Claude Luezior, ÉMEUTES, Vol au-dessus d’un nid de pavés, Cactus Inébranlable éditions, 78 pages, 2022
Si l’auteur a une écriture aux multiples facettes, il n’avait pas encore exploré avec délice, humour et agilité la populace chère à Villon, masques et boucliers derechef alignent d’avides gourdins tandis que s’amassent manants et gueux en lamentable engeance.
Non pas réquisitoire, mais peinture contrastée de la société, cet opuscule se lit avec amusement et délices.
Pourtant il fait doux ce matin- là, mais toute une machinerie s’ébroue et brise les restes de la nuit déshabillée de vent. Ombres et lumière craquent dans les vociférations d’insolentes oraisons, tumulte sur le pourtour de lèvres hargneuses. Une meute avance, recule, ne sait où elle va : c’est un bateau en perdition dans la tempête, un navire de haute marée qui s’abandonne et se reprend sans cesse.
Comédiens d’un certain non- sens, tous ne s’entendent pas ; ils vocifèrent, assèchent leur intimité, une folie au coin des lèvres : la liberté ne se nourrit pas, elle est famine, dénuement sublime du désir ( P. Emmanuel)
La foi errante cherche son Savanarole, le bûcher, lui, est détrempé de sueur sale. Esméralda a raccourci sa jupe, sa chèvre a disparu, elle danse avec un gilet jaune au milieu d’une confrérie de brailleurs, à défaut des pleureuses qui sont en grève. Une meuteéructe non pas des mots, des phrases, des syllabes mais des convulsions qu’éructe le fond des âges. Ce soir il y aura beaucoup de rouge qui tache tant les gorges seront sèchent. Pourtant, Luezior le pacifiste, le doux, le bienveillant montre une certaine sympathie pour l’engeance des petites mains.
Plus que jamais il pense au métro boulot dodo du cher P. Béarn, ses échevelés de mai 68 et leurs flamboyantes barricades qui ne semblent plus que rêves pour apprentis pyromanes.
Comme il faut bien s’occuper, des barricades se dressent, Gavroche s’approche, des barricades : ici, ce n’est qu’amas de grilles d’égouts entremêlées de mobilier urbain, avec des pavés en veux-tu en voilà, bancs cassés, arbres sciés. On lui avait pourtant expliqué que les écologistes voulaient surtout préserver la nature…
Gavroche ne comprend rien : empli de joie triste, il décide de se sauver avec son ami Quasimodo effrayé, « viens, lui dit ce dernier, on va se cacher entre deux gargouilles car ici, c’est la confusion, chacun est contre mais ne sait pas vraiment contre quoi !
Passe une bande hurlante d’anti-vaccins. L’un d’eux tombe sur des plaques rouillées et s’entaille le bras ; hors texte et en catimini, son copain d’infortune lui fait : « dis donc, au moins, tu es vacciné contre le tétanos ! »
On évoque l’assaut du Parlement américain. Le I have a dream de Martin Luther King sur les mêmes marches, c’était beaucoup mieux. On croyait avoir tout vu, on a vu et c’était plutôt moche.
Marianne, Gavroche et Quasimodo se sont assoupis au bout de leur révolte. Gandhi, Luther King, Mandela ne dorment plus que d’un œil… On jette, on rejette. Le grand Palais n’est pas loin. Serait-ce un happening pour artistes un peu fous ?
En ces temps où l’horizon est si sombre, où l’homme est une grande déchirure, ce petit recueil est un régal d’humour : histoire d’une émeute pour danse moderne. À lire et relire pour sourire dans le silence du soir et y enfouir ces graines où vacille la société, dont la qualité devrait se mesurer à l’aune de la solidarité envers les plus fragiles.
Luezior repense peut-être aux vers de Victor Hugo dans les Voix Intérieures : Paris, feu sombre ou pure étoile, est une Babel pour tous les hommes. Toujours Paris s’écrie et gronde.
Nous ne saurions terminer cette recension sans rendre éloge au peintre Philippe Tréfois, pour son étonnant (et détonnant !) tableau en première de couverture .
