Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Une chronique de Nadine Doyen

Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Rien d’étonnant que Dany Laferrière, lui qui s’est déclaré « un écrivain japonais », nous invite à cheminer en  compagnie de Bashō dont le portrait ouvre et clôt ce livre et dont il distille la poésie. Il confie avoir tissé une  exceptionnelle amitié, une connivence inexplicable et lui rend hommage.

«  Toute la nuit                                 « Sous les fleurs d’un monde

sur la ronde lune                                 avec mon riz brun

à faire le tour de l’étang »                  et mon saké blanc »

 Bashō

Ainsi s’infiltrent les courts poèmes, haïkus qui font surgir de magnifiques images subliminales. «Pour certains , même, le menu est un poème » !

 «  L’homme-livre » prolifique pose les traces de ses lectures et de ses rencontres avec les vivants et les morts au fil de ses pérégrinations et distille des réflexions autour de la lecture et l’écriture. «  Le papier aura toujours le dernier mot. »

 S’immiscer dans le panthéon littéraire de l’Académicien est une route exaltante.

Il a baigné dans la littérature très jeune ( Rimbaud, Verlaine, Li Po…) et son érudition donne le vertige. À nous d’être curieux si nous n’avons pas lu les auteurs cités :  Anaïs Nin, Simone de Beauvoir, Sylvia Plath, Jean Rhys, Sandor Marai, Neruda, ou si nous ne les connaissons pas comme : Langston Hughes , Zora Neale Hurston…Et Moravia à ne pas oublier. Il cite Whiteman  qui s’imagine pouvoir «  vivre avec des animaux, tant ils sont paisibles » , la romancière et dramaturge MarieVieux Chauvet, qui a dû s’exiler à New-York, en 1968, après avoir eu un de ses livres interdit par le dictateur Duvalier.

Dans cet ouvrage,  l’écrivain renoue avec l’ art graphique auquel  il nous a familiarisé  dans  L’exil est un voyage et Autoportrait avec chat et que l’on retrouve dans une récente publication : Dans la splendeur de la nuit (1).

Toutes les formes sont représentées au gré de son inspiration : cercles, points,  arcs, carrés, hachures, rayures, quadrillages, vagues, circonvolutions, triangles…Maintes silhouettes dont une récurrente  qui change de couleur comme le caméléon. À chacun d’interpréter les dessins énigmatiques !

Pour voir un tableau : «  on doit croire qu’il nous regarde aussi. » pense-t-il.

On  croise une galerie d’écrivains de toutes nationalités  joliment croqués par l’auteur ( Kawabata, Mishima, des romancières…)  ou d’autres ( Cendrars par Modigliani, Radiguet par Cocteau) et au détour d’une page deux sportifs dont Nadar et Federer et des championnes de nage synchronisée. 

La mode s’invite aussi avec les chapeaux Lindbergh.

En ce qui concerne les arts, on peut admirer l’exposition Basquiat «  Peintures accrocheuses qui vous sucent la rétine », du Matisse, du Picasso, un tableau de Soulages. Les formes cabalistiques de l’art vaudou, appelées vévé,  sont représentées dont la divinité Legba qui est gravée sur l’épée de l’Académicien.

On perçoit la musique de Nina Simone, de Manu Dibamgo, Glen Milller, Ellington, des airs de jazz, de Coltrane…

Dany Laferrière  livre son autoportrait en 3 volets et confie ses souvenirs .

Il évoque  le grenier de son enfance , son adolescence à Port- au -Prince « l’époque où l’on est ni fille ni garçon juste un jeune animal ». 

Il se remémore un film vu à 15 ans, les couchers de soleil de sa jeunesse à Haïti.

On devine «  l’écrivain en pyjama » quand il dévoile sa table de travail où il a rédigé une ébauche de texte « à la lisière du sommeil », à revoir le lendemain.

Il affiche ses convictions en rappelant le slogan scandé lors des émeutes raciales: « Black lives matter » ou en représentant les manifestants  à Portland ( contre les policiers bien armés) en juillet 2020 ou ceux sous la pluie à Hong kong.

Il pointe les drames qui se passent sous nos yeux et s’interroge : «  Se sent-on complice » ?

Il aborde les notions de liberté , insérant la lettre de l’esclave Toussaint Louverture et la question de la fuite du temps, conseillant de ne pas regarder son visage dans le miroir !

