Georges Charbonnier, Antonin Artaud, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 218 pages, Paris 1976.

Une chronique de Lieven Callant

Georges Charbonnier, Antonin Artaud, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 218 pages, Paris 1976

Essai de Georges Charbonnier, cinquième édition.

Par définition et de manière intrinsèque la poésie échappe à la grille rigoureuse de l’analyse en lui ajoutant un fardeau dont elle aimerait se défaire: le raisonnable. Elle dépasse les mots qui tentent de l’encercler. Cela est d’autant plus vrai pour la poésie d’Antonin Artaud. La poésie est définitivement « contre l’artifice verbal.» « Jamais la science n’admettra que ce qui est l’homme dans l’homme est ce qui lui échappe ».

Pour connaître un poète, il faut le lire. Sans apriori, sans patron, sans son mode d’emploi, au risque de ne pas le comprendre complètement mais avec cet esprit d’un travail sur soi-même éternellement à reprendre. Lire m’impose d’écrire même si pas un seul mot ne se couche sur la page. 

Georges Charbonnier ne nous propose donc pas une analyse chronologique des textes et de l’oeuvre. La structure si on la repère quelque peu grâce à la table des matières n’est guère ce qui importe et ce qui est souhaitable face à Artaud. Il alerte bien vite que « nous sommes tous réduits à parler d’Antonin Artaud avec une langue qui n’est pas la sienne. Avec des mots qui ne sont pas les siens. »

Pourtant, Georges Charbonnier procède à une mise en abîme renouvelée, au départ du même point: Antonin Artaud lui-même. Il entreprend d’écrire avec Antonin Artaud en sondant le langage jusque dans ses retranchements les plus brûlants, les plus sombres, les plus ignorés, les plus inaccessibles. Le langage d’Artaud est magmatique. Le poète est de feu et de passions, il tend à se rapprocher de l’émotion par une voie nouvelle qui n’est pas celle à laquelle on est habitué, pas celle de la connaissance, pas celle de l’esprit rigoureux et rationnel.

Il m’est personnellement difficile de ne pas considérer la réaction de la société face à Artaud. Une réaction qui l’a poussé à se retrancher, à souffrir de ne pouvoir répondre à ses exigences de conformité, de distinction, de classification. Une société qui a jugé sa poésie et a décrété que l’auteur devait subir l’internement psychiatrique durant de longues années. Guérit-on jamais de soi-même, de ce qu’on est à coup de traitements et d’électrochocs?  

On ne peut donc dissocier l’oeuvre de l’homme, de sa vie, de ses tentatives, de ses échecs. De ce qu’on lui reproche? 

Depuis son retranchement, Artaud constate « dans l’éparpillement de ses poèmes » « un effondrement central de l’âme, une espèce d’érosion essentielle à la fois et fugace de la pensée ». Artaud a senti en lui, un manque congénital et prédestiné, ce qu’il manque à la vie.

Le langage assure notre insertion dans la société. Les mots sont des instruments de mesure de l’état social, ils jaugent et jugent l’esprit. La société exerce par là une pression sur l’individu. À la réalité sociale s’oppose la réalité poétique, faite d’« Images bouleversantes », elle est envoûtement par ce qu’on n’avait pas prévu en imaginant le langage. La poésie est imprévisible et  à chaque instant est susceptible de produire des réalités différentes.  

« La réalité prolifère poétiquement. On ne peut bannir aucune forme poétique du réel. La poésie est irréductible . »

« La vie est de brûler des question.
je ne conçois pas d’oeuvre comme détachée de la vie »

Antonin Artaud veut changer l’angle de la réalité.

« Cette chair qui ne se touche plus dans la vie,
cette langue qui n’arrive plus à dépasser son écorce,
cette voix qui ne passe plus par les routes du son,
cette main qui a oublié plus que le geste de prendre
qui n’arrive plus à déterminer l’espace où elle réalisera sa
préhension,
cette cervelle enfin où la conception ne se détermine plus dans ses lignes,
tout cela qui fait ma momie de chair fraîche donne à dieu une idée du vide où la nécessité d ‘être né m’a placé.
Ni ma vie n’est complète ni ma mort n’est absolument avortée. »

Il y a un mur infranchissable, une incompatibilité entre deux systèmes distincts de réalités. « Les tours par lesquels on s’exprime », les habitudes du langage, ses conventions, n’expriment rien et ne traduisent pas avec exactitude. Il y a une inaptitude de nature du mot. Le mot n’est qu’un signe et lui, Antonin Artaud est rupture et destruction en acte. Il abandonne ce qu’un homme doit aux autres hommes. Dénoué, vagissant, effondré, Artaud souffre, la chair affectée par une asphyxie centrale.