Joël CORNUAULT – Les Grandes soifs – frontispice de Gabrielle Cornuault, Le Cadran Ligné, janvier 2022, 128 pages, 16€
« Le vol des oiseaux, seuls ou par petits groupes hors des migrations, m’évoque des images de fluidité, de surprise, bonne et mauvaise. Au monde irréversible, refermé sur l’inéluctabilité des phénomènes, de l’histoire, des événements, les oiseaux semblent en préférer un autre. Celui de la bifurcation imprévue, du renversement de tendance et de perspective – voyez-les virer sur l’aile -, ou du sursaut : voyez rebondir la bergeronnette – un esprit libre » (p.63)
Pour cet auteur (71 ans) paisible, malicieux et fraternel, les « grandes soifs » qu’évoque le titre ne sont en tout cas pas des soifs de grandeur ! Mais bien plutôt, pour un illimité flâneur, ce sont, comme il le dit lui-même (p.38), soifs « de recherche », « de merveille », « de jouvence » et « d’utopie ». « Le goût du pouvoir, la soif de gloriole, la concurrence rendant impossible de considérer la vie dans sa totalité« (p.83), c’est bien plutôt et exclusivement « l’appétit de l’esprit » qui anime ce contagieux rêveur, aux fièvres curieuses, partout aussi « ému » qu’un enfant « par le trésor qu’il a surpris » (p.65), et toujours aussi soucieux que lui de « partager l’enchantement qu’il vient de connaître ». Devant la belle surprise, l’adulte se pince pour s’assurer de ne pas rêver; l’enfant, lui, rêve pour s’assurer d’en être pincé. Et notre auteur est un grand enfant, colporteur de trouvailles, espion des courants d’air, bourlingueur de l’insolite, fan des contrastes du merveilleux. Et si, parfois, l’enfant est « méchant », dit-il, c’est que jusque dans son paradis, « il doit apprendre en toute rigueur à encaisser les coups » (p.70)
C’est un rêveur réaliste, qui interroge même ce que son imagination transfigure. L’observation est aiguë : si, dit-il, « il se voit peu de bancs sur les parvis des églises », c’est qu’on est, devant le bâtiment, pressé d’y entrer, et, sortant de lui, pressé de s’en éloigner. D’ailleurs, devine-t-il, il y a bancs publics et bancs publics : certains, hors-la-loi et sordides, sur lesquels « il fait froid dormir » (p.30), et d’autres, accueillants et sages, sur lesquels il fait chaud somnoler. « Le petit peuple de la flânerie ou de la lassitude » s’y succède, observant de là les « trottinettes véloces » slalomant sans honte autour des miséreux à poussettes.
Il cultive le lapsus même avec gourmandise. De même que le hasard est surtout remarqué et chéri par ceux qui, connaissant les si diverses lois de la nature, contemplent avec goût leurs interférences inopinées, de même le jeu de mots cultive au mieux son improviste chez les gourmands connaisseurs de lexique, syntaxe et phonologie, qui, littéralement, orchestrent les chevauchements de son et sens inaperçus des béotiens : l’art des « rectifications subconscientes » (p.101) est ainsi central dans les grandes soifs de poésie. « Car longtemps je fis la lourde oreille et j’eus ma tanière de voir« , avoue-t-il à ses délicieux dépens. Le P.V. est moins onéreux, d’ailleurs, pour qui ne brûle en voiture que les yeux rouges… comme serait moindre la déception devant un immeuble de bonne espérance. « Depuis toujours » écrit Cornuault, « le lapsus supprime l’hiatus entre humour et révélation« , et en effet : quoi de plus surprenant que cette sorte de foi de l’inconscient en lui-même, et de plus drôle que comprendre d’autant mieux un vocable qu’on l’aura pris pour un autre ?
