Patrick Hellin, Terres levées, poésies, Éditions Traversées, 67 pages, 20€


« Terres levées » pourrait être une allusion comme l’auteur nous le suggère p 29, à la pâte à pain qu’on fait lever avant de la reprendre, de la pétrir à nouveau et de l’enfourner. « Terres levées » matière mole, malléable de laquelle on tire poteries. « Terres levées » paysages qui se révoltent. 

Terres labourées, récoltes terminées, mort de toutes les saisons sauf de l’hiver. Les premiers quatrains en quatre mouvements seraient comme les quatre saisons mais l’on sent qu’à travers les vers de Patrick Hellin, le temps ne passe pas, l’été brille de quelques éclats, le printemps remue à peine l’espoir. L’automne pluvieux et l’hiver s’éternisent.

Seul vers la plaine nue
Les mots n’ont plus d’écorce
C’est un sel froid
D’une sève morte s’élève un chant

L’humeur humaine a ses saisons et je sais combien les champs bruineux, vidés, visités par les cris de quelques volatiles noirs peuvent révéler à l’homme sa solitude, sa finitude, l’absurdité de sa vie. Les terres levées bouchent l’horizon. La dépression cette folie inversée gagne par capillarité l’être entier. Pour s’en sortir, il faut accéder à la lucidité, s’agripper au réel. C’est ce à quoi nous invitent les textes de Patrick Hellin.

Tu observes sa fuite
Son échappée, la route
De tes pas, ton allure
Tu te cramponnes à ses ravins 

C’est un espace affranchi d’ombres et de lumières
Il y brûle des soleils factices
Un noeud de lisières, de rameaux et d’oranges
On y sème les sources qui avalent le ciel

On aura compris que le chemin sera difficile, jalonné d’obstacles qu’on contourne ou affronte avec obstination. 

Les saisons sont étroites
Celle où je vis
En équilibre sur le rétréci
Et l’éveil se vêt de sommeil

À quoi se rattacher?
Écoute le silence des mots
L’écho de l’instant

La poésie, l’écriture a-t-elle un rôle à jouer dans notre quête à être?

Dans tes yeux qui s’affament d’oubli
Le geste du sourcier
Qui cherche le néant
Et ce qui en sa cendre lui survit

À cette « cendre » répond à la page suivante comme en un miroir le mot « pollen »

Ce sont des ombres ailées
Le pollen de demain
Et la poussière des choses

Valerius De Saedeleer- Vóór de lente-olieverf op doek-tussen 1905 en 1941

La poésie de Patrick Hellin fait grand usage des métaphores se rapportant à la nature, aux saisons, à la terre. Les tableaux proposés ressemblent à ceux qui ont bercés mon enfance. Je pense aux paysages hivernaux de Valerius De Saedeleer  ou ceux d’Albert Saverijs. Je regardais les tableaux sans trop comprendre ce qu’ils avaient de sombre et d’éclairant à la fois, ces paysages hivernaux, ces champs d’automne. Plus tard, j’ai compris comment cette grisaille, cette lumière de reflets et d’éclats de miroir caractérisent une position intermédiaire, faite de compromis, jalonnée de quêtes contre l’extrême noirceur. Position d’équilibre. Rien ne semble acquis pour toujours, il faut sans cesse vouloir reconstruire sans pour autant partir de rien.

Albert Saverys (1886-1964)
Paysage hivernal sur la Lys Huile sur toile Signée en bas à gauche H_63 cm L_78 cm

Sur la crête sombre
Figé à la limite
Des ombres et de la lumière
Ce solitaire est nu

L’immobilité tombe du ciel, étreint la terre
Le gel encore a saisi les labours
Un peu de givre accompagne
Leur houle

Dans le ciel mat, l’écho d’un oiseau noir
L’attente et le suspens se couvrent
De nuit. Une vague de terre court vers
Le ciel, ombres et lumières figées

Elle est solitude, monodie du temps
Ce qui parle en costume d’infini
Immobile aussi
Dans les cercles du soir

Où le ciel est un creux que les mots ne peuvent combler

Voilà  le poème que j’ai choisi comme étant le plus représentatif de ce très beau livre des éditions Traversées. En couverture, on admira l’illustration « Le messager » signée Jean Dutour. La mise en page raffinée due à Patrice Breno assure une belle lisibilité à l’ensemble des textes.


Santiago Montobbio, « El hombre es siempre un fuego ultimo, secreto / L’uomo à sempre un fuoco ultimo, segreto », Le Chasseur Abstrait.

