Frédérique Deghelt – Les brumes de l’apparence – Actes Sud

Chronique de Nadine Doyen

  • Frédérique Deghelt – Les brumes de l’apparence – Actes Sud ; (21,80 €- 361 pages)

 

Frédérique Deghelt , Les brumes de l'apparence ,Actes Sud Si dans Le testament américain de Franz Bartelt l’héritage fait basculer la vie de villageois, dans le roman de Frédérique Deghelt, c’est le destin de Gabrielle qui soudain bifurque quand elle se retrouve la propriétaire d’une mystérieuse « forêt rebelle au milieu de la France profonde ». Va-t-elle vendre ce terrain ? Rénover les bâtisses ? Suivre le conseil de son amie Eva qui lui suggère de le convertir en « lieu moderne de méditation » ou en « super-spa ésotérique » ?

La narratrice s’interroge, remonte sa généalogie, cherche à enquêter sur sa mère, percer un secret auprès de Francesca Ambroisine, sa tante, ainsi qu’auprès du notaire.

Gabrielle excelle à décrire le lieu si hostile, si sauvage qu’elle visite avec l’agent immobilier, puis le radiographie. Tel un cameraman elle explore les deux bâtisses et parvient à dénicher la rivière. On se sent prisonnier dans cette jungle. Au cœur de cette « ingérable nature », telle « la pampa », ou « la brousse » le malaise s’installe. C’est en y passant la nuit que la narratrice se retrouve confrontée à des phénomènes paranormaux. Rêvait-elle ? A-t-elle vraiment fait cette balade nocturne ?

L’auteur installe une atmosphère quelque peu étrange, envoûtante, voire ésotérique, qui devient très vite anxiogène avec les portes, les volets qui résistent, claquent, les branches qui craquent, une grille qui grince, un rideau qui s’enflamme.

Mais le plus spectaculaire, car incompréhensible, c’est l’apparition du sang, occasionnant le cri de l’agent immobilier. Gabrielle se serait-elle blessée ? Cela génère un climat d’autant plus dérangeant, inquiétant qu’elle croit être épiée. Comment se raisonner quand la psychose gagne même le lecteur ? Un danger menace-t-il les visiteurs ? On sursaute au moindre bruit, au cri sinistre d’un corbeau.

Des temps forts rythment le récit tel l’accident qui permet de déceler le don de Gabrielle. Mais avait-elle rêvé ou vécu la scène ? On plonge dans le maelström de l’héroïne, totalement déboussolée, décontenancée par ce qu’elle vient de vivre. Taraudée par de multiples interrogations, ne risque-t-elle pas de sombrer dans la paranoïa ? Quel rôle joueront son mari, ses proches ? Le doute gagne aussi le lecteur.

Au contact des habitants du village, elle prend conscience des peurs, des rumeurs qui circulent autour de ce domaine. Doit-on croire les « sordides racontars » ?

Le rebondissement causé par l’incendie anéantit le projet d’obtenir des confidences de sa tante : « Mon cœur est en cendres ». Mais la lettre remise par le notaire qui fournit la majorité des réponses a de quoi déstabiliser Gabrielle.

Le repas entre amis scientifiques marque un tournant. Alerté par les hallucinations de sa femme, « cette panoplie d’irrationnel », Stan réalise l’urgence de consulter.

L’intérêt du roman réside dans le portrait psychologique de Gabrielle. Elle s’interroge : Suis-je schizophrène ? Cette quadragénaire est partagée entre son raisonnement cartésien et le constat troublant de ce que son corps perçoit (vibrations, frissons, chaleur, ondes, fluides), de cette énergie qu’elle peut insuffler aux autres. Le récit oscillant entre réalité et apparitions spectrales tient en haleine.

Le champ lexical qui gravite autour du surnaturel (âmes errantes, fantômes, sorcier, magie noire, revenants, forme ectoplasmique, nitescence) vient corroborer la conviction de Stan que sa femme est dérangée. Cet âge charnière de la quarantaine contribuerait-il à cette « révolution personnelle », à cette bifurcation de Gabrielle ?

Ces aléas dans la vie des personnages conduisent l’auteur à aborder le thème du hasard (« Les possibilités du non-vécu me fascinent », de la sérendipité (« J’aimerais connaître les arborescences de ma vie »), citations à l’appui.

