« Les chaînes de Sor Juana/ Las cadenas de Sor Juana/ Sor Juana’s Fetters », Gustavo Gac-Artigas, Traductrices: Priscilla Gac-Artigas et Andrea G. Labinger (anglais) Nicole Laurent-Catrice (français), Prologue : Priscilla Gac-Artigas, Éditions Hebel, Chili, 2025. 76 p. ISBN: 979-8267596015.

« Les chaînes de Sor Juana/ Las cadenas de Sor Juana/ Sor Juana’s Fetters », Gustavo Gac-Artigas, Traductrices: Priscilla Gac-Artigas et Andrea G. Labinger (anglais) Nicole Laurent-Catrice (français), Prologue : Priscilla Gac-Artigas, Éditions Hebel, Chili, 2025. 76 p. ISBN: 979-8267596015


Le 25 novembre, nous célébrons la Journée Internationale pour l’Élimination de la violence à l’égard des Femmes. Le simple fait qu’il faille encore la célébrer est en soi une nouvelle écœurante pour l’humanité : si l’on doit rappeler ce combat, c’est bien que l’on n’a pas été capable de changer la situation. C’est précisément dans ce contexte que le poète chilien Gustavo Gac-Artigas, installé depuis longtemps aux États-Unis, vient de publier aux éditions Hebel un recueil trilingue, «Les chaînes de Sor Juana/ Las cadenas de Sor Juana/ Sor Juana’s Fetters ».

Auteur de neuf recueils, Gac-Artigas se distingue ici par ce projet en trois langues. Il a compté sur la collaboration des traductrices Andrea G. Labinger et Priscilla Gac-Artigas pour l’anglais, et de la poète Nicole Laurent-Catrice pour le français. Le résultat est remarquable : traduire de la poésie est bien plus complexe que traduire de la prose, et pourtant le sens, l’émotion et l’exactitude du verbe se maintiennent d’une langue à l’autre.

Le livre rend hommage à Sor Juana Inés de la Cruz, religieuse de la Nouvelle-Espagne du XVIIᵉ siècle, qui transforma sa curiosité en acte de résistance et fit de sa voix un défi lancé à la négation du savoir réservée aux femmes. Quatre siècles plus tard, des millions de femmes — et encore d’hommes — continuent à affronter des obstacles semblables : violence, privation d’éducation, discriminations persistantes.

La poésie de Sor Juana a laissé, auprès des rares lecteurs de son époque, une trace d’une sensibilité singulière. D’autres femmes, à la même période, ont mené leurs propres combats. Certaines ont même rompu avec leur famille pour suivre un chemin qui les éloignerait des leurs, comme Catalina de Erauso, qui quitta sa ville natale de Saint-Sébastien déguisée en homme et combattit dans les armées de Philippe IV en Nouvelle-Espagne. Femmes d’exception, qu’elles aient choisi la spiritualité ou les armes, et qui ont ouvert la voie à tant d’autres.

Gustavo Gac-Artigas écrit ses poèmes sans majuscules, comme pour rappeler que tous les êtres humains sont égaux sous le firmament. Sor Juana l’avait bien compris et son œuvre en témoigne, tout comme la poésie de Gac-Artigas. Les chaînes de la religieuse sont ses mots. La curiosité règne dans sa vie, le désir d’apprendre n’est pas malsain, mais enrichissant. Qui ne s’émerveille plus du monde n’est plus vraiment une personne, mais une plante. La curiosité de celui qui veut tout savoir, tout apprendre, est divine. Son ardeur rejoint celui de Sor Juana.

« Flora » rend hommage à une autre grande figure : Flora Tristan, née hors mariage d’un père péruvien et d’une mère française. L’hypocrisie est un joli mot pour un travers bien plus laid — et elle sévit des deux côtés de l’Atlantique. L’eau sépare parfois, alors qu’elle devrait unir, ou au moins éteindre les incendies. L’œuvre de Flora fut brûlée. Toujours les mêmes : les intolérants qui refusent toute voix différente de la leur. La poésie de Gustavo s’inscrit contre cela.

