CLANDESTIN – Alfredo FRESSIA – (Poètes des cinq continents – Ed. L’Harmattan – 11 p.)

    CLANDESTIN - Alfredo FRESSIA – (Poètes des cinq continents – Ed. L'Harmattan – 11 p.)

  • CLANDESTINAlfredo FRESSIA – (Poètes des cinq continents – Ed. L’Harmattan – 110 p.)

Alfredo FRESSIA explique dans une préface brève qu’il est Urugayen, qu’il écrit en espagnol mais vit exilé au Brésil. Et qu’il a des liens avec la France à travers les poètes français originaires du même pays, Laforgue, Lautréamont, Supervielle. Et manifestement, à cause de ce passé, il parle français très naturellement. Aidé d’une amie poète, Annie Salager, poète lyonnaise notoire (Elle a notamment obtenu le Prix Mallarmé en 2011 pour Travaux de lumière), Alfredo FRESSIA s’est « auto-traduit » dans ce livre dense et varié. Les leçons poétiques de l’histoire y voisinent avec celles de l’humour, et d’autres, bien sûr directement émanées de la condition humaine du poète, plus graves et parfois plus cruelles. Sans vouloir faire un rapprochement facile, il y a quelque chose de la mentalité d’un Pessoa qui transparaît secrètement dans un poème tel que « Leçon d’histoire » ou « Èclipse », même si Fressia n’écrit pas en portugais, et rapporte son ascendance hispano-italienne. Par d’autres côtés, un rapprochement est possible avec Cavafis, par exemple dans le poème « Les Perses », « Journal de chasse ». Plus généralement, par son utilisation de thèmes historiques, antiques en particulier. Enfin, c’est une poésie sous-tendue de mille allusions culturelles qu’il n’est pas obligatoirement nécessaire de percevoir, mais qui apportent le charme un peu surréaliste de la mythologie à une poésie où le très grave et le léger, l’ordre et le chaos, le profane et le religieux, voisinent avec élégance, parfois se répondant d’un poème à l’autre de façon un peu narquoise. Les poèmes où son inspiration est la plus puissante sont ceux comme « Après » (Después) où il affronte directement les questions brûlantes de toujours : nostalgie d’un paradis qui n’a sans doute jamais existé, interrogations sur la divinité, sur les fins dernières. Je ne peux me tenir d’en citer deux strophes qui donneront une idée du talent de Fressia, la première et la dernière,

APRÈS (p.109)

Maintenant après le chant, derrière la sirène,

quand le silence revient pour remédier le monde,

quand la main approche sa fleur à même la terre

et résonne un poème profond car il est muet.

………………………………………………………………….

Justes ou pécheurs cela indiffère à la poussière,

nous enregistrons notre mort, nous l’historions avec de l’oubli

pour faire des os un éclat ardent dans la boue

et mordre ainsi dans la nuit la racine du paradis.

Il y a chez Alberto FRESSIA une grandeur remarquable, associé à une quotidienneté et une ouverture de ses poèmes, qui leur donne un ton original et prenant.

Précisons pour les lecteurs qui parlent l’espagnol que le texte original est en regard sur la page de gauche et qu’il faut s’en féliciter, la traduction en page de droite étant plus appréciable encore du fait que l’on peut consulter ce qu’elle traduit. Tous les livres de poèmes traduits mériteraient d’adopter ce principe, même si tous les lecteurs ne sont pas forcément en mesure de comparer (selon la langue et le type d’alphabet), ne serait-ce que pour entrer visuellement en contact avec un langage venu « d’ailleurs ». Ce contact avec l‘ailleurs étant un trait fondamental de ce qu’on pourrait appeler sommairement « l’essence du poétique ».

©Xavier Bordes – (Paris, 1 nov.2013)

http://xavierbordes.wordpress.com/

Jérôme Prieur – Une femme dangereuse – Le Passage éditions, (17€ – 195 pages).

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  • Jérôme PrieurUne femme dangereuse – Le Passage éditions, (17€ – 195 pages).

Le roman s’ouvre par le récit d’une noyade ou plutôt d’un sauvetage par le rescapé lui-même. Il tient à témoigner de la dangerosité d’une baïne, et surtout alerter ceux qui ne prennent pas les avertissements au sérieux. On partage son angoisse, sa panique à le voir ballotté par les vagues. On pense à Éric Holder qui a aussi déploré que ce courant de baïne, impitoyable, rôdant sous la vague vole des vies.