Santiago Montobbio, « El hombre es siempre un fuego ultimo, secreto / L’uomo à sempre un fuoco ultimo, segreto », Le Chasseur Abstrait. Disponible par le lien


Dans ses derniers recueils, Santiago Montobbio, avec une perspicacité franche et une foi chevillée à sa conception de la fonction du poète, parle de son quotidien, des lieux qu’il fréquente ou visite (sa ville, Barcelone, mais aussi les maisons de vacances de sa famille en Catalogne, le Nicaragua ou Rome), des gens qu’il rencontre ou qu’il appelle. Il mentionne assez fréquemment son amie Carmelita Ferreri, tour à tour et à la fois conseillère, exégète et traductrice. Dans la sélection de poèmes proposée par la revue en ligne Le Chasseur Abstrait, Carmelita Ferreri apparaît donc à la fois comme personnage récurrent des poèmes et traductrice de l’espagnol vers l’italien. Santiago Montobbio rappelle, dans le poème liminaire Poema Puerta / Poema Porta, à quel point ces deux langues font partie de sa vie, comme aussi le français, qui est ici symboliquement représenté par la revue en ligne. 

Le recueil bilingue fait évidemment sans cesse des ponts entre les deux langues, et entre les deux cultures qu’elles irriguent. Les recueils récents de Montobbio sur ses voyages à Rome l’avaient déjà montré, et la démonstration acquiert ici plus de force de pouvoir être lue aussi en italien. Si, comme l’affirme le poète, ses écrits sont sa vie, cette vie ne peut qu’être nourrie de ce jeu de miroirs linguistiques, comme elle l’est d’intertextualité, ou d’expériences par procuration. 

L’une des forces de cette sélection de poèmes, qui va des années 80 à des poèmes inédits très récents, tient à ce que Santiago Montobbio rappelle sans cesse à ses lecteurs que rien, ni les impressions, ni les termes grâce auxquels on les évoque, n’est un surgissement spontané et vierge. On ne visite pas Rome comme une valise neuve, on la visite avec les souvenirs des autres, les œuvres qu’on a lues, les impressions déjà ressenties, dans notre tête, même parfois à notre insu. Par exemple, Santiago Montobbio évoque à plusieurs reprises sa lecture de Rome à travers les souvenirs et les récits de son père (« Rome n’a pas quitté mon père, non, ou plutôt / elle l’a toujours accompagné. Et elle nous a toujours accompagnés, / parce que nous l’avons vécue à travers lui. / Dans le sentiment, dans la mémoire »). 

Ainsi, on comprend que la poésie de Santiago Montobbio est un effort absolu mais vain, et se sachant tel, de traversée de la réalité, dont on ne retient donc rien d’authentique, puisque toute lecture en est légendaire, dans le sens qu’elle a déjà été vécue par d’autres et seulement médiée par le poète, qui, en bout de ligne, griffonne « quelques vers / qui étaient plutôt des pensées ». La création, c’est donner une forme à l’impensé intensément peuplé qui occupe le créateur. C’est en ce sens que la poésie est à la fois pratique personnelle et témoignage aux dimensions du monde, expérience solipsiste et communion, ce que Santiago Montobbio nomme des « poésies ouvertes » : « Les poèmes / sont ouverts et creusent à l’intérieur, / ils ouvrent des chemins et grimpent à d’impossibles murs ». 

Joseph-Antoine d’ORNANO, Instantanés sereins, (21 tableaux et 25 poèmes), Éditions L’inventaire – 64 pages, août 2023, 12€ .


Un tableau et une page d’écriture ont peu de choses en commun (à part d’être, devant nous, réalités silencieuse, immobile et durable), et talents pictural et littéraire sont, de fait, rarement réunis (malgré Blake, Hugo, Cocteau ou Michaux), car la force d’un écrivain est d’être une âme qui nous touche par les signes de ce qu’elle pense, alors que celle d’un peintre est plutôt dans un toucher parlant au coeur par ce qu’il dispose en images.  Les deux arts contribuent normalement peu l’un à l’autre (l’écriture ne « peint » qu’en imprimant mots et textes, dont l’encre sèche sur le support des pages façonnées; la peinture « n’écrit », marginalement, qu’en fixant des signes ou ajoutant des notations de pensée), et l’on est alors d’autant plus surpris et ravi (comme chez Cécile Holdban ou Marie Alloy) de rencontrer un(e) poète-peintre qui n’a pourtant pas deux âmes. Joseph-Antoine d’Ornano (né en 1949) est un seul talent, en deux manières distinctes – ses textes ne semblent pas là pour commenter ses oeuvres, pas plus que celles-ci pour illustrer ses textes. Sa démarche est plus secrète et profonde, comme si ces deux arts étaient nés ensemble en lui, comme jumeaux de sa formation d’esprit – familiers l’un de l’autre, mais séparés, peut-être pas même complémentaires (comme une peinture viendrait montrer ce qu’un texte ne peut dire, ou un poème dire ce qu’un tableau ne peut montrer). 

