René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Folio no 6951, (192 pages – 7,20€), poche janvier 2022.

Une chronique de Nadine Doyen

René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Folio no 6951, (192 pages – 7,20€), poche janvier 2022.

Pour stimuler un écrivain en panne d’inspiration, un libraire l’exhorte d’accepter une offre providentielle: gardien et jardinier du monastère de Ségriès, sis à neuf kilomètres de Moustiers. Job bien rémunéré. Calme assuré, paysages de Provence grandioses, des arbres centenaires, des couchers de soleil hypnotiques. Un décor de rêve pour un romancier en quête de tranquillité. 

Il reste à s’approprier les lieux d’autant que les deux silhouettes qui surgissent lorsqu’on emprunte le chemin d’accès ont de quoi impressionner, effrayer même surtout de nuit : « deux moines hideux, main droite coupée». 

« Il y a parfois des lieux qui nous mettent mal à l’aise dès qu’on y met les pieds, et d’autres qui vous accueillent, vous adoptent, comme s’ils vous attendaient. » (1)  Le voici «  rôdant nuit et jour autour des vieux murs ».

On suit son installation, son adoption d’un chaton ronronnant si fort qu’il le nomme Solex. Leur façon de fraterniser est touchante. Il fait penser à l’écrivaine Colette quand il restitue son dialogue avec cette « pelote de laine blanche » ! Il instaure un rituel matinal : saluer les « vrais gardiens du temple » ces deux moines ( tondus, vêtus d’une cape à capuche, tenant un livre dans la main gauche) dont l’un représente Bernard de Clairvaux. 

Il vaque à ses travaux d’entretien : il sarcle, pioche, bêche afin d’arracher à la sauvagerie ces murs abandonnés ; débroussaille et pour ce faire répare l’outil, taille la colonie de bambous qui a proliféré de façon incontrôlée, arrache, nettoie les abords du monastère, le jardin en terrasses et le cimetière des moines, coupe sécateur en main, ramasse le bois pour une flambée… 

Il s’interroge sur le passé du lieu ( fouille les tiroirs), fait des recherches sur les moines qui ont occupé le monastère et également sur ce mystérieux milliardaire, l’homme à la Bentley, propriétaire du domaine depuis trois ans.

Pour rompre son isolement, il se rend à Riez une fois par semaine, fait une halte chez ses amis libraires qui voudraient tant pouvoir mettre son livre en vitrine. Il croise aussi l’Indien, qui entretient la bâtisse depuis quelques années. Tous deux dépendent du même employeur. Chacun se raconte : Ok Dinghy relate son parcours, l’écrivain, alias Bernard de Clairvaux, à son tour, explique sa présence dans ce lieu. Prévert s’invite dans leur conversation! 

Il ose même s’aventurer dans le camp des gitans. Les pensait-il coupables ?

Le récit rebondit au chapitre trois, quand le jardinier effectue le défrichage du cimetière. Sa découverte macabre le sidère même si – Ce n’est pas le fémur de Rimbaud (2) ! Une totale psychose le saisit quand il retourne dans la maison de l’évêque. Soirée dans un huis clos angoissant : « Pendant plus de deux heures, il fait l’aller-retour, des fenêtres du deuxième étage à l’épaisse porte en bois », à l’affût du moindre bruit. Il se munit du tisonnier et d’un couteau de cuisine.

Le rêve se mue en cauchemar. « En une seconde tout basculait dans l’horreur. ». La compagnie de sa chatte lui apporte du réconfort dans cette nuit d’épouvante.

A-t-il raison d’épier le moindre recoin, de se verrouiller à double tour ? 

Il s’empresse d’envoyer un message à Pascal, le libraire. 

Faut-il prévenir la police ? Et si les gendarmes le suspectaient ?

Pourrait-il être inquiété ? Ne le prennent-ils pas pour un écrivain bizarre, marginal? Pourtant il est déjà passé à La Grande Librairie ! (3)

Il va trouver refuge chez ses amis, leur rend service en récoltant leurs olives.

Pendant ce temps les gendarmes enquêtent, les techniciens de l’identité criminelle sont dépêchés afin d’exhumer des indices.

Pourtant il se hasardera à revenir, tout en sombrant dans la paranoïa. Ses angoisses récurrentes se communiquent au lecteur. Le moindre bruit le fait sursauter, or « en automne, il y a toujours quelque chose qui craque, tombe, roule, éclate. Il se barricade, les ombres qu’il a vues le plonge dans l’effroi.