L’écrivain voyageur  traduit dans de nombreuses langues, qui  a écumé le monde nous fait visiter des pays, ( Corée du Sud, Japon ) des villes: Paris, New York, Montréal, Beyrouth, Budapest, Pékin où réside son éditrice chinoise.

Parmi ses lieux de prédilection, on retrouve son goût :

  • pour les cafés : ce qui rappelle son opus «  L’odeur du café ». Dans un café de Moscou une femme en rose lit Pouchkine. Au Red café, pas encore de clients.
  • pour les fenêtres  d’où l’on peut saisir «  la rumeur du monde », d’où le mauvais élève  peut s’échapper pour ne pas finir ses devoirs, d’où l’on peut contempler le soir « le soleil tituber dans le golfe » 
  • pour les chambres :  «  port d’arrivée le seul pays que l’on peut connaître à fond », où l’on pose sa valise,  « où le drap blanc bien tiré sent la lavande », où « Le voyageur revient un jour ou l’autre.. », où on dessine, où une amoureuse attend le facteur, où l’on tourne, se fait des films. « Ailleurs dans la pénombre d’une chambre, le hibou attend la prochaine nuit ». (1)
  • pour une maison romaine , source d’inspiration pour écrire une nouvelle à la façon de Tchekhov !

L’amour des fleurs se traduit par des compositions florales  aux couleurs variées (en vert, rose, orange, violet), bouquet de tulipes, parc…

 Les paysages de nature  contrastent avec la représentation des villes : une forêt touffue où se niche la maison de Camera, des feuillages, des frondaisons qui assurent l’apaisement lors de la promenade du soir, une prairie vierge. 

Vivre parmi les animaux, au coeur de la forêt, loin de « ce monde sans pitié », c’est le choix d’un couple d’aubergistes du Québec pour satisfaire son appétit de nature.

Même si une machine à écrire (jaune) figure dans ce livre, précisons que celui-ci est entièrement  MANUSCRIT et illustré par Dany Laferrière.  Ce qui force l’admiration.

 Le mot vibrer est une façon de rappeler qu’il a vécu un séisme apocalyptique à Haïti, si bien que les moindres vibrations  et les fleurs qui dansent peuvent faire craindre le pire. De même les cyclones sur ces îles sont dévastateurs.

Sachez que les questions sur son parcours l’ insupportent vous trouverez les réponses dans L’exil est un voyage.

«  On ne peut pas trop vivre avec le coeur dans un pays et la tête dans l’autre »

Laissez-vous embarquer à la rencontre de cet aréopage éclectique, dans ce roman  richement coloré où se côtoient de nombreux dessins , jalonné de textes, poèmes , haïkus, ce qui confère à ce livre son caractère singulier et sa dimension séduisante. Périple déroutant et enrichissant pour le lecteur, qui recèle des surprises. 

Comme l’affirme Alain Mabanckou : 

«  La poésie de Dany Laferrière exalte le goût du voyage » !  (1)

© Nadine Doyen


(1) : Dans la splendeur de la nuit, de Dany Laferrière , Points poésie ,collection dirigée par Alain Mabanckou.

Ainsi parlait MAETERLINCK (1862-1949)- Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves NAMUR – Arfuyen, septembre 2021,176 pages,14 € 

Une chronique de Marc Wetzel

Ainsi parlait MAETERLINCK (1862-1949)- Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves NAMUR – Arfuyen, septembre 2021,176 pages,14 € 

« Il n’y a pas de cause première. Il y a la cause circulaire où le commencement qui n’existe pas, rejoint la fin qui est impossible » (§ 301)

 Les philosophes pensent, on le sait, par concepts (qui leur permettent de se représenter les groupes d’êtres ou d’objets par l’entre-relation logique de leurs propriétés), mais ce qui permet, mystérieusement mais manifestement, à ce poète de philosopher sans concepts instruit et ravit. D’abord parce qu’un lien se fait toujours chez lui entre mise en images et constante activité :

« Agir, c’est penser plus vite et complètement que la pensée ne peut le faire. Agir, ce n’est plus penser avec le cerveau seul, c’est faire penser tout l’être. Agir, c’est fermer dans le rêve, pour ouvrir dans la réalité, les sources les plus profondes de la pensée » (§ 169) 