Toutes les balades à pied sont chez lui salubres : « promenade régulière », « promenade répétitive », « sortie automatique », « furetage intrigué », « exploration délibérée », tout est bon pour une liberté luttant avec ses pieds contre « la commercialisation envahissante du plein air« , qui « rend de plus en plus difficile au fugueur de dégoter une cachette près des vagues, un panorama sous les étoiles, une jouissance d’herbe où rêver …« (p.49). Sommet de finesse vitale est chez l’auteur la « promenade rétrospective« , dans laquelle on teste encore et encore la capacité d’un même lieu « à tourner la clé des souvenirs », où la nostalgie tente sa chance toujours avec succès, car miracle : la rencontre admirative portera autant sur ce qui n’aura qu’à peine changé que sur l’advenue d’un jadis tel quel. Le fantôme attrape-coeurs ne peut décevoir, le coeur attrape-fantômes ne peut être déçu. Le dépaysement temporel (p.100) y est garanti, puisque même si je n’y reconnais rien que je fus, la course du pélerin s’y rajeunit, et la nostalgie du temps même où toute nostalgie était inconcevable triomphe des rétrospections poignantes, ou même (l’auteur cite là Gaston Puel) des cauchemardesques :
« Ne te retourne pas.
Ne te raconte pas des histoires aimables.
Derrière toi, tu le sais,
Il n’est pas de temps heureux« . (p.96)
Enfin, avec ce disciple d‘Élisée Reclus (mais en moins impérieux), de Michel Butor (mais en moins prolixe), de Roger Caillois (mais en moins sceptique) d’Henri Raynal (mais en moins solennel), enfin l’on vient lire et saisir des manoeuvres spatiales non-militarisées (oui, un jeu de vivre décidément non-guerrier !), des ressources analogiques non-numérisées, des pensées non-informatives, des présences non-actualisées (« Actualité de qui ? actualité de quoi ? je vous le demande« , p.89) enfin, avec Joël Cornuault, voici un prospecteur authentiquement « géophile » (p.84) de nos chances d’humanité ! Rêveur intègre, convaincu, avec Fourier, que l’exubérance lyrique de la nature « n’est pas sans objet » (p.117), puisque « Sans l’analogie, la nature n’est plus qu’un vaste champ de ronces… » (p.118) et, avec cela, merveilleux écrivain, comme on voit, par exemple, dans ce portrait d’un singulier buraliste de la mer Égée :
« Serré dans sa loge, il ressemblait à une caissière de music-hall des années 1960, avec son guichet ourlé d’un chapelet de lampes minuscules. Au centre de cette mandorle profane, sa tête dépassait, encadrée par des sachets de sucreries multicolores, des grappes d’objets cubiques, briquets, mouchoirs, stylos à bille et minces jouets guerriers présentés dans des conditionnements en carton multicolores ou sous coque de plastique … » (p.90)
Joël Cornuault, qui fut libraire à Bergerac puis Vichy, dirige par ailleurs, en complet accord avec son « désir de magie », une originale et délicieuse petite revue semestrielle (« Des pays habitables« *), dont le numéro 5 vient tout juste de sortir (on y trouve un sculpteur de bouchons de champagne, le remède universel de « la femme à trois jambes », une visite cathare de Jean Malrieu à Breton, Ahmed Rassim réclamant qu’on l’enterre une main dehors et le fantôme incrédule de Jean-Claude Carrière…).
Honneur à ce poète profond, aimable et rigoureux, qui, purement et simplement, confirme l’exclamation (rapportée p.68) de George du Maurier, « l’un des plus beaux rêveurs de tous les temps » :
« Les régions où j’ai trouvé le bonheur sont accessibles à tous »
Pierre GUÉRANDE, Baronnies de l’imaginaire, Poèmes- Editions Saint-Honoré-Paris– ISBN:978-2-407-01519-1
C’est un réel voyage que cette plongée dans les »Baronnies de l’imaginaire » de Pierre Guérande ! Un voyage au présent qui respecte certains mots du passé tel que »baronnie » ; un beau voyage dans ce territoire de langue française que servent si bien les poètes belges dont les illustres pères se nomment Émile Verhaeren, Maurice Carême, Charles Van Lerberghe, Théodore Hannon et tant d’autres…
Tel un chevalier, Pierre Guérande entame un voyage qui défie les lieux et le temps pour dédier, à la moindre émotion, quelques mots de neuve poésie à tel ou tel ami qui l’aura touché par sa qualité de peintre, musicien, poète ou autre créateur. Voilà les »Baronnies de l’imaginaire »’, ces terres spirituelles qui ont un lien d’appartenance ancienne, et qui continuent à flamboyer du blason ; des domaines où se rencontrent des âmes qui ont une fleur à offrir au monde.