Elle montre également la tendance du retour à la campagne, et oppose la culture citadine à la rurale, rappelant la célèbre phrase d’Audiard : « La campagne c’est affreux : la journée on s’ennuie, et la nuit on a peur ».

En filigrane, Frédérique Deghelt souligne les valeurs de l’amitié : « Les amis réparent les blessures irrémédiables ». Quant à l’amour, Gabrielle sait qu’il faut du temps et que « Refuser c’est : ne pas être prêt à accueillir ce qui vient ».

Parmi les bonheurs de lecture de ce roman, il faut citer la communion de l’héroïne avec cette nature sauvage, dont elle perçoit des fragrances, la description d’une baignade improvisée, dans une eau « délicieuse, salvatrice », qui lui apporte « une sérénité sans partage », puis cet abandon au soleil. Poésie de cette «  nuit divine » passée dans une « douceur extatique », « magie de cette soirée en solitaire ».

Les retrouvailles pour l’anniversaire de Gabrielle signent l’apothéose de ce récit.

Tableau final inattendu, plein d’amour, de sensualité et de tendresse de ce duo amoureux enlacé, le balancement du bateau s’accordant à leurs hanches.

Quant à cette odeur récurrente des fleurs blanches de jasmin, elle ne traverse pas seulement le roman, elle réussit à enivrer le lecteur.

Frédérique Deghelt a choisi un sujet qui interpelle d’autant plus que le mystère de ces pouvoirs de guérisseur pour un médium reste inexpliqué et inexplicable.

Ce récit de la métamorphose de l’héroïne laisse une forte empreinte chez le lecteur.

L’écriture cinématographique permet de visualiser les scènes les plus infimes.

Un roman perturbant, pétri de fantastique dans lequel l’auteur a su susciter une angoisse prégnante et donner un tour passionnant et effrayant, digne d’un thriller.

©Nadine Doyen

36 Facéties pour des Papous dans la tête, Françoise Treussard – Carnets nord / France culture

Chronique de Nadine Doyen

  • 36 Facéties pour des Papous dans la tête, Françoise Treussard – Carnets nord / France culture (187 pages -20€)index

Ce recueil, coordonné par Francoise Treussard, préfacé par Olivier Poivre d’Arvor, réunit huit des plumes Papous, textes dont les aficionados doivent se souvenir, ayant été déjà diffusés.

Le titre, à lire à voix haute, nous conseille-t-on, livre une énigme. Et si vous n’êtes pas assez perspicace, le bonus de Gérard Mordillat vous donnera la solution.

Si Christophe Carlier a été happé par Sempé, ici ce sont les couleurs chatoyantes, vives des illustrations de Ricardo Mosner qui accrochent le regard du lecteur.

Un plus qui décuple le plaisir de lecture.

Chacun des textes, en prose ou en vers, se réfère à un auteur tutélaire pour le narrateur.

En filigrane se devinent Kafka, Nabokov, Miller, V.Woolf, Zola, Skakespeare, Hugo, Tolstoï, Beckett, Pagnol, Giono, Flaubert, Daudet…, liste énumérée en fin d’ouvrage.

On croise des héroïnes mythiques : Bécassine, à la « candeur bretonne », Nana dont la « nudité sert de déclic »,Carmen « amoureuse d’un picador ». Eva Almassy convoque les russes Anna Karénine dans le poème : « Faites l’amour pas la gare ! » et Lolita. Odile Conseil croque Fifi, petite fille suédoise, aux nattes rousses, dotée de « trois louches de fantaisie », d’impertinence et d’une force incroyable. Quant aux héros, tous ne sont pas exemplaires. Ubu « ment, vole, tue ».

Jacques Vallet nous transporte en Grèce, et met en exergue ceux qui ont aimé sa lumière (Miller, Durell) et le grand poète Séféris. Les vers dansent le zirtaki.

Lucas Fournier nous embarque dans la Provence de Pagnol, sur «Les sentiers sautillants… », où l’on chasse la bartavelle sans le petit Marcel. Le coup double du père en fit le héros du village.

Venise inspire Patrice Caumon et sert de cadre pour camper un drame de la jalousie.