C’est souvent quand on a flirté avec la mort, qu’un cortège de souvenirs nous revient en boomerang. Pour le narrateur, ce sont toutes les femmes qu’il a connues, aimées. On découvre par flashback, par touches légères, leur chemin de vie, les liens qui reliaient certaines, tout le long du roman. Leurs visages se superposent, « Chaque femme contient le négatif d’une autre ». L’auteur les convoque avec sensualité, comme Joséphine « dans l’eau transparente d’une crique », faisant écho aux ondines de Klimt. On croise Liza dont il admirait « la finesse des jambes » et « sa peau qui sentait le miel ». Natacha, aux « yeux d’écureuil », aux « cheveux denses et touffus ».

Les yeux de ces femmes aimantent le narrateur prêt à succomber comme les marins cédant à l’appel des Serpentines. Ceux de la réceptionniste du Blue Hotel : un paysage dans lequel il aurait « voulu être admis ».

Le hasard met sur la route du héros pour la deuxième fois la surfeuse qui le sauva et qu’il nomma Oslo, « une fille adorable, douce. Juvénile » aux qualités « précieuses et rares ». Cette femme-grenouille, consciente de la dette du miraculé à son encontre, lui propose une mission bien délicate : retrouver une certaine Madeleine et la liquider. N’est-ce pas l’opportunité idéale pour lui, qui trouvait sa « vie négative » ? Mais peut-on accepter un tel contrat simplement en étant pétri de gratitude ? Parviendra-t-il à mener à bien une telle mission ?

Situation qui conduit Jérôme Prieur à s’interroger sur la sérenpidité : « Échapperons-nous jamais aux cercles de la destinée ? » et sur cette croyance dans le mauvais œil et les dibbouks. Ne cherche-t-il pas à montrer jusqu’où on peut aller par amour ?

Mais qui est cette Madeleine nimbée de tant de mystère, que le narrateur va prendre en filature, guetter ? Serait-il à la merci de cette serial-killer, en cavale, insaisissable ? Le lecteur tenu en haleine suit l’enquête du narrateur, ses investigations auprès des voisins de Madeleine, sa collecte d’indices en s’introduisant dans son appartement. Grâce à un carnet d’adresses dérobé, il va pouvoir nouer des contacts avec plusieurs de ses amies, remonter le passé de Madeleine et peut-être débusquer sa proie.

L’élément aquatique devient un personnage à lui seul : depuis les traîtres flots de l’Atlantique, la salle de bains « épanouie » de Liza, une autre aux murs constellés d’étoiles, en écho au tableau de Klimt. Entendre évoquer le nom de Marat est propice à fomenter la bouillonnante idée du protagoniste qui verrait bien Madeleine « alanguie, nue dans le liquide translucide, flottant parmi la myrrhe ». Le destin n’est-il pas un diable ? « Son était venue », à en croire le narrateur, relançant le suspense.

Ne déflorons pas l’épilogue.

Cette quête éperdue du Graal du narrateur : retrouver Madeleine, cette« belle plante », cette femme fantôme qui hante le narrateur sous forme d’apparitions, c’est tout l’enjeu du roman placé sous le signe du hasard. Jérôme Prieur y aborde la notion de prédestination, y mêle présent et passé, réalité et fantasme ce qui peut dérouter le lecteur. L’auteur décline une variation sur l’alchimie de l’amour, le coup de foudre, le désir jusqu’à la rupture. Il explore aussi la jalousie « un sentiment idiot » et le mensonge. Il souligne aussi la difficulté pour Oslo de solder son passé : « une bombe à fragmentation dont les particules restent fichées à l’intérieur du corps ».

Ce récit étrange et déroutant est porté par une écriture cinématographique (plongées, travelling, contreplongées) et un rythme fluide, tout en mouvement, épousant le tumulte des flots, ou s’évaporant comme des rêves.

©Chronique de Nadine Doyen

Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt, nrf Gallimard, (18,50€ – 248 pages)

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  • Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt, nrf Gallimard, (18,50€ – 248 pages)

Franz Bartelt s’est imposé dans le paysage littéraire par sa démesure, l’outrance comme disciple d’Ubu. Il récidive avec Le fémur de Rimbaud.

