Jean-Marie Corbusier, Ordonnance du réel, Châtelineau : Le Taillis Pré, 2021

Une note de lecture de Pierre Schroven

Jean-Marie Corbusier, Ordonnance du réel, Châtelineau : Le Taillis Pré, 2021


Dans cette suite de poèmes en prose, Jean-Marie Corbusier hisse haut l’air vif d’une parole qui nous invite à aller au-delà de nos abstractions et de nos idées toutes faites pour découvrir une vie qui ne va pas de soi ; mieux, prenant le contre-pied d’un monde où tout va trop vite et où on a tendance à vivre dans l’ignorance de soi et des choses, Corbusier met ici  au jour une poésie susceptible de nous permettre, non pas de fuir la réalité, mais bien de se rendre encore plus réel pour se donner une chance de saisir toutes les potentialités de l’univers et de capturer la part de nous-mêmes qui nous échappe. De même, malgré le fait qu’il soit conscient du fait de l’impossibilité du langage à approcher le monde dans sa réalité, le poète cherche le réel au-delà du réel et tente de  faire naître une vie existante en conjurant l’absurdité d’une vie qui a tout pour vivre, mais ne vit pas. Ici, chaque poème ouvre en notre être qui se croit achevé une béance, contre l’inertie du monde , pose la question du réel tout en nous faisant prendre conscience  que d’une part, rien ne va au néant  et que d’autre part,  la seule rencontre qui vaille, est la rencontre avec soi et au fond de soi, avec la vie qui contient l’univers entier.

Le chant de l’alouette se suffit. Il n’impose rien et rien ne le requiert. À  qui sait prendre, il donne, pointe extrême d’un bleu sans soleil. Pour un bref instant, il accorde l’obole du passeur : le sol réintégré. Rien n’a eu lieu. Rassénérés par ce clair moment, nous ne savons pourquoi.

                                                                                                                 © Pierre Schroven

Christophe Mahy, À jour passant, poèmes (Ed. Gallimard – NRF.)

Une chronique de Xavier Bordes

Christophe Mahy, À jour passant, poèmes (Ed. Gallimard – NRF.)


Cette série de courts poèmes, d’un auteur que je ne connaissais pas, mérite la lecture ; et d’être méditée, souvent. Le titre éclaire fort bien ce beau livre de quelques cent vingt textes environ, qui ravivent avec simplicité, mais non pas platitude, la qualité d’une « présence au monde » rendue constamment précieuse par l’inoubli sous-jacent, parfois explicite mais jamais pesant, de la condition de mortel qui est la face obscure du vivant… La simplicité poétique s’exprime ici avec un ton de sérénité légère et pourtant profonde, des accents limpides et des formulations heureuses, dont voici deux exemples (p. 132 & 133) :

entre les herbes

l’eau emmène

ce qui reste du jour 

derrière les murs

au fond du val

l’ardeur des mains jointes

ranime le matin

comme s’il fallait à tout pris

désigner

ce que nous n’avons de cesse

d’écrire.

Ou encore :

Passant en quête

d’instants perdus

et d’heure arrêtée

te voilà livré

à un exil dérisoire

car tes voyages sont incertains

mais tu maintiens

envers et contre tout

le cap sur le soir précoce

où les landes font

de grandes trouées d’ombre

que le vent dénoue

autour des bornes.

J’ai beaucoup aimé ce livre plein d’une poésie consciente d’elle-même, de son rapport sans naïveté aux choses de la nature, à l’existence de ce qu’elle rencontre avec un regard qui pense sans prétention, avec un œil clair, droit, nourri d’une surprise juste effleurée, qui n’effarouche pas et rend ses couleurs à son univers familier. Un recueil qui sera un bon compagnon pour commencer lucidement, mais de façon apaisée, cette nouvelle année omicronnée !

