Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Quand j’ai refermé Plage de Manaccora, 16h30, lu en aussi peu de temps qu’il n’en faut pour le dire, tant cette histoire ne m’avait pas lâchée – je me suis dit : « il faut que je lise tout Jaenada ! ». Et pourquoi pas, en commençant par son dernier.

Sulak, une brique de presque cinq cent pages, est écrit avec la même frénésie, où l’on retrouve humour et tragédie, colère et abnégation, lutte et espoir… C’est une histoire vraie, rocambolesque en soi tant on se dit qu’une vie comme celle de Bruno Sulak n’est pas possible. Roman pour sûr, car qui détient la vérité ? L’écriture de Jaenada est fluide et, comme pour Plage de Manaccora…, le lecteur n’a pas droit au moindre répit.

Bruno Sulak, gentleman cambrioleur des années 70-80, est un mélange d’Arsène Lupin, de James Bond, de Fantômas et de Robin des Bois. Tout cela à la fois, ce n’est pas possible, me direz-vous ! Eh bien si ! Durant dix ans, cet ancien légionnaire va défrayer la chronique judiciaire. Il n’en aura jamais assez !

Adulé par ses amis comme par ses ennemis, ce héros (anti-héros !) des temps modernes fait devenir chèvres les polices de France, se joue de l’univers carcéral et crée à l’injustice du système sociétal. Ses cambriolages et ses évasions ne se comptent plus ! Le lecteur finit par s’identifier à ce personnage tellement fou, il espère que c’est une histoire sans fin mais craint une issue fatale. Car le danger est là, à chaque instant, mais Bruno s’en fout de prendre des risques de plus en plus insensés.

Mais personne ne parvient à lui faire quitter la route qu’il s’est tracée : ses amis, ses complices, les femmes de sa vie (nombreuses mais toutes éprises de sa force de caractère et de sa générosité), son presque alter ego (de l’autre côté de la barrière) qui le pourchasse mais avec respect (le commissaire Moréas), son flic aussi (ou sa conscience, son sixième sens, son instinct… qui le prévient quand il y a danger.

Une vie comme celle qu’il survit n’est pas donné à tout le monde. Et puis, un jour, il faut que les héros meurent, trop souvent, trop vite, trop jeunes, même si on voudrait qu’il n’y ait pas de terme à ces contes pour adultes…

Avec virtuosité, Philippe Jaenada a fait de ce héros de roman (alors qu’il a bel et bien existé, mais ne dit-on pas que la réalité dépasse souvent la fiction !) un personnage fabuleux, comme on en rencontre peu…

©Patrice Breno

Tzvetan Todorov, La conquête de L’Amérique, la question de l’autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.

  • Tzvetan Todorov, La conquête de L'Amérique, la question de l'autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.Tzvetan Todorov, La conquête de L’Amérique, la question de l’autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.

« Sans entrer dans le détail, et pour donner seulement une idée globale (même si on ne se sent pas tout à fait en droit d’arrondir les chiffres lorsqu’il s’agit de vies humaines), on retiendra donc qu’en 1500 la population du globe doit être de l’ordre de 400 millions, dont 80 habitent les Amériques. Au milieu du seizième siècle, de ces 80 millions il en reste 10. Ou en se limitant au Mexique : à la veille de la conquête, sa population est d’environ 25 millions ; en 1600 elle est de 1 million. »

C’est au travers de ce qu’on peut considérer comme le plus grand génocide de l’histoire de l’humanité que Tzvetan Todorov, chercheur au CNRS nous interpelle sur la question de l’autre.

En analysant les divers récits de la conquête laissés par les conquérants, Colon, Cortès, Las Casas, Bernal Diaz, Vasco de Quiroga, de Diego de Landa et d’autres, en confrontant ces récits aux interprétations historiques diverses, l’auteur ne cherche pas à désigner des coupables : les espagnols et à en rester là. Ses interrogations portent plus loin et tentent à nous démontrer comment notre civilisation actuelle reste impliquée et responsable de ce massacre et de ce qu’est l’Amérique Latine encore aujourd’hui.

