Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe

Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe,

  • Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe, roman, Serge Safran éditeur, 2012, 316p. ; Prix littéraire des Grandes Ecoles 2013 ; Prix Simone Veil 2013 ;  Premier Prix du Conseil Général de l’Ain 2013 ; 1er Prix du Salon du Premier Roman de Draveil 2013 ; Grand Prix du 1er roman 2013 de la Ville de Mennecy.

Quelle idée d’appeler son enfant Bérénice ! Dès sa naissance, irrémédiablement, elle se vouera au théâtre. Bérénice de Racine, une tragédie ; Bérénice 34-44, une autre tragédie, mais du XXème siècle !

Premier roman d’Isabelle Stibbe, Bérénice 34-44 nous décrit comment une passion peut atteindre son paroxysme, envers et contre tout. Si les parents de Bérénice Capel, adolescente juive, ne voient pas d’un bon œil la décision et l’obstination de leur fille d’entrer au Conservatoire, celle-ci, contre leur avis, va se battre bec et ongles pour arriver à ses fins.

Ce roman nous captive du début à la fin, nous conduit dans les coulisses et les méandres de la Comédie française avant la Seconde guerre mondiale puis sous l’Occupation. Une écriture superbe doublée d’une documentation abondante font de cette fiction une œuvre hautement crédible, où, pour notre plaisir, nous côtoyons des noms célèbres tels Louis Jouvet, Jean-Louis Barrault, Colette, Pierre Dux mais aussi l’antisémitisme dans ce qu’il a de plus abject, la résistance de plus farouche contre ce « massacre des innocents ».

« Quand reviendra le jour, tout s’arrangera », la poésie, la musique, l’amour, la paix… Bérénice 34-44, c’est le roman passionné de destins en lutte perpétuelle contre l’ignominie, la faiblesse et la lâcheté…

Il leur faut croire, à nos héros, en des lendemains meilleurs même si des talents, des passions sont contrés, étouffés dans l’œuf. Quelle connerie, la guerre !

Ce roman, c’est aussi celui de la vie, avec ses amours et ses révoltes, ses larmes et ses rires ; il réconcilierait le plus récalcitrant d’entre nous avec le théâtre des voix et des mots, la musique des sens et des sons, et surtout avec la poésie, que chacun doit garder secrètement au plus profond de soi.

A lire absolument ! Une auteure à suivre…

©Chronique de Patrice Breno

Stéphane Bern – Le bel esprit de l’histoire – Albin Michel -(323 pages – 12€)

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  • Stéphane Bern – Le bel esprit de l’histoire – Albin Michel –(323 pages – 12€)

Stéphane Bern, en féru d’histoire, a rassemblé citations, calembours, extraits de lettres, dialogues, de sommités du monde politique, littéraire ou artistique, françaises ou étrangères. Cet opus balaye des siècles et brasse les thèmes autour de l’actualité du moment, des liaisons clandestines. Il nous conduit dans les cours royales, en Grande-Bretagne où fleurit l’humour « British », dans les salons littéraires ou repas mondains.

La citation de Winston Churchill, en exergue, rappelle l’éloge des « tatoueurs émérites » formulée par Charles Dantzig, capables de nous graver l’esprit à jamais.

A chaque page, un résumé des circonstances précède la citation, ce qui permet de mieux appréhender la subtilité du trait d’esprit, des bons mots.

Dans une interview, Stéphane Bern explique ce qui guida ses choix. Ainsi il met en lumière l’élégance de l’un, l’insolence d’un autre, l’esprit taquin de De Gaulle, la bêtise de Mac Mahon, ou l’art de Sarah Bernhardt à « faire battre le coeur des hommes. »

On croise des anglophones, Wilde, Shaw et même la Dame de fer lors d’un repas.

Les femmes sont un tantinet égratignées. La marquise de Pompadour pour « écorcher le français ». Voltaire, les compare à des girouettes, ajoutant : « Elles se fixent quand elles se rouillent ». Le mari de George Sand menaça celle-ci de sculpter son « cul ».

Belle pirouette d’Edgar Faure à une jeune femme qui se sentait déshabillée par un regard appuyé : « Madame, je ne vous dévisage pas, je vous envisage. »

On constate que les débats à l’assemblée pouvaient être tout aussi houleux et injurieux. On découvre l’esprit caustique de Clémenceau, provocateur d’Edouard Herriot, l’humour de Churchill, mais aussi son alcoolisme. La réplique cinglante de Picasso évoque le bombardement de Guernica, son tableau étant un témoignage de l’horreur.