Antonin Artaud n’a cessé d’arracher le mot au signe pour lui restituer ses propriétés fondamentales: permettre la circulation des valeurs. Introducteur de valeurs le mot est introducteur de réalité, générale fondamentale, individuelle. L’âme poussée à bout, vers une révolte contre ce qui la comprime, il appelle à créer une poésie indépendante du langage articulé.

« La poésie est anarchique dans la mesure où elle remet en cause toutes les relations d’objet à objet et des formes avec leurs significations. Elle est anarchique aussi dans la mesure où son apparition est la conséquence d’un désordre qui nous rapproche du chaos. »

Ce livre de Georges Charbonnier écrit il y a fort longtemps préserve toute sa pertinence et est un exemple à suivre d’analyse d’une oeuvre poétique complexe et variée. Georges Charbonnier n’évacue pas les contradictions et les essais manqués d’Artaud. Il replace aussi merveilleusement l’oeuvre dans son époque en montrant ce qu’elle critique, ce qui la distingue. Le travail de Charbonnier par sa qualité dépasse aussi le genre de l’essai. Écrire est un acte d’amour, de passion, de révolte.

© Lieven Callant 

Nicole Hardouin, Lilith, l’amour d’une maudite, éd.Librairie-galerie Racine Paris.

Une chronique de Jeanne CHAMPEL GRENIER

Nicole HARDOUIN,« Lilith, l’amour d’une maudite », Illustration de couverture : Colette Klein : « Magnétisme », Préface Alain DUAULT,  Ed. Librairie-Galerie Racine-Paris. ISBN 978-2-243-04536-9


                          Nicole Hardouin, cet auteur hors du commun, toujours ferraillant hors des chemins battus, nous offre les sensations libérées, toujours sur les crêtes, de la relation amoureuse débarrassée des interdits et filtres occultants de la bienséance imposée à la femme. Telle Lilith, elle dévoile au lieu de voiler ; elle assume à cru la chevauchée du désir amoureux et son assouvissement.

 L’auteur, par sa plume vive et sensuelle, fuyant toute censure, met en scène les désirs amoureux et, le moins qu’on puisse dire, on est très loin des descriptions passéistes, aspergées d’eau bénite qui émaillaient encore les romans féminins, il y a peu.

             Il s’agit non plus de balade ni de bluette mais d’une révélation d’ascension à nu des Grandes Jorasses sous la foudre. Aucun cataclysme naturel ne peut être comparé à sa façon de vivre et d’écrire l’exaltation des corps et l’accélération des cœurs en amour. Il s’agit toujours, pour elle, non pas de rengaine fleur bleue mais de « faire l’amour comme les éclairs dans l’orage » et de révéler que dans ces conditions « les langues brûlent dans le naufrage des sucs.»

            Il s’agit d’écrire avec franchise et vérité, il s’agit de décrire sans faux semblant la sublimation des sens. Lilith, parce qu’elle refuse la place subalterne de femme soumise, la place de réceptacle muet que lui réservait l’homme, serait-elle  »maudite » ? Alors qu’elle existe, tous les sens vivants, devrait-elle mimer l’effacement, devrait-elle cacher ses formes sous des voiles occultants, se masquer le visage ?

            Ce livre ouvre encore un peu plus cette porte étroite par laquelle la liberté féminine, dans de nombreux pays, essaie de se frayer un passage non sans y perdre quelques plumes.

                   Ici, dans ces pages très actuelles, nous sommes dans le flamboyant de l’amour charnel aux étreintes fulgurantes ; c’est un livre, qui, souvenons-nous, il n’y a pas si longtemps aurait valu censure et condamnation suivies de brûlots nourris de corps de femmes traitées de sorcières.

                                                                                                 ©Jeanne CHAMPEL GRENIER

Chemin d’errance de JAMILA ABITAR, Éd. Traversées, Poésie, 55 p., Virton (Belgique).