Sa lyrique est légère comme une plume et, en même temps, profonde comme un gouffre où l’on se penche pour entendre sa pensée. Sa musicalité, précise et apaisante, n’a pas besoin de métrique pour que le lecteur se laisse emporter par les ondes de ses mots. Parfois, sa poésie devient militante, comme dans « Mutilation ». Que les mutilations génitales féminines continuent d’être pratiquées dans certains pays reculés d’Afrique est indigne et représente une ignominie envers les femmes démunies de leur droit à jouir de la vie, et de la poésie.

« Hommes sots » est une réinterprétation du poème de Sor Juana « Hombres necios que acusáis ». Gac-Artigas accuse, comme l’a fait Zola, les hommes qui refusent de reconnaître la valeur des femmes. Qualifier les femmes de « sexe faible » relève de l’aberration. Tout comme ne pas honorer celles qui nous ont donné la vie. Le poète se range ouvertement du côté du féminisme,  là où, en vérité, nous devrions tous être.

« Témoignage d’amour » est une déclaration de principes où une femme protège l’homme et un homme protège la femme. L’un et l’autre doivent s’abriter mutuellement, et de cette protection naît et se nourrit l’amour. Parfois universel, parfois intime. Peu importe : c’est de l’amour. Et cette fois, avec un grand A. Le poème se termine par un retournement ironique : après avoir protégé l’homme, la femme doit se protéger de lui. Mettre fin à la violence envers les femmes est indispensable pour garantir leur pleine liberté.

Le recueil se termine par « Les oubliées », où une femme sans abri, assise dans la rue avec un gobelet de café, passe presque inaperçue. Beaucoup de gens circulent autour d’elle, et c’est le poète qui la remarque. Métaphore de l’oubli des femmes. Nous passons à côté de la misère et de la violence en détournant le regard. Le poète referme ainsi le cercle : celui de la femme qui lutte pour ses droits et pour sa dignité.

Javier Velasco Oliaga (Madrid) est le directuer de « TodoLiteratura.es ». Il est licencié en sciences de l’information et titulaire d’un master en communication d’entreprise. Journaliste depuis quarante ans dans la presse écrite et à la radio, il a publié des articles sur la Guerre civile espagnole et la Seconde Guerre mondiale dans la revue « Muy Historia », ainsi que des chroniques de voyage et des critiques littéraires. Ses récits ont paru dans plusieurs anthologies (« Amor fou », « Rulfo, cien años después » ou « Imposible no comerse »). En 2023, il a publié le livre « Entretiens avec l’histoire » et en 2024, avec Maudy Ventosa, la biographie Margarita Landi. « La blonde au voile et au pistolet ».

Laurence Délis, Le chant de l’eau, Peinture et poésie, BoD éditions, octobre 2025, ISBN: 978-2-3225-5508-6.


L’œuvre picturale de Laurence Délis m’évoque immédiatement l’art aborigène.

Autonomie de la couleur, utilisation du pointillisme et de la répétition, même mouvement et même vibration. Même espace pour le rêve – non pas proposé comme un monde de songe ou irréel – mais un ordre de réalité propre à transcender l’expérience quotidienne du vivre.

L’univers de Laurence Délis est un pays choisi. Un pacte tendre et puissant noué avec la vie.

On foule ici des endroits fous d’étendue.

Après avoir consacré en 2023 un ouvrage entièrement dédié aux arbres, Le chant des arbres, dans lequel peinture, dessins et poèmes se liaient déjà pour rendre hommage à nos grands frères des jardins, des parcs et des forêts, elle nous revient cette fois avec Le chant de l’eau.

L’eau, ce berceau si proche et si lointain.

Et on croise dans ce magnifique recueil tous les états de l’eau, de l’assaut des embruns à la récompense du sel.

Elle le dit ainsi, avec des mots simples qui touchent l’essentiel et qui m’ont parfois rappelé la poésie de Joséphine Bacon.

Les mots épousent eux-mêmes harmonieusement la page comme des galets de mémoire.

