Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête. Paris : Editions du Cygne, 2010.  Poésie francophone/Tunisie. ISBN : 978-2-84924-174-5

Jalel El Gharbi est né en 1958 en Tunisie. Il enseigne la littérature française et la traduction à l’Université de La Manouba à Tunis. Poète, traducteur, universitaire, Jalel El Gharbi dispose d’une vaste culture qu’il a puisée à la fois dans les racines de la langue et de la culture arabes comme dans celles de la culture européenne. Il favorise dans ses recherches comme dans ses poèmes les transversalités et les échanges féconds entre ces deux cultures : c’est un homme d’ouverture. Auteur en langue française d’études sur Baudelaire (Maisonneuve et Larose, 2004), Claude Michel Cluny (2005), Supervielle (Poiêtês, 2006) ou José Ensch (Editions de l’Institut Grand-Ducal, 2009), il a aussi été remarqué par Michel Deguy.  Dans ce très beau recueil, écrit en français et placé sous le signe de la mystique musulmane, le dialogue entre l’Orient et l’Occident est sans cesse présent. Le dialogue linguistique et la leçon poétique mais aussi philosophique qui en découle est incarné par l’échange entre le Grammairien et le Maître soufi. L’accueil de l’autre est au centre de toute question culturelle, comme dans le poème Autodafé :

Le Grammairien était près d’un grand feu

A quoi il destinait les mots impies

(…) Le feu n’est pas l’élément de qui aime

Les livres et les images

Pas un mot ne mérite l’enfer Grammairien

Même pas celui d’autodafé

(…) Comment peux-tu mettre le feu dans une lettre,

Une voyelle, une consonne entrant dans l’écriture d’un livre

Le soufisme renvoie à l’excellence, l’initié y est porté à la contemplation et à la vision. Il accède à l’absolu, à l’union parfaite par le biais de la pauvreté et de la transe, non par le raisonnement et les efforts de pensée. Ici les interrogations ontologiques ne sont jamais coupées de la phénoménologie, la réponse importe moins que la question, le trajet est plus important que le but du voyage, le plein s’atteint par le vide. Poésie savante mais aussi poésie sensible que celle-ci : l’amour, le désir, le miroir, le livre, la bibliothèque appellent le nuage, l’ombre, le fruit, la fontaine, le myosotis. Proche de la grande poésie arabe comme européenne, entre Al-Maari et Baudelaire, le poème ici désigne l’incertain, la transhumance, le tremblé, la liberté, le paradoxe et les correspondances jusque dans l’énumération des signes du langage. Le manque est à l’origine de tout possible. C’est une leçon sémitique. C’est aussi une leçon poétique :

 On ne dirait pas qu’un vaut deux alifs

Qu’il ouvre la Genèse

Qu’il en est la tête

On ne dirait pas qu’il est ce par quoi

Le Nom est cité dans le Livre

Le seuil de l’absolu

Et qu’il y a toujours un invisible

Au sein de chaque mot (…).

Un poète assurément à découvrir.

©Eric BROGNIET