Une chronique de Claude Luezior

Chemin d’errance de JAMILA ABITAR, Éd. Traversées, Poésie, 55 p., Virton (Belgique), ISBN : 9782931077030

Monologue où tout semble souple, coulant de soi telle une poignée de sable brûlant entre les doigts du destin, comme le suggère l’élégante couverture.

Terre de semailles nourricières également :

J’ai embrassé le soleil

et j’ai surpris debout les blés

faisant l’amour

Terre  où le « tu » donne une dimension empathique :

Mes battements du cœur

suspendus à ton horloge

ont écouté ta voix.

À chaque dune de son itinéraire, Abitar burine une beauté rare et sculpte une fleur des sables, une fleur de partage. Bienveillance et humanité ourlent chaque vers. L’auteure transculturelle se meut à travers les âmes avec l’aisance d’une très haute tolérance et l’étonnement naturel du poète. Un Petit Prince semble se profiler à l’horizon.

Oui, la parole est vent thérapeutique qui dénoue, malaxe, bâtit :

Réussir à nous entendre

C’est résoudre les conflits par la langue.

Nous oublions souvent,

Que sous une montagne de colère,

Il y a un enfant à consoler.

La fin se cristallise  en une sorte de « lève-toi et marche » : Il suffit parfois d’un mot / pour réveiller un mort. Même si l’on a sommeillé sur un tas de boue / de craintes, de fugitifs / j’ai armé mon corps / de l’impuissance de ce monde. Paroles quasi-bibliques. 

Avec la magie de ses mots et beaucoup d’élégance, Jamila Abitar, par son amour, avive l’espoir au bord du puits.

©Claude Luezior 

Claude Luezior, Sur les franges de l’essentiel suivi de Écritures © 2022 Éditions Traversées, Virton, Belgique ISBN : 9782931077047, 128 pages

Une chronique de Gérard Le Goff

Claude Luezior, Sur les franges de l’essentiel suivi de Écritures © 2022 Éditions Traversées, Virton, Belgique ISBN : 9782931077047, 128 pages


Selon le dictionnaire, le terme « frange » évoque « la limite imprécise de quelque chose », autant dire une zone indiscernable. Le mot peut avoir pour synonyme « marge ». Quant au substantif « essentiel » il désigne tout ce qui paraît indispensable. Concernant le livre de Claude Luezior, ces deux éléments de langage quasi antonymes s’associent pour constituer un titre qui évoque un lieu. Pour autant, il ne s’agit pas ici de cartographier l’indéfini ou le primordial. Le lieu évoqué est celui — idéalisé — de la création (artistique, poétique et philosophique). L’acte de création seul permet à l’être humain de se situer dans l’universel et de tenter de lui appartenir. Un acte qui ne peut être rendu possible qu’avec l’apparition de l’écriture.

Dans un remarquable Liminaire, l’auteur esquisse une histoire de l’écriture. Cet acte fondateur de l’humanité se confond à l’origine avec l’art. Georges Bataille dans son Lascaux ou la naissance de l’art considère que les peintures rupestres témoignent du moment (qu’il qualifie de « miracle »), sans aucun antécédent historique (en 1955, date de parution de son livre, le site de Lascaux s’avérait unique en son genre), où l’homme parvient à transcender son animalité. L’art pariétal est aussi écriture. Sans savoir ni pouvoir la nommer, l’homme des cavernes exprime pour la toute première fois sa relation au monde en la peignant. Il laisse aussi une trace lisible que pourront s’approprier ses descendants.

La suite est une évocation vertigineuse de l’évolution de l’écriture. La parole est longtemps gravée dans la pierre, une pierre souvent tombale. En l’absence de tout rite funéraire, nous ne saurions rien des civilisations passées. « Les idéogrammes fixent la voix humaine. Pouvoir compter, figer son urgence sur le sarcophage, pierre qui mange la chair. » Puis succèdent au minéral les supports végétaux et les peaux traitées « devenues imputrescibles », se substituent aux gravelets les stylets, les pinceaux, l’usage de l’encre et des pigments, toutes pratiques qui rattachent encore et toujours l’écriture à l’art.