Le chapitre «  Confession » déclenche un vrai tsunami chez le narrateur.  L’indicible vérité lâchée lève le voile sur l’énigme qui le taraudait. 

Le lecteur aura-t-il deviné avant? 

Réné Frégni décrit les paysages sur le motif tel un peintre avec beaucoup de précisions. Sensible à leur beauté, il fustige l’homme qui saccage la planète. Ses réactions sont des plus sensées, nourries par des convictions écologiques. 

Il déplore « l’insatiable voracité et l’égoïsme des hommes qui détruisent tout, saccagent les entrailles de la terre. Ne vise-t-il pas à faire prendre conscience  que «  nous avons rendu la planète malade » ? Sorte de requiem, à l’instar de Serge Joncour dans son roman coup de poing Nature Humaine.

Sa vie monacale le rend disponible pour observer les petites merveilles de la nature comme les gendarmes, « vêtus de tuniques rouges » ou un papillon, un lézard, écouter pinsons, alouettes, corbeaux et tourterelles.

Cette aptitude de l’accueil relève d’une sensibilité exacerbée à habiter poétiquement le monde, à la manière d’Höderdlin.

Et comme il n’a pas fréquenté une femme depuis des lustres, caresser Solex, chatte « d’écriture et de silence », « aux deux billes bleues » reste un baume. Une tendresse indéfectible les relie. Auprès d’elle, ses inquiétudes s’évanouissent.

Son écriture sublime, au fil des saisons, la Provence chère à Giono.

Quand la neige vient de tomber, «la vigne vierge autour de la fenêtre forme une étincelante broderie de diamants. »

Ses descriptions des couchers de soleil sont une féerie de couleurs : « Le ciel soudain comme la gorge des pigeons. Le vert jouait avec le violet, le bleu avec le gris. Des roses extraordinaires glissaient, flambaient… ». D’autres soirs « un vin rose et violet s’étale et ruisselle dans la vallée du Colostre, inonde d’un sirop de plus en plus rouge et noir un plateau de lavande qui va se jeter dans la Durance ». La Durance, «  un corps de fille qu’il a parcouru, caressé, dont il connaît les moindres courbes …».

A l’ automne, il admire « la forêt qui s’embrase, les abricotiers qui s’entourent de cercles d’or, les allées pourpres, les flammes sur les coteaux ».

Il convoque ses souvenirs avec ses parents, sa venue à Clairvaux. Les mots tilleul  lessive, patchouli suffisent à lui livrer, avec acuité, des réminiscences de jeunesse.

On se surprend à sourire quand on croise plusieurs fois le mot «  pneu », ce mot qu’Amélie Nothomb s’est mis au défi d’employer dans chacun de ses romans !

L’auteur décline une ode aux livres : C’est par la lecture que l’Indien a engrangé ses connaissances. Il rend hommage à sa mère qui lui a lu de si beaux textes dans leur cuisine de Marseille, et aux libraires dynamiques, ces militants du livre si passionnés. Il déploie aussi un hymne à l’amitié et à l’amour. 

L’écrivain narrateur aborde l’écriture, pointe son côté « magique » à aller « chercher des débris de vie dans les replis secrets de nous-mêmes ». Il fait l’éloge de « la beauté mystérieuse des mots, de la puissance de leur simplicité ». 

Il questionne sur le métier d’écrivain, pose un regard critique et caustique sur ceux qui écrivent : « Tout le monde écrit des romans, les flics, les voyous, les anciens ministres ( on pourrait ajouter les anciens présidents!), les chanteuses qui passent deux fois à la télé pour leur décolleté » ! Lui, il écrit «pour entendre la voix de sa mère » et rappelle la situation financière des écrivains  « taris » !

René Frégni signe un roman lumineux ( mais aussi peuplé d’ombres), qui sent bon le patchouli, la lavande, le romarin, la garrigue où le rapport tactile , sensuel et auditif est aussi prépondérant. Ses envolées poétiques, ses comparaisons subjuguent. S’y ajoute le mystère avec ces « neuf mois hors du temps, de silence et de tumulte », où  le mal et le bien se sont opposés.

Un séjour qui lui a fait noircir à nouveau ce cahier resté vierge depuis deux ans et retrouver « le bonheur de faire glisser sa plume sur du papier ».

