6e livraison de la revue littéraire «Transkrit» par Paul MATHIEU

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«Transkrit», n° 6; 252 pages, 12 € – abonnement 30€ pour trois numéros

Renseignements: transkrit@kulturfabrik.lu

Sans bruit, «Transkrit» s’inscrit dans le paysage littéraire luxembourgeois et international. Cela tombe bien puisqu’il s’agit avant tout d’y faire passer des textes d’une langue à l’autre autour d’un axe franco-allemand, mais, évidemment ouvert à d’autres horizons.

Doit-on expliquer la formule de la revue? Elle est simple, construite sur des bases solides. Une demi-douzaine de poètes phares présentés par leurs textes et leurs traductions. Des Français, des Luxembourgeois, Allemands souvent, mais aussi des Italiens et, cette fois, un Turc, Salih Ecer escorté et traduit par Sedef Ecer et Serge Basso de March. Outre ces dossiers, la revue rassemble aussi quelques coups de cœur et laisse une grande place à un photographe. En l’occurrence, cette place est occupée par Margery Clay à qui Jean Portante consacre par ailleurs quelques textes brefs: «C’est dans la ville que cela se passe. La ville transfigurée. Comme si, en s’engouffrant dans la chambre noire, elle perdait son âme».

Parmi les auteurs retenus cette fois, on peut s’attarder à Rosemarie Kieffer, voix importante mais méconnue de la littérature luxembourgeoise. Ses textes, préfacés ici par Josée Zeimes, renvoient souvent à ses voyages et à ses rencontres. On trouve aussi François Montmaneix traduit en allemand par Odette Kennel et Ujana Wolf dont la version française est due à Jean Portante et Pascal Poyet.

Un beau parcours dont on se réjouit de suivre les prochaines étapes.

©Paul MATHIEU

Un nouveau roman d’Armel Job (Bastogne) par Paul MATHIEU

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  • Armel JOB, «Dans la gueule de la bête», Paris, Robert Laffont, 2014; 312 pages, 19, 50 €

On peut vraiment dire qu’il y a une «manière» Armel Job. Presque une recette éprouvée. Son nouveau roman en reprend tous les ingrédients et amène le lecteur dans la sombre période de la seconde guerre mondiale.

Les rues de Liège –à l’poque ça s’écrivait encore Liège – vers le milieu de la seconde guerre mondiale, une famille juive se cache. La fille est chez des bonnes sœurs, le père et la mère vivent chacun dans un appartement différent, tous sous des noms empruntés bien évidemment. Comment souvent chez le romancier belge Armel Job, les personnages sont mis en place petit à petit et l’on ne se rend compte des rapports qui les unit que comme dans une espèce de jeu de puzzle. Victimes, bourreaux, collabos et résistants se livrent ainsi à un jeu de cache-cache bien dangereux où les caractères se révèlent parfois à l’inverse de ce que l’on attendrait d’eux.

Bien entendu, toute la démarche ne tient pas dans la seule intrigue. C’est qu’il y a souvent aussi une sorte de morale derrière l’histoire, une mise à nu des sentiments et de ce qui, à l’occasion, les a motivés. Les circonstances particulières et barbares dans lesquelles évoluent les protagonistes sont d’ailleurs régulièrement le point de départ de reconversions, de changements de trajectoires: des bifurcations, des révélations, des chutes dans l’abîme… Reste, au milieu de ce jeu abominable, la petite Annette sur laquelle s’ouvre l’histoire: comment va-t-elle surmonter l’épreuve?

Au passage, l’auteur n’hésite pas à donner son avis sur tel ou tel problème spécifique. Par exemple sur l’attitude du Vatican face à la déportation des Juifs: «Les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de l’Eglise sont hiérarchiques. Monseigneur [l’évêque de Liège] s’aligne sur le cardinal primat, et lui sur le Vatican, dont la politique se résume à ne pas énerver davantage le loup tandis qu’il ravage la bergerie».

Un roman qui ne se lâche pas et qui s’ancre bien dans la lignée des autres ouvrages de l‘écrivain dont un livre précédent, «Loin des mosquées», vient du reste de faire l’objet d’une réédition dans la collection «Pocket».