Tout s’accélère. « Déjà se profilent avec fracas les presses de Gutenberg, la liberté de pensée, Montaigne, Descartes, les Lumières. »

Aujourd’hui, notre société est noyée sous des informations non classées (le futile se situe au même niveau que le grave : le football, la guerre), voire même fausses ou invérifiables, toujours éphémères. Comme le notait René Char : « L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant ». Des machines à l’obsolescence programmée déversent de soi-disant nouvelles dans nos cerveaux saturés quand « les dessins des cavernes ou ceux des pyramides ont survécu durant des millénaires […] ».

Tout au long de cet ouvrage, des poèmes au lyrisme contenu — mais non point contraint —  alternent, selon un rythme assez régulier, avec des incises en prose, typographiées en italique, qui souvent — tant par leur brièveté que par leur portée — ont valeur d’aphorismes. Une présentation qui fait songer aux répons. Le poète est sensible à un certain cérémonial.

A la lecture de cette suite, on est tenté d’inventorier diverses thématiques. Mais elles s’enchevêtrent de si subtile manière que l’entreprise s’avère vaine et ne peut épuiser la richesse d’un tel livre.

Le poète se souvient qu’on lui a enseigné Dieu concevoir l’univers en donnant un nom à chacun de ses éléments constitutifs. La langue a le pouvoir de créer. C’est le pouvoir du « verbatim » : ce qui est écrit doit exister. Aux yeux de l’auteur, cette parole divine s’est par la suite incarnée dans la poésie. C’est la parole première. Celle du démiurge. En découvrir une trace c’est s’approprier « […] un coquillage sacré / où luit la nacre / de tous les désirs ». La poésie est l’expression privilégiée des civilisations antiques. Elle se perpétue dans le roman des œuvres médiévales et persiste dans l’alexandrin des chefs d’œuvre classiques. Elle ne constitue pas pour autant une liturgie figée, ne relève pas du dogme, mais vaut « cent mille médecines / pour espérants d’une foi / sans Tables de la loi / juste l’appel d’un bonheur / d’un bonheur souche / pour extases embryonnaires ».

La poésie est une parole exigeante et lucide. Elle s’oppose au verbiage des puissants, à cette prose devenue une « novlangue » gangrenée par un anglais dévoyé (véritable jargon des affaires). Le poète a pris conscience de la délitescence de nos sociétés postmodernes : « Des ingénieurs frénétiques mettent leur génie à programmer dès son enfance la fin, si possible toute proche, de leur système. Comme si une mère s’ingéniait à cultiver les gènes de la mort dans ses propres ovules. » Le poète, lui, nomme l’essentiel pour qu’il puisse demeurer et dénonce la déshumanisation « pour rassurer / panser, sauver / aimer / sachant que la partie / sera un jour perdue ». Semblent lui donner raison ces démocraties qui chancellent, où l’on voit des citoyens lobotomisés en arriver à élire à la présidence de leur pays le cireur de chaussures d’un banquier.

Il convient de faire œuvre de résistance en témoignant pour les générations à venir « pour que survive / une manière d’essentiel / nous avons calligraphié / sur l’épiderme de nos chairs / écrouelles, cicatrices / et spasmes insensés / que l’on appelle poésie ». Mais si la poésie veut « traduire comme un combat / aux heures carnassières / pour une conscience / au-delà de l’artificiel », elle se refuse au militantisme car elle est « non pas figuration / d’une croyance / mais principe vital ».

Un leitmotiv traverse l’œuvre de Claude Luezior tel un motif musical : l’affirmation d’une joie de vivre et son corollaire l’espérance. Car l’écriture est aussi un acte de foi. Il faut compter sur un renouveau possible. « [J]e ne cesse de penser / à ces vies souterraines / qui se font sève ou ferment / et nourrissent les racines / d’anonymes herbages / ou de jonquilles éperdues ». Il faut retrouver la hardiesse du démiurge et présumer que l’amour de son prochain comme celui de la nature sont les garants d’une évolution positive. Même si la menace est là, grandissante, même si le poète sait que « [n]oire ou bubonique la peste s’est donnée du mal pour mieux faire. » Et puis, l’amour toujours, l’amour tout court. Comme lorsqu’il est invoqué avec grâce dans le texte C’est un petit moine : « car les instants d’amour / d’amour fugace et pur / il les a inventés / avant le crucifix / quand ses bras traduisaient / les gestes de la tendresse ».