Fidèle à ses Ardennes, l’auteur campe son récit comme dans de précédents romans, à Larcheville, anagramme de Charleville, et rend hommage à Rimbaud par l’exergue.

On croise Majésu Monroe, brocanteur qui revendique détenir « la trouvaille unique », « la pure merveille » et Noème Parker, une cliente dont il tombe en amour.

On est témoin de la première rencontre de deux protagonistes au café des Arcades . On suit l’évolution de leurs sentiments, la phase séduction de Majésu, facilitée par son talent d’orateur et de séducteur qui va le transformer en homme caméléon, s’adaptant aux fantasmes de sa bien-aimée. C’était une année qui commençait bien. Sa révélation choc, fracassante interpelle le lecteur et celle qu’il vient de conquérir. L’assassin est déjà en prison pour Noème ? Où est donc la vérité ? Leur projet d’union peut-il en être contrarié ? Encore faudra-t-il plaire aux parents.

Les protagonistes de ce roman, en particulier Noème, ignorent les bonnes manières de Nadine de Rothschild et choqueraient parmi nous, tant ils sont grossiers, font mauvais genre. Au lecteur d’anticiper la cérémonie quand deux mondes si opposés vont se mêler : les parents de souche bourgeoise et Noème, en rébellion contre eux. Ce qui explique le complot que Noème fomente, en comptant sur son futur mari pour l’exécution du plan. En adepte de la procrastination, l’auteur tient le lecteur en haleine. Majésu exécutera-t-il le souhait de sa femme, à savoir liquider ses parents ?

Une succession de temps forts relance le suspense. Le mariage du brocanteur avec Noème. L’aurait-il épousée par amour ou pour sa dot ? Noème est-elle ce « monstre » décrit par son père ? Un magot ne dormirait-il pas dans le bureau de beau-papa ? Disparition de sa jeune épouse. Menace de Majésu de faire tout sauter. Le voilà aussi dangereux que Breivik avec la liste de son incroyable arsenal, véritables « munitions suédoises ». L’enlèvement de Noème par les malabars, une course poursuite des plus hallucinantes. Accusations, mensonges, délations conduisent en garde à vue. Au tour de Ployette, la bonne, de s’évaporer. Le rythme prend de folles allures quand il s’agit de traquer les ravisseurs emportant le lit de la captive Noème ou de mettre à l’abri la boîte à secrets. Scènes de travelling ébouriffantes.

L’auteur nous offre une galerie de personnages bien trempés : les homosexuels bulgares, l’inspecteur Bardouate (tiraillé entre deux camps), la bonne Ployette, le couple de bourgeois, des êtres rares comme ce « spécialiste de l’accent circonflexe dans l’œuvre de Rimbaud » ou le fantôme de Rimbaud avec cette chaussette trouée.

Les deux protagonistes irrésistibles nous stupéfient tout au long du roman, avancent en funambule, avec le risque vertigineux d’une nouvelle catastrophe.

La complexité des relations humaines, le mensonge s’immisçant, est mise en exergue.

Les couples sont toujours atypiques, mal assortis et soumis aux aléas de la vie.

Leur vie amoureuse est très chaotique, passant de l’amour fusion (« on ne se quittait plus, ni de jour ni de nuit », « nuit gorgée de succulences »), sado maso, à son extinction avec menaces de mort proférées, soif de vengeance puis à la tentative de rabibochage pour éviter le divorce. Qui est le plus rusé, le plus hystérique, le plus manipulateur ? Qui joue le mieux la comédie ?

Tout l’art de Franz Bartelt consiste à agrémenter ce récit rocambolesque d’un regard acéré sur les travers de la société, sur les universitaires, les banques, n’hésitant pas à épingler la corruption et la façon dont les affaires criminelles sont traitées et jugées.

Il souligne l’hypocrisie de la veuve fracassée, pleurant devant les médias.

Quant à l’opposition nantis/prolétaires, on retrouve la même démarche que Woody Allen qui fustige ces escrocs qui s’engraissent aux dépens des gens modestes. Majésu, solidaire de Noème, a déclaré la guerre au capitalisme convaincu que « l’argent pourrit tout ».