©Paul MATHIEU

Un nouveau recueil signé Nico Helminger ——–Une chronique de Paul Mathieu

abrasch

  • Nico HELMINGER, «Abrasch», Luxembourg, Phi, 2013; 96 pages, 15 €

Dans «Abrasch», Nico Helminger rassemble plusieurs séries de textes d’une belle unité: une sorte d’exploration géologique de la parole poétique.

Que le poète luxembourgeois Nico Helminger utilise les trois langues nationales dans la confection de son nouveau recueil correspond peut-être à l’une des problématiques abordées par des textes qui, précisément, mettent en évidence la résistance des mots, leur beauté pour ainsi dire incompréhensible. Une sorte d’incertitude alors? C’est peut-être une des pistes que suggère le titre, «Abrasch» qui pourrait se traduire par «sans rapidité». Dans un large rassemblement d’inédits et de petites publications antérieures, les poèmes offrent en outre une belle unité de forme puisqu’ils avancent sans cesse dans des laisses plus ou moins longues qui progressent par paliers de deux vers.

Il y a dans ces compositions, une sorte d’exercice d’archéologie, de mise en avant des strates pour ainsi dire géologiques dans lesquelles prend place la parole poétique: «ënnert dem buedem / hu mer gevullt a gewunnt / an an de karbid gekuckt. / duerno goung et biergop / an d’brenneseleen» (sous le sol / nous avons fouillé et vécu / et regardé dans le carbure / ensuite, la route est remontée vers les orties). Les quelques lignes en français, pour prendre un autre exemple, soulignent ainsi l’impuissance face à certaines évidences («le passé nous ou plaît ou nous plaît pas, / nous n’y pouvons rien») et l’urgence à créer sa propre façon de dire, quitte à «inventer une nouvelle écriture» avec, en guise de conclusion, cet aveu dans lequel on remarquera les subtiles variations linguistiques: «ceci est un alinéa de la marche. / je suis son allié ou son aliéné, c’est selon». Cette mise en mouvement perpétuelle, cette danse des signes, transparaît avec insistance dans le livre. Ainsi, dans le versant allemand: «Nun ist Zeit. Ich trete ein und sage ich / wie ich nun sage und Zeit. / Ich est eine Verunsicherung, / eine Verlegenheit, / eine Möglichkeitsform von Zeit, / Meine Zeit hat Zehen und geht» (Maintenant il est temps. J’entre et dis je comme je dis maintenant et temps. Je suis un trouble, une gêne, une forme possible du temps. Mon temps a des orteils et il marche).

Encombré par l’être dont il ne parvient pas à circonscrire la forme exacte, Nico Helminger n’a d’autre choix que d’avancer, de continuer sa progression en avant vers les surprises que les mots lui réservent et, dans le même élan, vers les correspondances étonnantes qu’ils permettent.

©Paul MATHIEU

« Regarde les lumières mon amour », Annie Ernaux, Seuil.—-Sophie Mamouni

  • « Regarde les lumières mon amour », Annie Ernaux, Seuil. 5,90 euros

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Tout le monde, au moins une fois dans sa vie, est entré dans un hypermarché. Généralement, il s’ouvre sur une enfilade de caisses enregistreuses avec des kilomètres de rayons où s’étale un choix pléthorique de produits concernant l’alimentation, l’habillement en passant par la maison et jusqu’aux nouvelles technologies. J’en oublie. Je ne souhaite pas convoquer Georges Pérec mais un autre écrivain qui figure aussi parmi les clientes de ces temples de la consommation. Il s’agit de Annie Ernaux. Pour les besoins de la collection « Raconter sa vie » au Seuil, durant une année l’auteur a régulièrement fréquenté les allées d’Auchan.

