L’HOMME À LA CHIMAY BLEUE de Jean-Philippe QUERTON (Cactus Inébranlable éditions)

L’HOMME À LA CHIMAY BLEUE de Jean-Philippe QUERTON (Cactus Inébranlable éditions)

 

  • L’HOMME À LA CHIMAY BLEUE de Jean-Philippe QUERTON (Cactus Inébranlable éditions)

Besoin de bleu

« Ma décision était irrévocable, définitive et sans appel, je voulais me noyer dans la trappiste et en mourir. Une botte de radis en décida autrement. » 

Un incipit en forme de programme qui sera respecté… à la lettre.
Si certains choisissent d’en finir à l’aide d’une lame, d’une corde ou d’une arme de poing, le narrateur décide de mettre fin méthodiquement à ses jours par les moyens de la Chimay bleue, nectar ou poison suivant l’usage qu’on en fait. C’est dire l’ambivalence du projet, qui renvoie à la nature duelle du narrateur, partagé entre des pulsions de vie et de mort. Car l’homme le prouvera, il aime boire et manger – ses descriptions des mets simples auxquels son budget de fin de vie le restreint nous le prouvent à souhait. Sa description du plaisir de la « troisième Chimay » fera date…

Après avoir appris par son médecin que ses jours étaient comptés, il cherche refuge à une centaine de km de chez lui dans un village situé au bord de l’Excuse – on notera la malice du nom. Là il jette son dévolu sur un bistrot où il compte bien accéder en paix à son trépas. 

Mais l’apparition bientôt d’une serveuse de 16 ans qui tient une guinguette (à l’écart du village) le renvoie à un pan malheureux de son passé, la perte d’une enfant. Elle le fera, comme annoncé, renoncer à son plan funeste – du moins à le surseoir, après une succession d’épisodes très noirs. Mais le moment où le récit bascule, s’engage hors de la voie que notre amateur de trappiste s’est fixée, entraîne le roman dans une autre dimension.

A partir de là et jusqu’à la fin, le récit qui s’en tient, rappelons-le aux faits (ce n’est ni un pensum ni un périple onirique), va donner lieu à diverses interprétations (si on a l’esprit un peu questionneur), et c’est de là qu’il tire sa vigueur et sa beauté sinon son universalité.
Quelques possibles interprétations auxquelles le lecteur pourra revenir après lecture de l’ouvrage pour voir si elles correspondent ou non à son
regard… Plus d’une fois le narrateur s’effondre, comme mort, sous l’emprise de l’alcool. Et à ses réveils, quand il reprend conscience, c’est souvent l’Ange, comme il l’appelle, qui l’accueille dans le monde réel.

A cause de scrupules, par crainte des convenances ou de ses démons intérieurs, on peut penser qu’il va sacrifier sa chance de revivre, de se débarrasser dans le miroir du présent de l’image d’un passé qu’on devine lourd. A noter que presque rien n’est dit sur ce passé, ce qui donne aussi beaucoup de force à l’instant vécu, fragile, en butte aux bégaiements de son histoire.

Mais la fin, malgré les apparences, n’est pas un constat d’échec : l’homme à la Chimay bleue a réalisé son projet, accompli son destin, nous poussant jusqu’à la dernière ligne encore à une remise en cause personnelle sur ce que nous appelons vivre et être heureux.

©Eric ALLARD

Anna Frajlich, Le vent, à nouveau me cherche / Znów szuka mnie wiatr

 

Frajlich Anna

  • Anna Frajlich, Le vent, à nouveau me cherche / Znów szuka mnie wiatr ; bilingue polonais-français, traduit du polonais par Alice-Catherine Carls, présenté par Jan Zieliński ; édinter ; collection « poésie bilingue » animée par Robert Dadillon ; 109 pages ; 15 euros, 2012.

Née en Kirghizie soviétique où sa famille s’était réfugiée pendant la deuxième guerre mondiale, Anna Frajlich grandit à Szczecin et fit ses études à Varsovie, où elle obtint une maîtrise de littérature en 1965. En 1969, au plus fort de la campagne anti-sioniste menée par les autorités communistes, elle émigra. Etablie à New-York depuis 1970, elle y obtint un doctorat de littérature slave et y enseigne la langue et la littérature polonaises à Columbia University depuis 1982. Auteur de douze recueils poétiques et de nombreux articles, elle est une diligente ambassadrice de la culture polonaise aux Etats-Unis. (Extrait tiré de la biographie p. 107).