                                                                                           ©Xavier BORDES

Marc BLANCHET, Tristes encore, Le manteau & la lyre, OBSIDIANE – 80 pages, décembre 2021, 12€

Une chronique de Marc Wetzel

Marc BLANCHET, Tristes encore, Le manteau & la lyre, OBSIDIANE – 80 pages, décembre 2021, 12€


   L’être inconsolable a sûrement raison d’être triste, car il ne voit pas comment revenir de ce qui l’abat, ni se relever de ce qui l’afflige. Seul un fou aurait l’échouage, la ruine, le dévissage … joyeux. Dans la tristesse, la vitalité tombe plus bas que tout appui qui la rattraperait, que tout sol où rebondir. Un triste sire peut faire joyeuse mine, mais une triste mine a l’audience en berne. Le Tristis latin, mot sans étymologie connue, rabachant sa sombre ou amère double même syllabe, qui garde tête baissée même quand il pense haut, est le premier déçu et peiné de se laisser décevoir et peiner : rien n’a miroir plus fidèle que la maussaderie. L’auto-tolérance du triste est, par principe, toujours dans le dur : comment donc poètes seront-ils encore, sans complaisance, tristes ?

    Notre poète exprime ici trois raisons d’être triste : d’abord il arrive trop tard (la modernité et ses licences ont disparu, sans même laisser d’adresse) pour que son individualité puisse signifier à elle seule quelque chose. Il se sent dès lors voué au quelconque par l’échec expressif (définitif, public, et lui-même morose) de toutes les singularités :

« Ni malédiction de prince

Ni penseur envoyé au camp

Je viens après l’idéal.

Je suis la mesure triste d’un arpent. » (p.11) 

   Ensuite son acuité n’a plus d’usage. L’intelligence a ici vieilli, non par lenteur ni faiblesse, mais par un contexte changé, qui périme la lucidité même. La vérité change trop vite pour ne pas ridiculiser notre courage même de nous y tenir.  Et puis, écrire court après la vie, et la gourde de Jouvence n’offre, au mieux, que sa peu potable encre ! La Muse ne garantit que métamorphoses imaginaires :

« On en rirait si une vie nouvelle

Changeait du tout au tout

Ce visage inféodé au temps » (p.33)

Enfin, sa poursuite même de l’infini est le signe de son imperfection (car l’infini, lui, accède à soi, par nature, en tout point de lui), et l’infini « dévaste » tout ce qui vient le formuler du-dehors. Les mots s’attendent donc pour rien à révéler autre chose qu’eux-mêmes, et, à la mort, l’infini emporte avec lui tout ce qui nous en distinguait !

« Enfant on grave la cicatrice.

Ensuite on la comble de paroles.

Plus tard on l’exhibe pour se rappeler.

Puis ça s’efface en mourant » (p.16)

  Contre la tristesse, pourtant, mais avec et en elle, quelques remèdes sont ici indiqués. Bien sûr, d’abord, le deuil d’office, le détachement,  l’accueil franc et naturel du présent, qui soulage aussitôt du poids d’avoir été (on rejette logiquement l’effort passé d’être en son lieu normal : notre sillage !) :

« Laissez mon existence

Traîner derrière moi.

Elle survit quand je l’ignore » (p.46)

  Ensuite, l’élégance (comme on aiderait à desservir la table où l’on vient d’être empoisonné), le généreux plaisir de souhaiter, en partant, bonne journée à ceux pour qui la nuit ne tombe pas ! Et comment les jeunes, auxquels il n’a pas encore été donné de vivre, ne se montreraient-ils pas ingrats ? Ceux qui nous suivent, il nous faut les comprendre en pure perte ou rien !

« Qu’avez-vous vécu ? dit la sentinelle

Et son visage de pleurs connu.

J’ai embrassé des royaumes

Tant que j’ai appris à me méfier de moi.

J’ai pardonné.

Rien n’est venu » (p. 48) 

  Enfin, la résilience : profiter d’être terrassé pour tirer autrement profit du sol, avoir perdu utilement son altitude pour retrouver sa base expressive :

« Le mieux toujours est de tomber à terre

Tracer quelque chose.