Dominique Muller remonte le temps jusqu’à l’époque de « Troie enflammée », distille des expressions latines, bovaryse, revisite le conte du Petit Chaperon rouge.

Les amoureux de la race canine s’intéresseront au destin de Flush, conté par Eva Almassy.

L’amour est omniprésent dans cet opus. L’année 2014 marque les trente ans des Papous, mais aussi les 30 ans de L’Amant. Pas étonnant que Ricardo Mosner mette Duras à l’honneur en revisitant ce roman. Patrick Caumon flirte avec l’érotisme pour Les Belles Endormies de Kawabata, aux « seins plantureux qui émoustillent ». Jacques Vallet brosse le portrait d’Angelo, « colonel exilé », pudique, généreux, amoureux de celle qu’il a soignée, sauvée et qu’il doit quitter pour l’Italie. Amour aveugle, adultère, flou, fou, vache, olé-olé, « amours nunuches ».

« L’amour, c’est pas comme l’autobus : si tu loupes / Le premier, des autres tu vas rater la troupe ».

Certains textes s’achèvent par une morale : « Hier comme aujourd’hui les pauvres se font bouffer… », d’autres par un jeu de mots : « la pie end », « L’Olympic de Marcel » ou « Le cygne du zodiac ».

Cette escapade au pays du sourire, de l’humour et de la fantaisie à laquelle nous convient les auteurs rassérène et divertit. Un recueil antidote à la sinistrose, qui, en plus, vous offre de nouvelles pistes de lectures. Un ouvrage roboratif qui peut entrer dans la catégorie des ‘feel good’.

PS : Pour retrouver l’« invraisemblable bande » des Papous, ne manquez pas l’émission dominicale, de midi 45 à 14 h sur France Culture. Voir le site officiel : France Culture, Les Papous dans la tête.

©Nadine Doyen

L’euphorie des places de marché – Christophe Carlier – Serge Safran éditeur —-une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

index

  • L’euphorie des places de marché – Christophe Carlier – Serge Safran éditeur (16€ – 192 pages)

Christophe Carlier croise les histoires de deux protagonistes sur une semaine, chaque chapitre étant un jour. Norbert Langlois, « jeune loup » ambitieux, polyglotte.

Agathe, une relique bien implantée dans l’entreprise, qui « faisait partie des murs », allergique aux portables, au « grésillement des baladeurs » dans le métro.

On suit le quotidien de cet homme et cette femme, suspendu à la possibilité d’une rencontre qui pourrait faire basculer leur existence. Agathe voit alors son destin subordonné à un nouveau supérieur hiérarchique, qui n’est qu’autre que Langlois.

Après avoir focalisé notre attention sur ce duo patron-assistante, se greffe la stagiaire Ludivine, au « Q.I. d’une huître » pour sa rivale.

On suit le processus implacable d’anéantissement du salarié par son chef et ceci à deux niveaux, puisque la rivalité entre Agathe et Ludivine devient ostentatoire.

Christophe Carlier radiographie les intentions et pensées du trio, dont celle au coeur du récit : Comment Langlois, ce patron pervers, pourrait-il limoger Agathe ?

Voici Agathe traquée, espionnée, poussée à la faute, acculée à commettre des impairs.

Agathe « incompatible » ou « précieuse collaboratrice » ? c’est là le paradoxe.

L’auteur nous donne à entendre leurs conversations. Les portes laissées ouvertes offrent un vrai jeu d’écoute et créent quiproquos (le sang bleu de Ludivine) et situations burlesques. On imagine Ludivine, vraie « tornade blanche », en reine de la propreté, métamorphosant la cuisine sous le regard dépité d’Agathe.

En parfait entomologiste, Christophe Carlier décrypte les états d’âme de ses protagonistes, nous entraîne au plus intime de leur conscience. Il brosse leurs portraits vus sous différents angles et met en exergue leurs addictions. Il souligne la dépendance aux réseaux sociaux pour Ludivine, après une rupture amoureuse. Langlois est scotché à la radio, « sa morphine » dès qu’il rentre chez lui en voiture, occasion pour l’auteur d’étriller les journalistes qui donnent en pâture les faits divers ou people. Pourquoi s’intéressent-ils à l’incident sordide de Draguignan ?