Comme son protagoniste Majésu, l’auteur possède une érudition insoupçonnée, et d’innombrables références littéraires (Hugo, La Fontaine, Balzac, Verlaine). Le style procède par énumérations visant à renforcer l’idée, à exagérer et laisser son empreinte chez le lecteur. Il fait montre de sa plume incisive, et de « l’instinct critique ». Il reste le maître incontesté de la formule : « Pour penser il faut un cerveau, pas des diplômes » ou « Je saurai quoi lui balancer dans le goulot ». Il joue avec l’oxymore : « Elle m’avait ouvert aux splendeurs de la misère. », les tournures imagées : « Il n’y a pas que les draps qui s’en souviennent », « un œil en patrouille », « dégarni du plafond ». Il ne se départit pas de son ironie : « Le canapé rembourré avec des noyaux de pêches » ni de son humour qu’il a insufflé à Majésu : « Je devais manquer de phosphore ».

Quant à l’épilogue, il nous dévoile de bien funestes destins. Soyez blindés, âmes sensibles, car comme summum du gore, Franz Bartelt m’apparaît indétrônable. L’auteur sait puiser dans des faits divers les plus ignobles pour les recycler en encore plus spectaculaires. Dans ce roman, les rebondissements, les coups de théâtre s’enchaînent, de vrais loopings inattendus. On rit, on retient son souffle, on frissonne d’horreur, on jubile. On y trouve la toute puissance de l’écriture et la saveur de l’esprit ardennais. Au pays de l’excès la seule richesse est le langage, confie l’auteur.

Le fémur de Rimbaud est à la fois un vrai mélo et une grande comédie, un chant d’amour et de guerre. Franz Bartelt signe un roman décapant, une tragédie funambulesque, à la lecture addictive (dialogues truculents), ce qui ne peut que donner envie de poursuivre avec encore plus noir : La bonne a tout fait au Poulpe.

©Nadine Doyen

L’Amour d’Amirat suivi de Né nu, Oiseaux mohicans, Kilroy was here de Daniel Biga. Préface de Jean Orizet – Cherche Midi, Collection Points Fixes, mai 2013. 335 pages, 19,50 €.

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  • L’Amour d’Amirat suivi de Né nu, Oiseaux mohicans, Kilroy was here de Daniel Biga. Préface de Jean Orizet – Cherche Midi, Collection Points Fixes, mai 2013. 335 pages, 19,50 €.

 

 

Dans la première partie, la plus cohérente on dira, L’Amour d’Amirat (1984), l’auteur a quitté la ville pour vivre, et accessoirement écrire, dans un hameau abandonné sur les hauteurs des Alpes du Sud. Il a quitté son métier d’enseignant pour aller y vivre quasi comme un ermite et y cultiver un jardin, aussi bien extérieur qu’intérieur.

 

ici à la montagne il n’y a que moi

qui tourne et pète dans mon couchage

il n’y a que moi et le froid

la nuit qui n’en finit pas

l’inondation des souvenirs

 

En totale osmose avec la nature qui l’environne, il demeure là- haut même en hiver, et on songe en lisant toutes les pensées et anecdotes qu’il confie au papier, à Thoreau, mêlé de Li Po, Nan Shan et Castaneda, avec des accents libertaires récurrents de ces années soixante-huitardes où le désir d’un retour à la terre était motivé par une critique virulente et pertinente d’un système, autant que par une attirance certaine pour une liberté absolue et donc fantasmée – ou presque, car l’utopie, encore une fois, n’est pas l’irréalisable mais ce qui n’est pas encore réalisé, dixit Théodore Monod.

 

On perd le sens du vivre quand La pensée s’emballe Le mental tournant à vide voudrait rentabiliser le moindre geste hiérarchiser chaque action Ainsi vient l’impression de « perdre son temps » alors qu’on perd seulement le sens du vivre

 

Cela dit Biga n’a pas des rêves communautaires, c’est un individu pleinement affirmé, volontaire et il a parfaitement conscience que liberté égale indépendance et responsabilité.

 

Je ne serai jamais plus libre – je veux dire jamais plus indépendant je veux dire jamais plus responsable de moi je veux dire jamais plus individu je veux dire jamais plus seul qu’en ce moment

 

On se régale à la lecture de cet Amour d’Amirat et on se laisse entrainer par moment dans une sorte d’enfance intérieure, que seul le contact avec la nature sait aussi bien nous faire retrouver. Richesse du non-faire, plaisir de la contemplation.