Concluons par cette belle réflexion de l’écrivain à propos de la langue (3) :

« Ce n’est pas la quantité de mots qui fait la grandeur d’un livre, c’est la grandeur de chaque émotion qui est creusée par le stylo. »  


(1) Citation extraite de Chien-Loup de Serge Joncour

(2) Le fémur de Rimbaud, roman de Franz Bartelt

(3) Dans  La Grande Librairie du 15 juin  2022, René Frégni était l’un des invités.

© Nadine Doyen

 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Une chronique de Marc Wetzel


 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Nous pensons à nos vies sans les penser, et tournons en rond dans leur progression même; la poésie, qui mène par principe à tout ce qu’elle sait formuler, et fait rencontrer tout ce qu’elle évoque, pourrait-elle théoriser une vie que nous nous remettrions à imaginer sans retour ?

« Tu nais puis toute ta vie tu essayes de revenir.

Le matin aux serviettes, le soir aux oreillers, aux couvertures et au rêve.

La terre mouillée sur les mains n’est pas agréable

car tout sort d’elle, sauf toi. Tu lui appartiens

et pourtant personne ne t’a appris à mourir.

Les jours changent de saveur mais tu ne changes guère de goût

ni d’allure et tu es malade, à la fin tu es toujours malade

de toi-même. Tu n’es pas assuré d’être vivant,

tu respectes les queues à la banque et les panneaux de signalisation.

Tu respectes l’inanimé pour sa présence même quand tu t’en vas.

Puis tu cèdes devant les publicités, les pilules

et les saisons,

branché à la perfusion du marketing

et tu attends de retourner dans quelque chose comme une mère » (p.25) 

 « Théories nocturnes«  … voilà bien un titre (paradoxal, ironique, provocant ?) de poète ! Car une théorie semble toujours là, au contraire, pour mettre au jour le fonctionnement d’une réalité (même pour expliquer la venue quotidienne de la nuit, il faut éclairer, et non assombrir, la mouvante interposition régulière que fait une moitié de Terre entre le Soleil et l’autre), et il fait toujours jour dans une théorie (l’articulation des hypothèses y doit être visible de l’esprit, ce qui est exposé par la raison devant constamment l’être à elle).

Une théorie conçue ou agissant de nuit, comme s’en figure notre jeune poète, n’est pourtant pas une simple facétie : même avant son sens de prise en considération intellectuelle d’une réalité, d’un corps cohérent de propositions qu’on avance pour rendre compte de ce qu’on voit s’ordonner et se dérouler ainsi ou autrement, « théorie » renvoie, dans son origine grecque, à un défilé de gens envoyés pour assister à un événement sacré, une procession de députés chargés, hors de chez eux, d’observer et de cautionner le cours d’une fête solennelle ou la consultation d’un oracle. « Théorie » est l’idée d’une sorte d‘ambassade désintéressée, faite non pour nouer un rapport de pouvoir, mais plutôt pour assumer ce qui la dépasse, pour se rendre auprès de ce qui lui échappe pour témoigner d’une volonté supérieure qui s’y manifeste, et acquérir le droit de lire le sort de tous. Avant donc d’être une troupe complète d’idées se déduisant les unes des autres, une « théorie » est un groupe d’envoyés au mystère se suivant méthodiquement les uns les autres, s’avançant vers la révélation que leur seule discipline de cheminement méritera. On y sent alors un poète davantage à sa place ou dans son élément ! « Théories nocturnes » y ajoute la marche plus périlleuse (en tout cas moins harmonieuse) dans l’obscurité, le risque de ne pas même pouvoir voir ce qu’on est venu enregistrer, et la pluralité des processions simultanément en marche vers leur vérité. En tout cas, dès la première page (éponyme) du recueil (p.11), au moins trois thèses « théoriques », ou considérations fondatrices, trois « avancées » spéculatives à la fois graves et ironiques – une logico-scientifique, une psycho-spirituelle, une historico-écologique respectivement, nous sont, poétiquement, données :

« La plus grande distance est celle de zéro à un« 

« Dieu est une cicatrice/ La peau est toujours la même » 

« En fait personne ne raconte rien d’important./ Car rien n’est important/ depuis qu’une tortue a mordu pour la première fois/ une bouteille en plastique » 

Ce qui reste d’une poésie traduite – surtout quand sa langue originale nous est si lointaine – c’est l’essentiel : une pensée qui chante. La leçon de vie d’un poète est donc toujours quelque chose comme : que ton existence se conduise comme une pensée chante ! Et il y a, sous la subtile sobriété et (parfois) l’obscure rudesse de ce jeune (né en 1988) poète, de naturelles indications morales, de nets appels à la vertu, car l’usage que la poésie a de la parole mime, en quelque sorte, celui que la vie a de sa propre humanité.