L’auteur distille quelques indices alarmants à l’encontre d’Agathe qui installent le suspense. Doit-on prendre au sérieux toutes les pulsions meurtrières qui habitent ce chef, « cet oiseau-là » ? Ne rêve-t-il pas « de l’étrangler »? N’a-t-il pas programmé sa liquidation ? Pour lequel de ses plans machiavéliques fomentés optera-t-il ?

Christophe Carlier excelle dans l’art de faire monter la tension, laissant planer une ombre tueuse, anticipant même l’interrogatoire. Comme la souris blanche engloutie par le boa, Agathe allait-elle subir le même sort, « digérée par Buronex » ?

La venue de l’Américain, Rudy Harrington, client potentiel, marque un tournant décisif dans le récit, d’autant qu’il s’avère connu de Victoire, l’épouse du patron.

Le contrat fait l’objet d’un incroyable tour de passe-passe (falsification, substitution).

L’ennemie jurée serait-elle en réalité une bonne fée, la « Liz Taylor de Buronex » ?

Le repas professionnel, une fois imbibé d’alcool, dérive de la gastronomie à l’art de la séduction, Rudy ne cachant pas son attirance pour les blandices d’Agathe.

Dans ce roman, Christophe Carlier dénonce le harcèlement moral au travail, rappelant Les heures souterraines de Delphine de Vigan, Ils désertent de Thierry Beinstingel. Tous trois auscultent la dureté de la vie en entreprise, ses hypocrisies, ses lâchetés. Le tout dans un océan économique de plus en plus hostile. Il décrit le malaise croissant dû à cette course au profit qui conduit à un langage déshumanisé pour le marketing.

On pense aussi à Houellebecq et son Extension du domaine de la lutte, ici de la chute. L’auteur évoque également l’obsolescence du matériel de la secrétaire, causant stress et perte de temps. Il fait remarquer le peu de compétence des Français face aux langues étrangères. Il souligne le peu d’initiative laissée à la stagiaire, souvent corvéable et jetable à merci. Tout est passé au crible, sous le regard caustique de Christophe Carlier. Il explore aussi les liens du couple, montrant un futur père détaché du bonheur de sa femme enceinte. Il semble mal assumer « la vie de servitude » avec « un chiard sur le dos » qui s’annonce. Son investissement au travail, rêvant à son empire ne risque-t-il pas de ruiner son couple ? Sans compter son aimantation pour sa stagiaire Ludivine, dont la « voix aérienne, colorée par une intonation anglaise » l’avait charmé.

Comment tout cela finira-t-il ? Le chapitre final : Après quoi nous dévoile les directions prises par les protagonistes. « Et la vie put enfin reprendre son cours mélodieux, virtuel, radiophonique, inéluctable ».

Christophe Carlier, primé en 2012 pour L’assassin à la pomme verte, livre ici un roman psychologique, à clés, à suspense, dans un contexte économique en crise, soumis au diktat des déclinologues. Il sait tenir le lecteur en haleine, jusqu’à l’épilogue, ayant injecté un véritable imbroglio dans les relations plus intimes entre les personnages. L’euphorie est double, celle des marchés certes, mais aussi la nocturne et clandestine. L’adage : « Rira bien qui rira le dernier » se confirme dans le dénouement aux multiples retombées et rebondissements. Récit ponctué de scènes drôles que l’on verrait bien croquées par Sempé (1) ou adaptées pour la scène.

Un roman brillant, miroir de notre société moderne, matraquée d’informations, déshumanisée, aliénée par les addictions et où la solitude est criante.

  1. Pour rappel: Happé par Sempé de Christophe Carlier, Serge Safran éditeur.

    ©Nadine Doyen

Jean-Claude Lalumière – Comme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante 

Chronique de Nadine Doyen

10fdd4fa-9480-11e3-84ce-a3ed95599128_original

  • Jean-Claude Lalumière – Comme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante ; (17€ – 254 pages)

Les auteurs du Dilettante ont le chic pour soumettre des titres qui interpellent.

Le troisième roman de Jean-Claude Lalumière ne déroge pas à ce constat.

Il vous faudra attendre plus de cent pages avant de comprendre le sens du titre : Comme un karatéka belge qui fait du cinéma. De même pour l’explication de ce sens interdit vert de la couverture. Quant à la lettre choc, au message bref, qui débute et clôt le roman, elle aiguise la curiosité et tient en haleine. Quelle en est sa teneur pour tarauder à ce point le récipiendaire, pour le « laisser seul face à la roche à nu » ?