Ensuite parce que pour lui l’existence décide des notions, non l’inverse : « vie » et « mort » sont par exemple ce qu’en font vivants et morts, et Maeterlinck devine extraordinairement (dans une espèce de psychologie médiumnique et prosaïque !) leurs secrets ressorts d’être :

« Les hommes ne disent la vérité qu’aux morts parce qu’ils croient qu’ils la savent déjà, parce qu’ils sont convaincus qu’ils voient tout et qu’il est inutile de leur mentir; sinon ils les tromperaient aussi naturellement qu’ils trompent les vivants » (§ 343)

« C’est en naissant que nous mourons, puisque nous échangeons une vie éternelle et universelle contre une mort passagère et individuelle. N’est-ce pas jouer à qui gagne perd ? » (§ 439)

« Je n’ai jamais rencontré un mort mécontent, agressif ou revendicateur, menaçant ou tragique. On dirait que le trépas ne laisse vivre que la bonté des hommes. Peut-être sont-ils las d’avoir vécu. C’est après la mort qu’on doit sentir tout le poids de la vie » (§ 444) 

Maurice_de_Maeterlinck.jpg: Tucker Collectionderivative work: Electron, Public domain, via Wikimedia Commons

Enfin l’on pense avec des mots, mais non les mots avec lesquels nous retissons abstraitement la présence, mais ceux avec lesquels nous comprenons notre passé, les mots qui concrétisent notre propre continuité et se font d’elle l’hôte compréhensif !

« Surtout n’envions le passé d’aucun homme. Notre passé fut créé par nous-mêmes, pour nous seuls. Il est le seul qui nous convienne; le seul qui ait à nous apprendre une vérité que personne n’eût pu nous apprendre, le seul qui nous donne une force que personne ne nous puisse donner. (…) Il n’y a point de passé vide ou pauvre, il n’y a que des événements misérables, il n’y a que des événements misérablement accueillis » (§ 238 et 240) 

Le premier devoir de penser est donc, pour ce poète, de vouloir passer, et de voir (et concevoir) passer ce qui est :

« Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne veut pas comprendre qu’il n’est qu’un passant. Il ne renoncera jamais au rêve irréalisable d’être un passant qui ne passerait pas » (§ 379) 

« Il est puéril de se demander où vont les choses et les mondes. Ils ne vont nulle part et ils sont arrivés » (§ 273)

   Un amoureux de la nature souhaite que la réalité reste naturelle, mais la préoccupation de la nature même est de rester réelle : ne pouvant obtenir que d’elle-même ses propres états, elle doit sans cesse relancer son propre pouvoir d’accomplissement, produire sa propre actualité. C’est par exemple vrai de toutes les communautés d’insectes, où l’incessante capacité d’avenir d’une vie collective prime. Mais Maeterlinck semble l’étendre à tout système naturel : l’intelligence de sa constante réactualisation est son exercice nécessaire, et son effort suffisant. La perfection y serait diversion, impasse, irrésilience, stratégie exactement contre-reproductive

« On dirait que la nature ne sait pas ce qu’elle veut, ou plutôt, ne fait pas ce qu’elle veut, que quelqu’un lui retient le bras pour l’empêcher de trop bien faire » (§ 283), car « le désir du parfait n’est peut-être qu’une des plus misérables infirmités de notre cerveau » (§ 312)

Ce dynamisme vital (prendre conscience à temps, et viser ce qui se révèle advenir) est d’ailleurs fondamentalement pessimiste, car il implique que la nature ne garde d’elle-même que ce qui lui permet de devenir autre, elle ne conserve que ce qui la transforme en ses états suivants. Sa constante imagination du réel d’après vaut stricte amnésie du meilleur :

« Ce que nous avons le plus de mal à admettre, c’est qu’il ne se forme pas dans l’espace ou dans le temps, une sorte de réserve où s’accumuleraient les fruits de toutes ces expériences, de tous ces efforts, de toutes ces luttes contre le mal, la misère, la souffrance, l’imbécilité, la matière; qu’un jour tout sera perdu, tout sera à recommencer comme si rien n’avait été fait et que si le pire aggrave les maux et nuit à tout le monde, le meilleur ne modifie rien et ne profite à personne » (§ 285)

Surtout que tout horizon est fini, puisque la mort (sans perte pour elle !!!) nous en barre irrémédiablement l’accès :