Le vent qui cherche à nouveau la poète, Anna Frajlich est sans nul doute celui qui souffle et bruie sur la mémoire défunte et la mémoire vive, sur celle de l’exil, de l’exode, d’une errance (en correspondance sourde avec celle de la fuite du peuple élu hors d’Egypte), de la fuite sous l’avancée nazie, et ici ravivée par la poésie, la prose poétique, la – proèsie – cadencée ; « petite musique » des choses de la vie, de ce qui reste accroché de manière radicale et définitive à l’âme : ce goût doux amer ressenti à l’évocation / convocation du plus quotidien des quotidiens, jusqu’à la transfiguration du réel par l’art majeur de poétiser / proétiser d’Anna Frajlich, car « ce qui reste est oeuvre de poète » ainsi que l’écrivait déjà, Friedrich Hölderlin.

La nature, telle quelle, est très présente, pressante, tant dans les titres que dans le corpus des poèmes ; subtile consolation topologique à trop de douleur enfouie, ravivée, transformée par le style d’Anna Frajlich, tout entier moulé sur une construction sonore, syntaxique – complexe et simple à la fois, mélodiquement rendu par le geste traductif d’Alice-Catherine Carls en langue française, et qui adhère à la succession de mots, de sonorités non substituables semble-t-il, suscitant cette émotion chez le lecteur pressentant le chaos affectif de l’auteur, sa marche vers une forme de résiliation et qui reçoit in fine, en cadeau inattendu, une forme élégiaque, rédemptrice, source de réanimation des choses déjà vécues, mais leur insufflant avec générosité le droit de faire partie d’une nouvelle expérience ; nouvelle et irremplaçable :

En sol majeur : (…) Ces forêts toutes en août / comme en mémoire / leur musique crépusculaire / dissimulée dans les violons / ces forêts à nouveau me parlent / comme jadis / et comme jadis / leur douce obscurité me pénètre. p. 49.

Le vent encore : Mais le vent me cherche toujours / ils sonne à ma vitre descellée / et des nuages noirs il précipite les notes / d’une requiem ; p. 77.

Et passe dans ces vers, outre le vent de l’arrière pays, d’enfance et du grandir, le souffle de bribes de lecture et d’études de grands poètes, philosophes et autres prosateurs, dont d’illustres voix polonaises, d’observations d’oeuvres picturales majeures, d’écoute attentive et méditative de musiques, dont nous ne citerons aucun nom de compositeurs ici, laissant le plaisir de la découverte au lecteur qui glanera ainsi ces pépites, ces perles artistiques, comme autant de jalons ponctuant la proménadologie réflexive de l’auteur, pour une plus grande connaissance sensible du monde du vivant et des choses, acquises par le regard porté sur les différentes formes d’expressions, au sein desquelles, Anna Frajlich a aussi puisé ses interprétations arlequines, sa vision du monde « Weltanschauung » ; « Światopogląd », dans une progression casi arythmétique, au développement forcément exponentiel, donc in-fini.

Dans la mémoire d’Anna Frajlich, tel dans un jardin du souvenir ravivé :

(…) par delà la brume cosmique / (…) un pommier, / le même pommier s’y dresse, le tronc / fendu en deux existences / par la douleur. p. 17.

D’un paysage européen à un paysage états-uniens, d’un arbre à l’autre, tel un effet pendulaire, oscillant dans un espace intemporel se dessinent pourtant les traits du passé : défait / refait, comme un lit, comme un visage, comme un destin. Anna Frajlich vit et aime vivre à New-York, dont elle écrit ceci :

J’aime le printemps new-yorkais / sous la pluie / (…) la pluie tombe / sur le cerisier à peine éclos / sur les têtes blotties des tulipes / et s’infiltre dans les veines / du granite ; p. 70 et 71.

Et les voyages tant mentaux que géographiques se succèdent à petits pas, à petits coups de mémoire entière dédiée à la recherche du temps perdu, du temps retrouvé. Voyageuse de la terre, discrète et respectueuse, Anna Frajlich écrit :

Non, je ne troublerai pas / l’harmonie du monde / pourquoi donc le chaos / tel le ressac

envahit-t-il mon sommeil / qui a presque / appris le silence / (…) p. 39.