  Ce recueil, Laurence Délis l’a voulu différent du précédent en introduisant l’utilisation du noir et blanc. Cet aspect m’a particulièrement émerveillée tant il est bien pensé et nouveau. On voit les couleurs dans le noir et blanc et l’inverse est vrai aussi. Et c’est un extraordinaire dialogue qui se noue entre ces deux techniques, les deux se complétant et se poursuivant avec une harmonie que je qualifierais de respiratoire.

Tout d’ailleurs vient amplifier cette impression de mouvement et de respiration : tableau en double page et sans texte qui vient nous surprendre, nous prendre les yeux et le cœur

Miniatures semées çà et là ou détails en gros plan comme autant de cordes de rappel ou de fils d’unité.

Tous nos sens sont ravis. On suit la belle lumière dont elle tresse les intentions.

On lape l’espace.

On change l’eau de nos cages pour ce cadeau si maltraité d’une vie consciente et apaisée qu’on a envie soudain d’appeler d’un nom de proximité et d’espoir.

Je laisserai à l’artiste complète qu’est Laurence les mots de la fin :

« Il flotte

à perte de vue

l’essentiel d’un éveil

à venir »

Isabelle Bielecki, Qu’importe la porte, Le Coudrier, 2025.

Isabelle Bielecki, Qu’importe la porte, Illustrations : Pierre Moreau, Le Coudrier, 20 cm/14 cm, 87 pages, 7 illustrations couleur, 2025.


Le récent recueil d’Isabelle Bielecki, « Qu’importe la porte », se compose de deux parties, « la cage » et « le labyrinthe », comptant chacune vingt-cinq poèmes, avec la contrainte d’un vers d’ouverture commun (« Elle ouvre prudemment la porte… du palier / du jardin / d’un rêve… »). Il est judicieusement illustré par les belles œuvres à la puissance onirique de Pierre Moreau.

Le personnage qui incarne les poèmes, est évoqué à la troisième personne (« elle ») et on ne devine que son grand âge, « ses cheveux blancs », ne sachant rien de sa vie, si ce n’est quelques remémorations de souvenirs d’enfance. Pour un peu cette vie pourrait être tout entière contenue dans l’espace délimité par cette porte, à la fois clôture et promesse. Ce qui frappe, c’est l’impression de solitude voire d’ennui ou d’abandon, sans doute le lot de nombre de personnes âgées dans nos villes et leurs grands ensembles pourtant très peuplés. Et la redite du premier vers martèle cette sensation que peuvent procurer les routines et les habitudes du quotidien, reproduites ad nauseam.

La cage, c’est la cage d’escalier commune d’un immeuble d’appartements, lieu paradoxal puisque bien que « cage » il est le chemin obligé qui mène à l’extérieur, à la lumière, à la vie peut-être. Et la porte est celle du palier, seuil qu’il faut à la fois franchir pour être au monde (« la liberté est là » ; « il suffirait d’un pas / vers cet ailleurs » ; « le parfum de l’inconnu »), mais dont le franchissement inquiète : la porte « grince à faire peur » ; « un noir profond se recroqueville ». Elle est élément ambivalent de protection et d’ouverture, comme le pensait Bachelard, et métaphore du mouvement de l’être. La porte ou son seuil, presque personnage et paraissant aussi vivace que « elle », est en effet un choix riche par sa symbolique et ses connotations nombreuses. Franchir la porte c’est passer d’un monde à un autre, du profane au sacré chez Mircea Eliade décrivant les sociétés traditionnelles, avec les rites ou prières que la traversée de la frontière métaphysique convoque. C’est aussi chez Jung le passage du conscient à l’inconscient et, comme peuvent le suggérer certains vers de la poète, le choix possible de faire face à ce qui a été enterré, refoulé, dans une opération initiatique vers une conscience plus large. Un lieu de transformation dans l’hermétisme ou de médiation voire de transgression pour les structuralistes. Le choix de l’écrivaine n’est donc rien moins qu’innocent.     