En toute poésie, d’abord, la parole se promet de trouver exclusivement ses ressources en elle même (et non, prosaïquement, comme arme, outil ou faux-nez d’autre chose : une idée, une intrigue ou une fonction), et ne trouver son appui que dans la suite « inspirée » qu’elle se donne à elle-même, dans la fécondité autonome de son propre cours. Ensuite, par le don de la surprise poétique, l’écrivain a coeur de redonner en mots ce qu’il a reçu d’eux : c’est comme bienfaiteurs de la pensée qu’il les reconduit dans ce qu’il sait faire résonner d’eux. En toute poésie enfin, même ésotérique ou nihiliste, le meilleur du mystère est comme solennellement partagé; promesse y est faite (et tenue, si le poète est, comme ici, intègre) que celui qui saura bien lire cela s’écrira mieux lui-même, formulera mieux le cours de sa propre conscience.

On n’a donc pas de mal à reconnaître, respectivement, dans les simples conditions d’exercice d’un parler poétique, trois vertus communes : loyauté, gratitude et générosité. Ou, pour le dire négativement, en poésie, la manipulation traîtresse, l’arrogance spirituelle et la sécheresse de coeur sont comme techniquement impossibles. On pourrait, avec Carlo Ossola, nommer urbanité cette cordialité tissant les liens utiles à ce qu’une parole humaine est venue faire là. Aménité sans complaisance ni astuce qui, même angoissée et perplexe, étaye noblement le bien quand il est possible et paralyse ou enraye discrètement le mal qui se croit nécessaire. Ainsi s’expriment vertus de loyauté, gratitude et générosité en trois passages comme :

« Je vous porterai les racines

même après mille labours.

Dieu est là, telle une noix,

derrière les yeux » (p.26)

« Aujourd’hui je suis un homme sans  souci

qui sait

que nous étions rêvés par les enfants des Sumériens

dans la poudre à canon du printemps.

Notre sort astral a été

écrit par

des coeurs brûlants » (p.32)

« Notre satiété n’a coupé la respiration à personne,

seul le silence s’est retiré dans de petits bruits

hors du corps et nous aimions » (p.34)

  Et ce dernier génial passage, qui semble bien les résumer tous :

« Il faut trouver l’endroit, une intention ouverte

qui ne prive pas. Comme les barrages

construits par les castors. Il faut

tendre le ventre vers le ciel, inviter dieu

à poser sa tête, à essayer de s’endormir.

Il faut renoncer aux angles droits

et à tout autre intouchable,

avec ses pouces partager le coeur à l’infini, telle une pomme,

distribuer aux enfants.

Il faut verser, comme une volée d’oiseaux dans un arbre,

les humains dans les humains » (p.43) 

 L’effort poétique de compréhension peut-il pour autant réussir ? L’avancée théorique restera « nocturne », car la pensée a beau chanter, elle rencontre presque aussitôt des choses dont elle ne peut décider. Par exemple, dit le poète, aimer – qui est vouloir le bien d’un être – consiste surtout à lui épargner ardemment le pire, à désarmer, autant qu’on peut, le pouvoir du mal sur cet être aimé. Mais quel est le plus grand mal : le vice privé et personnel (dans la surenchère passionnée des désirs) ou l’inégal traitement des prétentions (dans le dérèglement public des échanges, ou la corruption des contrats) ? Est-ce le vil ou bien l’injuste ? On l’ignore. Mais alors comment l’amour pourra-t-il s’assurer du mal à défaire ?

« je ne sais toujours pas ce qui a apporté plus de mort

l’individu ou le collectif

et s’il est possible d’aimer vraiment

sans ce savoir » (p.54)

De la même façon, complexité du monde et maturation d’une vie en lui sont-elles seulement compatibles ? La complexité force à prendre en compte des déterminismes de plus en plus divers, en interférences de plus en plus chaotiques; mais la maturité est, à l’inverse, un effort d’optimalité dans un secteur que prudence et lucidité savent de mieux en mieux isoler des autres. (« Chargé de pioches j’ai fait le geste vers l’été en moi » p. 51). Où forger alors son « été » idéal si toutes les saisons s’en mêlent et s’emmêlent ?! Même la maturité démocratique se mène une vie impossible si perfectionnement et diversité tirent par principe en sens opposés ? D’où les délicates contorsions d’une civilité se rêvant à la fois authentique et solidaire !