« Vivre, c’est perdre le temps que l’on doit à la mort. Mais la mort étant éternelle n’y perd rien » (§ 315)

Mais il y a bonheur à le comprendre, puisque de toute façon « on n’a que le bonheur qu’on peut comprendre » (§ 113), et que « Il y a bien plus de terres inconnues dans le bonheur qu’il y en a dans le malheur. Le malheur a toujours la même voix, mais le bonheur fait moins de bruit à mesure qu’il devient plus profond » (§ 114). Le bonheur est comme la joie de pouvoir vivre se contentant d’elle-même, et s’élevant à savoir être sa propre suffisante bonne heure :

« Vous ne pouvez vous dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d’où vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de vivre » (§ 116).

C’est pourquoi « notre bonheur nous juge » (§ 139), y compris celui des autres :

« Il faut être heureux pour rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux » (§ 119)

Bonheur de comprendre, mais sans orgueil de penser. La fraternité de Maeterlinck avec les irréfléchis ( qui « ne jouissent de la vie qu’en oubliant qu’ils vivent » § 325), et les médiocres ( qui ne font jamais « monter la vie universelle à la surface de leur conscience » §329) est totale, et constante : la tâche réelle de l’esprit (non pas du tout agrandir ce qu’on admire, mais « éclaircir ce qu’on n’aime pas » § 148) est épuisante, ingrate et  facilement arrogante – sa tentation est de rêver une vie meilleure que l’ordinaire en oubliant ou trahissant (§ 153) les conditions ordinaires de la vie et « la simplicité de l’existence la plus normale » (§ 158). La vie réelle est jeune, opaque et laborieuse, et, pour Maeterlinck, la rêvasserie planquée et satisfaite du pur intellectuel n’est qu’un lâche contresens. C’est écrit sans ménagement, y compris pour lui-même !

« Hélas! Rien n’est fait, tant qu’on n’a pas appris à endurcir ses mains, tant qu’on n’a pas appris à transformer l’or et l’argent de ses pensées en une clef qui n’ouvre plus la porte d’ivoire de nos songes, mais la porte même de notre maison … » (§ 191)

« Si déjà le sang coule sous la porte permise, quelle est l’horreur qui veille sur le seuil interdit ? » (§ 215)

« Il est bon que dans les misères humaines, le plus vieux prenne sur ses épaules tout ce qu’il peut porter; puisqu’il n’a plus que quelques pas à faire pour qu’on le soulage du fardeau… » (§ 252)

Le goût de la vérité est ainsi franc, sans confort et exclusif : la vie même de la vérité doit faire éclater la cohérence (« Qui n’ose se contredire n’a jamais fait le tour d’une idée » § 395). Il n’y a pas d’amour malheureux de la vérité (« Une vérité, si décourageante qu’elle paraisse, transforme le courage de ceux qui savent l’accepter » (§ 135) , et toute désillusion, bien conduite, a quelque chose de sacré, qui seule fait du penseur un sage :

« L’intelligence et la volonté, comme des soldats victorieux, doivent s’habituer à vivre aux dépens de tout ce qui leur fait la guerre. Elles doivent apprendre à se nourrir de l’inconnu qui les domine » (§ 105)

« Le penseur ouvre la route « qui va de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas », mais le sage ouvre la voie qui mène de ce qu’on aime à ce qu’on aimera, et les sentiers qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler longtemps encore » (§ 118)

Ce poète, qui a, si fortement et finement, la tête métaphysique, suspecte pourtant, comme avisé lecteur de Kant, le vent des usuelles idées métaphysiques : libre-arbitre, absolu, Dieu, ou même (contrairement à Kant alors) la sainteté morale …

« De même qu’une bulle de savon ou un astre ne peut subsister un instant dans le vide, de même la liberté humaine ne peut se maintenir que sous la pression de toutes les volontés qui l’entourent et entre lesquelles elle a d’autant moins le choix qu’elle ne les connaît point » (§ 322)

« La pensée de l’inconnaissable et de l’infini ne devient vraiment salutaire que lorsqu’elle est la récompense inattendue de l’esprit qui s’est donné loyalement et sans réserve à l’étude du connaissable et du fini » (§ 231) 

« Dès que notre intelligence sommeille un instant, nous créons un Dieu; mais ce Dieu n’est pas digne de nous » (§ 320)