Il s’agit d’une sensibilité qui sait choisir les termes anciens et les offrir au présent tels
‘‘le grandiose inachèvement/ des écoinçons et des bretèches dont nous parle un peintre ‘‘en sa palette fatiguée/ dessymétries de convenance («Le chevalet d’écume»-Page 12)
Ce recueil en son entier est un trésor. Chacun peut y trouver un bijou taillé de multiples facettes à admirer, à conserver en souvenir d’une rencontre rare.
Qui ne saurait se laisser envoûter par ces textes précis au riche vocabulaire, écrits en lumière de vérité, sans langage ostentatoire, mais que l’on garde en mémoire.
Personnellement, en tant que peintre, je choisirais le magistral portrait du héron !
Pierre Guérande semble dresser ici, une sorte de portait du poète, dans sa silencieuse noblesse, hors des fatuités bruyantes dispensées par certains concours ou académies.
»Il tient de l’armure et du prince /unfuselage séculaire/ gris-perle savamment lissé/ apesanteur et gravité…Sentinelle des fraîches eaux /bleu samouraï des roselières/ il se défait de son ego/ pour n’incarner que son lignage…Il réinvente l’immobilité/ entre deux glissements muets/ vers un ailleurs d’enivrement/ et de solitude héraldique…Il vole un temps à hauteur d’homme. ».. (« Sphinx ou héron »-Pages 14-15)
Reconnaissons à Pierre Guérande, l’acuité du regard, la profondeur des idées, la richesse des images et la sobre beauté du vocabulaire ; ces qualités qui, ajoutées à l’élégante discrétion, font la noblesse et »le lignage » d’un poète.
Victor MALZAC – Dans l’herbe – Prix de la Vocation 2021, Cheyne, 64 pages, 4eme trimestre 2021, 16€
« voici ma bande à rire, on est douze, on,
on transpire,
voilà. on est devant le collège, on
ne fait rien non. on fume
en meute, et mon ventre ne peut, ne va
pas, non, ne va ne pourrait pas,
ne pourra jamais tenir
cela. – mes amis sont
mauvais, comme une meute
de chiens. mes amis me dévorent, ils,
ils me veulent
du mal, – venez j’attends,
j’attends les coups,
dans le ventre les coups, mais non, mes amis non,
ne m’aiment pas
vraiment.
ils ne sont pas virils,
non, moi non plus non. cela
ne sert à rien d’être viril… » (p.9-10)
L’adolescence, on le sait, est un âge inconfortable (on ne peut se tenir en équilibre entre deux âges – l’enfance et l’état adulte – qui s’excluent), irresponsable (on ne peut pas répondre d’une liberté dont on doit justement inventer la teneur générale et le style) et indéchiffrable (on ne peut pas se servir sereinement ni impartialement d’un code de compréhension des conduites qu’on est en train de construire). C’est pourtant, bien sûr, aussi (et surtout ?) l’âge incomparable, inépuisable, ineffaçable – d’où les nostalgies : « c’était tellement plus facile qu’être père, plus troublant qu’être adulte, plus amusant qu’être vieux« , note ainsi, troublé et souriant, André Comte-Sponville: « Pas d’âge plus difficile et désirable« . Mais ce qui reste incertain, c’est s’il est loisible et légitime à une adolescence de formuler quelque chose d’elle-même dans son cours même, si elle peut ou non se chanter en acte sans aussitôt se trahir, se caricaturer, s’affadir, se complaire. Une poésie qui compte et marque a en effet quelque chose de décisif et définitif; une adolescence est par principe indécise et transitoire. Comment une poésie de l’adolescence serait-elle donc, comme elle l’est de toute évidence chez Victor Malzac, cohérente et utile ?