Ce fut le commencement » (p.27)

 Mais la chose la plus consolante (et la seule  vraie ?) est la communauté humaine de mélancolie de tous, vivants et morts. Nous savons que les disparus, les pensants effacés, ont entendu,  depuis toujours aussi seuls au monde que nous le sommes, le glas confidentiel qu’est la poésie. Nous sommes donc tristes encore par devoir, par solidarité avec ceux qui n’ont plus d’intérêt à rien, et que nous deviendrons, savourant déjà d’avoir été un prochain jour, comme eux à présent, pour jamais, « une étoile à cinq sens » (p.51)

« Une éclaircie au soir.

Le trajet d’un rapace

Au-dessus de l’onde.

Tous ces signes que l’on ne voit pas

À l’image des vies qui passèrent.

Aucune n’est la nôtre.

Et pourtant dans ce qui s’efface

On jurerait que c’est soi. » (p.41) 

  Ce manuel de virtuose tristesse est comme le généreux et clairvoyant envoi d’un Marc Blanchet (né en 1968), digne et désabusé autodidacte de l’éternel, (« aucun nuage n’a de frère« , mais « j’ai de la civilité » dit-il sobrement) nous suggérant de venir mieux en réussir que lui l’exercice :

« Nulle bible à laquelle obéir le soir.

Tu as dû t’élever seul

Pour éloigner la détresse.

N’importe quoi fit l’affaire

Pourvu que l’éternité en soit » (p.55)

©Marc Wetzel

 François Folscheid, Gravir le silence, avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, Éd. L’Atelier du Grand Tétras, coll. Glyphes, 88 p., ISBN 978-2-37531-079-3, nov. 2021

Une chronique de Claude Luezior

Gravir le silence, de François Folscheid

avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, Éd. L’Atelier du Grand Tétras, coll. Glyphes, 88 p., ISBN 978-2-37531-079-3, nov. 2021


La première impression est un éblouissement devant cette prose éminemment poétique, dense, ciselée, polie tel un galet qu’irise le torrent. Éblouissement face à une langue à la fois sobre et parfaite, mais aussi complexe où luisent çà et là des mots rares, telles des gemmes dont l’éclat sombre se rajoute aux mystères du propos. Nul repos pour le lecteur pris dans la mécanique surréaliste, voire abstraite de l’image. Celle du poète, celle du peintre aussi : les illustrations sur laque de Thibauld Mazire résonnent parfaitement avec la musique du poème qui rebondit, jaillit, éclabousse le complice devenu orant. 

Que recèle ce précieux recueil ? C’était il y a longtemps maintenant, je me souviens. Nous redoutions le jour. En nous l’effroi de vivre dardait son œil torve (…) Des aubes de sang noir roulaient ce qui restait de nos espérances (…) : le temps infiniment lent bleuissait le suspens qui immobilisait notre barque d’errance.

Tout autant que l’immensité où l’alpiniste à bout d’oxygène ne reconnaît plus la montagne qu’il vient de gravir. Vertige des hauteurs.

Failles, horizons, retraits, une chose et son contraire en belle intelligence, puits, entonnoir de toute nuit, aller vers le moins : reviennent en boucle les supports du doute. Trouver la ligne médiane, là entre les vitres du sommeil et du guet, entre l’insouciance des rivières et l’exigence des rives – entre le silence et le cri. Folscheid convoque ombres et frémissements, traque le message clandestin, transgresse et apprivoise les géographies d’un au-delà. Il nous fait penser aux riches incertitudes de Philippe Jaccottet dans son ouvrage, La Clarté Notre-Dame (nrf Gallimard, 2021) : Si j’avais un tribunal à affronter, comme dans nos plus vieilles fables (mais il n’y aura pas de tribunal, et je serai trop réellement mort pour l’affronter), je serais sans frayeur, et ma voix, ma non-voix, ne serait ni tremblante ni bégayante, parce que, trop désarmé, je serais tout simplement muet (…)

Folscheid nous rapproche également, par sa mécanique quantique langagière, de Jean-Louis Bernard, en son dernier recueil (et tant d’autres), Sève noire pour voix blanches (Alcyone, coll. Surya, 2021) : dans l’oblation / à peine née / la perte / ouvre le psautier / des heures. Ou encore : (…) impermanence / au front des syllabes d’écorce / délaissées des boussoles.