Le narrateur, quadragénaire, a coupé les ponts avec les siens. Un choix inéluctable pour ce jeune Rastignac ambitieux, désireux de fuir le désert culturel de Macau (Médoc), et de percer dans la capitale. Comme Marie-Hélène Lafon et Serge Joncour, des transfuges qui trahissent les leurs en quittant leurs racines campagnardes, Jean-Claude Lalumière fait aussi de cet exode un terreau littéraire. Pas facile d’imposer son choix : intégrer une école de cinéma, vu le milieu modeste de sa famille. Passionné de la rencontre d’un bibliothécaire, féru du 7ème art, l’auteur jongle ,tour à tour, avec sa plume ou sa caméra, nous offrant une diversité d’angles. (travelling dans Paris, à bord du TGV, panoramique sur la demeure, zoom sur des objets, une photo).

Par flashback, il revisite son enfance, sa scolarité et évoque ses rapports tendus avec ses géniteurs, les jobs d’été avec son frère, sa rencontre avec Anne-Sophie.

Faute de réaliser son rêve de réalisateur, le narrateur devra se contenter d’un emploi de galeriste où il développera son regard caustique. Il épingle ces collectionneurs qui n’entendent parfois rien à l’art. Il étrille également ces artistes qui se dispensent d’être présents au vernissage. Et ne manque pas de zoomer sur les invités à « la voracité destructrice de piranhas ». Il laisse deviner sa conception de l’art contemporain quand il fustige l’extravagance de certaines expositions comme par exemple des œuvres provenant de la récupération d’abris de fortune. Pour le galeriste, « l’exhibition de ces malheurs révélait un caractère obscène ».

Le récit change de cap quand le narrateur croise au bar du Lutetia un Américain , qui s’avère être Jean-Claude Van Damme. Rencontre fortuite des plus insolites, animée, l’alcool aidant. Conversation incongrue, émaillée d’expressions anglaises.

L »inconnu versus la movie star, à la notoriété « world wide ». Cet acteur, qui a 40 films à son actif, confie sa difficulté à savoir qui il est, ayant en miroir le regard des autres. L’image colportée de lui ? Celle d’« un karatéka belge qui fait du cinéma ». L’auteur soulève la question de la célébrité : « Je le connais parce que tout le monde le connaît », sujet de L’idole de Serge Joncour. Se glissent des digressions sur la vie, le futur, la religion, leurs points de vue étant opposés. Pour le narrateur, le catéchisme dont ses parents le privèrent « sonnait comme une discipline olympique ».

Le récit nous fait naviguer entre Paris, où le narrateur vit ses économies fondre comme les ailes d’Icare et le Médoc, distance devenue « un gouffre infranchissable ».

Belle séquence nocturne, au cœur de Paris, « by moonlight », que cette déambulation du narrateur, promeneur solitaire, la marche facilitant la réflexion.

Sa décision impromptue de retourner sur ses terres, de voir sa mère, après 10 ans d’exil ravive ses souvenirs, telle « La poussée d’Archimède ». Une fois dans le mausolée de sa jeunesse, le narrateur se livre à un véritable inventaire. Si les objets n’ont pas d’âme, ils ont une mémoire. Les souvenirs enfuis remontent à la surface et certains objets convoquent des anecdotes savoureuses, comme la boîte en métal à l’effigie de Mozart, d’autres olfactifs (« les pizzas de Michel » ). Une médaille ressuscite le père et « ses activités halieutiques ». Une photo qui va prendre une valeur de talisman. Ce huis clos déclenche chez le narrateur une réflexion autour des traces laissées, de la transmission : « C’est ainsi chez nous, on ne se transmet rien ».

Impossible de relater les retrouvailles avec la mère et le frère, mais beaucoup d’émotion indicible devant ce film du passé qu’il fait défiler. Séquence attendrissante : la grille de mots croisés, source de quiproquos cocasses, « La lune est dans l’eau » pour « Bain de siège » ou « Gros cul » pour « Poids lourd ».