« je suis, je regarde le parc, et le,
et les enfants, et je me, je vois mes parents
qui me tenaient la main. voyaient en moi
cet embryon viril – ce quelque chose
qui ne devait jamais se fendre,
et je me fends, je, non.
j’ai tout perdu. tout est dur. oui,
oui dommage malheur – j’ai tous
mes bleus j’étouffe j’ai des marques
des bleus partout c’est le poumon
du monde qui
me brûle. je m’éventre pardon. c’est triste et dur … » (p.31)
L’adolescence peut être criminelle, quand elle ne sait pas se dépêtrer d’elle-même, mais pour l’essentiel, il n’y a en elle ni erreur ni échec irrémédiables. L’échec est requis à l’âge des essais, l’erreur indispensable à celui des prétentions. Mais ce à quoi la poésie prétend est justement d’écrire (et faire lire) la vie, ce qu’elle essaie est de vivre (et faire vivre) l’écriture. C’est son rôle – « ingrat et merveilleux » – comme l’est l’âge même dont ici elle rend compte. Son entrée adulte dans la voix chante, comme « en direct », l’entrée dans la vie adulte. Et cette entrée adulte dans la voix avoue, logiquement, ses problèmes de rythme (que Malzac prend à tort pour du bégaiement, mais les butées phonatoires de celui qui se parle à lui-même plus vivement et vite qu’il ne peut en entendre sont bien rendues), ses problèmes de camaraderie (pour une âme artiste, qui, dès treize ou quatorze ans, s’efforce invinciblement de civiliser sa voix, endurer la criarde stérilité et les rauques glapissements de la bande des – normaux et prosaïques – potes supporte et gère mal sa propre hypocrisie), ses problèmes d’impatience (quand, trop vite, on peut comprendre et sait exprimer ce qu’il ferait beau vivre, la parole est trop spacieuse pour valoir abri, et trop singulière pour ménager les autres). Problèmes qu’il affronte loyalement et sobrement : ce recueil ne surjoue l’adolescence que dans la stricte mesure où l’art surjoue déjà la vie.
« … l’enfant timide aux bras ballants,
– depuis dix ans déjà je porte
dans mon gros sac,
dans mon, mon sac râpé de quoi boire, ma peur,
des gourdes
plein de fantômes quatre-vingts kilos de fonte,
et dans mon dos je porte une, une foule,
une foule de restes de briquets de casseroles,
du doliprane » (p.32)
Trois choses frappent – éclairent et instruisent par leur constance : d’abord, il n’y a dans ce recueil, hormis canettes, vaisselle et mégots, pratiquement jamais d’objets (comme dans les hordes animales, où il n’y a rien – aucune médiation un peu substantielle, comme des ustensiles, des véhicules, des paravents, des jetons, des meubles … pour illustrer les motifs, dévier les coups, arbitrer les prétentions, canaliser les énergies – rien d’objectif et impartial ne peut amortir les tensions de désir et dégoût entre les ados, l’agitation perpétuelle des influences, tout doit se régler à la poussée, au défi et au jugé : les potes, forcément, « se défont » les uns les autres « comme des lacets »), jamais d’entreprises (comme une roulade est sans stratégie, une consumation sans délai, un délire sans mode d’emploi, les occupations adolescentes – jouer à des concours de bleus, brûler des fourmis avec ses lunettes, tacher de goudron son dernier pneumothorax, jongler avec des doliprane, se lutiner comme des « viandes gratuites », soulever de la fonte pour occuper ses muscles – dédaignent d’enchaîner quelconques moyens réguliers à présumées fins durables), jamais d’hygiène de présence (comment être modéré quand tout ce qu’on découvre de nous nous submerge ? comment se montrer méthodique dans le labyrinthe d’éruptions, impressions, impulsions, qu’on devient ? comment respecter le déferlement même des biens dont on nous gave ? comment ne pas se souiller d’une version exclusivement poly-addictive de la liberté ?). La dénonciation de l’abondance passive, du confort efficace, de la présence injectable, dans l’adolescence occidentale, est ici terrible : Victor Malzac avale son sucre et en grossit; fume ce qui le fait tousser et puer la cendre; ingurgite tous les « galets » que ses crampes ne pourront vomir. La honte et la colère de son corps ne sont pas l’avilissement d’être aliéné, mais la surprise terrifiée de s’être fait pataudiser le rapport à soi, vendredifier la chair (chaque vendredi scolaire, montre rageusement le poète, est jour sacré de fin d’un travail à pleurer et début d’une vacance à rire), anesthésier le goût même de vivre.