                                                  

Par exemple, dans la première double page du livre, le texte contient trois éléments qu’une peinture, même fidèle, ne pouvait ni ne pourrait montrer : le passé (ici, le passé composé, en ligne 2) ; le secret (la dérobée des choses, le port clandestin de soi, comme « l’en douce » de la ligne 4) ; le mouvement (l’enchaînement des gestes, la « danse » de la ligne 6). Réciproquement, que nous montre le tableau, inaccessible au pouvoir de tout texte ? Bien sûr, l’espace (la variété des places); l’instantanéité (la présence conjointe des choses ou des êtres sous le regard); la lumière du monde (le jeu de ses lueurs). Mais s’agissait-il ici, pour l’auteur, d’ajouter des caractéristiques à d’autres, et de produire une réalité, en quelque sorte, affichant complet – de saturer ainsi (mots et images) la présence proposée ?   Tel ne semble pas son but, car textes comme peintures frappent par leur double fragilité, leur évidente pudeur, et semblent plutôt vouloir souligner et confirmer (que chercher à masquer ou compenser) ce qui leur manque !

                                                 

 La dignité nostalgique qui émane des petits tableaux – il y a en eux la grâce un peu triste des ambiances (de monde) et des présences (humaines)  – est comme un rêve retombé.  Deux rêves retombés, surtout : celui d’une immensité protectrice (mais comment le serait-elle ? Toute immensité s’échappe, et se retire d’elle-même comme de nous, elle ne peut former aucun abri !), celui aussi d’une intimité sacrée (et comment le serait-elle ? le « sacré » est ce qui est séparé, ou plus précisément ce qui n’est là qu’en délégation d’un autre monde, et aux conditions de cet au-delà. L’intimité est l’inverse : une complicité dans l’en-deça partagé, un secret gardé par quelques-uns, qui ne peut pas les déborder !). Si cette impression est juste, alors on comprend ce que l’écriture poétique peut fournir de remèdes à cette double impossibilité picturale : la parole peut rabattre l’immensité sur elle-même (comme si l’Absolu venait y faire ses propres confidences), et, à l’inverse, peut rapatrier dans l’âme humaine la source du sacré – comme on le voit dans un serment, une promesse solennelle. Mais la tension, malgré le merveilleux effort lyrique, reste : il n’existe pas, quelle que soit la virtuosité du poète, d’immensité harmonieuse, comme il n’y a pas d’intimité impartiale ! 

                                                           

Ce que permet en retour la voix poétique (et qui est inaccessible à la peinture), c’est, on le sait, le récit (les états successifs d’une histoire sensée), et la leçon d’un texte (une fable inclut sa morale, un message général tiré du poème peut être formulé dans le poème même, alors qu’une peinture ne peut expliciter son sens possible). Cette double capacité d’intrigue narrative, et de généralisation proposée se lit dans les poèmes sobres et délicats de d’Ornano. L’intrigue est souvent une sorte de « mise au point » intérieure de son destin de la part de quelqu’un; la généralisation est constante : ici (p.12), tous les chagrins se ressemblent; là, (p.15) ce sont les visages de ceux qu’on quitte qui se ressemblent; là encore (p.22), les femmes qui « songent à un enfant » fredonnent un même murmure; ou bien (p.31 et 49) les jours ordinaires sont le souvenir le plus poignant des derniers jours d’une vie … Là où la peinture (dans ses vignettes parfaites) restait en arrêt devant l’immensité, ou gardait l’intimité muette, la poésie (dans ses récits évocateurs) s’explique mieux nos ressorts de vie; elle fait comme arriver en mots ce qui nous anime, et indiquer des directions non-spatiales à notre liberté. Mais la généralité garde toujours son ambiguité (par exemple, si tous les chagrins se ressemblent, faudra-t-il déplorer qu’en en éprouvant un, tous analogiquement viennent sur nous – ou au contraire se réjouir qu’en vainquant un de nos chagrins, on guérit un peu de tous les autres ?).

                                                      

 Ce qui touche dans cette poésie délestée de toute violence (l’oiseau, l’enfant et la maison y sont seuls aux commandes de cette réalité sauve !), c’est d’une part un appel constant à la mémoire et même au témoignage ou à la confiance d’êtres non-conscients, animaux et éléments, comme s’ils pouvaient merveilleusement attester, à leur façon, des choses humaines (comme des pigeons voyageurs nous feraient mieux comprendre nos voyages, les migrateurs nos orientations, les fleurs nos propres manières d’éclore ou de nous fâner etc.) – mais l’échec est là : la mémoire des êtres non-humains (malgré la fraternelle prosopopée) reste inhumaine. Et d’autre part, le récit pourra nous submerger de promesses (des visages nous y attendent, des envols et élans nous y convient, des ressorts de peur, d’envie et d’humiliation sont brisés dans l’innocente vacance des êtres naturels …), la réalité revient : toute histoire vit, donc meurt. Ou bien : une joie ne dure que tant que le sens d’une situation la porte et la justifie, pas davantage ! Une fête véritable honore ce qui la dépasse, mais la mort (vue de nous, en tout cas) dépasse tout ce qui nous dépasse !. Face à ces deux sublimes impasses de toute poésie, que peut à son tour cette peinture ? Tout est solidaire dans son espace (formes humaines et non-humaines semblent y témoigner ensemble !), tout est perpétuelle relance dans son expression (l’éternité de vie d’une Trinité est dans ce cadre suffisant où trois êtres se font inlassablement vivre les uns les autres. L’admiration mutuelle est, on le voit alors, comme l’absolu remède à l’arbitraire d’autrui).