« Je voulais lever l’ancre, trouver un frère, lui dire

approche et tu entendras en moi la chair sauvage et silencieuse de la nuit

monter comme la grande marée. Dis-moi

comment démolir les murs, comment ensuite fabriquer un continent

une famille, comment tirer à trois-poins, comment siffler

dans une ville qui envahit tes poumons tel un cancer.

Comment fermenter enfin sans dire de sottises » (p.55)  

Alen BRLEK

C’est, comme on l’a deviné, un formidable poète, qui mérite pleinement l’attention à laquelle il nous appelle, et dont les quelques obscurités viennent de ce que la clarté lui est donnée par grâce, et que la grâce est, on le sait, une présence qu’on a moins le plaisir de construire que la joie d’intercepter. C’est comme si ce qui manquait au réel venait, dans l’esprit de ce méditatif et malicieux poète, directement donner le coup de pouce qui nous le révèle. Avec l’art merveilleusement difficile d’un visionnaire savant et nuancé, mais sans oeillères.   

Claude Luezior, Sur les franges de l’essentiel, suivi de Écritures, Éditions Traversées, 2022

Une chronique de François Folscheid

La chronique a été publiée originellement ici sur le site Le Pan poétique des muses et nous a été amicalement proposé par Claude Luezior.

Claude Luezior, Sur les franges de l’essentiel, suivi de Écritures, Éditions Traversées, 2022

Sur les franges de l’essentiel, suivi de Écritures, la nouvelle publication de Claude Luezior, au titre ample et majestueux, est un recueil de poèmes et proses au format à l’italienne, illustré en couverture d’une huile sur toile de Jean-Pierre Moulin. 

Le liminaire, d’entrée de jeu, nous happe. Par son thème (l’évolution de l’écriture), ses images hautement picturales. Son goût de silex sur la langue râpeuse des origines. Ses ombres de mammouth qui s’étrécissent dans les casses de Gutenberg et vont se dissoudre dans les tweets de l’abrutissement digital.

Puis viennent les poèmes, denses, ciselés. On retiendra, dans Clarté, cette vision de l’aube perçue comme « ce grêle espoir / dans le cambouis de failles / que j’ai crues éternelles » ; dans le poème suivant, ce « soleil (qui) émerge en majesté », comme un « monocle de feu » ;  l’émouvant (p.30) : « scarifiée par les tourments, la jeune femme a choisi un chemin de cendres […] » ; l’Orage, habité par les forces telluriques ; Racines, à la nudité âpre, au goût de sable et de rocaille ; et puis ce magnifique, aux accents persiens (p.86) : « Aux grands flots offerte, seule face à l’assaut, la lagune, telle une fiancée polie par les caresses […] »

On ne saurait clore cette succincte et incomplète énumération sans évoquer ce poème magistral qu’est Rupture, la beauté de ses images et de sa symbolique – cette flamme de l’amour enfui face à l’hostilité du monde et à l’érosion du temps : « nous serons, l’un à l’autre / ces labyrinthes de craie / quand les torches vives / devaient porter leur feu » […] « si tendre et innocente / la braise de nos nuits / restera le trait d’union / de nos chairs qui s’éteignent » […] « et dans l’eau précieuse / de tes regards en amande / restera la transparence / d’un commencement ». 

Écritures (deuxième partie du recueil), réflexion-introspection poétique sur l’art d’écrire, par sa tonalité à la fois grave et légère, ne manquera pas de faire résonance chez ceux et celles qui s’adonnent, peu ou prou, à « l’ancienne et très vague mais jalouse pratique » (Mallarmé). On appréciera notamment : Écrire, Burine ta page, Mouettes, ainsi que les savoureux Saint-Graal et Alerte

De ce corpus, une perle nous saute au visage et à l’âme – perle qui à elle seule justifierait l’existence de ce recueil :

« Écrire, c’est officier sous la voûte des étoiles, c’est chercher le gui à mains nues, sur les ramures du chêne. » (Hallucinogènes).