Talleyrand, que Stéphane Bern aime à citer, évoque la notoriété de Chateaubriand sur un ton moqueur : « Il croit qu’il devient sourd parce qu’il n’entend plus parler de lui ».

Attitude à rapprocher, selon l’auteur, à celle des « vaniteux qui adorent être dans les journaux ». On se délecte des réflexions de La Rochefoucauld et de La Bruyère.

Stéphane Bern considère ces répliques, ces vérités « intangibles et intemporelles ».

Que penser de la façon de Clémenceau d’épingler les fonctionnaires semblables à des «  livres d’une bibliothèque » : «ce sont les plus hauts placés qui servent le moins » ?

Avec générosité, l’auteur nous fait partager ses trouvailles, les commente brillamment et nous enrichit. N’oublions pas que « la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié », selon Edouard Herriot. On est impatient de lire la suite, en sachant que l’auteur en a encore mille sous le manteau.

Stéphane Bern signe une compilation roborative, utile pour égayer des repas, sans pour autant penser comme Dumas : « sans moi, je m’y serai cruellement ennuyé ».

Se cultiver en s’amusant, que demander de mieux !

On ne résiste pas à citer, à son tour, ce vrai page turner qui attise la curiosité.

©Chronique de Nadine Doyen

Jack et la mort de Tim Bowley, illustration de Natalie Pudalov – OQO éditions.

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  • Jack et la mort de Tim Bowley, illustration de Natalie Pudalov – OQO éditions – octobre 2013. 32 pages, 15,50 €.

Cette histoire inspirée de La mort attrapée dans une noix, un conte traditionnel britannique, traite avec délicatesse d’un sujet lourd et grave comme la mort d’une maman pour un petit garçon, et recèle un trésor de sagesse qui permet aux petits comme aux grands de comprendre, très facilement, une leçon des plus essentielles : la mort fait partie de la vie, elles sont indissociables.

 

En effet, quand le petit Jack croise « une silhouette élancée, vêtue d’une cape noire et le visage caché sous une capuche », qui cherche où se trouve sa maison, Jack comprend aussitôt que c’est la Mort qui vient chercher sa maman malade. Quoi de plus inacceptable pour un petit garçon ? Laisser la mort lui enlever sa maman ! Aussi comme il est malin, il va faire perdre du temps à la Mort en la défiant de nombreuses façons jusqu’à trouver le moyen de l’enfermer dans une bouteille.

Et ça marche ! Quand Jack retourne chez lui sa mère est en pleine forme, elle chante et veut manger. Elle l’envoie donc chercher du bacon. Mais qu’elle ne fut pas la surprise de Jack arrivant chez le boucher, de voir celui-ci aux prises avec un cochon qu’il n’arrive pas à tuer. Les poulets, c’est pareil, impossible de les tuer. Le couteau rebondit sut le cochon et les têtes coupées des poulets reviennent aussitôt sur leur cous. Qu’importe, dit sa maman, et elle l’envoie chercher des légumes au jardin pour faire une délicieuse soupe. Mais au jardin, c’est pareil, impossible de sortir les carottes de terre, pas plus que les pommes de terre, sans parler de ramasser des haricots ou même d’une pomme.

C’est comme ça que les jours passant, les villageois commencent tous à avoir très faim, et avec ça ils sont de plus en plus envahis de mouches, de puces, de moustiques… La maman de Jack se doute qu’il y est pour quelque chose et quand il lui raconte toute l’histoire, elle lui demande d’aller aussitôt libérer la Mort.

 

« Merci Jack, dit-elle aimablement,

Maintenant, tu comprends peut-être

que je ne suis pas l’ennemie de la vie.

Elle et moi, nous sommes les deux faces d’une même pièce.

Sans moi, la vie n’existerait pas. »

 

 

Jack et la Mort est un livre à mettre entre toutes les mains, sans hésiter. Surtout que, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, les illustrations de Natalie Pudalov dans lesquelles s’insère le texte, sont absolument splendides, se déployant en double- page, elles font non seulement corps avec l’histoire, mais elles en racontent même un peu plus. Ce sont de véritables tableaux très originaux aux belles tonalités légèrement insaturées, qui mettent en valeur un rouge flamboyant, tel un fil rouge entre les doigts de la Mort, qui nous guide tout au long des pages. Vraiment, une réussite !