La deuxième partie, le labyrinthe, élargit habilement le champ des perspectives, en multipliant les ouvertures de portes : du jardin, de l’oubli, au pardon et même à la Mort, cette mort familière qui guette en filigrane dans tout le recueil à travers de multiples occurrences du « noir » et de la « poussière ». Figure particulièrement centrale chez Borges à qui certains poèmes de l’autrice font penser, le labyrinthe, tout aussi riche de significations que la porte, peut aussi référer à la quête de sens et au périple intérieur, à une recherche de vérité. Les portes du labyrinthe deviennent lieu d’échange, d’osmose. Porosité de l’espace extérieur (« la rue » ; « le monde ») et intérieur (« son vide », « sa mémoire »). Avec la porte du « purgatoire », Bielecki évoque directement « un labyrinthe / sans lumière / ni chaleur / qui mène au pardon. » Par rapport à la stagnation de la première partie du recueil, le labyrinthe donne une impression de mouvement, de croissance vers la lumière « jusqu’à croiser Icare / en chute libre / vers le soleil ». Le rêve permet peut-être la résolution de ce labyrinthe intérieur du poète. Les plumes de goéland et de mouette, de canari, d’Icare (?), fils de Dédale qui le conçut, parsèment le labyrinthe comme un appel à regarder en l’air, vers ce ciel d’où il n’apparaîtra plus que comme un diagramme lointain, vide et vain, ses murs rendus inopérants. Le recueil se clôt sur l’évocation de la porte de la mémoire (après celle de l’oubli), où « seules des plumes / volent témoins / de ce combat / de polochons / dans le dortoir / des interdits ».

On le voit, Isabelle Bielecki, sous l’apparente légèreté d’une cinquantaine de poèmes aux vers courts, non dénués d’ironie, dissimule à peine une profondeur et un questionnement existentiel révélateurs de sa maturité littéraire. C’est tout l’art de sa poésie que de nous amener subtilement à l’essentiel et c’est sa singularité même que cette hésitation répétée à franchir le seuil de ces multiples portes. Pour prolonger le mot de l’autrice – et paraphraser Musset – « qu’importe la porte, pourvu qu’on ait l’illumination… » Et entre « porte » et « poète », in fine, seule une lettre diffère…    

Stenka MORRIS, Poèmes sur le falloir, Visuels de Muriel Rodolosse, Editions Exopotamie, 84 pages, septembre 2025, 17€

Stenka MORRIS, Poèmes sur le falloir, Visuels de Muriel Rodolosse, Editions Exopotamie, 84 pages, septembre 2025, 17€


« Falloir. Toujours. Obscène obsession. Falloir qui place en tout acte l’étincelle d’un feu dévorant. Il faut ! Vertigineuse injonction. J’écris, entre les vers pour que tu lises entre les lignes, ciselant de fines craquelures au marbre des pages, des mots que je cherche encore. … » (p.63)

  J’étais (un peu complaisamment) en train de lire les pages des derniers mois du Journal de Jules Renard – il a 46 ans, sa machine à vivre le laisse tomber, il voit bien qu’il meurt – quand j’ai reçu et parcouru ce recueil (au titre si étrange et caractéristique « Poèmes sur le falloir  » !) d’un vieil inconnu, et, relisant les trois passages alors recopiés de Renard, j’y ajoute (c’est la quatrième citation ici, un peu plus longue) un extrait de Stenka Morris. Pour l’un comme l’autre, leur arrivait ce qu’on ne peut pas vouloir : devoir ne plus pouvoir ! Je m’imaginais leur même monologue, quelque chose comme : »Voici la catastrophe. À toi de jouer, malheureux élu ! », sauf qu’à ce diagnostic (« il va falloir cesser d’être »), Renard ne survit pas, et Morris, semble-t-il, si (« J’écris pour après la catastrophe … »). 

« Le cerveau qui s’en va, impossible de le retenir. C’est comme si un pissenlit voulait rattraper ses poils » 

« Mon coeur bat comme un mineur enseveli qui, par des coups irréguliers, donnerait encore des signes de vie« 

« J’entre dans les mauvaises nuits, en attendant la nuit » (trois notations de fin 1909-1910 du Journal de Renard, donc).

