LA NOSTALGIE DU CARILLON de Virginie HOLAIND (éd. Maelström)

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  • LA NOSTALGIE DU CARILLON de Virginie HOLAIND (éd. Maelström)

Le joueur d’accordéon


Un homme et son accordéon. L’homme est un immigré à Bruxelles. Il chantait, il était dans la joie mais son chant ne lui rapportait rien. Pas assez. Un jour, un homme « aux yeux et visage étroits » lui fait don d’un instrument. Qui peu à peu lui vole le peu de ses souvenirs. Reste le carillon de la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule qu’il écoute après s’être arrêté de jouer, le carillon qui retient sa mémoire de tomber dans l’oubli…


Un récit scandé par le rythme des mots, qui reviennent en boucle comme dans une chanson. « Dans la prose de la vie », les souvenirs en sont le refrain. Un texte à dire où l’accordéon figure l’interface entre l’homme et le monde. Qui, au gré de ses mouvements d’extension-contraction, prend l’air et le libère. Une fable à plusieurs entrées. Sur les affres du déracinement et la perte de repères, sur le déplacement des valeurs, sur les aléas de la mémoire et la conservation du temps… Une fable ouverte, aux multiples correspondances, qui donne lieu à plus d’une interprétation et dont la subtile musique se poursuit bien après la lecture.

Le joueur d’accordéon. Coupé de son passé et de son être, rendu sourd aux appels de la terre qu’il a quittée, l’accordéon sera l’instrument de sa perte. Seul le son du carillon le relie à un bruit qui fait sens pour lui, le relie à soi, le garde en éveil mais pour combien de temps, et ce mince fil, cette faible lueur suffiront-t-il ?… 


À noter l’excellente couverture de Joachim Regout qui en un dessin stylisé fusionne les éléments du récit, tels cet âne-accordéon dont le souvenir est porté par les sons et ce rouge de la couverture sur laquelle tombent les pièces.


Virginie Holaind possède un style et un univers qui donneront encore, on n’en doute pas, de nombreuses autres histoires fabuleuses.

©Eric ALLARD

Michel Steyaert, « Le psychiatre et le torero »

Steyaert Michel

 

  • Michel Steyaert, « Le psychiatre et le torero », Editions Ceysson, Saint Etienne, 32 pages, 18€.

Toucher à la tauromachie est sans doute pour un auteur ou un peintre le meilleur moyen de se faire des ennemis. Viallat s’est rendu impopulaire lorsque – sortant des abstractions de « support-Surface » il s’est fait le chantre d’un art (ou d’un massacre pour certains) qui l’intéresse depuis l’enfance. Pour lui la corrida est un opéra. Et il n’a pas hésité à habiller les arènes d’Arles. Depuis il est persona non grata. Florence Delay pour sa part a trouvé un moyen de renvoyer dos à dos les aficionados et leurs détracteurs dans un superbe livre profondément poétique « Œillet rouge sur le sable » (Léo Scheer). Il s’agit là d’une sorte de poème en prose le plus intelligent et sensible sur cet art.

Michel Steyaert lui aussi propose sur le sujet un livre précieux. Il fait d’ailleurs écho à celui de Delay puisqu’il envisage la tauromachie comme un phénomène mystique. A ce titre et comme tout phénomène de ce type il engendre forcément des divergences quasi clinique d’appréciation. Pour certains détracteurs ce « art » concerne le délire ou la psychose. Mais l’auteur montre que considérer la tauromachie comme une idée erronée, une perte de la réalité est une vue de l’esprit. Ce n’est pas elle qui est morbide mais les mécanismes de la culture qui la génère. La tradition christique extatique est l’enveloppe de cet art ou de ce symptôme. Steyaert se refuse à le considérer comme un trouble puisqu’il s’agit d’un reflet de la position du Sujet face à l’ordre symbolique.

Dès lors vouloir retenir la prétendue nature hallucinatoire du phénomène ne tient plus la route. D’autant que l’auteur a le mérite de montrer dans cet art la nature de la jouissance en ses rapports avec le Désir. Effectuant un pas de plus il montre comment la tauromachie peut être considérée comme un des avatars de la fonction paternelle qui fait qu’on ne peut plus départager le saint, le torero ou le fou.