Mais on ne saurait prendre congé sans évoquer la préoccupation anxieuse (et encolérée) de Luezior pour les « malheurs du monde », sa violence, ses injustices. Sous la forme de petits textes en prose serrée, elle parsème régulièrement le recueil, telle une basse continue. Dans ce genre d’exercice, forcément la poésie rogne ses ailes, mais la prose fine et ciselée du poète transmute sans effort ce déficit poétique en parole universelle. 

Quoi qu’il en soit, il le sait : « Écrire est un acte dangereux : c’est une mise à nu avant l’immolation. »

©François Folscheid, 

Saumur, juillet 2022

Richard Rognet – Le porteur de nuages  (Ed. De Corlevour / revue NUNC. 77. pp.)

Une chronique de Xavier Bordes

Richard Rognet – Le porteur de nuages  (Ed. De Corlevour / revue NUNC. 77. pp.)

Richard Rognet est un poète à la modestie couverte de divers prix de poésie. Sa longue suite de livres est d’une poésie attentive à ce qu’il a nommé « les frôlements infinis du monde » dans un recueil ainsi titré paru en 2018. C’est ce que j’apprécie dans son œuvre, sous-tendue constamment d’une implicite et pudique foi en la grandeur de ce qui nous dépasserait, sans qu’il soit toujours nécessaire de lui donner un nom – les noms, qu’on le veuille ou non, étant toujours réducteurs en incluant dans la trame du langage cela même qui l’excède infiniment :

il y a dans cette poésie une clarté qui m’évoque un Fra Angelico… En voici un exemple (P.29) :

Quel poème sera

         suffisant pour Te dire

               que vivre auprès de Toi

est un chemin troublant

         que mes pas, mot

                à mot, empruntent

en tremblant, en plein

         coeur d’une joie immense

                où je chavire ? …/…

Cette joie, en quoi est-elle enracinée ? Je dirais qu’elle pousse à partir de la situation naturelle d’un être humain dont la contemplation se nourrit de son être-au-monde, contemplation perspicace, qu’alimentent les moindres détails, ces frôlements qui ressemblent à ceux des courants d’invisible dont le poète est éventé par « l’aile de l’ange » : et de là, comment me retenir de citer intégralement cet autre poème de la page 58, qui avec une désarmante simplicité nous fait secrètement le portrait du poète, tout en nous donnant la clef d’une inspiration qu’il veut transmettre et partager :

Il ne faut pas défaire

ce que l’ange du soir

entre rêve habité 

et présence légère,

a pris grand soin de répandre

sur les branches où la buée

du soleil de septembre

distribue ses reflets – fragiles,

certes, mais tellement proches

de cette envie de joie

où se redéfinit mon nom,

il ne faut surtout pas

les tromper, les gestes

de l’ange, les changer

en caresse confuses

où ne se révélerait point

la lumière du lieu

d’où il est descendu

pour dissiper ma peur

d’entrer de plain-pied

dans le temps qui se retire,

à l’entrée de la divine source.

Naturellement, ce poème-ci est un parmi tous les autres d’inspiration et de tenue analogues, qui balise le chemin méditatif, étagé de douce altitude spirituelle, que proposent ces quelques soixante-dix pages précieuses d’un poète qui a, disons, « passé l’âge autorisé pour lire encore Tintin ». Nous sommes ici invités au sein du meilleur, du plus mûr, du plus noble de l’écriture de Richard Rognet. Une écriture qui joint à l’extrême maturité du propos une fraîcheur conservée, laquelle me fait penser à ces flacons de vieux vin qu’on laisse à la limpidité de la rivière jusqu’au moment du pique-nique en pleine nature, parmi les oiseaux, les soleils miniatures de la rosée et autres joies de toutes sortes : et lorsqu’on retire la bouteille du bord du ruisseau, c’est pour, grâce à ce philtre, partager une merveilleuse ivresse, qui n’est nullement inconscience ou négation de notre condition de mortels, mais sa transfiguration à travers la vie des mots et l’échange chaleureux :

Écrire la mort, lui

donner une forme

un visage, ça c’est

la vie, la fulgurance

d’un vol de mots

lancés, au hasard,

sur un paysage surpris

par tant d’effroi, de sens

falsifiés, paysage pourtant

pacifique où souvenir

et vie courante semblent

faire excellent ménage …/…

Ne défaisons donc pas ce que le langage du soir, « entre rêve habité et présence légère, a pris grand soin de répandre » dans les recueils inspirés et profonds de Richard Rognet, dont la subtile sérénité et la simplicité (qui n’est pas naïveté) sont aptes à aider à vivre un certain nombre de lecteurs : au nombre desquels, en souriant, je me compte…