Et voici l’extrait de Stenka Morris (p.49):

« J’écris pour après la catastrophe, lorsque lire sera devenu nécessaire et non subterfuge de soi. Lorsqu’enfin saouls nous aurons cessé de brader la mystique aux lumières sonnantes et trébuchantes du marché. Le peu qu’il restera de nous saura. Le peu saura que nous savons sans connaître et que nous connaissions sans voir. Le peu, déconcerté, nous débaptisera de l’attribut Sapiens« 

  Ce si étrange titre pour un recueil de poésie, qui ne précise d’ailleurs que son inattendu thème à l’infinitif – substantivé – (« le falloir »), nous dit quelque chose comme un singulier programme : « Je vais chanter le il faut« . Falloir, verbe impersonnel (comme pleuvoir) – comme lui sans première ni deuxième personne, ni impératif, mais, lui, non plus participe présent (on peut dire « des coups pleuvant sur … », mais rien ni personne n’est « fallant » sur …). On sait que le verbe vient du latin fallere (tromper, échapper à – comme on trompe un associé ou une attention), et ne s’est qu’assez récemment divisé en faillir (faire défaut, manquer à ou manquer de peu) et falloir (qui dit aussi « manquer » dans « peu s’en faut », « tant s’en faut », pour dire « de justesse » ou « de beaucoup », mais surtout – et lui seul – ce qui est requis ou approprié, c’est-à-dire, justement ce qui ne manquera pas d’arriver ou de convenir). « Faillir s’il le faut« , dit synthétiquement la page 68.  Falloir, ce n’est pas du tout faillir à son devoir, c’est bien plutôt devoir ce qu’on ne veut pas, c’est être tenu à (et par) ce à quoi on n’a pas souscrit, ou se retrouver lié à ce qu’on ne s’est pas prescrit. « Il faut » (sauf dans l’étroit sens de l’obligation morale, quand il faut rembourser son voisin, éduquer son enfant, informer son patient ou neutraliser un psychopathe – ce qui, d’ailleurs, entraîne conflit des devoirs quand le patient est psychopathe, ou le voisin mal élevé) renvoie à des faits, des états de choses, des situations qui ne se sont pas invités, comme la foudre, le Covid ou un carambolage routier – et qui n’entraînent, eux, aucun dilemme de conscience (il n’y a pas de possible conflit de falloirs !) : étrange devoir sans exigence, ou requête sans idéal, nécessité sans gré, issue d’une sorte d’initiative (plutôt fâcheuse) du monde – et qu’on n’a pas à vouloir  accomplir, mais au mieux à consentir d’accepter. Le cours du réel met en défaut notre volonté disponible, spontanée, connue; ce qu’il fait, c’est justement défaire notre pouvoir d’action acquis : l’incident de vie nous requiert, dans une adversité qui ne se retirera pas toute seule (« nécessité » n’est pas, étymologiquement, négatif pour rien, « ne-cedo » disant bien que ça ne « cède » pas, que quelque chose ne reculera pas devant notre liberté mise à l’épreuve, comme le confirment l’in-évitable, l’in-éluctable, l’in-dispensable, l’ir-réversible, l’in-falsifiable : en toute nécessité (physique, biologique ou logique : falloir, c’est toujours faire besoin), il y a de l’inempêchable, en amont (l’oxygène, indispensable pour respirer) comme en aval (le gaz carbonique, inévitable par respirer) – l’exemple est de Comte-Sponville – avec bien sûr la mortalité, qui est nécessaire jusque dans sa contingence, comme dans la tranquillement tragique sentence de Cicéron (« vita, quae necessitati debetur » : la vie, qu’on doit rendre au destin). Si, en morale, comme dit Kant sans rire, « la majesté du devoir n’a rien à voir avec la jouissance de la vie », dans le cours réel des vies, la souveraineté (en tout cas, l’autorité) du falloir a tout à voir, elle, avec la nudité de la mort. « Il faudra bien que je naisse au non-choix« , écrit l’auteur (p.52), c’est-à dire … qu’il ne faille plus rien !