Au vu de ce livre et de ses questionnements, les faits historiques sont contextualisés, jamais comparés ou assimilés. Cette méthode permet au lecteur de se situer par rapport aux atrocités commises alors. Il nous est expliqué comment et pourquoi les espagnols du 16ème siècle (mais les autres nations d’Europe ne se comportaient pas différemment) sont parvenus en moins d’un siècle et alors qu’ils étaient en infériorité numérique à vaincre une civilisation aussi bien organisée et portant en ses flancs plusieurs siècles de culture, d’art, de sciences et de religion. Comment à jamais se sont tues les voix de tout un continent.

Tzvetan Todorov révèle les mécanismes intellectuels d’alors qui ont permis que s’installe un mode de lecture de l’autre nous autorisant à détruire sa civilisation. Si quelques voix se sont élevées en faveur des indiens à l’époque, elles n’ont pu empêcher le désastre, ni les désastres suivants, car la connaissance de l’autre ne passe pas par son assimilation pas davantage que par son idéalisation et elle exige des intervenants certaines capacités d’acceptation, de tolérance et une exigence qui autorise la recherche de la vérité, des vérités. Par cet ouvrage Tzvetan Todorov nous propose une grille d’analyse méthodique et implacable de ce qui en chacun de nous est capable de nous transformer en tyran perpétrant des génocides. Comment les signes sont-ils interprétés ? L’importance de cette interprétation et les conséquences de la maîtrise de l’information et de la communication dans la prise et l’assise d’une domination. Comment comprendre l’autre nous mène à l’esclavagisme, au colonialisme ou aux notions telles que l’égalité ou l’inégalité. Tzvetan Todorov dresse une typologie de nos relations à autrui.

Dans les discours d’extrémistes religieux d’aujourd’hui, il ne nous est pas moins facile de retrouver les mêmes ingrédients que dans les discours de ceux qui ont conquis l’Amérique à partir de 1492. Dans la haine et la méfiance que l’on porte à l’égard de son voisin, le même déni d’identité humaine, la même banalisation de la violence semblent nous entraîner sur la voie qui nous pousse à ne plus nous révolter, à trouver une justification morale et légale à la destruction ou à la domination de l’autre. On peut désormais s’emparer de ses terres, réduire des populations entières au néant tout en n’étant pas à un paradoxe près, celui du parjure à l’égard de nos propres valeurs éthiques et morales.

L’humanité semble ne pas être en mesure de s’instruire de ses erreurs passées. Les contradictions et les aberrations de certaines pensées déviantes ne sont pas l’objet d’une remise en question même partielle de nos certitudes. L’aveuglement d’un conquistador du 16 siècle n’équivaut-il pas à nos propres aveuglements actuels ou issus d’un passé bien plus récent ?

©Lieven Callant

Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman

Philippe Jaenada - Plage de Manaccora, 16h 30

  • Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman – Points   ( 223 pages – 6,50€ )

A la lecture du titre, on pense «  sea, sex and sun ».

Mais comme dans le roman L’écrivain national de Serge Joncour, « ce séjour promettait d’être calme » et Voltaire n’imaginait pas une seconde que ses vacances en Italie, avec sa famille, dans ce cadre idyllique de Nido Verde, puisse virer au cauchemar dès le troisième jour. De plus parler un « anglais charcutier », maîtriser « l’italien comme une vache le saut en hauteur » ou « comme un cochon d’Inde chante Wagner », cela rend les choses plus délicates quand il est question de survie.

Nous voici donc au coeur de la débâcle. Ces petits bruits insignifiants suivis d’explosions annonçaient l’ arrivée au galop du feu, telle une bête traquée. L’auteur excelle à installer un environnement toujours plus sombre, angoissant jusqu’à devenir apocalyptique : « paysage martyrisé », « cimetière d’arbres », « panneau carbonisé ».

Que sauver dans la précipitation de la fuite? Leur kit de survie ? Le mythique sac matelot, des livres. L’auteur montre qu’une telle épreuve ramène à l’essentiel, les objets divers , la voiture, passent au second plan, dans « ce décor pétrifié ».

L’auteur nous relate minute par minute la progression de cette colonne humaine, cosmopolite, fuyant l’inferno, croquant au passage quelques vacanciers atypiques.