                                                       

La dignité tragique de l’oeuvre de Joseph d’Ornano tient à l’aveu d’un possible double échec de la peinture (il n’y aura pas d’image définitive de notre vie) et de la poésie (il n’y en aura pas davantage de texte parfait, de formulation infaillible); mais ensemble, pourtant, elles assurent la possible complétude d’une conscience humaine, exceptionnellement apte à dire ce qu’elle fait voir, et montrer ce qu’elle nous fait nous dire. Oui, la conscience est tragique, puisque son attention à la présence est toujours aussi attention à l’absence; mais elle est immortelle car même cette attention à sa propre absence signale et relance – à la fois énigmatiquement et effectivement – la présence même, dans le monde, de notre attention à lui !  

Danielle FOURNIER, ce pourrait être l’été, suivi de Mireille FARGIER-CARUSO, ainsi cela devient, collection Duo, Editions Méridianes (Montpellier), 2023, 12 €


Il arrive que les poètes soient aussi intellectuels (prof d’université, philosophe), et la pensée les fait chanter. Nous qui, alors, les lisons et recevons, leur chant en retour nous fait penser, et c’est justice. Mais voici que, d’après le principe de cette petite collection (un poète lance un poème de quelques pages, un autre – qui saisit ce poème comme une question qu’on pose – lui répond), il arrive ici que deux poètes intellectuelles s’entre-répondent : deux chants de pensée se suivent, se jaugent et s’accordent autant qu’ils peuvent, autant que la vérité leur paraît le permettre. Va-t-on dès lors constater qu’elles pontifient fort, et qu’on s’ennuie ferme ? On pourrait le craindre, mais non : le thème traité est, en effet, net et universel, c’est celui de l’été manqué ou failli, de la maturité qui déçoit ou déchante, d’une vie humaine parvenue au sommet de sa construction et échouant à stabiliser son acmé, à trouver paix et joie à ce qu’elle se sera fait devenir.

Danielle Fournier (1955) titre sa séquence : « ce pourrait être l’été » (la pleine et complète saison d’existence, la plénitude méritée d’expérience, l’exercice enfin réussi d’être là), mais … ça ne l’est pas : la puissance de béatitude acquise ne marche pas, quoi qu’on aime en croire, quoi qu’on s’amuse à en singer, quoi qu’on joue à en disposer. Le poème est digne, poignant, juste – d’une nostalgie sûre de ses motifs, mais n’exagérant jamais ses moyens. Une femme cherche à comprendre (puisqu’elle a toute sa vie pensé pour n’avoir plus peur de comprendre !) comment elle n’en est pas arrivée là où sa constante authenticité, sa fière fidélité, sa secrète attention à ce qui chaque fois importait vraiment, étaient faites pourtant pour l’y mener. Il y a là une plainte intègre, un constat élégiaque (« que faire des ciels en pleurs« ?), un demi-tour inconsolable sur le défilé d’efforts perdus qu’une vie se sent quitter. L’aveu bouleverse : son propre travail de perfection a comme trahi cette femme. Trahi, parce que l’été, ici, que « ça aurait dû – maintenant enfin – être« , est comme la saison de l’accomplissement, la période de notre destin où le corps est le plus habitable, où notre propre enveloppe de chair est devenue maison sûre et sereine. L’été d’une existence est son moment d’être digne foyer d’elle-même, que le feu (domestique) du sens éclaire et justifie : c’est l’âge exact, dit-on volontiers, auquel on choisirait, un jour d’après la vie, de ressusciter; l’âge aussi qu’on reconstruirait pareil, qu’on rebâtirait à l’identique si l’on venait absurdement à le perdre, comme un bagage, jeté du toit dans le vide, lors d’un virage serré. Mais rien n’y fait : la part la mieux exercée de soi se fait indisponible, sonne creux, donne, au mieux, lieu à tristes grimaces et oisives clowneries :

« on joue à l’été dans l’eau glacée avec des

ballons gonflés

on s’amuse à rire autour d’une table vide, à se 

prendre par la main

pourtant il n’y a Personne

et ce n’est pas que l’on craigne quelque chose » (p.8)

Bref, pour le dire familièrement, ça ne vient pas fort !