« Il faudra bien que tombent ces années

suspendues au ciel menaçant de la nuit

que vienne la catastrophe tant attendue

– Savoir inexorable –

comme une pensée ancienne laissée au bord

du chemin

que l’on retrouve en repassant, intacte,

dont on reprend le fil 

en arrêtant le pas,

un réflexe du fond des âges surgi des entrailles

pour survivre à tout ce qui existe …« 

   Mais Morris poursuit (en indiquant un libre usage de l’impossible, et devinant qu’il faudrait déverrouiller de l’intérieur le falloir même) – et cela vient bousculer, mystérieusement mais décisivement, nos banalités spéculatives et nos trop attendues angoisses :

« Il faudra bien qu’elle tranche sa propre tête

et la balance à bout de bras

celle que la beauté subjugue

pour nous montrer les confins du possible (…)

Il faudra bien que je naisse au non-choix

comme l’écorce se crevasse

au remous de toute sève

dessinant tant de sans-issues

Que je rince ma bouche

au vinaigre du nécessaire

pour que ma bave même

dissolve l’encre de l’aveuglement

coulée sur l’espoir du papier.

Il fallait bien qu’éternellement je naisse » (p.51-52) 

  Trois remarques seulement.

D’abord, comme un poisson dans l’eau lugubre de ce falloir, chez cet auteur, un considérable humour (une visite, par exemple, chez sa neurophysiologue ?), quand son esprit fait face à ce qui est en train de le défaire :

« C’est pourtant bien ce qu’elle m’a dit :

« Vous avez ceci de particulier que lorsque

vous pensez,

des arbres s’éclairent dans votre tête »

Elle tenait cela de ces machines à colorier le

        cerveau

d’où elle tirait une bonne part de sa foi

Machines chargées de décider elles-mêmes

ce que des temps immémoriaux

nous devrions croire ou expurger … » (p.69-70) 

 Ensuite, le livre est merveilleusement illustré par les « visuels » de Muriel Rodolosse (eux-mêmes appelés  – ou commentés ? – par les dix « filigranes » de l’auteur) : on y voit des sortes de paysages pris à leur propre piège, mais, en multipliant sur chacun les textures, les directions, les plans, les échelles, les saisons,  on les sent aussi parvenir à s’échapper à eux-mêmes, à modifier les conditions d’exercice de leur propre présence !! Un filigrane, toujours décoratif, ajouré et implicite, semble bien jurer d’abord avec le sérieux, la compacité et l’aveuglante évidence du « falloir », mais il y a pourtant en lui un sceau secret, une sorte d’attestation ineffaçable, une impression inextirpable – qui évoque exactement le « falloir être soi » de l’authenticité même !

  Enfin, chez cet auteur si peu saisissable (« jamais nécessité » écrit-il, p.27, « ne fut plus lâche que la lumière » !) si sévère (« aveugles et sourds à ce qui nous traverse« , tels nous voit-il, et pétris de haine « pour nous soulager« ), si désillusionné (« Ce que l’on croit secours n’est qu’ancre qui nous retient » !), la vérité vient prendre, pour nous broyer, la sûre légitimité d’une bénédiction : « Alors, dans l’absolu d’un regard d’amour posé sur le monde, tout refleurit, sans aucune illusion » (derniers mots du recueil). Espérance d’un chaos nous offrant, par principe, tous les moyens de le bousculer ? En tout cas, ce généalogiste de la nécessité a le coeur clair, et généreuse est son intransigeance. Noble et profonde est l’œuvre. 

Martine Rouhart, En ce lieu clos, poèmes, M Toi Edition, septembre 2025, Villematier.

En ce lieu clos…

Les postures d’éveil de Martine Rouhart 


L’écriture imposerait-elle sa propre dictée de l’inconscient ? Son propre vocabulaire ?  En peut restituer un lieu ou déterminer un moment choisi  (comme « en hiver », « en 1982 »), exprimer une origine ou une durée (« j’en viens », « j’apprends en trois jours »), remplacer une quantité ou un élément précédé de « de » (« j’en veux », « j’en ai peur »), et servir de préfixe verbal pour composer de nouveaux mots. 