 

 

©Cathy Garcia

 

 

 

 

 

tim bowley_ab268d66c71dc63960a317dabdbb4cb9Tim Bowley en plus d’écrire des livres de contes pour les enfants, voire pour les adultes, est surtout un conteur professionnel depuis 1984. Installé en Espagne, depuis son départ du Royaume-Uni en 2001.

Biblio : Historias de Ninguna Parte-Tales from Nowhere(Parablas del Candil) ; Semillas al Viento/Seeds on the Wind (Editorial Raices);El Rey Oso Blanco y Otros Cuentos Maravillosos(Kalandraka);No Escapatorio y Otro Cuentos Maravillosos(Kalandraka);Jamie planted an acorn/Jaime plantio una bellota (Kalandraka);Amelia wants a dog/Amelia quiere un perro(Kalandraka);I’m Scared/Tengo Miedo(OQO)

pudalovNatalie Pudalov est née à Niznii Novgorod en Russie en 1980. Toute petite elle a émigré avec sa famille a émigré en Israel. Elle a étudié à  » Bezalel  » Academy of Art & Design de Jérusalem et obtenu un diplôme en design graphique. Elle a également étudié l’illustration à l’Akademie Der Bildenden Kunste, à Stuttgart, en Allemagne.

 

 

 

Bleu d’Encre Editions

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D’ailes et de lumière : Claude Donnay ; Véronique Rives ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2013

Ce recueil, né d’une amitié virtuelle entre Claude Donnay et Véronique Rives, rassemble des échos qui émergeaient au jour le jour durant un été. Ici, les deux poètes s’emploient à faire de chaque instant une lueur à vivre ; ici, la vie comme l’amour, semblent acheminés par la marée d’un cœur qui se donne sans condition ; ici, enfin, chaque poème sublime l’émotion et approche le monde dans sa dimension merveilleuse et secrète. Bref, D’ailes et de lumière est sans conteste un recueil qui « tient(bien) la route » du cœur, des sens et du langage !

Dans les flots du ciel/Les ailes blanches/Plumes d’éternité/Me rappellent/Combien le souffle/De la vie est fragile

 

Le ciel attend l’oiseau/Pour s’ouvrir au bleu/La vie – suspendue/A la signature d’une aile

 

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Cicatrices érotiques/Brigitte Dumont ; Dinant : Bleu d’Encre Editions, 2013

 

Dans ce premier recueil, Brigitte Dumont partage avec nous une poésie se révélant à tout instant dans l’instant du désir ; mieux, elle met au jour une parole élevée dans la chance du risque de déchiffrer l’énigme d’aimer. Cicatrices érotiques est un récit d’errance amoureuse (entre ombres et lumières), à travers lequel, la poétesse tente de rejoindre l’image d’une transe où crépite l’impatience d’aimer !

 

Berceau de lune

Cet ange/Posé sur/Le berceau/De lune/Défile/Une étoile/Pour accrocher/Ton regard/Au milieu/ De tes rêves

©Chroniques de Pierre Schroven

 

 

Alain Bertrand, Jardin botanique, roman ; Escales des lettres, Le castor astral (144 pages – 13€)

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  • Alain Bertrand, Jardin botanique, roman ; Escales des lettres, Le castor astral (144 pages – 13€)

Les lieux ne sont-ils pas notre mémoire ? C’est ce qu’Alain Bertrand va nous relater en convoquant ses souvenirs marquants, pas toujours heureux, dans cet opus articulé autour de trois lieux : Bruxelles-Wallonie-Flandre, « plate comme une feuille de papier ».

En chapitre d’ouverture, Bruxelles évoque un amour défunt. Pourtant tout s’annonçait bien avec Chantal, mêmes études, gendre idéal, mais « l’amour à la Bruxelloise » lui restera une inconnue. C’est son ami Michel qui peut se targuer de connaître les blandices de Chantal ainsi que sa « cambrure de reins si magistralement africaine ».

Le tableau des copains fait penser à une scène du Petit Nicolas de Sempé et Goscinny. Le narrateur brosse les portraits de Julien (souffre douleur) que le narrateur abandonna pour Daniel, son héros, qu’il aimait « comme un frère, une idole » et avec qui il fera quelques mauvais coups.