 

Plusieurs fois par jour je découvre un insecte inconnu chaque fois c’est comme s’il était créé pour moi seul

 

On y goûte la solitude de l’auteur parfois si douce, si pleine et parfois angoissante, rongeuse.

 

Hier

je cherchais quelqu’un pour pleurer dans ses bras

et d’autres matins

je sors dans le monde et le monde m’appartient

 

Il y tant de vie tout autour d’Amirat, végétale, animale, et humaine parfois, d’autant plus généreuse qu’elle est rare. Le contact avec l’autre devient précieux, se goûte comme un nectar, un vin délectable, surtout si cet autre est du sexe féminin à peau douce et chaude. Car, que ce soit en solitude ou pas, ce qui revient sans cesse sous la plume de Daniel Biga, c’est le mot amour, mais pas n’importe quel amour, non, l’Amour avec un grand A, l’essence même du vivre, la Source de tout.

 

L’amour avec la peur l’amour stérile l’amour sans amitié l’amour injuste par manque insuffisance que ce soit dans un lit un nid dans les buissons l’amour s’il n’est pas expansion universelle dans chaque fibre de matière chaque rayon de conscience l’amour sans amour est inutile

 

 

Quand on passe aux parties suivantes, Né nu (1974-1983), et plus anciennes comme les Oiseaux mohicans (1966) et Kilroy was here (1972), nous sommes déjà familiarisés avec l’auteur. Le mot est exact, nous avons appris à mieux le connaitre sur les hauteurs d’Amirat, alors on le suit plutôt avec plaisir dans ses pérégrinations mentales, ses élans poétiques, sensuels aussi bien que métaphysiques, dans un fourre-tout jovial où on croisera encore Castaneda aussi bien que des hexagrammes du Yi King.

 

Le pouvoir est du jour

mais la puissance est de nuit

 

Des films, de la musique, des livres, des rencontres, des souvenirs, des voyages, un concentré de vie distillé à la plume un peu froutraque de poète et toujours cet art de vivre, cette quête de simplicité qui tranche avec l’air confiné des années 80 où le consumérisme allait devenir roi, un roi toujours pas détrôné d’ailleurs, et mis à l’honneur, l’acuité des sens, la pas trop sainte trinité corps-cœur-âme dans une spiritualité ancrée à la terre, reliée aux plus anciens élans mystiques de l’humanité, en ces temps ou ces lieux où le prêtre s’appelait chaman.

 

Ce matin le simple fait de

Respirer l’air du monde

Est une éclatante aventure

 

C’est de cette respiration que nait la poésie de Daniel Biga, tout aussi naturelle, sans fioritures, sans ronds de jambes. La poésie du vivre, un point, c’est déjà beaucoup.

 

Tu es libre

Tu es vivant

avec ta souffrance et ta joie

 

tu es un immense regard

 

Une poésie qui questionne autant qu’elle se passe parfois du questionnement pour entrer directement dans le vif de l’expérience, mais une quête est là, toujours en filigrane. Celle du sens d’être au monde et on pense aussi aux portes de la perception qu’ont tenté d’ouvrir, voire de forcer parfois, toute une génération avide d’expériences à la fois fortes et transcendantes.

 

Si toute porte se ferme c’est qu’elle peut aussi s’ouvrir

 

Il faudra que j’aille jusqu’au bout

de celui que je ne suis pas

pour trouver celui que je suis vraiment

et seule la peur de perdre celui que

je ne suis pas

me freine et m’arrête

« cependant tu ne peux forcer le mûrissement d’un fruit sans en altérer la qualité : patience »

 

Cheminant vers la sagesse d’une part, on sent chez Biga également un amour constamment renouvelé pour la jeunesse, un amour qui frôle parfois la nostalgie. L’auteur est comme avide d’un éternel printemps, ce qui ne l’empêche pas de porter un regard lucide sur le monde, mais c’est cela sans doute qui lui a donné l’énergie nécessaire pour rompre avec certaines convenances, quand confort marche avec conformisme. Pas de résignation chez Biga, mais l’acte poétique comme acte de perpétuelle régénération, sans hésiter à user de provocation. C’est cela sans aucun doute qui lui a permis de connaître et de partager l’Amour d’Amirat, et qui fait de Daniel Biga, assurément, un poète, peintre également, que ne renierait pas la Beat Generation.