© Xavier Bordes – Paris, 11/07/2022

Hugh Raffles, Créatures de Tchernobyl, L’art de Cornelia Hesse-Honegger, Éditions Wildproject, 85 pages, février 2022, 12€

Une chronique de Lieven Callant

Hugh Raffles, Créatures de Tchernobyl, L’art de Cornelia Hesse-Honegger, Éditions Wildproject, 85 pages, février 2022, 12€

Cornelia Hesse-Honegger a commencé à dessiner des drosophiles mutantes dans les années 1960 lorsqu’elle était illustratrice scientifique à l’Institut de zoologie de Zurich. Elle s’est ainsi formée à observer de très près les Quasimodos comme appelaient alors les chercheurs, les insectes dont elle avait à reproduire avec minutie les infirmités pitoyables et monstrueuses créées en laboratoire. Pendant, son temps libre, elle continuait d’être fascinée par les insectes, elle a appris à les récolter, les collectionner, les représenter. À partager avec eux une sorte d’intimité. 

Quand le réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl a explosé, Cornelia Hesse-Honegger était prête pour entreprendre ce travail de longue haleine: établir les cartes où les retombées radioactives s’étaient produites, entreprendre des collectes, repérer les anomalies sur les insectes.

Différentes formes de la même perturbation sur une espèce de punaise écuyère (Lygaeidae, Lygaeus equestris) à Tubre (Italie), village touché par le nuage radioactif de Tchernobyl en 1986 : ailes froissées, cloques, trous, perturbation du pigment et de la chitine. (1994)

En perfectionnant ses méthodes de recherche, sa collecte de données est devenue beaucoup plus systématique et sa documentation plus rigoureuse. Son travail prend alors une autre dimension qui le situe à la croisée de différents domaines. Cornelia Hesse-Honegger s’implique aussi différemment dans une approche qui se veut plus militantiste. Elle contribue par son travail et par son questionnement sur ses méthodes à démontrer qu’« il ne saurait exister d’habitat de référence sur une planète entièrement contaminée par les retombées d’essais nucléaires hors-sol et par les émissions des centrales nucléaires ». Elle vise à faire reconnaître les effets des radiations à faibles doses sur les insectes et les plantes. Il n’existe pas de seuil zéro où aucune altération cellulaire ne peut être observée.

Mécoptère de Reuenthal, canton d’Argovie en Suisse, près de la centrale nucléaire de Leibstadt. Les deux ailes du côté droit sont déformées, et l’abdomen est gonflé et déformé.

Pour illustrer son rapport à l’insecte, Cornelia montre à Hugh Raffles, les dessins des détails de la lune qu’a réalisés au XVI siècle Galilée et qu’il a observés grâce à ce nouvel instrument, la lunette astronomique. Pour ses collègues de l’époque, ce n’était pas la lune qu’il représentait, la lune telle qu’ils la connaissaient et la voyaient. Comme Galilée à son époque, Cornelia a dû affronter une sorte d’incrédulité et de rejet. De la part de ses collègues scientifiques réfutant à son travail pourtant si méthodique, le rôle de marqueur scientifique, de preuve intangible qu’il se passe quelque chose qu’ils refusent de voir ou de tenir en considération. Par les critiques d’art qui situent son travail pourtant hors normes en dehors du champ artistique. Pour eux, il ne s’agit que d’illustrations. Personne ne considère l’aspect singulier de ces petits êtres mutilés, il serait pour beaucoup absurde d’y voir simplement des portraits. 

« J’aime que l’insecte puisse être lui-même. c’est pour cela que je représente l’individu tel qu’il est. » (…) « Ce qui m’intéresse, c’est de montrer ce qui fait un individu. »

Le père de Cornelia Hesse-Honegger, Gottfried Honegger était une figure de proue du mouvement artistique international de l’art concret. Sa mère, Warja Lavater était une graphiste et illustratrice reconnue. La peinture concrète de cette période d’après-guerre refusait les références figuratives ou même métaphoriques. (cfr « carré blanc sur fond blanc » de Malévitch). La peinture concrète n’avait pour références qu’elle-même et ses propres procédés, se situait en rupture totale face au conservatisme de l’art figuratif.