Il faut lire Anna Frajlich, avec cette bienveillante attention prônée par Simone Weil, la philosophe, car ce qu’elle écrit, ce qu’elle nous communique dans une sorte de chuchotement de conteuse, en apparence à propos d’elle, des siens, de sa destinée, tout ceci se retrouve, s’enchevêtre à la croisée de nos propres chemins singuliers et collectifs. – Ania – pour les siens de jadis, avant qu’elle ne devienne – Anna de Brooklyn – poète de l’exil certainement, mais poète dont les vers se reflètent aussi dans le miroir (l’une de ses thématiques récurrentes) renversé de la conscience. Anna Frajlich semble posséder cette aptitude à rassembler dans l’esprit tous les fragments de ce miroir autrefois brisé, évoqué dans le poème Péchés d’enfance à la p. 59, et à l’aide d’un simple fragment du souvenir, elle est capable de recomposer la figure intégrale de son univers intérieur et extérieur, où tout – comme dans la nature – est circulation

(…) dans les tiges / dans les artères / dans les voies lactées p.33.

©Rome Deguergue

DIS, PETITE SALOPE, RACONTE-MOI TOUT… d’Olivier BAILLY (Cactus Inébranlable éditions)

DIS, PETITE SALOPE, RACONTE-MOI TOUT... d’Olivier BAILLY (Cactus Inébranlable éditions)

  • DIS, PETITE SALOPE, RACONTE-MOI TOUT… d’Olivier BAILLY (Cactus Inébranlable éditions)

Enfer & Paradis

Ce roman est-il un drame de la jalousie quand elle devient obsessionnelle, rapport d’un dérèglement mental ou métaphore d’un monde où la femme érigée en statue de fiel, en mangeuse d’hommes, met le mâle à ses pieds, en position de n’être jamais rassasié par elle ? Même et forcément si le mâle est gros, affecté d’un féroce appétit de vivre, d’en découdre avec l’existence, avec tout ce qu’elle offre – notamment en termes de rêves via la publicité et ses modes de consommation. Inévitablement on pense au Swann de Proust, à L’Enfer de Chabrol d’après un scénario de Henri-Georges Clouzot. Mais sur fond d’un monde déboussolé, abreuvé d’idées toutes faites.

Ce gros-là, jamais nommé, ne fait pas régime, il ingère tout, plus dans la vitesse que dans la profusion. S’il s’est piqué dès l’adolescence d’une femme enfant (le prénom à lui seul, Vanessa, est tout un programme lolitesque, avec références à Gainsbourg – dans le titre et l’épigraphe – et Paradis), elle va ensuite mordre à l’hameçon, au-delà de ses espérances, donner tout d’elle, jusqu’à un enfant, mais ce ne sera pas assez, il ne voudra jamais le croire, croire en son étoile, car il est programmé pour le malheur (le bonheur est trop commun, trop partagé), d’où sa dépendance à elle comme objet transitionnel (le livre montre que la relation à ses parents n’a pas été satisfaisante), voué à disparaître. Et cette addiction est au-delà du sexuel, du textuel, et bien loin de l’amour, du moins tel qu’on nous le rabâche, idéal et altruiste, tourné vers l’autre, le bien être de l’autre…  

Sur le chemin impossible entre lui et Vanessa, il y aura une fillette qui ne pourra jamais combler l’espace pris par sa mère dans le mental de son père et qui devra dégager. Pour qu’il aille au bout de son délire, de sa propre histoire. D’où l’idée qui ressort qu’on se choisirait très tôt un scénario de vie à tourner, à dérouler et que le fou serait le réalisateur tyrannique qu’aucun aléa de tournage ne ferait dévier de son projet.

Ce qu’il sait faire de mieux, notre homme c’est vendre, des histoires pour « refiler une quelconque camelote », que ce soit par téléphone ou de vive voix, se servant de tous les éléments susceptibles de favoriser l’opération, et sans état d’âme.

Dis, petite salope…, c’est une image fixe de femme prise à l’adolescence, innocente et salope en puissance, qui phagocyte toutes les histoires, les fait proliférer tel un cancer dans un organisme qui n’a plus d’autre raison d’être. Vanessa, elle, est privée de parole, tout ce qu’elle dit est tourné en mensonge, nié dans sa vérité par le film que se fait son mari.

C’est aussi, on l’aura compris, une métaphore du romancier. Qui, sur l’objet sacré de la littérature, produit des histoires sans fin. Qui ne valent que pour son amour des mots et qui ne demandent qu’à être jugées sur leur style, sur leur façon de raconter. Si le lecteur adhère, c’est vendu-gagné.