Quelques enseignants font les frais de la plume caustique de l’auteur dont Schmiede, « une brute stupide », violent, « feignant » ou Mathilde, « d’une mélancolie de braise sur le point de tomber en cendres ». De sa scolarité, le narrateur se remémore les brimades de l’abbé Romuald, et sa difficulté à s’intégrer dans une école flamande.

Le narrateur se remémore ses nuits « entre mecs » à écumer les bars ou à « piocher dans la chaleur salée » d’un cornet de frites, « un rite pour délacer le corset de l’aube ». Il fréquentait bien les musées avec ses condisciples, mais qu’en retenaient-ils ? Si le narrateur voyait une invitation au voyage devant Gus de Smet, Patrick se reconnut dans Spilliaert et décida de son destin devant le Palais royal.

Si dans L’homme qui ne savait pas dire non de Serge Joncour, le protagoniste fouille son passé et remonte à son enfance pour éluder ce mystère, le narrateur d’Alain Bertrand, sur le divan d’un psy, tente de comprendre son refus de dire « oui ».

Autre similitude avec Serge Joncour en ce qui concerne l’existence de Dieu.

Dans une nouvelle de Situations délicates : Tu ne vas pas y croire,le narrateur dit avoir rencontré Dieu. Ici, pour cette mère soulagée de retrouver dans un buisson, désormais ardent, « son petit Jésus » qui s’était évanoui dans la nature, devient l’incarnation de Dieu.

Pour ne pas laisser son lecteur passif, l’auteur nous soumet les charades de l’oncle Curzio, ce qui nous conduit sur les circuits automobiles avec des décibels à vriller « les tympans ».

Ses souvenirs, Alain Bertrand les raconte aussi à travers les odeurs (« remugles de choux » ou « parfums inouïs d’algues »), les sons (« cri des mouettes », «Le tramway sonnaillait ») et les saveurs(« purée relevée de muscade ». Il nous fait saliver à évoquer « les gaufres en forme de cœur » et nous déroute avec les noms de plats typiquement belges (carbonades flamandes), ajoute une touche moutardée, nous rappelant qu’il n’y a pas que Dijon qui peut s’enorgueillir de ce produit du terroir. Celle de Gand se vendait à la louche. Il découvre les vertus aphrodisiaques de certains légumes. S’ajoute à ce récit une touche poétique : « Les étangs, les chenaux scintillaient aux feux du printemps ».

Alain Bertrand excelle dans le registre des comparaisons (« Les pavés de Bruxelles nous secouèrent comme des cerisiers japonais » et les associations insolites (« hostie de lumière » ou « le tourbillon gélatineux » de l’amitié de Julien.

L’auteur distille de nombreuses références aux peintres (Magritte, Gus de Smet, Ensor…) et brosse avec minutie ses descriptions d’intérieurs, tels des peintres flamands. Par exemple l’appartement des parents d’Olga : « parcouru de boiseries et de scènes de chasse » ou la vaisselle de tante Lucienne, «  décorée à la mode de Delft, des verres trapus et biseautés ». Ailleurs « des napperons brodés sur les meubles ».

Tout aussi précis les portraits de ses protagonistes. C’est une rencontre improbable qui permit au narrateur d’admirer « la plénitude sanglée » de la gorge d’Olga, au « visage clair, cerné d’une blondeur de bel été ». De Bintje, il retiendra son « sourire comestible, la chair drue ». Il la comparait à « une patate des polders ». N’est-ce pas « cette fille farineuse » qui le mit au défi de gagner le titre de « peleur de patates » ?

Quant au style, on devine que l’auteur a été nourri par « la perfection du vocabulaire et de la syntaxe » de Madame Van Hamme, à « l’œil maritime, la peau de porcelaine tendue sur une chair replète ».

Alain Bertrand, natif de Gand, « importé à Bruxelles », à qui il est reproché d’être « Traître au sol flamand, traître à la culture wallonne », livre un roman de la belgitude qui réunit Wallonie et Flandre. Il y dévoile une parcelle de l’enfance et de l’adolescence, quelques déboires sentimentaux. Cette plongée dans le passé du narrateur, riche en anecdotes, sous une plume pétrie d’ironie, d’humour est un vrai bonheur de lecture.

©Chronique de Nadine Doyen