« dans l’herbe où je me dore, dieu
faites que oui
que la paresse m’abîme. à tout jamais je veux
que l’herbe
en feu, que les fourmis dévorent
mes tout petits mollets. mâchent mes peines
je le demande oui, que le,
que le soleil écrase
ou brûle ou tue mes tempes mes douleurs,
au moins un peu … » (p.47)
Il est pourtant clair que notre auteur ne se réduit en rien à la posture d’imprécation bredouillante (si étonnamment fidèle) de l’adolescence. Le lecteur s’y croit parce que l’auteur peut (superbement) faire qu’on s’y imagine être. Les ressources réflexives, stylistiques et figuratives de ce jeune poète étonnent, et enchantent (un immense lyrisme n’attend que son autorisation adulte). Les confidences (« rien de moi n’est un homme« ), incises (« levez la main si vous avez confiance en vous« ), plaintes (« j’ai ce grand fer à cheval dans la bouche« ), mystérieux constats (« je suis fendu« ), contrastés repères (« dans un filet de lumière avariée« ), hallucinées nuances (« disparaître/ étanches. comme des chiens. ») témoignent d’une voix, salubre et souveraine, qui, une fois fumé son quota de pelouse, peut (hardi, Victor !) beaucoup pour l’anticipation et la compréhension du monde qui vient.
« oui,
pour les soirs de fatigue.
et ton joli prénom,
me, non – ne partira pas non jamais, restera comme
Nota : les parties du texte en italiques sont des extraits du livre de Sonia Elvireanu.
Dans ses deux recueils précédents: Le souffle du ciel et Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré, Sonia Elvireanu entretenait un dialogue permanent avec un être sans identité qui s’incarnait dans les éléments, avec qui elle communiquait par le truchement des plus subtiles manifestations de la nature. Un dialogue rédigé au présent comme pour conjurer le sort ou ignorer le temps qui passe mais ne répare rien.
Il en va de même avec ce nouvel opus. Mais que l’on ne s’y trompe pas : ces concordances revendiquées coexistent avec d’incessantes variations, comme il en va de la mer et du ciel pour qui sait contempler leurs métamorphoses au fil des jours.
Dans cet ouvrage, d’emblée, le titre intrigue : Ensoleillements au cœur du silence. Cet intitulé contient deux termes a priori antithétiques. Le mot « ensoleillements » se rapporte à la lumière et concerne le sens de la vue ; le nom « silence » exprime l’absence de tout son et intéresse le sens de l’ouïe. L’emploi de tels signifiants n’apparaît pas évident parce qu’il n’établit pas une relation de cause à effet entre les deux sens précités. Ce choix semble plutôt indiquer que le poète va devoir et vouloir se placer en retrait (le silence s’impose comme la dimension de l’intériorité) et, dans le même temps, se doter d’une vision supranaturelle pour mieux appréhender cet autre qui semble parcourir pour toujours l’univers visible et invisible (à l’instar du regard particulier qu’adopta Rimbaud pour ses Illuminations).
Le poème d’ouverture, Les voix, déroule une thématique qui va irriguer l’ensemble de l’ouvrage. Deux voix se mêlent entre ciel et terre : l’une descend quand l’autre s’élève. La céleste révèle une langue sacrée et immémoriale ; la terrestre en fait émerger une nouvelle qui peut ne pas être comprise. Ces voix rituelles cependant se répondent et composent même une harmonie (une fugue de Bach, précise l’auteur). Quant à l’évocation du songe de Jacob — cette vision d’une échelle miraculeuse qui permet aux anges d’effectuer leurs incessantes navettes entre le divin et le séculier — ne souligne-t-elle pas la revendication assumée d’une transcendance et l’aspiration de l’humain à l’élévation ? […] la voix du Poète s’élève comme une offrande, l’autre descend d’un Sommet invisible, toutes les deux en parfaite communion. (Les voix).
Une fois confirmée cette conception mystique de l’existence, l’auteur, à l’écart du monde (l’isolement est ici symbolisé par l’insularité), reprend son dialogue interrompu : Je me suis retirée dans la solitude pour être près de toi / te chercher et te parler […] / pour voir avec les yeux du ciel le monde quand je reviens, son éblouissant scintillement […] (Bénédiction).