L’occasion de faire ressortir le comportement des français, et leur manque d’empathie. On croise une vraie galerie de personnages, une « foule hétéroclite »: « la grosse blonde pleine de saucisses », « l’ami des loutres », « Jésus caramel en short rose » ( devenu leur « phare », leur « berger »), Ana Upla, « femme extraordinaire », portant toujours des « chaussures rouges ». Oum, la « longiligne et légère », « maniaque » épouse du narrateur qu’il aime « comme l’huile aime le vinaigre », lui inspire des pages sensuelles, quand un touriste se rince l’oeil sur son anatomie intime.

Il manie l’humour noir avec brio pour enrober le tragique de cet exode flamboyant ou quand il récapitule toutes les fois où il a flirté avec la mort. Cette fois vont-ils être la proie de cette bête insatiable? Pour « donner du fil à retordre au feu », il ferme « la porte à double tour ». A quel saint se vouer? A la Vierge, « l’adolescente fautive »?

A « Chmoudonne » ?, fée providentielle, au dieu Râ ?

Pourquoi ce silence dans le ciel ? Pas d’hélicoptères, pas de canadairs en vue ?

On s’étonne. Que font les secours, les pompiers ?

Philippe Jaenada rend la lecture haletante. On transpire, on tremble, on suffoque, on étouffe, on panique comme tous ces prisonniers du feu. On les suit dans leurs atermoiements. Quelle direction prendre ? A qui faire confiance ? Vont-ils s’en sortir, vu la violence du feu ? L’air se fait âcre, des cendres, des flammèches volent.

A qui, à quoi pense-t-on quand on croit sa dernière heure arriver ? s’interroge Voltaire,

en déclinant la liste de ses envies et drapant d’amour sa femme et Géo. Que répondre à son fils , sa fierté, qui ne cesse de demander s’ils sont sauvés ?

Philippe Jaenada nous régale par sa propension à distiller pléthore d’apartés( « De près, elle n’a vraiment rien d’un sac », confie-t-il en parlant de sa femme) et à digresser, se remémorant des souvenirs marquants:l’émotion à la naissance de son fils Géo (« Il était, pour nous, la terre, le monde. »), la scène au restaurant où Oum fond en larmes devant un plateau de fruits de mer. Autres situations cocasses : ses efforts désespérés pour se faire entendre (hululant) ou comprendre, sa tristesse à la mort de « la crevette du Sénégal » ou encore son traumatisme d’enfance en nourrice.

Ses comparaisons font florès, certaines se référant à un animal. Le narrateur se compare à «un dindon boiteux devant une licorne » ou se qualifie de « truffe des truffes ». Untel « tremblait comme un hamster épileptique ».

L’auteur relate avec réalisme et beaucoup d’autodérision cette parenthèse estivale, à la veine autobiographique, qui se mua en « un marathon chaotique » et hystérique, en une plongée dans l’enfer des flammes.

Cette échappée belle, donne les frissons, force l’admiration de ces naufragés de la fournaise pour leur sang froid et d’un père pour son héros de fils, si brave.

Son conseil ? «  Savoir dire au secours en toutes les langues ».

Pires vacances pour les protagonistes et meilleurs moments pour les lecteurs.

©Nadine Doyen

Les lectures de Georges Cathalo

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Christian Degoutte : « Sous les feuilles »

Avec Christian Degoutte, le lecteur est invité à pénétrer dans d’étranges territoires où la progression peut paraître délicate. Pourtant, c’est à ce prix que se gagne le bonheur de « trouver la paix avoir une vie toujours neuve cristalline », en échappant à « la meute des événements ». Cette recherche permanente crée un trouble qui brouille les frontières si tant est qu’elles existent ici entre d’improbables contrées. Beaucoup de poèmes présentés en italiques sont adressés ou murmurés à partir d’évocations suggestives (« expiration lente du tissu / sur tes cuisses tes jambes »), de situations rêvées (« retroussée comme une ballerine / tu joues à t’envoler ») ou de contacts amoureux (« mes lèvres poursuivent / le goulot de ta voix »). Ces instants privilégiés cristallisent des images qui sont des « feuilles mortes à la surface » que l’on frôle et qui nous quittent. Quant à « l’écran de la vie des autres », il renvoie à de minuscules fragments d’existence sur lesquels ricochent les regards comme sur de froides vitrines. Il faut lire ce livre lentement pour en apprécier davantage les vertus « sous la surface des regards » mais aussi des apparences.