« Une vertu maladive est souvent plus funeste qu’un vice bien portant; en tout cas, elle s’éloigne davantage de la vérité, et il n’y a rien à espérer loin de la vérité » (§ 196)

  On ne peut qu’être sincèrement reconnaissant du travail de féconde collecte et de présentation rigoureuse de cette oeuvre, fourni par Yves Namur, lui-même grand poète. Sa suggestive préface sait nous faire rencontrer Maeterlinck avec les yeux mêmes des plus grands – Rilke, Pessoa, Artaud, Cocteau (« Jamais ange ne sut mieux se travestir pour évoluer parmi les hommes que sous une apparence de businessman robuste et sportif » …), Jules Renard, Jean Rostand, qui l’aimèrent – et nous présenter cet auteur fascinant de virtuosité et de justesse. On ne peut qu’admirer un auteur qui est l’ami du meilleur de chacun; du meilleur seulement, il est vrai – mais en une si profonde (et énigmatique !) droiture :

« En attendant, il n’y a qu’à continuer de vivre afin de voir ce que la vie finira par donner. Du reste, elle a déjà donné tout ce qu’elle donnera; mais nous l’ignorons encore. Elle a l’éternité pour nous l’apprendre, mais l’homme n’a pas encore eu le temps de l’écouter » (§ 391) 

© Marc Wetzel

Des Pays Habitables, Naïveté, Utopie, Exubérance, N°5 revue semestrielle éditée par la Librairie La Brèche, 84 pages, mars 2022, 14€

Une chronique de Lieven Callant

Des Pays Habitables, Naïveté, Utopie, Exubérance, N°5 revue semestrielle éditée par la Librairie La Brèche, 84 pages, mars 2022, 14€


Naïveté, utopie, exubérance

Qui oserait se revendiquer « Naïf » si ce n’est l’exubérant utopique? 

Sur la couverture, une petite gravure montre un promeneur saluant d’un adieu avec un geste fort du chapeau, la ville et son clocher, ses cheminées d’usines, ses grisailles et noirceurs. Subsiste de cet univers un spectre sombre sur l’horizon. Le personnage se situe à l’extrême limite du cadre. Il va vers le hors-champ. Quitter, se délester, se défaire de ses habitudes et préjugés semble être la démarche à adopter pour lire ce nouveau numéro de la revue Des Pays Habitables.


La revue qui en est à son cinquième numéro se situe définitivement hors des frontières, au-delà des genres pour aborder par le biais de la littérature, des pays qu’elle rend peut-être habitables du moins symboliquement ou plus simplement en titillant notre imagination, notre curiosité. En proposant de lire et pas seulement les analyses, les présentations, les essais, les nouvelles ou les contes et poèmes qu’elle contient. Les Pays Habitables sont autant de livres que l’on m’invite à lire grâce à cette revue. Il est des pays que je n’imaginais pas comme celui des bouchons de champagne sculptés d’Émile Posteaux, Les invitations postales de Jean-Pierre Le Goff où « À la date et au lieu dits, seul ou accompagné, il exécute l’acte poétique annoncé en des sortes de cérémonials subreptices » me rappellent les ready-made de l’artiste belge Marcel Broodthaers.

capture d’écran à partir du site de Marcel Broodthaers

« La poésie en acte (de Jean-Pierre Le Goff) s’inscrit toujours concrètement dans l’espace, ce n’est pas dans le genre monumental: une trace discrète fixe, un frémissement, une marque éphémère- aussitôt dispersée par le vent, la marée ou les écureuils – atteste l’apparition d’un léger frisson dans la chair de la présence subtile des choses au monde.» P4

Je pense qu‘il est aussi question de remettre en cause les institutions et le statut qu’elles imposent aux oeuvres d’art. Il y a aussi cette idée que « la transcription littéraire perdurera » P9.

P10 Une des invitations de Jean-Pierre Le Goff se termine ainsi : « Si vous voulez faire des ricochets, voilà une bonne occasion d’être là, à moins que vous préfériez être mû par le goût de rêver d’un enjeu volatil, sous un bel orage.  P11

La revue Des Pays Habitables rappelle à mon souvenir les idées d’ Élisée Reclus et d’Henry David Thoreau, termine sur les poésies étonnantes de Luis Ernesto Valencia et Maria De Las Estrallas. Enfin « Votez Charles Fourier » sonne comme une invitation amusée à choisir pour un monde habitable, contestataire, libre et authentique.