« une femme ravagée de l’intérieur existe

et n’a pas de mots

vit en parallèle

un monde où la guérison ressemble au vent

elle ne sait plus ce qu’elle attend

sinon qu’elle attend » (p.7)

C’est donc Mireille Fargier-Caruso (1946) qui répond. Le titre de son poème en écho nous dit tout : « Ainsi cela devient« . Elle rectifie donc trois fois le « ce pourrait être l’été » du poème d’appel. D’abord, le serré et net indicatif présent (« devient ») répond au flottant et flou conditionnel (« ce pourrait être »); ensuite, le pur et simple « devenir » (l’écoulement des états du réel, la sèche et inlassable auto-succession des événements du monde) vient supplanter et effacer l’être espéré et fantôme; enfin le « Ainsi cela » conclut – comme un glas logiquement impersonnel et général – à la vanité des réclamations particulières (absurdes au Paradis, inutiles en Enfer, ambiguës dans l’entre-deux). La « réconciliation » ne se mendie pas, elle se décide; le passé vaut précisément le présent qu’il fut, et aura l’avenir du sens que nous lui ferons mériter ou non de garder. La poète balaie, pour nous, devant la porte de la vie : tout nouveau « maintenant » fait logiquement vieillir (comme le dit d’ailleurs Platon dans son « Parménide », 152 bc); « nous ne sommes jamais tout à fait » (p.4), car nous ne devenons que pour redevenir aussitôt autre chose (aucun état de nous-même, même le plus abouti, n’est fait pour être ce nous-même !); tout devenir (et une vie réelle en est un) est à horizon indéterminé, à sillage révolu et à définitive hésitation :

« tandis que les marées vont et viennent

dans le plaisir du mouvement

nous cheminons

vers ce qui s’échappe toujours

les jours noyés dans notre dos » (p.4)

Trois arguments viennent en images exemplaires. D’abord, l’amour qui fut ne passe pas, car deux êtres l’ont fait justement passer l’un dans l’autre (tu « ne peux effacer/ ces moments où l’on est hors de soi/ cette émotion et son sillage« , p.10), dans un secret confié à plus haut qu’eux :

« nous savons bien alors

que nous sommes plus que nos gestes

à croire qu’on pourrait

remonter le temps avec nos mains

puis le repos

après l’amour

si haut

si simple

nous sommes réconciliés » (p.6)     

Ensuite, le temps, disent les philosophes, est « le devenir passé du présent », et même le « revenir présent du passé » y baigne (et s’y noie héroïquement) : la réalité n’habite que là où elle change. Faisons, pour être réels, comme elle !

« pas de pause dans la durée

pas d’arrière cour au monde

on peut juste faire du commencement

pour pouvoir l’habiter » (p.12)

Enfin, que trouve et « sauverait » la nostalgie ? Du présent ranci, laissé pour compte; un présent en tout cas qui rêvait d’un autre avenir que notre piteux et cérémoniel retour à lui ! Il n’y a pas de maison inactuelle, l’absence n’est foyer que pour les absents :

« sur la table de nuit une bague oubliée

un anneau    un lien trop grand pour toi

et cette carte retournée à l’expéditeur

fausse adresse

y a-t-il donc un vrai lieu où habiter ?

insouciants les mots

avenir grand ouvert

devenus faux comme l’adresse

on connaît trop la fin de l’histoire » (p.8)

Laquelle a raison ? Mireille Fargier-Caruso opte, comme on voit, pour le défi tragique (les animaux vivent bien car ils ne savent que vivre, comme les choses ne savent qu’être; pour nous, bien sûr, nous savons que ce que nous croyons importer le plus est ce qui dure le moins) et elle parie sur ce qui doit ne pas durer :

« parier sur l’éphémère

du vif

au milieu de la grande patience des choses

restées là immobiles

comme si elles nous attendaient » (p.7) 

Danielle Fournier – qui n’espère, de toute façon, rien d’éternel – attendait, elle, au coeur d’une vie humaine, une possible complète réalisation du temps. De ceci, qui n’a pas eu lieu, elle ne peut faire son deuil. Comme poète, elle sentait (à tort ou à raison) le temps lui-même vivre – or tout être vivant est un précipité de temps (il contient encore, dans ses gènes, ce qui l’a permis; il permet toujours, dans son métabolisme, que persiste ce qu’il contient). « Ce pourrait être l’été » signifie alors peut-être : le temps pourrait, devrait, lui-même vivre. Une durée devrait jouir de son propre perfectionnement. Comme l’espace s’accomplit en maison d’un corps, le temps devrait pouvoir se devenir à lui-même réel … en maison d’une âme ? On comprend alors (et partage) l’espèce de désespoir policé, de polie inconsolabilité de sa déception :

« toujours, toujours les mots dessaisis d’une

histoire qui s’est délitée

entre les pages d’un livre vermoulu sur une

tablette crasseuse

d’une tour lézardée, d’un moulin décrépi

une femme enterrée au jardin

un amour ruiné  » (p.9)

Ce dialogue à la loyale entre deux superbes lyrismes – à propos, justement, de la légitimité même d’une existence lyrique ! – touche et éclaire.

Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIème Reich, préface de Johann Chapoutot, Espaces Libres, Éditions Albin Michel, Histoire, 510 pages, septembre 2023


LTI: Lingua Tertii Imperii

Johann Chapoutot historien spécialiste de l’histoire contemporaine et du nazisme, dans sa préface, interroge : Que faire et comment réagir face à la violence?

Que pouvait donc entreprendre Victor Klemperer, « fils de rabbin, professeur de philologie et de littérature française avant d’être destitué en 1935 pour être affecté à un travail de manoeuvre dans une usine. »? Il échappe de peu à la déportation et au terrible bombardement de Dresde. Que pouvait-il entreprendre dans une Allemagne qui interdisait aux juifs tous droits en réduisant ces femmes et ces hommes à l’état de vermines et cadenassait de la même manière violente et  brutale chaque opposition?

La seule réponse qu’a pu imaginer Victor Klemperer a été en philologue de repérer et d’analyser, de dénoncer l’appauvrissement général de la langue allemande généré par le régime nazi. Comment le poison nazi a pu ainsi s’infiltrer partout, toucher toutes les structures de la société, toutes les tranches de la population. 

LTI est le titre énigmatique qu’il donne au journal qu’il tient entre 1933 et 1945 et dans lequel il consigne toutes ses découvertes sur le langage nazi. Il avouera aussi que c’est ce travail tenu secret qui lui a permis de tenir le coup. Oeuvre d’intelligence dans cette période funeste et particulièrement sombre de l’histoire contemporaine.

LTI équivaut à « la langue du IIIè Empire », Lingua Tertii Imperii. En utilisant ces trois lettres pour désigner la langue nazie, il parodie l’une de ses manies et dénonce par là-même les procédés mis en place par cette langue: dénaturer, déshumaniser, chosifier, réduire les rapports humains à leur unique fonction utilitaire. 

p47 : « Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. »

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic: on les avale sans prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelques temps l’effet toxique se fait sentir. »

P48: « La langue nazie change la valeur des mots. (…) elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. »

P53: « La LTI est misérable. Sa pauvreté est une pauvreté de principe. » 

« Elle s’empara de tous les domaines de la vie privée et publique: de la politique, de la jurisprudence, de l’économie, de l’art, de la science, de l’école, du sport, de la famille, des jardins d’enfants et des chambres d’enfants. »

Certaines phrases de Klemperer résonnent avec pertinence lorsque je suis confrontée à la langue de bois de ceux qui nous gouvernent et d’une partie de la presse. La langue du néolibéralisme ressemble en bien des points par les mécanismes qu’elle copie, qu’elle reproduit à la LTI. Surtout lorsqu’il s’agit d’assoir des dogmes, de stigmatiser les opposants politiques ou certaines tranches de la population. Le capitalisme malade ressemble de plus en plus à un régime autoritaire, qui broie l’individu. Ruine la planète. Ceux qui la défendent et donc défendent l’intérêt de tous se font appeler « éco-terrosite », « éco-fanatique ». Une uniformisation est mise en place, un appauvrissement de la langue va de paire avec l’appauvrissement de la pensée. Il devient de plus en plus difficile de critiquer la parole officielle, de lui opposer une autre approche. 

P60: « La LTI est la langue du fanatisme de masse. »

P59: « La LTI s’efforce par tous les moyens de faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier sa personnalité, de le transformer en tête de bétail, sans pensée ni volonté, dans un troupeau mené dans une certaine direction et traqué, de faire de lui un atome dans un bloc de pierre qui roule. » 

La LTI se caractérise par une très grande pauvreté. On peut trouver une liste des mots de la LTI sur la page Wikipédia dédiée à la LTI. Pour chacun de ces mots Klemperer note son apparition, son utilisation. 

P93: le premier mot de la LTI: « Strafexpedition » expédition punitive

« Les expéditions punitives semi-privées et exécutées en amateur, furent immédiatement remplacées par l’action policière, régulière et officielle, et le ricin par les camps de concentration »

Staatsakt = cérémonie officielle

P95: « Une cérémonie officielle a une signification « historique » particulièrement solennelle. Et voilà le mot avec lequel, du début à la fin, le national-socialisme a fait preuve d’une prodigalité démesurée. Il se prend tellement au sérieux, il est tellement convaincu de la pérennité de ses institutions, ou veut tellement en convaincre les autres, que chaque vétille qui le concerne, tout ce à quoi il touche, acquiert une signification « historique ». Il prend pour « historique » chaque discours du Führer, et peu importe s’il répète cent fois la même chose. » 

N’a-t-on pas assisté à la même mise en scène des discours du président Macron ? 