(Christian Degoutte : « Sous les feuilles » (p.i.sage intérieur éd., 2013),

64 pages, 8 euros – 11 rue Molière – 21000 Dijon ou contact@p-i-sageinterieur.fr)

lf-54_SeguraJosette Segura : « Dans la main du jour »

Dans sa « modeste collection d’éclaircies », Josette Segura à pris un soin particulier à noter ce qui survient d’imperceptible et d’inattendu, à « noter pour que quelque chose reste, se dépose ». C’est parce que « les mots nous entraînent où ils veulent » qu’il faut redoubler de vigilance en s’efforçant de demeurer dans la lumière du jour, ne pas se laisser absorber par « la forêt de nos ombres ». On retrouve dans ce beau livre une évidente filiation avec l’oeuvre de Gaston Puel en tant qu’allié substantiel. Au jour le jour, au gré des sorties, les découvertes se précisent et s’affinent ; des lieux sont évoqués, nommés, des lieux à l’écart des circuits touristiques, des lieux habités par une invisible présence : forêt des Landes, halle de Thil, col du Tourmalet ou paysage des Baronnies. Là, comme partout, pour qui sait voir, « la journée est simple et belle » et il faut « continuer sur notre chemin » aux antipodes du monde trépidant qui nous est imposé. Il devient urgent de réapprendre la patience et la lenteur quand « la pensée nous aide à toucher la lumière » et que l’émotion « nous rend à nous-mêmes, nous arrache à l’état de possédés ». Etre à l’écoute des autres, c’est ce que fait Josette Segura car « quand quelqu’un a parlé juste / comment ne pas entendre ». Alors, nous-aussi, écoutons-la et lisons-la.

(Josette Segura : « Dans la main du jour » (Editinter éd., 2013), 86 pages, 14 euros –

BP 15 – 91450 Soisy-sur-Seine ou contact@editinter.fr)

christien-temps-mortsMarie-Josée Christien : «Temps morts» et «Petites notes d’amertume»

Il y a, chez Marie-Josée Christien, une force de caractère hors du commun que l’on ressent à travers la lecture de ses diverses publications. Si elle «laisse aux mots / le soin de veiller», elle n’hésite pas à prendre les choses en main pour avancer, aller toujours plus loin, car «le chemin seul /importe» et «la destination est perdue / dans la poussière du futur». Se tenir debout dans l’instant présent semble être le point majeur pour ne pas s’abandonner à d’illusoires résolutions. On conseillera de lire tout d’abord ces poèmes solides et apaisés et de ne lire qu’ensuite la délicate préface de Pierre Maubé.

christien-notes-amertumeDans le second ouvrage, on découvre des aphorismes et des réflexions, «minuscules monolithes» comme les nomme Claire Fourier dans sa préface. Certains propos sont de véritables invitations à poursuivre une voie poétique singulière. Parfois, au détour d’une page, on devine un aveu ou une confidence mais c’est pour mieux s’effacer derrière les mots, ce qui est loin d’être le cas de certains poètes qu’elle évoque sans les nommer, «poètes aux écrits interchangeables».

On lira d’un seul trait ces deux livres complémentaires parus aux éditions associatives Sauvages. On les lira comme l’on ouvrirait les deux battants d’une fenêtre donnant sur un horizon breton, tonique et vivifiant.

(Marie-Josée Christien : « Temps morts ». Sauvages éd., 2014. 54 pages, 12 euros et « Petites notes d’amertume ». Sauvages éd., 2014. 66 pages, 12 euros –

Ti ar Vro, Place des Droits de l’Homme – 29270 Carhaix)

lf56_RavelChantal Ravel et Evelyne Rogniat : « Est-ce que cela a existé? »