Le livre s’achève avec le poème Chromatique qui fait écho au texte d’introduction Liminaire. On parle à nouveau de peinture. Dans le monde actuel. Fracassé. L’acte de peindre décrit comme un dernier sursaut de révolte. A l’instar du poète (« voici mon refus d’être ce que vous attendiez de moi »), l’artiste adresse aux dirigeants de ce monde malade une fin de non recevoir et poursuit son « combat de l’extrême / comme si le carmin / était sa dernière chance / et l’ocre / son ultime bol / de lumière / délire / d’une survie / incertaine ».

Le deuxième recueil composant le volume se présente comme un ensemble de textes courts, rédigés en prose et tous intitulés. Le titre de l’ouvrage l’indique sans ambages, Claude Luezior traite ici de l’acte d’écrire. Le ton est moins lyrique — quoique ! —, plus ironique, sarcastique même… D’emblée, l’auteur nous gratifie d’une étrange recommandation : « Ô lecteur, surtout n’écris jamais. N’avoue jamais ! Car tes mots resteront à charge. » Pour aussitôt après nous conseiller de « buriner » notre page.  Faudrait savoir ! On comprend entre les lignes — évidemment ! — qu’on ne peut se passer de l’écriture. « Les mots sont une drogue : ils nous rendent fou d’amour. » Le phénomène est contagieux. Quelqu’un avança un jour le postulat qu’il existait en France plus de poètes que de lecteurs de poésie.

S‘en suivent de savoureuses considérations sur la langue, si maltraitée de nos jours, entre les anglicismes de pacotille, les slogans publicitaires débiles, les délires inclusifs des nouveaux Trissotins et les borborygmes flatulents d’un quarteron de barbaresques abrutis.

Le poète évolue entre amertume et anathème. « Ma plume s’est cassée. Pas sûr qu’un clavier la remplace. » On songe à Philippe Sollers qui débutait chacun de ses séjours à Venise par l’achat d’une bouteille d’encre chez un immuable marchand. Un cérémonial étonnant qui touche au sacré.

Cependant quelques prophètes de malheur « prétendent que le Verbe est mort. » Selon ces corbeaux de mauvais augure, rien de l’ardeur créatrice de l’artiste pariétal ne subsisterait aujourd’hui. Mais Claude Luezior « d’un naturel optimiste » réfute ce lugubre augure et affirme : « [d]ans la complexité d’une fin de nuit, renaît le miracle langagier de l’aube. Et chantent les mots d’une oraison nouvelle. » Quoi ajouter de plus ?

© 2022 Gérard Le Goff

Claude Luezior, Un Ancien Testament déluge de violence, Liminaire et illustration de couverture de l’auteur, Editions – Librairie-Galerie Racine – Paris- VI -ème, Format 13 x 21 ½, Nombre de pages 158.

Une chronique de Michel Bénard

Claude Luezior, Un Ancien Testament déluge de violence, Liminaire et illustration de couverture de l’auteur, Editions – Librairie-Galerie Racine – Paris- VI -ème, Format 13 x 21 ½, Nombre de pages 158.


Cet ouvrage récent du Claude Luezior « Un Ancien Testament déluge de violence » est sans doute dans sa longue bibliographie une de ses œuvres la plus révélatrice, mais également la plus lucide et à n’en pas douter la plus incisive. 

L’Ancien Testament ! Nous le savions, mais c’est pour le moins sidérant, car au-delà de toutes ces horreurs divines, il s’agit bien parait-il d’un « bon Dieu » d’amour et de compassion. Cependant les révélations donnent froid dans le dos.

Il est des livres dits Sacrés ou Saints qu’il vaut mieux ne pas mettre entre les mains de certaines personnes fragiles ou avides de pouvoir, ce qui pourrait leur donner de très mauvaises idées, car, de par leurs penchants naturels, ils n’ont vraiment pas besoin de conseils douteux ou mal interprétés.

Quant à prêter serment ou jurer sur la Bible cela peut apparaitre comme une insoutenable hypocrisie et un mensonge éhonté. 

Au travers de son ouvrage « Un Ancien Testament déluge de violence » Claude Luezior ne porte aucun jugement, simplement il se place en simple observateur. Belle clairvoyance sur ces plaintes mortifères ayant poussé sur un terreau dénaturé.