Tout alimente la parano du gars, et cela donne lieu à des scènes tragicomiques autant qu’épouvantables, auquel s’adresse un narrateur froid, distancié qui débiterait un acte d’accusation. Le lecteur, pris à parti au même titre est happé dans la chute de l’asocial. Les faits sont relatés sans répit, tout nous est donné à lire : les produits et les marques, les opinions comme les actions des personnages, tout va vite chez cet homme pressé d’en finir. Quand tout a été dit-perdu, quand on est à la rue avec l’inconscient, sans toit, sans toi, sans tu à qui s’adresser, on peut à nouveau parier sur un chiffre, une idée fixe. Tant qu’il y a de la vie, du verbe, de la folie.

 « Qu´on soit béni ou qu´on soit maudit, on ira

Toutes les bonnes sœurs et tous les voleurs
Toutes les brebis et tous les bandits
On ira tous au paradis, même moi »

©Eric ALLARD

COMME UN ROMAN FLEUVE de Daniel CHARNEUX

COMME UN ROMAN FLEUVE de Daniel CHARNEUX

 

  • COMME UN ROMAN FLEUVE de Daniel CHARNEUX (Luce Wilquin)

Le promeneur de Liège

Tout coule, s’écoule dans la vie de François Lombard, la Meuse, les larmes des riverains inondés, l’écriture tout en méandres, qui retient entre les rivages de la phrase la substance du réel, et la musique : celle des mots, celle des Bob Shots ou de Debussy, celle métaphorique par excellence du temps…

En sept chapitres ayant chacun pour titre le nom d’un pont, François Lombard va revoir sur les six premiers mois de 2011 l’album de son passé, se remémorant quatre-vingts ans de sa vie et de celle de son épouse, circonscrits dans les huit kilomètres de son « grand tour », qu’il parcourt à pied comme un chemin de croix, inlassablement, pour, on peut le penser, au cours de ses réminiscences ne rien laisser passer au temps : grands et petits faits de l’histoire personnelle ou collective. Jusqu’à l’épisode crucial narré tout à la fin en un récit poignant.

Au long de ses promenades en bord de fleuve, Lombard s’arrête volontiers pour prendre un verre, goûter une spécialité locale, raviver à la mode proustienne une saveur ancienne, retrouver, avec par exemple un liégeois, mélange d’orangeade et de grenadine, « le goût sucré de la jeunesse ».

Pendant ce temps, la Meuse rend une après l’autre des fillettes tombées à l’eau, ainsi que fait le temps avec les souvenirs, qu’il s’agit plus souvent d’aller pêcher, de sauver de l’oubli. Ainsi, cette petite sœur vieillie, à peine reconnue quand elle réapparaît derrière les rayonnages d’une librairie… Des faits d’hier rappellent des réalités actuelles. Ainsi, les motifs des grèves de l’hiver 60-61 contre la loi unique paraissent aujourd’hui encore d’une brûlante actualité…

L’existence de François Lombard, un « ténor du barreau », apparaît comme une prison, au parcours balisé, avec un moment d’engagement au sens sartrien qui lui coûtera plus cher qu’il n’avait prévu : l’estime de l’être le plus aimé. Un peu à l’instar du marcheur d’Une semaine de vacances (Luc Pire, 2001) qui arpente la Creuse suivant un plan préétabli vers on ne sait quoi, ce promeneur de Liège va vers un dénouement qui, contrairement au premier roman de l’auteur, se dirige vers une révélation annoncée en un suspens habilement entretenu au fil des chapitres. Pour les lecteurs habituels de Charneux, ils relèveront des allusions aux autres romans de l’auteur et noteront que François Lombard était le personnage central d’une nouvelle, Ondine, de Vingt-quatre préludes (Luce Wilquin, 2004) qui illustre un court épisode du présent roman.

A partir du chapitre trois, François Lombard construit un ouvrage de bois dont on se demande, le nez sur l’objet en train de se fabriquer, ce que c’est. On pense à cet ami de l’épouse, le photographe David Kurek, qui photographiait au plus près des corps, des pores de la peau, en évitant le regard du modèle et qui, tout en travaillant la surface, cherchait paradoxalement la profondeur.