« Croire que le temps qui fut l’est encore, est une opinion de poète. »P8

La revue est illustrée de gravures, de photos qui contribuent à émerveiller ou interroger le lecteur. 


Des Pays Habitables, revue semestrielle, paraît au printemps et à l’automne. Elle est éditée par Librairie La Brèche éditions sous la direction de Joël Cornuault.

Visiter le site : ici

Abonnement à quatre numéros 45€
Abonnement de soutien: 60€

Pour vous abonner à la revue, obtenir leurs livres ou autre renseignement contacter : librairielabrechevichy@gmail.com

La diffusion en librairie est assurée par Pierre Mainard, éditeur

Claude Luezior, ÉMEUTES, Vol au-dessus d’un nid de pavés, Cactus Inébranlable éditions, 78 pages, 2022

Une chronique de Nicole Hardouin

Claude Luezior, ÉMEUTES, Vol au-dessus d’un nid de pavés, Cactus Inébranlable éditions, 78 pages, 2022

Si l’auteur a une écriture aux multiples facettes, il n’avait pas encore exploré avec délice, humour et agilité la populace chère à Villon, masques et boucliers derechef alignent d’avides gourdins tandis que s’amassent manants et gueux en lamentable engeance.

Non pas réquisitoire, mais peinture contrastée de la société, cet opuscule se lit avec amusement et délices.

Pourtant il fait doux ce matin- là, mais toute une machinerie s’ébroue et brise les restes de la nuit déshabillée de vent. Ombres et lumière craquent dans les vociférations d’insolentes oraisons, tumulte sur le pourtour de lèvres hargneuses. Une meute avance, recule, ne sait où elle va : c’est un bateau en perdition dans la tempête, un navire de haute marée qui s’abandonne et se reprend sans cesse.

Comédiens d’un certain non- sens, tous ne s’entendent pas ; ils vocifèrent,  assèchent leur intimité, une folie au coin des lèvres : la liberté ne se nourrit pas, elle est famine, dénuement sublime du désir ( P. Emmanuel)

La foi errante cherche son Savanarole, le bûcher, lui, est détrempé de sueur sale. Esméralda a raccourci sa jupe, sa chèvre a disparu, elle danse avec un gilet jaune au milieu d’une confrérie de brailleurs, à défaut des pleureuses qui sont en grève. Une meute éructe non pas des mots, des phrases, des syllabes mais des convulsions qu’éructe le fond des âges. Ce soir il y aura beaucoup de rouge qui tache tant les gorges seront sèchent. Pourtant, Luezior le pacifiste, le doux, le bienveillant montre une certaine sympathie pour l’engeance des petites mains.

Plus que jamais il pense au métro boulot dodo du cher P. Béarn, ses échevelés de mai 68 et leurs flamboyantes barricades qui ne semblent plus que rêves pour apprentis pyromanes.

Comme il faut bien s’occuper, des barricades se dressent, Gavroche s’approche, des barricades : ici, ce n’est qu’amas de grilles d’égouts entremêlées de mobilier urbain, avec des pavés en veux-tu en voilà, bancs cassés, arbres sciés. On lui avait pourtant expliqué que les écologistes voulaient surtout préserver la nature…

 Gavroche ne comprend rien : empli de joie triste, il décide de se sauver avec son ami Quasimodo effrayé, « viens, lui dit ce dernier, on va se cacher entre deux gargouilles car ici, c’est la confusion, chacun est contre mais ne sait pas vraiment contre quoi !

Passe une bande hurlante d’anti-vaccins. L’un d’eux tombe sur des plaques rouillées et s’entaille le bras ; hors texte et en catimini, son copain d’infortune lui fait : « dis donc, au moins, tu es vacciné contre le tétanos ! »

On évoque l’assaut du Parlement américain. Le I have a dream de Martin Luther King sur les mêmes marches, c’était beaucoup mieux. On croyait avoir tout vu, on a vu et c’était plutôt moche.

Marianne, Gavroche et Quasimodo se sont assoupis au bout de leur révolte. Gandhi, Luther King, Mandela ne dorment plus que d’un œil… On jette, on rejette. Le grand Palais n’est pas loin. Serait-ce un happening pour artistes un peu fous ? 