Claude Luezior soulève et remet en question les aspects majeurs des livres Saints ou Sacrés, censés nous oindre des huiles de leurs sages paroles ou aphorismes, alors que le plus fréquemment ce n’est qu’un déferlement de violence, de haine, de vengeance, d’intolérance, bien évidemment le tout brodé par les fils de l’ignorance. 

Claude Luezior ne fait que souligner les points sensibles et les excès des religions, des controverses, des révélations aveugles et primaires, des drames oubliés ou détournés par les absurdités de certaines lois dites divines.    

La légende perdure, Dieu créa l’homme ! Mais à n’en pas douter il semblerait que ce soit plutôt l’homme qui créa Dieu ! Mais à qui adresser la plainte pour cette supercherie ? Cet Ancien Testament était déjà la base fondamentale de La Commedia dell Arte. Même les enfants auraient du mal à cautionner ces bouffonneries. Mensonges, délations, trahisons, incestes, sodomies, toute la panoplie du genre humain de la plus méprisable espèce.

Ici, le souffle divin n’est guère porteur d’amour, il dispense des senteurs de génocides, de terres brulées, de crimes contre l’humanité avant le nom, la grande farandole biblique s’organise, le tout cautionné par la sainte contribution des miracles inexpliqués autant qu’inexplicables.

Claude Luezior nous offre un ouvrage qui extirpe de l’ombre les esprits obtus en dénonçant les inepties des religions, sans parler des multiples duperies et arrangements des écritures apocryphes. Simple jeu de bon sens.

C’est à croire que l’histoire se renouvelle malgré l’expérience du passé et les dangers programmés. Les incohérences, les infantilisations, les grandes mascarades et bouffonneries prennent la dimension de la mise en scène biblique. Les absurdités sont pléthores.

Notre poète souligne ou ironise sur l’absurde kafkaïen des situations, les constats sont multiples et croustillants, il suffit de lire simplement cette démonstration biblique où carnages, guerres, génocides, lynchages, mise à mort ou ce besoin de juger sont toujours à l’honneur. Dieu en sa grande mansuétude est juste et bon, ses actes ne peuvent être remis en question ou gare ! Sans oublier que notre Dieu tout puissant a ses serviteurs zélés dans la lignée des Savonarole en autres où les buchers purificateurs ne sont jamais bien loin.

Inepties, controverses, aberrations sont de mises à chaque page du Saint Livre. Même sur le plan de la symbolique la plupart de ces préceptes bibliques, ne sont qu’interprétations des lois en fonction d’une cause ou d’une autre, l’ensemble se révélant être que d’inquiétantes incohérences.

Claude Luezior qui a le sens de l’humour, n’en a pas moins le sens du sacré, du mysticisme, se pose la question devant les épouvantables colères célestes : « Vous avez dit bon Dieu ? »

C’est sous cette éclairage courageux, lucide, critique, mais toujours objectif, que notre poète évoque tout le questionnement que peut soulever ce livre, ces livres prétendus Saints.

Mais avant de conclure, il me semble que tous les auteurs, traducteurs, exégètes et théologiens de tout ordre auraient dû consulter Erasme, auteur de l’ « Eloge de la folie » qui sans  doute aurait trouvé le remède et les aurait aidés à démêler tous ces imbroglios bibliques au risque lui-même d’être frappé par la colère divine.   

« Le nombre de fous est infini. » (Ecclésiaste 1, 15, selon la Vulgate.)

Un espoir cependant, tout à la fin de cet ouvrage qui comporte plus de 350 citations bibliques: Claude Luezior, qui ne prétend nullement être un théologien, distingue bien entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Perspective humaniste et de paix entre les peuples, au milieu de ces plaies d’Egypte et affres d’ailleurs : ce qui est rassurant, c’est que le premier à les avoir remis en perspective est un rebelle d’un nouveau genre, incarnation du pardon et de l’amour, le Nazaréen Jésus Christ.

Lisez ce livre « Un Ancien Testament déluge de violence » vous serez étonnés, voire bousculés dans vos convictions, mieux, d’accord ou pas d’accord avec les dits de Claude Luezior vous serez emportés dans la spirale d’une interrogation qui ne vous laissera pas insensibles.  

©Michel Bénard