 

©Cathy Garcia

 

 

Daniel Biga
Daniel BIGA est né à Nice en mars 1940 où il est revenu vivre aujourd’hui. Après une enfance Varoise (Fayence puis Ste Maxime) il vit l’exil citadin et le ”lycée buissonnier” (ou plutôt portuaire) dans sa ville d’origine où il découvre la poésie et l’art. Il poursuit ses études à l’École Municipale de dessin (Villa Thiole) à Nice puis accomplit son service militaire (en Algérie en guerre). À son retour à Nice il pratique des dizaines de petits métiers et passe une licence de lettres.  Il peint et expose dans ”les marges” de l’École de Nice et publie en 1966 son premier recueil ”
Oiseaux Mohicans” qui, réédité à la Librairie St Germain des Prés en 1969, sera salué par la critique comme un événement poétique. Il enseignera ensuite à l’École Régionale des Beaux Arts de Nantes, puis sera président de la Maison de la poésie de Nantes. Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages.

 


Bibliographie :

Oiseaux Mohicans, autoédition en 1966, éd. Saint-Germain-des-Prés, Paris, I969
Kilroy was here ! éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972
Octobre, éd. Pierre-Jean Oswald, Paris, 1973
Esquisses pour un schéma du rivage de l’Amour Total
éd. Saint-Germain-des-Prés, 1975
Moins ivre, éd. revue Aléatoire, Nice, 1983
Pas un jour sans une ligne, Fonds École de Nice, 1983
Histoire de l’Air, éd. Papyrus, Paris, 1983
L’Amour d’Amirat, éd. Le Cherche-Midi, Paris, 1984
Né nu, éd. Le Cherche-Midi, 1984
Bigarrures, éd. Telo Martius, Toulon, 1986
Oc, Les Cahiers de Garlaban, Hyères, 1989
Stations du Chemin, éd. Le Dé Bleu, La Roche-sur-Yon, 1990
C’est l’été !, éd. Cadex, Montpellier, 1990
Sur la page chaque jour – entretiens avec Jean-Luc Pouliquen – Z’éditions, Nice, 1990
Eclairs entrevus, éd. Tarabuste, Saint-Benoît-du-Sault, 1992
Le bec de la plume, éd. Cadex, 1994
Carnet des refuges, éd. L’Amourier, Coaraze, 1997
Mammifères, livre d’artiste avec Gérard Serée, éd. L’Amourier, 1997
Sept Anges, éd. L’Arbre, Aizy-Jouy, 1997
La chasse au Haïku, éd. du Chat qui tousse, Cordemais, 1998
Détache-toi de ton cadavre, éd. Tarabuste, Saint-Benoît-du-Sault, 1998
Éloges des joies ordinaires, éditions Wigwam, Rennes, 1999
Le Chant des Batailles, 1ère éd. L’Amourier, 1999, 2ème éd. L’Amourier 2007
Dits d’elle, éd. Cadex, 2000
Arrêt facultatif, Gros textes, 2001
Cahier de textes, La belle école, Nantes, 2001
L’Afrique est en nous, éd. L’Amourier, 2002
Capitaine des myrtilles, éd. Le Dé Bleu, 2003
Le poète ne cotise pas à la sécurité sociale, éd. Le castor astral, 2003
Dialogues, discours & Cie, éd. Tarabuste, 2005
Poévie, éd. Gros Textes, 2005
L’apologie de l’animal,  éd. Collodion, 2005
Le sauvage des quatre-chemins, éd. Le castor astral, 2007
Impasse du progrès, éd. Traumfabrik, 2008
Méli-Mémo, éd. Gros Textes, 2011

Le plancher de Perrine le Guerrec, Éditions Les doigts dans la prose, avril 2013. 134 pages, 15 €.

  • Le plancher de Perrine le Guerrec, Éditions Les doigts dans la prose, avril 2013. 134 pages, 15 €.