En ces temps où l’horizon est si sombre, où l’homme est une grande déchirure, ce petit recueil est un régal d’humour : histoire d’une émeute pour danse moderne. À lire et relire pour sourire dans le silence du soir et y enfouir ces graines où vacille la société, dont la qualité devrait se mesurer à l’aune de la solidarité envers les plus fragiles.

Luezior repense peut-être aux vers de Victor Hugo dans les Voix Intérieures : Paris, feu sombre ou pure étoile, est une Babel pour tous les hommes. Toujours Paris s’écrie et gronde. 

Nous ne saurions terminer cette recension sans rendre éloge au peintre Philippe Tréfois, pour son étonnant (et détonnant !) tableau en première de couverture .

 ©Nicole Hardouin

 Joël CORNUAULT – Les Grandes soifs – frontispice de Gabrielle Cornuault, Le Cadran Ligné,  janvier 2022, 128 pages, 16€

Une chronique de Marc Wetzel

 Joël CORNUAULT – Les Grandes soifs – frontispice de Gabrielle Cornuault, Le Cadran Ligné,  janvier 2022, 128 pages, 16€


 « Le vol des oiseaux, seuls ou par petits groupes hors des migrations, m’évoque des images de fluidité, de surprise, bonne et mauvaise. Au monde irréversible, refermé sur l’inéluctabilité des phénomènes, de l’histoire, des événements, les oiseaux semblent en préférer un autre. Celui de la bifurcation imprévue, du renversement de tendance et de perspective – voyez-les virer sur l’aile -, ou du sursaut : voyez rebondir la bergeronnette – un esprit libre » (p.63)

    Pour cet auteur (71 ans) paisible, malicieux et fraternel, les « grandes soifs » qu’évoque le titre ne sont en tout cas pas des soifs de grandeur ! Mais bien plutôt, pour un illimité flâneur, ce sont, comme il le dit lui-même (p.38), soifs « de recherche », « de merveille », « de jouvence » et « d’utopie ». « Le goût du pouvoir, la soif de gloriole, la concurrence rendant impossible de considérer la vie dans sa totalité«  (p.83), c’est bien plutôt et exclusivement « l’appétit de l’esprit » qui anime ce contagieux rêveur, aux fièvres curieuses, partout aussi « ému » qu’un enfant « par le trésor qu’il a surpris » (p.65), et toujours aussi soucieux que lui de « partager l’enchantement qu’il vient de connaître ». Devant la belle surprise, l’adulte se pince pour s’assurer de ne pas rêver; l’enfant, lui, rêve pour s’assurer d’en être pincé. Et notre auteur est un grand enfant, colporteur de trouvailles, espion des courants d’air, bourlingueur de l’insolite, fan des contrastes du merveilleux. Et si, parfois, l’enfant est « méchant », dit-il, c’est que jusque dans son paradis, « il doit apprendre en toute rigueur à encaisser les coups » (p.70)

  C’est un rêveur réaliste, qui interroge même ce que son imagination transfigure. L’observation est aiguë : si, dit-il, « il se voit peu de bancs sur les parvis des églises », c’est qu’on est, devant le bâtiment, pressé d’y entrer, et, sortant de lui, pressé de s’en éloigner. D’ailleurs, devine-t-il, il y a bancs publics et bancs publics : certains, hors-la-loi et sordides, sur lesquels « il fait froid dormir » (p.30), et d’autres, accueillants et sages, sur lesquels il fait chaud somnoler. « Le petit peuple de la flânerie ou de la lassitude » s’y succède, observant de là les « trottinettes véloces » slalomant sans honte autour des miséreux à poussettes. 

  Il cultive le lapsus même avec gourmandise. De même que le hasard est surtout remarqué et chéri par ceux qui, connaissant les si diverses lois de la nature, contemplent avec goût leurs interférences inopinées, de même le jeu de mots cultive au mieux son improviste chez les gourmands connaisseurs de lexique, syntaxe et phonologie, qui, littéralement, orchestrent les chevauchements de son et sens inaperçus des béotiens : l’art des « rectifications subconscientes » (p.101) est ainsi central dans les grandes soifs de poésie. « Car longtemps je fis la lourde oreille et j’eus ma tanière de voir« , avoue-t-il à ses délicieux dépens. Le P.V. est moins onéreux, d’ailleurs, pour qui ne brûle en voiture que les yeux rouges… comme serait moindre la déception devant un immeuble de bonne espérance.  « Depuis toujours » écrit Cornuault, « le lapsus supprime l’hiatus entre humour et révélation« , et en effet : quoi de plus surprenant que cette sorte de foi de l’inconscient en lui-même, et de plus drôle que comprendre d’autant mieux un vocable qu’on l’aura pris pour un autre ? 