P110 Renversement de valeur accordée aux mots ex: fanatisme

P119 « Jamais, avant le IIIè Reich, il ne serait venu à l’esprit de personne d’employer « fanatique » avec une valeur positive. » 

P143:  « La LTI utilise à satiété ce que j’appellerai les guillemets ironiques. (…) Les guillemets ironiques ne se bornent pas à citer d’une manière aussi neutre, il mettent en doute la vérité de ce qui est cité et, par eux-mêmes, qualifient de mensonge les paroles rapportées. (…) Dans la LTI, l’emploi ironique prédomine largement sur le neutre. Parce que la neutralité justement lui répugne, parce qu’il lui faut toujours un ennemi à déchirer. »

P151: « Le mot « Juif » dont les lettres sont imitées de l’alphabet hébraïque, joue le rôle d’un prénom qu’on portait sur la poitrine. (…) Quand on parle de moi officiellement, on dit toujours « le Juif Klemperer. »
« En cours de physique, on devait taire le nom d’Einstein, et même l’unité de fréquence. le « hertz », ne devait pas être désignée par ce nom juif. »

P160. « La LTI était une langue carcérale (celle des surveillants et des détenus) et une telle langue comporte inéluctablement (en manière de légitime défense) des mots secrets, des ambiguïtés fallacieuses, des falsification, etc…

La LTI fait un usage disproportionné de l’abréviation

P178 «  Aucun style de langage d’une époque antérieure ne fait un usage aussi exorbitant de ce procédé que l’allemand hitlérien. L’abréviation moderne s’instaure partout où l’on technicise et où l’on organise. Or conformément à son exigence de totalité, le nazisme technicise et organise justement tout. »

P189: « À la place de la vérité une et universelle, censée exister pour une humanité universelle imaginaire, apparaît « la vérité organique » qui naît du sang d’une race et ne vaut que pour cette race. Cette vérité organique n’est pas pensée et développée par l’intellect, elle ne consiste pas dans un savoir rationnel, elle se trouve au « centre mystérieux de l’âme du peuple et de la race », elle est pour le Germain, donnée dès l’origine dans le sang nordique: « l’ultime « savoir » d’une race est déjà connu dans son premier mythe religieux »

P205: « « Comprendre », ça ne fait rien avancer du tout, il faut croire. Le Führer ne cède pas et le Führer ne peut être vaincu »

« La LTI doit être une langue de croyance, puisqu’elle vise au fanatisme (…) elle est proche du christianisme, ou plus exactement du catholicisme, alors que le national-socialisme a combattu le christianisme et justement l’Église catholique, tantôt en secret, tantôt en théorie, tantôt en pratique. 

P211 « De 1933 jusqu’en 1945, jusqu’au coeur de la catastrophe berlinoise, cette élévation du Führer au rang de Dieu, cette assimilation de sa personne et de sa conduite au Sauveur et à la Bible eurent lieu jour après jour et marchèrent toujours « comme sur des roulettes », et jamais on ne put la contredire le moins du monde. »

P219: « Le nazisme a été pris par des millions de gens pour l’Évangile, parce qu’il se servait de la langue de l’Évangile »

P247 : Et grâce au racisme scientifique ou plutôt pseudo-scientifique, on peut fonder et justifier tous les débordements et toutes les prétentions de l’orgueil nationaliste, chaque enquête, chaque tyrannie, chaque cruauté et chaque extermination de masse. »

Weltanschauung

P267 La LTI trouve dans le mot Weltanschauung la vision (Schau) du mystique, c-à-d la vue de l’oeil intérieur, l’intuition et la révélation de l’extase religieuse

(…) philosopher est une activité de la raison et de la pensée logique et le nazisme y est hostile comme à son pire ennemi.

La LTI n’hésite pas à utiliser des mots de langue étrangère même lorsque l’équivalent allemand existe.

P276 « Liquider est un mot de la langue commerciale et en tant que mot d’origine étrangère, encore un peu plus froid et objectif que les équivalents allemands »

« Quand es êtres humains sont « liquidés », c’est qu’ils sont « expédiés » ou « achevés » comme des choses matérielles. Dans la langue des camps de concentration, on disait qu’un groupe de personnes étaient « conduites à la solution finale » lorsqu’elles étaient tuées par balles ou envoyées dans les chambres à gaz. »

Führerprinzip : principe d’autorité

p279 « « Aveuglément » est l’un des maitres mots de la LTI, il désigne la disposition d’esprit idéale d’un nazi envers son Führer et son chef ad hoc (Unterführer).

« L’essence de toute éducation militaire consiste à faire en sorte que toute une série de gestes et activités soient automatisés, que chaque soldat, chaque groupe particulier, indépendamment d’impressions externes, de considérations internes, indépendamment de tout mouvement instinctif, obéisse exactement à l’ordre de son supérieur, comme une machine est mise en marche par la pression d’un bouton de démarrage. »

P280 «  chacun doit être un automate entre les mains de son supérieur et de son Führer. »

P283 « La mécanisation flagrante de la personne elle-même reste l’apanage de la LTI. »

« Gleichschalten – mettre au pas »

P289 : »Et rien ne nous conduit au plus près de l’âme d’un peuple que la langue… et pourtant, il y a « mettre au pas », tournure technique. La métaphore allemande désigne l’esclavage ». 