 

Le Guerrec Perrine

 

Le plancher est un livre d’une densité singulière, qui au fur et à mesure confine à l’étouffement, et pour cause, l’histoire peinte ici raconte le basculement dans la folie de toute une famille. Peinte, car la langue dont use l’auteur est un matériau quasi organique qui est à elle toute seule, une œuvre d’art. La poésie n’y est pas un décorum, mais véritablement la seule langue possible pour formuler l’indicible, pénétrer l’intolérable et infuser la folie dans les tripes même du lecteur. Car si dans la première partie nous sommes encore dans la narration, dans la seconde nous culbutons du côté où la langue elle-même s’affole. Une langue pleine de terre, taillée au couteau, absolument magnifique cependant, flamboyante comme un crépuscule d’automne. Dans la troisième partie, elle nous immerge pour de bon dans un bourbier de démence.

 

La première partie est intitulée La souche. La souche, ce qui reste d’un arbre que l’on a coupé, les racines toujours plongées dans la terre, nourricière ou collet, c’est selon. Ici cette terre, cette terre de paysans, passera de nourricière à cocon toxique, jusqu’à ce que piège, elle se referme définitivement. Nulle métamorphose heureuse n’en sortira.

 

La famille, ils sont six. Le père, la mère et les enfants : Paule, Simone, Jeannot et Mortné.

 

L’histoire commence en 1930 quand Joséphine et Alexandre, le père et la mère, achètent une ferme dans le Sud, fuyant des problèmes avec les autres, là-haut dans le Nord. Joséphine, avec ses deux frères à l’asile, porte déjà en elle les germes d’une impossibilité de s’entendre avec qui que ce soit. Ils achètent donc une grande et belle ferme et en tant qu’estrangers, s’attirent immédiatement la haine et la jalousie des Deux-cents, les villageois d’à côté.

 

Dans cet univers déjà clos, trois enfants de plus viendront au monde. Paule était déjà née dans le Nord. Le dernier est mort né en plein champ.

 

Jean, qui ne sera jamais que Jeannot, est né en 1939, pour éviter au père la conscription, ce qui ne fait qu’alimenter sales murmures et jalousie du côté des Deux-cents. Quand aux six, « ils ont tous un air de famille, un air de désastre ».

 

La guerre passe et « Les années passent et avec elles les coups de hache, les éraflures, les entailles, les éviscérations. Les années avancent et elles essaient, les filles, de courir insouciantes, d’étudier bienveillantes, de grandir insouciantes. Les années passent et Jeannot tente de comprendre, d’aimer et de parler. Les années passent et les parents poursuivent l’œuvre de destruction, souterrainement aidés par les Deux-cents qui n’en finissent pas de maudire, de cracher, d’envier. 

 

(…)

 

Ce n’est pas un père, juste une forme de violence

Ce n’est pas une mère, juste une forme d’indifférence

Ce n’est pas une famille, juste une forme de récit

(…)

Une longue cohabitation avec l’inhabitable. »

 

(…)

 

Les parents ne sont jamais d’accord. Sur rien. Sauf pour persécuter les enfants. »

 

 

Et puis il y a ce jour funeste où Jeannot pénètre dans la grange et qu’il voit…

 

« – Tu n’as rien vu !

 

Je n’ai rien vu. Verrai rien. Jamais. Ni dans la grange, ni dans la chambre, ni dans le champ. La bête je la vois pas. La bête aux yeux dilatés de peur. »

 

Alors Alexandre, le père, le colosse, l’abuseur, deviendra l’ENNEMI. L’ENNEMI qui commande au cerveau de Jeannot. Ne rien voir.

 

« Alexandre bine et bêche et sillonne, brutalise. Passe et repasse sa charrue. Paule a de la terre plein la bouche, plein les yeux, jupe relevée sur son ventre neuf. »

 

Jeannot a dix-huit ans, il est amoureux. Amoureux de Destinée. Fille du village des Deux-cents qui ne voient pas cela d’un bon œil. Jeannot a dix-huit ans, son cœur sera pulvérisé. Il va partir, il part, ira verser plus de saloperie encore sur ses plaies. Il part pour l’Algérie.

 

Jeannot parti tuer, Simone partie avec un mari pour ne plus jamais revenir, Paule restée avec la graine de douleur que l’ennemi a semé en elle, l’EnfantX et les voix des Deux-cents qui vipèrent plus que jamais, jusqu’à l’agression physique. Paule, la labourée, commence à basculer. Le père rattrapé par le bouche à oreille, l’irracontable qui s’ébruite à tout va, le père : pendu dans la grange. Jeannot doit rentrer.