« Max Bill, Richard Paul Lohse et les autres pères fondateurs de l’art concret prirent pour modèle le constructivisme soviétique, les expérimentations géométriques de Mondrian et De Stijl, et le formalisme du Bauhaus. » 

« L’art abstrait qui s’appuie sur un langage visuel fondé sur les symboles et sur les métaphores, revient encore à « peindre des choses », il est encore lié à l’objet qu’il mime. » L’art ne devrait parler que de lui-même, pour les artistes concrets.

Il existe en effet un lien secret entre l’art concret dans lequel a été baigné son enfance et le fait que chez Cornelia tout soit géométrique, mesuré, et que les insectes soient minutieusement représentés sur une grille. Dans son désir aussi de peindre en effaçant le plus possible sa trace personnelle. 

Pour elle, « l’art et la science sont complémentaires et interdépendants. » 

« Peindre est  une manière d’apprendre à connaître un sujet sous toutes ses facettes, de le percevoir dans toute sa richesse biologique, phénoménologique, politique. Ce n’est pas simplement un moyen d’exprimer ce que nous voyons, c’est une discipline qui s’apparente à une école de la vue – qui nous enseigne comment voir en profondeur. »

« Le regard actif stimulé par la pratique de la peinture et le dessin est la base de l’enquête scientifique, la méthode empirique commence par un développement artistique d’un mode d’attention fondée sur l’observation minutieuse de la nature. »

Cornelia aimerait que les gens voient dans ses oeuvres autre chose que la dimension emblématique de l’insecte. Autre chose qu’un indicateur biologique, un signe d’alerte, la prophétie d’un jour qui a déjà commencé à poindre. Les peintures de Cornelia évoquent un destin commun, une vulnérabilité physique commune face à la malveillance industrielle, un empoisonnement invisible et sournois. 

La lecture de ce livre de Hugh Raffles mais aussi de cet autre intitulé insectopédie qui évoque d’une manière plus étendue et complète des histoires singulières d’hommes et d’insectes a eu sur moi un impact profond. Elle a comme changé mon rapport au monde et en particulier mon attention face à ces êtres singuliers et multiples que sont les insectes. Il y a de quoi être ému de leur beauté méconnue et du sort qu’il leur est réservé fait d’indifférence et d’ignorance. Je me trouve aussi confortée dans l’idée que les barrières entre les disciplines diverses sont arbitraires qu’il est indispensable pour un poète, un écrivain de ne pas se couper, se défaire, s’éloigner de connaissances qui ne seraient pas de son domaine. J’aime envisager la poésie comme mode de connaissance de la vie, de l’humain et de l’univers au sein duquel il est comme n’importe quelle autre particule, conscient ou pas des destins qui nous unissent.  

Il y a quelques jours, la NASA et L’ESA ont révélé au public pour la première fois les images du nouveau télescope spatial James Webb. Je n’ai pu m’empêcher de songer aux images de Cornelia Hesse-Honegger qui offrent aux regards des spectateurs une réalité qu’on ne soupçonnait pas et comment ces images peuvent modifier nos connaissances, notre vision. Les images du nouveau télescope Webb sont de 6 à 10 fois plus précises que celles que nous a envoyées l’ancien télescope Hubble. Pendant des dizaines d’années notre imaginaire collectif s’est forgé grâce à des images floues, incomplètes. Il faut aussi songer qu’au-delà de ces nouvelles représentations d’artiste de l’univers ancien, ce qui intéresse principalement les chercheurs ce sont les autres spectres de la lumière, le rayonnement infrarouge entre-autre qui leur permettront d’analyser les températures, le contenu des gaz, etc..Bref, il s’agit de données et d’informations, qu’il me faut moi simple humaine seulement très vaguement comprendre. 

Cette inclinaison à se surpasser par l’imagination, la volonté de comprendre peut me permettre à moi comme à plein d’autres d’avoir accès à l’impensable, à ce qui en apparence contredit d’éventuelles croyances ou savoirs. En poésie, il est souvent question pour moi de cette limite du visible, de l’imaginable. Contrairement à tellement de domaines scientifiques pointus, la poésie reste ouverte, accessible aux plus simples d’entre-nous.      

©Lieven Callant

Lectures intéressantes sur Basta concernant les dangers du nucléaire: ici

Dossier Le risque nucléaire

Nucléaire : l’accident qui ne doit pas arriver

Le télescope James Webb à la découverte de l’Univers ancien

« Les images du James Webb Space Telescope sont extraordinaires »


Atomic Photographers : Cornelia Hesse-Honegger