Si les deux précédents romans de Jean-Claude Lalumière étaient dans la veine satirique, celui -ci est empreint de plus de gravité, de nostalgie, abordant le sujet douloureux de la vieillesse, de la déchéance, du deuil. Toutefois, l’auteur ne s’est pas départi de son humour et instille du suspense en ne dévoilant au lecteur qu’à la dernière page le contenu de la lettre reçue par le héros, « apatride social ».

L’auteur signe un roman des origines, dédié à ses parents. Récit à la fois grinçant, drôle, infiniment émouvant, dans lequel il exhume des souvenirs indélébiles, les magnifie, en revisitant la maison familiale, et égrène maintes anecdotes.

Jean-Claude Lalumière met en exergue l’impact des films : « Ils vous extirpent de votre monde, puis vous libèrent, ébloui par la lumière, encore groggy par le voyage ».

En attendant l’adaptation à l’écran, ce roman fera une échappatoire divertissante.

©Nadine Doyen

Patrice MALTAVERNE / Fabrice MARZUOLO, La partie riante des affreux, illustrations Henri CACHAU. Éditions Le Citron noir, avril 2012.

Couverturepartieriantedesaffreux

Attention, -les âmes conventionnelles, consensuelles, sociétaires ès-Vie Normale, directionnelles ou sous influence… n’ont qu’à bien se tenir –ou s’abstenir- La partie riante des affreux décape et ne fait pas dans la dentelle ! Ce même avertissement vaut pour les fâchés avec l’humour –noir, de préférence- ou ses abstinents sauf à piquer un fard en pleine nuit… ou pour les inadapté(e)s à l’auto-dérision à pratiquer sans modération en sourire amer décalé. [N.B. : ces avertissements valent prescription de prévention].

De tous les jeux que nous pratiquons, écrivent P. Maltaverne et F. Marzuolo, nous préférons de loin celui qui consiste à douter de l’indiscutable. Des enfants et de la famille armée pour la reproduction, par exemple. Ainsi le lecteur est-il mis au goût du recueil par la mise en garde en 4ème de couverture. Il lui faudra jouer cette «fin de partie» relevée en mots et réparties salés au caractère bien trempé -à l’humour abrasif comme il faut pour nous défaire nous décrasser des manies et des habitudes mortifères -au brin de poésie caustique voire roborative –il vous faudra, lecteur/lectrice, jouer cette partie riante des affreux en connaissance de cause et en choix de lecture assumé. Mais le couple Maltaverne/Marzuolo formé pour ce rire prévient toute critique malveillante ou en déficit de juste interprétation eu égard à l’intention desdits auteurs : nous ne sommes pas pourtant des “nouvelles chiennes”de garde. Durant notre bref passage sur la terre, nous cherchons juste une forme de vie que nous puissions respecter. Une ligne de conduite hors des routes battues, non embaumées loin s’en faut par des effluves doucereuses sucrées mielleuses –plutôt emportées par des souffles de Liberté parfois un brin libertaires qui peuvent déranger, qui peuvent perturber, en tout cas qui bousculent par la tonicité poétique de clairvoyances ici balancées en pleine figure et à la face pas drôle du tout du monde dit «de normalité». Une ligne de conduite poursuivie dans une tonalité familière aux lecteurs/lectrices du poézine Traction-Brabant (alias T-B) que Patrice Maltaverne anime depuis 2004 (plus d’une cinquantaine de n°s du fanzine poétique, en circulation à ce jour).

Dans un courrier Maltaverne m’écrivait : (…) la poésie est trop sérieuse pour qu’on soit plus sérieux qu’elle ! À mon avis cette pensée de vie de bon aloi vaut et s’applique particulièrement à La partie riante des affreux où l’on retrouve le «ton Maltaverne».

Maltaverne écrit ici en couple avec Fabrice Marzuolo –Maltaverne ayant eu l’initiative de ce rire, Marzuolo s’étant associé au projet d’y joindre des poèmes : le seul accouplement qui mériterait d’échapper à une stérilité généralisée, dixit Marzuolo. (…) qui mériterait(…). Défi gagné / pas gagné ?! Aux lecteurs/lectrices de savourer la mesure et la portée de ce rire et d’en colporter les éclats intra et extra-muros de la cité des affreux ! Défi gagné à mes yeux.