Avec l’usage de ce pronom personnel à la deuxième personne du singulier (ce « tu » qui parfois se fond avec un « je » dans un « on » qui désignerait ainsi un couple), on retrouve la singulière démarche qui présidait aux ouvrages précédents, à savoir cette adresse permanente à l’absent. Au disparu, pourrions-nous risquer. Le texte intitulé : Tu n’étais pas fantasme l’indique clairement (le terme « fantasme » dérive du même étymon que « fantôme ») : je sentais ta présence, je ne t’apercevais pas, / mais je savais que tu existais quelque part au-delà des voiles de ma vie.
Celui qui ne saurait être un spectre se personnifie tantôt en nomade revenu de lointaines contrées : je ne me rappelle que de ton visage de voyageur des pays chauds, la lueur de ton regard qui a troublé en un instant mon âme pétrifiée. (Tu n’étais pas fantasme). Tantôt en improbable pèlerin s’aidant d’un bâton de marche : […] l’homme / aux cheveux blancs de lune, en habits blancs et légers, appuyé sur sa canne. (Le sentier).Ou encore se mue en une figure christique qui ferait son entrée dans une Jérusalem dépeuplée et vouée au silence: Tu es seul sur un âne, en chemin à Jérusalem, ton mystère s’accomplit dans la Piéta de fleurs /qui brûlent en arc-en-ciel ce Dimanche des Rameaux. (Dimanche des Rameaux silencieux). Parfois, c’est le poète qui part à la recherche de l’en-allé : Je marche parfois sur tes traces, / je suis avec crainte le sentier de tes pas, aux senteurs d’herbes en été […] (La magie du crépuscule).
Il ne s’agit pas non plus d’égrener des souvenirs. Le lecteur a même parfois l’impression que cette vie en couple a été rêvée plus que vécue. Il s’agit de forger la langue qui va monter au ciel. Et cette parole ne peut qu’être poétique.
Pour Sonia Elvireanu la poésie est d’abord évocation / invocation du monde. Nous utilisons à dessein deux termes qui appartiennent respectivement au vocabulaire de la magie (une évocation est un appel à comparaître adressé à un esprit) et à celui de la religion (invoquer c’est implorer une divinité) car le langage poétique — seul — permet à l’auteur de convier l’absent (comme le fit Orphée descendu aux enfers) afin de communier au cours d’une célébration sensorielle et mystique de la nature et — enfin — pour partager l’élévation espérée.
Pour créer les conditions nécessaires à l’émergence de cette langue exigeante (qui peut paraître obscure), l’auteur opte pour le dérèglement des sens. Dès lors, la perception de l’univers ne relève plus seulement du sensoriel mais s’accompagne de saisissements inédits. Le poète les décrit en faisant usage de formules contrastées pour mieux rendre compte de ces visions simultanées, dans lesquelles les modalités se superposent sans pourtant se contredire : […] les brumes violacées de mon océan deviennent arbres aux tréfonds, /leurs cimes percent les eaux et racontent; sur le rivage de mon île, je parle / avec la solitude de dedans mon ciel […] (Sur le sable de mon île). Ce qui lui permet d’accéder à un niveau de conscience insoupçonné : les mondes que l’on ne voit pas, / le miracle où tu grandis chaque jour. (Faire parler le silence).Quitte à utiliser un oxymore qui renforce le dire.
Sonia Elvireanu illustre sa démarche de mystérieuses correspondances empruntées aux mythes païens comme au christianisme. De nombreuses références religieuses jalonnent en effet ce recueil. Certaines sont directes : nous avons déjà cité plus haut l’entrée de Jésus à Jérusalem. D’autres procèdent par symboles. Par exemple, l’allusion à la myrrhe, l’une des offrandes des mages à Bethléem. Dans l’ancienne Egypte, cette substance était utilisée pour la momification ; les Grecs la mêlaient à leur vin. A la fois parfum et remède dans l’histoire, la myrrhe, dans ces poèmes, semble qualifier et sublimer le langage en révélant son pouvoir à la fois salvateur et réconfortant (La myrrhe des mots). Référence (réitérée) au figuier, pour autre exemple. Cet arbre vénéré, dont les feuilles vêtirent Adam et Eve chassés du jardin d’Eden, objet d’une parabole du Christ sur la fécondité et le renouveau, devient sous la plume de Sonia Elvireanu le porteur de fruits propices à la création du verbe : […] les figues parfumées reposent sur ma feuille blanche. (Le figuier). Mais aussi des références mythiques. Allusion directe à Sappho, poète de l’amour — s’il en fût — et îlienne, de surcroît. Mention d’un rare mirage de mer (Le désert bleu), désigné par un italianisme : « fata morgana », dénomination familière du cycle arthurien, puisque Morgane est l’une des fées les plus célèbres de Brocéliande.