 

« Jeannot sera toujours le mutilé, suspendu au crochet, sur les murs épais de la ferme, blessé aux épines de silence cloués aux portes des granges pour éloigner le mal qui est le bien, mais qui le dit ? »

 

Nous entrons alors dans la deuxième partie, Les branches, où « s’ouvre le gouffre des douze longues années de solitude »

 

« Tout ce qui était au père, tout ce qui était le père, Jeannot le laisse pourrir. » Ce qui reste de la « famille » se referme sur elle-même, « mi-humains, mi-bêtes, ils n’existent plus, deviennent innommables, désintégrés, sauf à visser plus fort leur masque de fou. »

 

Tout ira alors crescendo dans le non-sens de la désintégration, de la dissolution, de la décomposition, jusqu’à la troisième partie, où la mère déjà enterrée sous le plancher, où Paule erre dans ce qui reste de la ferme envahie par la végétation et la putréfaction. Jeannot lui, ne décolle plus du plancher, à plat ventre, il grave dans les planches, au couteau, à s’en faire saigner les mains, il grave tout. Parce qu’il n’a pas trouvé un seul bout de papier dans toute cette désolation et qu’il doit conjurer trente-deux ans de silence. Il grave, saigne à blanc le plancher.

 

« Si Jeannot le veut, bois devient papier. »

 

« Ceci est malangue !

 

Allongé dans ma litière de copeaux je touche les lettres, je sais ce que je dis. Je dis que j’ai vu. Je dis que ma rétine, ma vue, mon œil et les images. Je dis les abus. Je dis noir sur noir. Je dis et ne vacille pas. Je dis ce qu’ils ne m’ont pas raconté. Leurs interdits. Je dis à leur place, je dis à leur faute, je dis à leur face, je dis à leur tête. Je dis ma puissance. C’est à vous de me regarder maintenant. »

 

Cinq mois de travaux forcés à plat ventre sur le plancher, à plat ventre sur le corps pourrissant de la mère. Jusqu’à la mort.

 

Restera Paule, SURVIVANTE, la première et la dernière.

 

Le plancher de Jeannot a été présenté lors de l’exposition Écriture en délire à la collection de l’Art Brut, à Lausanne, du 11 février au 26 septembre 2004. Ce plancher existe et il est placardé sur les murs de l’hôpital Sainte Anne, dans le 14è arrondissement de Paris, où il est toujours visible et rend justice à tous les Jeannot, toutes les Paule, tous les enfantsX et les Mortnés… On en trouvera des photos à la fin de ce livre.

 

Un livre d’une beauté saisissante, portrait choc d’une certaine réalité du monde rural d’antan, entre autre, un livre hybride dans sa construction, qui dissout les frontières entre prose et poésie et met comme le souhaite ses éditeur, les doigts dans la prose. Nous en ressortons absolument électrifiés, ébahis et profondément fouillés de l’intérieur.

 

©Cathy Garcia

 

 

©Isabelle-Vaillant.

©Isabelle-Vaillant.

Perrine Le Querrec est née à Paris en 1968. Elle hante les bibliothèques et les archives pour assouvir son appétit de mots et révéler les secrets oubliés. De cette quête elle a fait son métier : recherchiste. Les heures d’attente dans le silence des bibliothèques sont propices à l’écriture, une écriture qui, lorsqu’elle se déchaîne, l’entraîne vers des continents lointains à la recherche de nouveaux horizons. Perrine Le Querrec est une auteure vivante. Elle écrit dans les phares, sur les planchers, dans les maisons closes, les hôpitaux psychiatriques. Et dans les bibliothèques où elle recherche archives, images, mémoires et instants perdus. Dès que possible, elle croise ses mots avec des artistes, photographes, plasticiens, comédiens.

Bibliographie :

« Jeanne L’Étang », Bruit Blanc, avril 2013

« De la guerre », Derrière la salle de bains, 2013
« No control », Derrière la salle de bains, 2012
« Bec & Ongles », Les Carnets du Dessert de Lune, 2011
« Coups de ciseaux », Les Carnets du Dessert de Lune, 2007


Site :
http://www.perrine-lequerrec.com/
Blog: http://entre-sort.blogspot.com/