P319 « Petit Juif » et « peste noire », expression de l’ironie méprisante et expression de l’épouvante, de la peur panique: ce sont les deux formes stylistiques qu’on rencontrera toujours chez Hitler chaque fois qu’il parle des Juifs et, par conséquent, dans chacun de ses discours et chacune de ses allocutions. Il n’a jamais dépassé son attitude du début, à la fois enfantine et infantile, à l’égard des juifs. En elle réside une part essentielle de sa force, car elle le relie à la masse populaire la plus abrutie. »

« La race comme concept scientifique et pseudo scientifique n’existe que depuis le milieu du XVIII siècle. Mais, comme sentiment de répulsion instinctive envers l’étranger, d’hostilité de sang envers lui, la conscience de race appartient à l’échelon le plus bas de l’humanité, échelon qui sera dépassé à mesure que chaque horde humaine apprendra à ne plus voir dans la horde voisine une horde d’animaux d’une autre espèce. »

P321 Hitler sait qu’il n’a pas de fidélité à attendre que de ceux qui sont aussi primaires que lui; et le moyen le plus simple et le plus sûr pour les y maintenir, c’est d’entretenir, de légitimer et pour ainsi dire de magnifier la haine instinctive du Juif. »

Ausrotten – exterminer

P391 « La surenchère dans l’hyperbolisme, mais aussi par sa malveillance consciente car partout, il  (l’emploi des chiffres dans la LTI) vise sans scrupule l’imposture et l’engourdissement des esprits. (…) Ce qu’il y avait d’étonnant ici, c’était l’impudente grossièreté de ces mensonges, qui transparaissait dans les chiffres; la conviction que la masse ne pense pas et qu’on peut parfaitement l’abrutir est à la base de la doctrine nazie. »

P401 « Tout ce que je sais sur la duperie, toute mon attention critique ne me sont, à un moment donné, d’aucun secours. À chaque instant, le mensonge imprimé peut me terasser, s’il m’environne de toutes parts et si, dans mon entourage, de moins en moins de gens y résistent en lui opposant le doute.» 

P408  « guerre de défense mobile » remplace l’expression « front de position » contraire au principe du III Reich.

Les mots « défaite » et « retraite », sans parler de « fuite » ne furent jamais prononcés. Pour défaite, on disait « revers », cela sonne moins définitif; au lieu de fuir, on « se repliait devant l’ennemi »; celui-ci ne réussisait jamais des percées (Durchbüche), mais toujours des «irruptions »

P478 « Comment a-t-il été possible que des hommes cultivés commettent une telle trahison envers la culture, la civilisation, toute l’humanité » s’interroge Klemperer sans pouvoir répondre.

Je m’interroge aussi : « Comment et pourquoi accepte-t-on si docilement le mensonge? »

La LTI se met au service d’un seul but: broyer toute réflexion, altérer la réalité, créer le culte d’une seule vérité que nul ne peut contester. 

Ce qui disparait sous les yeux de Kemplerer, c’est la subtilité, la faculté qu’offre une (sa) langue de raisonner, de penser, de rêver, d’y glisser une allusion, un sentiment, de l’humour ou de la dérision.

« Pour des mots » simplement les dire ou les penser, on peut être arrêté, torturé, emprisonné, tué. « Pour des mots » Klemperer s’est attaqué à cette difficile tâche de les défendre, de leur rendre un pouvoir salvateur.

Si j’ai repris tellement de passages du livre dans cette chronique, c’est parce qu’on ressent une certaine urgence dans les notes du journal reprises ensuite après la guerre par l’auteur lui-même. Il y a la sagesse du recul dans le temps, un regard qui permet d’étoffer les recherches. Le choix de la traductrice, Élisabeth Guillot, joue sans doute un rôle et n’est pas étrangé au plaisir que j’ai eu de reprendre le texte, ne pouvant lui apporter plus de clarté. Dans une note au lecteur elle prévient: « mon but n’est pas de traduire les expressions de la LTI par des expressions françaises associées à l’époque de Vichy, mais de montrer la spécificité de cette langue en établissant une concordance entre l’économie du texte de Klemperer et ma traduction. » Les notes en bas de page s’avèrent souvent utiles, apportent des nuances, signalent un contexte ou des références.

Alors que je lisais ce fabuleux livre d’analyse sur un régime autoritaire comme le nazisme, j’ai relevé dans la presse que nos dirigeants voulaient justifier l’interdiction du VPN sur internet parce que selon eux il y avait un risque « d’abus de la liberté d’expression ». Mais les déclarations de ce type sont hélas devenues trop nombreuses, si nombreuses que certains appellent à faire en sorte que « 1984 » de Georges Orwell redevienne une fiction.

N’est-il pas trop tard? Le poison d’une langue qui magnifie le langage guerrier, déshumanise les adversaires, fait de l’autre un potentiel ennemi, évite tout débat en criminalisant de simples citoyens, ce poison ne laisse-t-il pas déjà remarquer ses effets?