L’adjectif « clos » peut désigner un terrain fermé et cultivé (comme une vigne), le participe passé du verbe clore (qui signifie fermé, terminé), ou apparaître dans des expressions telles que « à huis clos » (en privé) ou « clos de murs » (entouré de murs). Le mot est un emprunt « au latin médiéval clausum, qui signifiait « espace clos ». 

« Clos » s’accommode volontiers de la pérennité…  et préserve le visiteur de l’intrusion, du hasard, voire de « l’accidentel ».  En l’occurrence, « Le lieu clos » ne rend pas seulement la « mesure objective » des éléments qui le composent mais s’inscrit d’évidence parmi les « innombrables pays intérieurs » de sa visiteuse.    

L’écriture s’apparente ici (se risque ?) à un lent et minutieux chemin de ronde.  Gauchie par le silence et l’observation, elle prend la mesure des lieux en leur adjoignant tour à tour une présence rituelle ; et tout en alignant d’authentiques « griffures » de la pensée, elle détaille ici et là l’empire naissant du jour recomposé.   

Dès lors, l’auteure optera pour l’exacte mesure de sa prudente avancée : « Un jardin/clos de murs/où il fait bon/s’évader.

L’environnement fraîchement réanimé, comme « découvert » détermine sa progression muette et la ramène irrépressiblement aux « innombrables pays intérieurs »  qui vont paramétrer la journée.

La posture d’éveil la sollicite d’entrée de jeu et  lui dicte une écriture nourrie de partage, de mémoire et d’une sorte de prudence affective…  De fait, un « nouveau temps se précise » dont l’auteure ne sait rien sinon qu’il s’écrira entre nature et nature intérieure.  Les griffures sensibles, peu à peu observées et ramenées au discours, prennent alors tout leur sens dès lors que la découverte des « lieux clos » prendra l’exacte mesure de la journée à vivre. 

D’évidence, la « maison d’âme posée à l’ombre/d’un tilleul » entretient à sa manière un orchestre de « petits bruits » et s’accorde aux herbes, les branches, les oiseaux : « On sait que les arbres/écoutent nos rêves ».  

Et on découvre au fil des pages que l’auteure éveillée « dans une chambre/éclairée/de poésie » accordera sa vigilance au double éveil de la nature et de sa nature intérieure. Plus explicitement,  la «résurgence » des mots secrets  retrouvera les essences du petit matin « un parfum de chèvrefeuille, une image de clarté ».  

Consciente des « limites qui se rapprochent » et forte des signes récurrents que lui adresse l’entame du jour, Martine Rouhart consulte « des mots/pour boussole » :  une procédure singulière certes, mais aussi une incursion décisive de la ligne poétique dans l’attente du prochain.

Le lecteur entreprend alors de détailler (comme un nouvel accessit),  le micro-univers du jour apparu et auquel il est conféré une sorte d’identité passagère.

Pour faire de ses impressions contrastées un inventaire textuel, l’analyste-poète recourt à une langue  « minimale » et « naturelle » susceptible d’accueillir chacun dans ses propres jardins et d’en approcher le mystère.    

Martine Rouhart aurait-elle investi  son « lieu clos » à seule fin d’exister à ses propres yeux ? Ou de retarder autant qu’il est possible l’inéluctable menace des portes qui s’ouvrent à l’entame de la journée qui vient ?

En ce lieu clos suggère, à n’en point douter, de prochains développements. D’aucuns parleront d’une « conscience éveillée » ou d’un « silence habité »… Et l’auteure renverra le quidam à ses propres alertes.   

Le lecteur ne manquera pas d’explorer le mode singulier de la « pensée nomade » qui s’affrète aux mouillures du petit jour (et qui relève chez Martine Rouhart d’une aspiration à l’imaginaire, insistante).  Il appréciera dès lors la part d’identité dont elle assure expressément le crédit :

« Le poème est mon refuge » (le propos mâtiné d’hésitation, d’attentes inexprimées, de petites peurs induites et d’un évident souci d’absolu   « Je règne/sur une demeure/aux parois de verre/reflétant le ciel ».

  • Martine Rouhart, En ce lieu clos, poèmes, M Toi Edition, septembre 2025, Villematier.