Mais il y a plus encore. La thématique taurine exprime l’angoisse et le plaisir que pose à l’homme son existence en fonction en un horizon culturel très particulier. Ceux qui condamnent cet art n’osent d’ailleurs jamais toucher à ce qu’il a de plus profond à savoir le mysticisme qui l’anime. Mi-païen, mi-religieux, primitif sans doute, il fait de du taureau le symbole de la bête que tout homme se doit de tuer en lui.

Le livre de Steyaert possède l’immense mérite de redonner au lecteur une position de sujet face au monde analysé ici. Dès lors la question du sens de l’art taurin se déplace et se résume par la phrase de torero Paquiri tué par le taureau Avispado (qui sera tué par un autre toréador, occis lui-même par un autre animal de combat) : « Les jours de combat on a peur d’être tué et de na pas mourir ».

Steyaert retient donc dans cet art sa « mystique« . Comme sa racine l’indique elle est relative aux mystères là où par l’intermédiaire de coupe torero-taureau se crée une communication inconscient et païenne avec Eros et Thanatos. Dès lors savoir si cet art est le fruit d’une construction intellectuelle non conforme à la réalité et à laquelle le passionné apporte une croyance inébranlable n’est plus la question essentielle.

Qui veut penser la tauromachie en terme d’erreur du jugement ne comprend pas que cet art fait cortège avec bien des phénomènes idéo-affectifs dans lequel le « délire » prend corps (on pourrait citer tout autant sinon plus le football en premier dans une mystique encore plus large). Ces délires sont-ils à bannir ? Lacan pensait que non. Il estima que « la folie d’un moment peut guérir la folie de l’existence ». Il rejeta donc la définition du délire à partir de l’erreur supposée, pour lui substituer une conception structurale où le thème délirant serait une partie composante non seulement individuelle mais de la société.

Steyaert est proche de cette thèse. Il faut lui en savoir gré. Sa perspective psychanalytique permet de comprendre le champ d’une culture où un tel art prend racine. Il n’y a donc pour lui pas lieu évidement d’éradiquer définitivement cet art même s’il garde un étiquetage générateur d’erreurs mortifères et d’opprobres pour ses pourfendeurs. Si individus psychotiques il y a dans ce débat, l’auteur n’est pas loin de penser que l’adjectif ne revient pas à ceux que l’on croit. La fameuse « défaillance de l’épreuve de réalité » chère à Freud semble en effet plus consistante chez ceux qui font de leur lutte un culte à un autre veau (ou taureau) d’or.

De tout état de cause l’écart entre pro et anti porte essentiellement sur la conception du monde. Dans les deux cas le réel est pour eux différent. Il est donc bon de rappeler que le lien au monde est essentiellement constitué par les croyances qui assignent à tous les phénomènes leur signification et leur degré de réalité. « Vérité au deçà, aliénation au-delà » : c’est vieux comme du Montaigne. La tauromachie dans ses enjeux – comme sa critique dans les siens – reste un phénomène où des sujets cherchent volontairement et laborieusement le contact avec le divin. Acceptons les deux pour ce qu’ils sont.

Preuve que tout compte fait le débat sur la tauromachie est un vrai faux problème…

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

JEAN LOUIS BERNARD ET LA PAROLE S’EST FAITE NUIT Editions de l’Atlantique

  • JEAN LOUIS BERNARD ET LA PAROLE S’EST FAITE NUIT Editions de l’Atlantique

 

Au cœur de l’opacité bousculée, dans la brutalité de l’advenu Jean Louis Bernard fouaille l’inadvenu, réceptacle de la démesure du passé ; dans la Parole, il recueille la criée des silences.

Comme l’alchimiste délivrant l’âme de la matière, dans la lente blancheur du surgissement accolé à la nuit de pierre,il perçoit son éclatement dans une errante immobilité, dans l’athanor de sa page déjà imprégné de tremblements, les nœuds de rupture cherchent à retrouver leur point d’attache dans le creuset du Signe.

Jean Louis Bernard est ce ceux, rares qui, dans l’ultime limaille de lumière, savent et peuvent aller au-delà du puits sans fond, sans faire saigner les parois, il franchit les herses du temporel pour recueillir le souffle, impalpable sève d’un arbre perdu, enfoui dans la quiétude de l’oubli.

Jean Louis Bernard est dans une marche lente ; immobile, il avance entre soufre, souffle, entre cendre et flamme. Prenant le pouls de la nuit, il s’origine dans l’ombre d’une île stellaire, à l’instar de Rilke, il écoute le souffle de l’espace, le message incessant qui est fait de silence.