  Toutes les balades à pied sont chez lui salubres : « promenade régulière », « promenade répétitive », « sortie automatique », « furetage intrigué », « exploration délibérée », tout est bon pour une liberté luttant avec ses pieds contre « la commercialisation envahissante du plein air« , qui « rend de plus en plus difficile au fugueur de dégoter une cachette près des vagues, un panorama sous les étoiles, une jouissance d’herbe où rêver …« (p.49). Sommet de finesse vitale est chez l’auteur la « promenade rétrospective« , dans laquelle on teste encore et encore la capacité d’un même lieu « à tourner la clé des souvenirs », où la nostalgie tente sa chance toujours avec succès, car miracle : la rencontre admirative portera autant sur ce qui n’aura qu’à peine changé que sur l’advenue d’un jadis tel quel. Le fantôme attrape-coeurs ne peut décevoir, le coeur attrape-fantômes ne peut être déçu. Le dépaysement temporel (p.100) y est garanti, puisque même si je n’y reconnais rien que je fus, la course du pélerin s’y rajeunit, et la nostalgie du temps même où toute nostalgie était inconcevable triomphe des rétrospections poignantes, ou même (l’auteur cite là Gaston Puel) des  cauchemardesques :

« Ne te retourne pas.

Ne te raconte pas des histoires aimables.

Derrière toi, tu le sais,

Il n’est pas de temps heureux« . (p.96)    

  Enfin, avec ce disciple d‘Élisée Reclus (mais en moins impérieux), de Michel Butor (mais en moins prolixe), de Roger Caillois (mais en moins sceptique) d’Henri Raynal (mais en moins solennel), enfin l’on vient lire et saisir des manoeuvres spatiales non-militarisées (oui, un jeu de vivre décidément non-guerrier !), des ressources analogiques non-numérisées, des pensées non-informatives, des présences non-actualisées (« Actualité de qui ? actualité de quoi ? je vous le demande« , p.89) enfin, avec Joël Cornuault, voici un prospecteur authentiquement « géophile » (p.84) de nos chances d’humanité ! Rêveur intègre, convaincu, avec Fourier, que l’exubérance lyrique de la nature « n’est pas sans objet » (p.117), puisque « Sans l’analogie, la nature n’est plus qu’un vaste champ de ronces… » (p.118) et, avec cela, merveilleux écrivain, comme on voit, par exemple, dans ce portrait d’un singulier buraliste de la mer Égée :

« Serré dans sa loge, il ressemblait à une caissière de music-hall des années 1960, avec son guichet ourlé d’un chapelet de lampes minuscules. Au centre de cette mandorle profane, sa tête dépassait, encadrée par des sachets de sucreries multicolores, des grappes d’objets cubiques, briquets, mouchoirs, stylos à bille et minces jouets guerriers présentés dans des conditionnements en carton multicolores ou sous coque de plastique … » (p.90)

   Joël Cornuault, qui fut libraire à Bergerac puis Vichy, dirige par ailleurs, en complet accord avec son « désir de magie », une originale et délicieuse petite revue semestrielle (« Des pays habitables«  *), dont le numéro 5 vient tout juste de sortir (on y trouve un sculpteur de bouchons de champagne, le remède universel de « la femme à trois jambes », une visite cathare de Jean Malrieu à Breton, Ahmed Rassim réclamant qu’on l’enterre une main dehors et le fantôme incrédule de Jean-Claude Carrière…).

   Honneur à ce poète profond, aimable et rigoureux, qui, purement et simplement, confirme l’exclamation (rapportée p.68) de George du Maurier, « l’un des plus beaux rêveurs de tous les temps » :

« Les régions où j’ai trouvé le bonheur sont accessibles à tous »  

© Marc Wetzel

https://revuedespayshabitablelibrairielabreche.wordpress.com