Le quotidien devient ainsi sujet d’étude. Dans un style épuré, Annie Ernaux  nous livre en quelques 70 pages un récit sans indulgence mais lucide sur les consommateurs d’hyper que nous sommes tous. Elle parvient à nous faire réfléchir sur nos comportements en expliquant pourquoi par exemple « le passage à la caisse constitue le moment le plus chargé de tensions et d’irritations ». Au fil des pages le lecteur est concerné par chaque situation puisque lui-même a pu les expérimenter ou les observer. Sans pouvoir parfois mettre en mots des sensations telle que « Quand l’hyper est presque vide, comme ce matin, sensation hallucinante de l’excès de marchandise. Du silence de mort des marchandises à perte de vue ». C’est là, toute la magie de ce livre. Pourquoi n’avons-nous pas posé ce regard ou amorcé ces réflexions sur nos courses en hypermarché ? L’acte de consommer dans ces lieux en dit long sur nos comportements. De même que le défilé du contenu des caddies aux caisses lève le voile sur qui nous sommes. Dis-moi ce que tu achètes, je te dirais comment tu vis en célibataire, en couple, avec un salaire confortable, au SMIC, avec un animal domestique… Le lecteur est comme devant un miroir puisque consommateur à ses heures. Ce qu’à notre corps défendant nous tentons parfois d’oublier.

Annie Ernaux, sans une once de culpabilité à l’encontre du lecteur, nous ramène à notre condition d’acheteur qui se laisse mener par la baguette magique des prix d’accroche. L’auteur qualifie d’ailleurs « l’art des hyper de faire croire à leur bienfaisance ».

Cet opus peut déconcerter par son apparente simplicité celui qui attend une étude purement littéraire. Elle s’y glisse pourtant entre les lignes comme « l’attente aux caisses, ce soir, est interminable. Je m’y résigne. Je tombe dans une espèce de torpeur où le bruit de fond de l’hyper à cette heure d’affluence me fait penser à celui de la mer quand on dort sur le sable ». Une fois le livre refermé, lorsque vous irez faire vos courses votre regard aura changé. Vous saurez qu’à présent la grande surface peut devenir un excellent sujet littéraire. Merci Annie Ernaux. Dorénavant nous fréquenterons ces hyper non plus en spectateurs mais acteurs de nos courses.

©Sophie Mamouni

 

Les Girls Power de Laure Forêt —par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Girls Power de Laure Forêt

  • Laure Forêt. « Mon chéri », Les éditions Derrière la salle de bains, 6 E., 2014

  • « Sur le fil », Centre culturel de Chênée (Belgique), 13 Mars – 2 Avril 2014.

A travers des dessins simple, épuré presque minimaliste Laure Forêt jouer de l’ambiguité : preuve que l’image la plus simple n’est jamais une simple image. Elle fait naître des sensations et idées plus complexes. Surgit souvent une femme en solo, l’apparition de l’entretien infini que l’amant tient avec elle-même « la peur et l’envie du corps de l’autre, la peur et l’envie de son propre corps, de ce qu’il cache de ce qu’il montre à l’autre et qu’on ne veut pas montrer, la dichotomie entre intérieur et extérieur, la question de la maîtrise de ce corps que l’on voit en surface, mais aussi au plus profond de la chair » écrit l’artiste belge. Preuve que l’art n’est pas qu’une histoire de peau et de surface. Avec Laure Forêt le corps sort de son retrait en un visible aporique. Le femme devient un peu comme un ange. Mais cet ange ne fait pas que passer : il se fixe de manière étrange, paradoxale. Ce qui le hante viscéralement transparaît de manière épurée et magnétique. Le trait qui ceinture ordonne et balise trame le désir. Lui donne une densité par effet de légèreté et sobriété au sein d’une émotion oubliée ou inconnue que l’artiste développe parcimonieusement de quelques courbes. Il s’agit aussi de voir le voir : comment nous voyons lorsque nous regardons. Se rejoint une expérience originelle où l’œil est ému par l’impact de ce qu’il perçoit, de ce que l’affect lui même se permet enfin d’accepter ou de montrer. Tous les mots sont tombés en chemin comme une petite monnaie. Le souffle du dessin devient l’archétype de l’éros. La femme s’y reste première de cœur et de corps, consciente d’éprouver la jubilation du désir et l’angosse de l’accomplissement. Elle est celle qui demeure sans jamais changer. L’étreinte la noue à elle-même. Laure Forêt le suggère dans un poème optique et muet qui ne perd jamais l’unité et l’excès. Le monde est comblé et l’espace ouvert là où lorsque la fleur trouve sa tige le plan est occulté. Le dessin reste un noyau de vie : il se dresse, se recroqueville dans un mouvement de colline et de flux offert à la crainte comme à la promesse hors de mesure.

©Jean-Paul Gavard-Perret