Il chemine sur nulle piste sauf, celle du feu, ancre de mémoire sauf, celle du vent desserrant les plissés du temps pour laisser couler les torrents où se perdent les racines du bleu initial, ce bleu d’avant naître. Le poète s’abreuve alors aux rives fondatrices, afin de renouer avec l’alliance perdue, afin de réconcilier l’eau primordiale avec le feu des météores, ce feu frémissant de toutes les confidences d’une genèse enfouie, cette eau, palpitante au sein du désir, parole mouillée à peine perceptible dans la notion de pluie / mais juste assez peut-être / pour enter dans le sanctuaire du souffle.

Jean Louis Bernard est à l’écoute d’un paradis entrevu car perdu, il est, à l’instar de Michaux,

le passager de son propre infini.

Dans la salive du temps, rosée du premier matin, il nous entraîne au-delà du seuil, là où veille le dragon. Alors, face à l’Orient, dans la patience de la poussière, dans une éblouissante cécité, le vent réinvente l’alphabet.

Jean louis Bernard, poète-alchimiste, nous donne les clés de l’absence, il suffit de lire les syllabes du sable sur l’améthyste du ressac, là où frémit le sillage de braise.

Dans ce recueil, bréviaire de la nuit, nous psalmodions la Parole retrouvée et resplendit la soie de nos brûlures.

©Nicole Hardouin

 

Je fabrique mes livres de Nadine Palmaerts/Marie Paruit.

Je fabrique mes livres de Nadine Palmaerts/Marie Paruit.

  • Je fabrique mes livres de Nadine Palmaerts/Marie Paruit. Casterman, paru le 5 septembre 2012. 78 pages, 14,50 €.

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Voilà un excellent manuel d’activités pour les enfants. Coloré, ludique, simple et précis, ce livre est une mine d’idées ! Il permet aux enfants de comprendre dans un premier temps l’objet livre. Comment s’appelle chacune de ses parties, comment il est fabriqué et comment on peut les fabriquer soi-même. Grâce à des croquis, des tableaux, des bulles, les explications sont très faciles à suivre, même pour les plus jeunes et des petits animaux rigolos agrémentent les pages en participant à l’aventure. Pas à pas, très vite l’objet n’a plus de secret. Une double-page consacrée à la reliure, puis à la couverture, puis aux pages de garde, avec des suggestions qui permettent à l’enfant de trouver ses propres idées et libérer ainsi sa créativité. Ensuite sont proposés toutes sortes de livres à créer, que ce soit dans le thème : le livre de ma semaine, le livre d’une couleur, le livre « j’aime », le livre à offrir, le livre « ce jour-là, à cet endroit », le livre à histoires, ou bien dans la forme : le livre à rabats surprise, les pages en volume, le livre accordéon, le livre éventail, le livre pop-up, le livre en forme de… Une partie technique et une partie qui donne quelques pistes aux enfants, pour qu’ils puissent ensuite laisser aller leur imagination et inventer toutes sortes d’autres livres. Une grande place est laissée à l’inventivité, l’originalité de chacun, des conseils judicieux qui vont plus loin qu’un simple guide d’activité, car ils encouragent les enfants à fermer les yeux, à sentir, à respirer, pour être inspirés. Il est d’ailleurs indiqué en première page que si les adultes peuvent aider si besoin sur des petits problèmes techniques, il est important qu’ils laissent les enfants imaginer, dessiner, coller… librement. Large place faite donc à l’expression artistique, dessin, peinture et aussi aux collages. Une double-page leur est entièrement consacrée : des collages à gogo. Un manuel idéal pour donner aux enfants le goût de l’écriture, de la lecture et leur faire lâcher un peu les écrans. Il peut servir de base à des projets pédagogiques dans les écoles, les centres de loisirs mais donner également des envies, pourquoi pas, aux parents. Soirée ou week-end création de livres en famille ? Et pourquoi pas !

©Cathy Garcia

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Nadine Palmaerts anime des ateliers d’écriture depuis 2004. Parallèlement, elle publie depuis 2004 des écrits pour a jeunesse dans diverses revues pour les enfants.

Marie Paruit, diplômée en illustration et communication visuelle, est illustratrice pour la jeunesse. Elle a notamment écrit et illustré Le voleur de chaussettes (Didier Jeunesse 2010) et illustré chez Casterman l’Arbre sorcier de Marie Sabine Roger et L’araignée Gipsy de Hubert Ben Kemoun.