Si ce beau livre se singularise par une impeccable présentation au format carré (20X20), il se distingue des publications ordinaires par un riche va-et-vient entre les poèmes de Chantal Ravel et les photographies d’Evelyne Rogniat. Ces deux « productions artistiques » se répondent parfaitement et l’on ne parvient pas à savoir où se trouve le point de départ et ce qui fait écho de l’une à l’autre. Dans son patient travail d’orpailleuse du passé, Chantal Ravel s’oblige à « une humilité de chercheur d’étoiles ». Ces images venues d’un passé que l’on devine riche et mystérieux, elle les aborde de front au point où l’on se demande si ces choses-là ne sont pas imaginaires. Ces souvenirs éclatés d’une enfance rurale, demeurent à l’état de puzzle, « pour s’approcher de l’absence / du naïf sentiment de la perte ». Si « l’enfance est le lieu de l’éternité », la maturité peut l’être aussi lorsqu’il s’agit d’affronter le réel sous tous ses aspects, « faire avec / l’angle mort / le hors champ / l’image inaccessible/ les trous de l’histoire ». Les deux pages finales de présentation des deux artistes fournissent quelques clés pour « tenter de renouer avec les fils de l’histoire ».

Chantal Ravel : Est-ce que cela a existé? (Jacques André éd., 2013),

avec des photographies d’Evelyne Rogniat,

58 pages, 17 euros – 5 rue Bugeaud – 69006 Lyon

lf57_Mathe_Jean-François Mathé : « La vie atteinte »

En bon artisan du verbe poétique, Jean-François Mathé poursuit humblement un parcours entamé depuis plus de 40 ans. Il y a, dans ces nouveaux poèmes, un ton et une allure qui dépaysent le lecteur en créant une sorte d’envoûtement. Confession intime, aveu à peine formulé, simple constat : un peu de tout cela et le mystère demeure car « Il y a longtemps que nous amassons/ des pierres et de la nuit ». Avec l’âge (?), l’auteur ose davantage s’aventurer sur les sables mouvants d’un « je » encore hésitant et puis, assez vite, c’est le « nous » qui revient à la charge avec le devoir de témoigner : « Nous ne disons rien, de peur de trouver/ pire que la monotonie du silence,/de peur de trouver/ le couteau caché dans les mots ». Survient alors ce qui sépare, ce qui tranche et disloque, ce qui menace. Raison de plus pour nous de poursuivre : « Fragiles obstinés, nous avançons/ tant que chaque horizon en promet un autre ». Et si finalement la clé de ce recueil se trouvait dans la longue citation finale de Jules Supervielle ? Ne faut-il pas voir là un pont entre ces deux poètes intimistes évoluant dans un univers où se croisent les ombres et les lumières?

(Jean-François Mathé : « La vie atteinte » (Rougerie éd., 2014), 82 pages, 13 euros –

tirage à 450 exemplaires sur bouffant – Rougerie éd. – 87330 Mortemart)

lf58_HoudaerFrédérick Houdaer : « No parking no business »

Avec Frédérick Houdaer, on est dans le court-circuit permanent et cela dès l’exergue de ce livre où voisinent deux citations, l’une de Witold Gombrowicz et l’autre de … Walt Disney ! Un peu plus loin dans le recueil, le journal L’Equipe est en balance avec le dernier recueil de poèmes de l’un de ses amis. Disons que c’est peut-être à cela que l’on reconnaît vraiment un poète affranchi des règles de bienséance dictées par le poétiquement correct. Mais tout cela ne doit pas masquer l’originalité de cette parole actuelle qui ose faire bouger les lignes tout en témoignant de menus faits d’une existence déchirée. Il s’interroge sur le pouvoir que peuvent avoir les poètes face aux situations complexes. « A quoi servent les poètes? » s’interroge-t-il, et lui, parmi les autres, doutant, observant ses semblables lors de rencontres poétiques ou dans une file d’attente à la CAF, s’interrogeant depuis 44 ans comme il le signale dans l’émouvant dernier poème du livre. Et même si Houdaer déclare « n’écrire que pour quelques-uns », sa poésie est très ancrée dans le réel et pas seulement à la Croix-Rousse à Lyon où plane le fantôme ricaneur de Pierre Autin-Grenier pour qui l’éternité est toujours inutile.

(Frédérick Houdaer : « No parking no business ». Gros Textes éd., 2014,

78 pages, 8 euros – Fontfourane – 05380 Châteauroux-les-Alpes)

©Georges Cathalo

Un instant appuyé contre le vent, Lionel Jung-Allégret, éditions Al Manar.