Le roman n’est pas qu’une éloquente variation sur le thème de l’eau (l’eau-reflet, l’eau-miroir aussi), les autres éléments sont convoqués, de manière subtile : le feu, l’air (l’aéronef Pigeon, le plongeur de Ianchelevici, les suicidés de la tour), et la terre (la Légia, cette eau souterraine qui donnera son nom à la Ville) ont aussi leurs déclinaisons verbales. Sans compter les mouvements ascendants et descendants qui rythment le lent déroulement du fleuve. Tentatives vaines mais louables de se libérer de l’attraction terrestre, de la fuite des années, de la fatalité. Sonia Gorski, l’épouse reste à demeure, confinée dans son chagrin, comme arrêtée le 8 juillet 1961, tandis que son homme, lui, ne cesse de se mouvoir, tournant en rond dans sa ville et dans sa vie, sans quitter de vue le fleuve, son élan vital… Permanence du cercle (shrapnells, boules de billard, billes à jouer), figurant le retour sur soi, la boucle du temps… Jeu entre l’auteur et son personnage qui écrit un récit semblable mais qui n’est pas, ne peut pas être exactement celui qu’on lit…

La phrase est « épaisse, profonde mais pas lourde », souvent de la longueur d’un paragraphe, à l’instar de celle recherchée par Lombard pour son récit de vie afin, comme on peut le penser à la lecture du dossier de presse, de faire pendant à l’écriture « transparente » d’un Simenon que la critique ne manquera pas, pour aller vite, de mentionner à propos d’un roman sur un notable de province qui franchit des ponts de Liège…

Par le dispositif romanesque, par la composition musicale, Charneux vise ici l’objectif recherché par Flaubert, le roman parfait dans lequel toutes les vies (la sienne et celle de ses lecteurs) se reconnaîtraient. Au bout du compte, ce livre n’est pas « le petit roman banal, d’un homme et d’une femme, d’un homme et d’une ville, d’un homme et d’un fleuve» tel que le voit Lombard une fois son récit achevé mais un roman souple et sinueux, ample et beau comme un fleuve…

©Eric ALLARD

AU PLUS PRÈS de Philippe LEUCKX

    AU PLUS PRÈS de Philippe LEUCKX

  • AU PLUS PRÈS de Philippe LEUCKX (éditions du Cygne)

A l’encre des étoiles

Dans Au plus près, Philippe Leuckx trempe sa plume dans la braise et le sang. 

« Langue raisin de feu »

« J’écris où je me brûle »

Il allume au tison de l’enfance des feux de mots qui éclairent nos histoires intimes.

Entre éveil des sensations et « sommeil des possibles », au-delà des pertes (de saisons, d’êtres chers), « entre passé devenir », le poète épingle des visages pris dans la lumière des réverbères, des visages comme des villes, présents en leur absence dans le temps de leurs rues, de leurs rides.

Le poète dit à sa façon comment vivre chichement en se contentant « du peu qui coule sang frisson », d’une paume à défaut d’une étreinte, d’une lueur tombée d’un soleil. En gardant, pour l’accueil des ferveurs, le froid qui a provoqué le frisson, la chaleur couleur de fièvre…

Sans perdre de vue le jour,  à gagner « à la sueur des arbres » pour « à la pleine lumière /rameuter [les] souches », car c’est la nuit (de l’effroi ? chère à Pascal Quignard) que le travail du père se fait :

Mais le père ne se cache pas

S’il vient au jardin

C’est de nuit 

Ramasser ses étoiles

Et caresser le rouge

Des cerises

En effleurant sa bouche

D’aube. 

Chez Leuckx, les choses sont duales, comme en un duel permanent, dialectique, s’échangeant face claire et obscure, force et faiblesse, poids et légèreté…

Contradictions apparentes, dépassées, converties en métaphores.

Ce recueil livre aussi un art poétique.

Le temps fuit mais c’est dans le temps qu’on demeure ; le corps bat et le cœur gronde ; l’ombre naît de la lumière qui se découpe sur le sombre… « L’heure pèse sur la vitre » même si « l’heure est douce »… La poésie naît de ces rapprochements inédits entre les qualités insoupçonnées des objets au sens large, que seul le poète voit, sent et rend. Averti de la  volatilité de la parole, il cadre au plus près des mots ses modèles pour en livrer de neuves images.

La poésie de Leuckx est aussi consolation, comme chez Lautréamont ou François Jacqmin.

Ecrire au plus près… des paupières, le regard ; de l’enfance, le père ; de la peau, le poème ; du ciel, les étoiles ; du jardin, la terre ; du murmure, le silence ; du visage, l’autre, toujours.

Au plus près, ce sont 49 brèves épiphanies à déchiffrer à la flamme d’une vie, « trop tard » et à l’ombre, « pour toujours égaré ».

Philippe Leuckx écrit à l’encre des étoiles dans les replis du jour, les sentiers soustraits à la lumière, où se perdent des hommes mus par un besoin de plus d’humanité.

C’est la langue

Qu’on nettoie à grandes eaux

Une chambre s’allume

Dans le cœur

Tout le reste est d’encre

Sombre. 

©Eric Allard