Un texte me semble donner le ton, le ‘la’ -miné, du coup, d’un couac sur le terrain balisé d’un quotidien trop souvent reproduit à l’identique, en х exemplaires de ce que l’on voit indiscutablement comme le Bonheur incarné et unique, façon fabrication Pensée Unique :

IL A FALLU METTRE À TOUT PRIX

TOUJOURS DRESSER UNE NAISSANCE

DANS LA CERVELLE DES PAUVRES

FACE À UNE MORT

CETTE IDÉE DE L’AMOUR AUTOMATIQUE

Je retranscris là au mieux sur le plan typographique au prorata du confort de lecture pour cet article, mais je précise que ce court texte à l’instar de quelques autres bénéficie dans le recueil d’une mise en page originale singulière –qu’il faut aller voir !

En guise d’épilogue et de ‘Post digestion’ (titre d’un texte) comme avant-goût à cette partie riante des affreux –je clos avec ces mots empruntés respectivement à chacun des deux auteurs :

Le long d’une promenade urbaine

Pour gens civilisés

Un dimanche

J’ai observé le résultat du bonheur conseillé

Par toutes les grandes marques des familles

Les deux enfants bipolaires

En train de tirer la queue du chien

Pauvre bête qui n’en demandait pas tant

Le garçon trop véloce

Déjà petit merdeux du short et des manières

Sa sœur qu’il écrase contre un platane

En position de viol accepté

Pleurant les quelques larmes de son corps

Inachevé

La mère appelée au secours pour manager

Vingt-quatre heures sur vingt-quatre

La ménagerie

Au bord de la crise de nerfs

Si jolie pourtant

Avant toutes ces rides

Cicatrices de son réel amour

Le père absent

De plus en plus appelé à fumer

Dans les nuages

Quel imbécile hélas

Ayant sans efforts décroché

Le gros lot de la terre

Et qui préfère maintenant les volutes

Des aéroplanes cons comme la lune (P. Maltaverne)

Maltaverne & Marzuelo nous tendent ici le miroir d’une réalité bien «existante», de notre réalité peut-être que l’on peut –toujours peut-être- prendre sur soi de reconnaître avec la distance salutaire de l’humour ; ou que l’on pourra continuer de se déprendre ou de préserver. L’objectif ici des auteurs est de faire tomber de son piédestal cet amour automatique à délivrer à tout prix pour «réussir   sa vie», avec service rendu et attendu de reproduction (ndla). À force d’entendre dire du bien de la famille, il était fatal que ça finisse comme ça : nous avons eu envie de faire entendre une autre voix, Fabrice et moi, histoire de briser la répétition d’un ‘choix’ de vie (P.M.)

Un texte, fort d’être à point revenu de tout, commente : Souvent être sourd ne suffit pas, il faudrait être aveugle aussi. Et tant qu’à faire ne pas exister… J’aurais dû y penser avant. Maintenant je pourrais même me foutre le feu comme un bonze, je continuerai à saloper la planète : les hommes ne sont pas des voitures, ce sont des maladies bien pires. ( F. Marzuolo)

Et si l’on se confronte –c’est le moins que l’on puisse écrire- avec cette réalité débouchant sur ce / Bordel sans fées à ingurgiter / Jusqu’à la mort (P.M.)

on se marre aussi pince-sans-rire

décalés de nous-mêmes mochetés dans les miroirs

dans cette partie des affreux

mais…

à piétiner pour piétiner, grimaçons du haut de nos trips, remué(e)s dans nos tripes plongées dans ce bouillon de l’existence –et réduisons un peu l’écart

entre son sûr et propre quant-à-soi plein d’illusions d’optique sur notre réel très prosaïque & cette poésie / poéVie si vivante en vrai, pourvu qu’elle soit vue par de désabusés défenseurs…

Une (re-)construction de la vie pas facile que cette partie riante des affreux -avec des mots en poèmes armés d’un rire iconoclaste, irréductible, inclassable !

La partie riante des affreux, Patrice Maltaverne / Fabrice Marzuolo, avec illustrations de Henri Cachau –à lire ou à rejouer à volonté presto illico !

→ Recueil à commander auprès de l’association Le Citron Gare, contact : p.maltaverne@orange.fr

©Muriel Compère (McDem)