Un instant appuyé contre le vent, Lionel Jung-Allégret,  éditions Al Manar, 2014

  • Un instant appuyé contre le vent, Lionel Jung-Allégret, éditions Al Manar, 2014

Le dernier volet de la trilogie de Lionel Jung-Allégret, Un instant appuyé contre le vent, est un long poème où alternent des versets et des vers libres qui permettent au lecteur d’unir son souffle à celui du poète.

Dès le début, en effet, des tirets signalent un dialogue. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’un entretien avec soi-même au cours duquel le sujet énonce ses certitudes dans le bien comme dans le mal, dans la vie comme la mort :

 » Je sais que le soleil meurt aussi dans l’écriture infinie de la cendre

Je sais

Plus loin que nous

Ce qui reste de la flamme d’un chemin « 

Il mêle ce dont il est sûr au doute qui se trouve être son seul  » repos « . Cette dépersonnalisation conjointe à l’évocation de l’absurde ne peut qu’aboutir au silence,  » la seule mémoire du monde.

Mais l’ultime décision, même s’il n’y a rien au bout, est bien celle d’  » avancer  » dans l’instant de la nature, avec les mots et les cris nécessaires. Même si la route aussi est entravée par nos mensonges car une partie des choses  » nous échappe « . Tout, à vrai dire, est compliqué et l’oxymore sature parfois l’expression :  » la pureté terrifiante d’un pays de cendre qui brûle  » ou s’ouvre, dans une chute, par un espoir :  » Je parle…/ De la route qui retourne à l’aube naissante  » puisque dans la contradiction se fait un éternel retour des choses jusqu’ à la lumière  » éclatante et douce  » de la fin de l’opus.

En attendant, il s’agit de constater que le corps, le grand privilégié ici, l’emporte et son importance – il est  » cette éternité inaccessible  » – est récurrente dans tout le texte. Celle-ci prédomine face à la cruelle réalité du narrateur inquiet et seul depuis la mort du père qu’il généralise à d’autres  » visages « , à d’autres  » lèvres  » et jusqu’à la parole  » qui meurt  » elle aussi. C’est alors que la grande question se pose au mitan du recueil puisque est mystérieuse l’identité du détenteur des mots :  » A l’heure inhabitée, qui viendra dans le trouble du soir parler la langue funèbre ?  »

L’expression du deuil interrompt ainsi au fur et à mesure du texte l’évocation de sentiments, de sensations ou même de souvenirs prégnants. Ceux-ci s’expriment à l’aide d’images étranges ou hallucinées :  » fourmis suffocantes « , têtes d’oiseaux / des traînées sanglantes  » que côtoient les notations les plus simples comme :  » Une femme plie les draps blancs, les bras levés jusques au ciel « , ou bien  » L’infini au matin, / posé au bout d’une épine. »

Grâce à ses dons – ces images sont embellies par un travail sur les sons – le poète, comme Phoenix, se ressaisit pour parler des rites mortuaires ancestraux :

 » Je connais la beauté que l’on boit à l’aurore et l’odeur funéraire de l’huile frottée sur des torses froids.  » Et, à l’inverse, il procède aux rites de la vie en posant ses lèvres et en tendant ses mains. En effet il  » cherche des secrets « , malgré le silence, grâce à un amour de la vie et du monde qui l’  » habite et  » l’efface « .

Le poète continue donc à  » avancer « . Il le fait jusqu’au bout du recueil et c’est un combat à partir d’  » un ordre qui l’ordonne « . L’important est alors de bouger, brûler, et de se souvenir même si cette marche se fait dans une ignorance et une solitude sans espoir et qu’il faut accepter de boire la lie jusqu’au bout. Aussi peut-on lire à côté du vers :  » l’éternité est une violence qui ne propose rien  » ce vers de la page suivante :  » Aller au bout de cette vie vacillante clouée dans la vieillesse « . Un lien fusionnel, avec la nature,  » presque tellurique « , d’après Lionel Jung-Allégret lui-même, a permis à l’écrivain inspiré d’affirmer malgré ses doutes :  » Je veux écrire le mot terre dans la terre avec ma peur… « 

C’est cette force puisée dans la nature qui lui donne un certain pouvoir et laisse sa voix pallier l’angoisse de la mort présente. Pour finir, l’homme, dont on a compris le désespoir, trouve ici sa rédemption dans une écriture clairvoyante et tournée vers la lumière.

©France Burghelle Rey