Le discours s’agrémente de nombreux autres éléments, non pour construire et affirmer une méthode mais bien plutôt pour restituer l’extrême complexité du monde et, en parallèle, souligner notre difficulté d’être et d’admettre, notre capacité, en somme, à envisager une sérénité — « malgré tout ». Le mot « élément » peut être compris au sens premier du terme : l’eau, le feu, la terre, l’air. Mais les allégories font aussi allusion aux manifestations des règnes animal, végétal et minéral. Les représentations de fleurs, d’herbe et d’arbres, tels les motifs d’une peinture pastorale, fonctionnent comme les métaphores des cycles des saisons, du temps qui passe. Les images récurrentes de fleurs de pommier et de papillons blancs suggèrent à la fois la légèreté, la pureté et la promesse de lendemains enchanteurs : […] au coeur de l’ensoleillement, essaims de blancs papillons. (Ensoleillements).Les échanges entre l’humain et son environnement sont constants. Dans ce contexte, les perceptions sensorielles s’avèrent d’autant plus intenses qu’elles contribuent à sublimer le projet initial du poète :Un jour viendra où nous serons un seul ciel, mon ciel confondu au tien, /ce n’est qu’un rêve peut-être / ou un instant si réel que l’on prend pour le rêve […] (Un rêve peut-être).
Mais l’époque n’est guère propice à l’harmonie. Jusqu’à présent, les séquences composant le recueil trouvaient toutes leur point d’ancrage sur une île, dans une campagne, un désert ou à flanc de montagne. Il est édifiant de constater que Sonia Elvireanu commence à parler de la ville lorsqu’elle fait allusion à la peste noire qui semble vouloir anéantir la l’humanité :[…] un germe perfide hante le monde et nous ravage […] (Le froid). Et :La ville est pleine de masques blancs, sans costumes de carnaval,des ombres étranges échappées de l’hôpital […] (Le carnaval avec son unique masque). Le silence perçu à l’initiale comme un refuge devient insupportable limite : Le cortège de masques, / des paroles écrasées contre les murs, / le silence se heurte au pavé, le souvenir aux cils de brume, / comme la nuit accrochée au rivage. (Seul le silence). Toute vie semble s’être retirée de l’univers. La plus belle saison de l’an vire au cauchemar : Nous entrons dans un étrange été, au gémissement sourd de vie volée, / les silences nous meurtrissent, / comme sous de lourdes pluies les blés pourrissent, / le souffle s’étouffe sous un tissu-souillure arboré dans le monde comme une blessure […] (Le sentier fleuri).
Toutefois, comme dans les deux recueils précédents, Sonia Elvireanu se refuse au désespoir. Il existe toujours une possibilité poétique de vivre « malgré tout ». Atteindre le Point de feu : le point où le rêve est le vif et le vif est le rêve. Et aboutir : afin que le temps ne nous déchire plus, et que l’amour anéantisse les ténèbres. (Prière).
Au final, une telle somme peut décontenancer le lecteur qui se trouve confronté à tant de possibilités d’interprétations qu’il va hésiter, revenir sans doute sur tel ou tel poème, tenter des liens entre telle ou telle thématique, sans parvenir toutefois à épuiser la richesse du volume. Comme l’écrit, avec justesse, Giuliano Ladolfi dans sa préface : « […] les souvenirs et les espoirs revivent dans la dimension consciente et inconsciente et créent ce magma qu’aucun type d’analyse ne parvient à rationaliser complètement. »
On pourra confronter ses idées avec les intentions qui animent l’acte d’écrire chez Sonia Elvireanu en se reportant à un entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret pour la revue le Littéraire. A la question posée : « Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains ? », elle répondait : « La vision du monde qui aimerait faire comprendre le lien homme-nature, le principe universel de l’harmonie qui devrait régner partout au monde. »