LA SAGA MAIGROS d’Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

LA SAGA MAIGROS d’Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

  • LA SAGA MAIGROS d’Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

M comme Maigros

Gilles Deleuze débute son abécédaire par la lettre A comme animal. Tout en marquant son peu d’intérêt pour les animaux domestiques, il dit sa fascination pour certains animaux au mode de vie limité comme la tique dont les trois perceptions ou affects se résument à « chercher aveuglément la lumière au bout de la branche, sentir la présence chaude du mammifère qui s’approche, puis chercher la région la moins fournie en poil pour perforer la peau. » (B. Goetz) Tout cela est suffisant pour, dit Deleuze, constituer un monde.

Le Maigros de Dejaeger m’a fait penser à la tique de Deleuze. Comme pour elle, son mode de vie se limite à peu de choses. Il est porté sur le sexe, sur l’alcool et il déploie toute son énergie à ne rien faire d’autre. Son port d’attache est le Lolotte’s Bar à Charleroi. Et cela suffit à créer un univers qui tourne autour de lui, dont il est, à force de statisme, l’involontaire pivot. 

Au départ, écrit selon le mode du feuilleton (le roman moderne est né ainsi), et distribué par courriel deux fois la semaine à une centaine de privilégiés, La saga Maigros, dont certains ne manqueront pas de noter le parallèle avec les San Antonio, constitue bien sous sa forme livresque un roman, avec bien sûr ses épisodes mais plus que ça : ses cycles, ses courants internes et ses personnages (les piquantes Cunégonde O’Connell et Anemie Snot en tête) qui viennent au fil des chapitres grossir la planète maigrossesque en risquant chaque fois de perturber les habitudes de l’inspecteur falot. Mais que le futur lecteur se rassure, la morale sera sauve car le désolant policier ne déviera pas d’un iota de son mode de vie sédentaire.

Il n’est pas anodin que celui qui réussira à le faire travailler comme jamais, c’est-à-dire exercer son métier de gardien de l’ordre public, est le père Maçuel, une espèce de gourou inspiré d’un personnage local haut en couleurs. Car sans doute là se joue quelque chose de plus dangereux que la canaille ordinaire, ce qu’au fond Maigros et lauteur (en un mot comme dans le livre), l’un, dans sa tare constitutionnelle, et l’autre, avec toute sa malice, savent bien. Le danger ne vient pas de la racaille, aussi vicieuse soit-elle, en général peu futée et pas politisée pour un pou, mais de ceux qui sont censés régler toutes les questions sécuritaires d’un coup de baguette magique, fût-elle répressive et/ou religieuse.

Maigros est un sacré représentant de l’ordre dans le sens où il ne résout aucune affaire, laisse en l’état l’ordre socialo-comique, pour autant que celui-ci n’altère pas sa tranquillité. Est-il une projection de la police telle que le citoyen lambda se la représente ou ce que devrait être pour l’auteur tout système répressif ?

Mais qu’est-ce qui, malgré des aspects peu ragoûtants ou présentés comme tels, garde à Désiré Maigros son capital sympathie ? Parce qu’il n’a aucune prétention. Pas d’appât du gain, de surenchère dans l’avidité chez lui mais le seul souci de maintenir son statut. Une constance dans l’apathie, un surplace élevé au rang d’art du statu quo dans son métabolisme primaire.

Comme d’habitude, chez Dejaeger, le récit alterne les divers genres (parfois moqués, pastichés) et mêle les saveurs littéraires comme le dialogue, la coupure de presse, la poésie, le polar, la littérature dialectale, le journal intime, les nouveaux supports électroniques (à signaler au passage la belle variété de la typographie), jouant avec maestria de l’art du conteur. Les quelques remarques précédentes ne devraient pas non plus faire croire qu’on va lire un pensum, un conte (im)moral quoiqu’il y ait certainement des pistes de réflexion à trouver derrière les aventures croquignolesques de cet épigone lointain de Maigret.

Souvent on rit franchement  et on ressent même quelques émotions d’un autre ordre comme rarement on en tire d’un livre, c’est le côté rabelaisien de l’entreprise. Et cela, ça peut faire peur à votre entourage s’il n’est pas prévenu de l’objet de votre lecture. C’est dire si La Saga Maigros, à l’image de son antihéros, est un livre très physique à consommer avec gourmandise en n’ayant pas peur de se salir un peu l’âme et de se faire mal aux zygomatiques.

©Eric ALLARD