Pétri dans la glaise, façonné d’ombres, Gravir le silence apprivoise les limites de la solitude. Gravé dans une nuit de cinquante nuances de gris, ce recueil n’est pourtant pas dénué de refus, de force, d’espérance : à pleines mains, le marteau, rouge de braises pour frapper l’enclume et fendre le temps dans le sens de l’éclair.

On y déniche, parmi les entraves, au creux de la parole, un tutoiement d’espoir jeté au travers de la page : Va, homme diurne, au bout de ton soleil pour percer le voile des transparences nocturnes. 

  En une superbe quatrième de couverture, François Folscheid évoque la quête de l’origine, de la source, c’est-à-dire de l’être (…) : telle est la fonction profonde de la Poésie dans laquelle Novalis voyait « la religion originelle de l’humanité ». 

Nous nous sommes sentis reliés. Avons-nous dit éblouissement ?

©Claude LUEZIOR 

ELIANE HURTADO, MICHEL BENARD, ENCRE et PIGMENTS, Editions Les Poètes Français

Une chronique de Jeanne CHAMPEL GRENIER

ELIANE HURTADO, MICHEL BENARD, ENCRE et PIGMENTSEditions Les Poètes Français

                                            


 »Caillou de lumière sur le sentier de la nuit » nous confie Hafid Gafaïti dans la belle préface de ce livre d’Art ; et je dirais très vite et de façon convaincue, que cette pépite encore brûlante vaut son pesant d’or, mesurée à l’aune de tout ce qui se publie sur cette planète.

           La personnalité d’Eliane Hurtado marque aussitôt d’un sceau indélébile l’imagination de celui qui  se trouve confronté à l’une de ses oeuvres ; on se situe à l’instant de création, mais à l’instant positif où la poésie élève la vision. Un chemin de lumière tel un serpent de feu ou de sang traverse parfois en diagonale le tableau, lui donnant une élégante pulsion ascendante. Il n’est jusqu’aux fleurs couleur rouge feu sur fond noir qui ne soient créations quasi volcaniques ; fleurs divines qui demeurent en la mémoire longtemps après le jaillissement initial.

            Les mots de Michel Bénard, (grand peintre voyageur, poète lauréat de l’Académie Française entre autres cent titres de reconnaissance) sont comme une sereine et fidèle voix qui accompagne ce  créatif chemin de beauté. Venus en écho d’émotion depuis les falaises et abimes lancés et colorés par la main inspirée du peintre Hurtado, ces mots nous accompagnent, ce sont les mots d’un habitué de ces lieux rares, un éclairé qui nous dit comment recevoir ce qui se présente à nous : un ami, poète et peintre de très grande qualité lui-même, qui nous guide sans effet de manches :

 »Au cœur de la douceur/ D’un cloître ocre-rose / Le regard en exil / J’ai découvert votre visage/ Rayonnant en toute tendresse/ Dans le cristal d’une perle de rosée… »( p.14 et tableau »Alternance » p.15)

 »Dans l’onirisme imprévu/ D’une parenthèse de vie…S’imaginer pouvoir un jour/De la partition  déchiffrer l’éternel »(p.28 et tableau :  »Errance fractionnée »)

             Un livre sublime, riche de 160 pages où toutes les œuvres sont en couleur, ce qui hélas n’est pas toujours le cas dans les livres traitant d’Art et Poésie. Un livre exceptionnel où la parole sereine de Michel Bénard nous accompagne d’oeuvre en œuvre, ces planètes secrètes bien connues en tout point de lui seul, afin de nous inviter à

 »Danser avec les galaxies / Sur les pouponnières d’étoiles / Jusqu’à la naissance sublime/ De la ronde des mondes/ Pour l’insolite de l’amour ( p.38)

Comment ne pas se laisser tenter par un tel voyage dont on ne peut revenir qu’augmenté ?

Plus de 70 textes poétiques de Michel Bénard face à autant d’oeuvres en couleur d’Eliane Hurtado, un ouvrage dont la couverture cartonnée format 32/32, présente une très belle et riche création sur fond noir, signée Michel Bénard !

© Jeanne CHAMPEL GRENIER