La revue littéraire no 55 – Automne 2014 – Editions Léo Scheer (12€ – 170 pages)

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  • La revue littéraire no 55 – Automne 2014 – Editions Léo Scheer (12€ – 170 pages)

La revue Automne 2014 offre un panorama très complet sur la rentrée littéraire 2014, avec plus de cinquante auteurs (par ordre alphabétique) mis à l’honneur par une équipe très éclectique. Des plumes aux sensibilités variées, partiales (quelques auteurs en font d’ailleurs les frais) présentent entretiens, critiques et recensions.

Se côtoient les auteurs de premiers romans, les valeurs sûres, qui figurent dans la course aux prix. Certains déjà primés, mais aussi ceux qui n’ont pas bénéficié d’une abondante presse. Raisons de plus pour approfondir ses connaissances et glaner le scoop. On découvre leur rituel d’écriture (avec plan, sans plan), des réflexions sur la lecture : « Un bon livre n’existe que dans le plaisir égoïste de celui qui lit » pour Gilles-Martin Chauffier, et le rapport auteur /éditeur, « sorte de nounou ».

Nicolas d’Estienne d’Orves confie à Myriam Thibault, rédactrice en chef, préparer le Dictionnaire Amoureux de Paris (Plon). Il évoque le métier d’écrivain, chronophage, qui « implique de la rigueur, de la discipline », méconnues du dilettante.

Les difficultés de la traduction sont abordées avec Sika Fakambi.

Trois romans sont radiographiés de façon approfondie.

Alexandra Varrin s’est intéressée au thriller de Stephen King qui explore « les nouvelles pistes que nous offre le monde contemporain ». En témoin de son époque, ses personnages communiquent par mails ou sur les réseaux.

Lilian Auzas présente Pétronille d’Amélie Nothomb comme la « version féminine des rimbaliennes ». Ce roman ne relate pas seulement « le Nirvana, les plaisirs effervescents de la boisson sacrée » que la narratrice atteint « tel Bouddah », mais aussi sa rencontre avec « sa convigne » dont elle brosse un « portrait à la fois piquant et élogieux ». Le bémol ? Nous avoir dévoilé l’épilogue.

Le troisième roman à passer sur le grill est celui d‘Emmanuel Carrère. Angie David revient sur Limonov, « roman épique » qui l’avait passionnée, avant d’aborder Le Royaume dans lequel l’auteur « nous livre sa propre expérience mystique ». Elle fait allusion à cette « amitié intime » avec Hervé, révèle en quoi l’auteur fut frustré. L’atout de ce roman, c’est de rendre « accessible, par sa dimension romanesque, ce qui est à l’origine de notre civilisation ».

Dans la rubrique intitulée : Dossier « Rentrée littéraire », on rencontre des sujets communs à plusieurs auteurs. L’amour impossible, les secrets chez Catherine Locandro. Un pays en voie de disparition, sujet récurrent de Marie-Hélène Lafon.

Le suicide d’un ami pour Frank Maubert. Denis Michelis ausculte la société et pointe son dysfonctionnement. Clara Dupond-Monod nous plonge dans le Moyen-Age avec Aliénor d’Aquitaine. Des mythes sont ressuscités : Greta Garbo par Nelly Kaprièlan, Buffalo Bill par Eric Vuillard. Proust est revisité par le duo Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet dans À la lecture, « un projet monumental ».

Les cahiers de l’Herne invitent à découvrir l’œuvre de Maurice Blanchot, « auteur de lumière tapi dans l’ombre ».

Dans Une vie à soi de Laurence Tardieu, dont la narratrice rencontre Diane Airbus, Hafid Aggoune voit « le livre du retour », « de la libération », de « l’acceptation ».

En bref, des livres qui bousculent et ne laissent pas indemne.

Parmi ceux qui ont retenu l’attention des chroniqueurs, on trouve des auteurs phares.

Myriam Thibault a été impressionnée par le roman de David Foenkinos, qui relate « l’histoire tragique » de Charlotte Salomon, cette artiste peintre méconnue que l’auteur découvrit lors d’une exposition et dont il met en lumière le talent.

Un challenge audacieux, un prénom sauvé de l’oubli, et de nombreux lecteurs « Charlottisés ». « Son plus grand roman », selon la chroniqueuse.

Pour Francesca B., Serge Joncour « réussit avec brio un avatar littéraire» avec L’écrivain national. Un trois en un, réunissant « le polar lyrique et philosophique », l’histoire d’amour autour de la « mystérieuse et fantasmagorique Dora », et une plongée dans les coulisses du métier d’écrivain. Le lecteur est « happé et projeté dans l’intimité de l’auteur » qui va « sortir des sentiers battus » pour « s’intéresser au fait divers local » et nous immerger dans une forêt bien mystérieuse. S’entremêlent « querelles de voisinages », « thématiques de l’écologie, des potentats locaux », « pensées sur notre quotidien » et questionnements. On aurait peine à négliger » ce page turner, servi par « une écriture légère et attachante », conclut la journaliste.

On croise des auteurs de nationalités variées.

Dany Laferrière, « désormais immortel », fascine par « la sincérité et la beauté » de sa plume et son « style d’une élégance et d’un raffinement absolus ».

Andrew Porter, connu comme nouvelliste, est salué aux États-Unis pour son premier roman Entre les jours dans lequel il « explore les arcanes de la tragédie familiale ».

Le Suisse Paul Nizon, dans son journal Faux papiers, livre ses questionnements.

Maxim Ossipov, médecin russe, que l’on compare à Tchekhov, « documente avec sévérité et drôlerie une certaine Russie contemporaine ».

Traduit de l’hébreu : Ce qui reste de nos vies » de Zeruya Shalev met « les cinq sens en éveil ». « Ce roman est un voyage » qu’ »aucun point final ne saurait clore ».

Pour Alma Brami, la romancière « est un chef d’orchestre magistral ».

A chacun d’aller vers ses thèmes de prédilection.

Ce numéro 55 de la revue Léo Scheer s’avère un guide très complet, truffé de références de liens, de sites, parsemé de citations. Il balaye parfois les œuvres précédentes d’un auteur. On y trouve de précieuses pistes de lectures.

Ce vade -mecum indispensable, enrichissant, n’aspire qu’à donner envie de lire et à

transmettre des enthousiasmes. Un must pour tous les férus de littérature.

©Nadine Doyen

Philippe Jaffeux, « COURANTS BLANCS », Atelier de l’agneau, 2014.

Jaffeux courants blancs

  • Philippe Jaffeux, « COURANTS BLANCS », Atelier de l’agneau, 2014.

Ce n’est certainement pas un hasard si ce troisième ouvrage de Philippe JAFFEUX s’intitule « Courants blancs ». On pense dès le premier instant à « l’écriture blanche » de Roland Barthes, à l’origine d’un monde où la lettre serait virginale et souveraine. Mais aussi, à l’éternelle mouvance d’une ligne d’écriture qui vient s’échouer sur la page blanche et reprendre aussitôt ses secrets. L’auteur nous apparaît comme cet « il » ou « île » qui en forme de cercle détient la vérité et son contraire. L’animal, le ciel, l’humanité, Dieu, l’alphabet, le chiffre se croisent et s’entrelacent dans une perpétuelle psalmodie qui n’est pas sans faire écho aux magies ancestrales, aux rituels chamaniques, à la pythie. La parole est prophétique, sibylline. Les mots se confrontent et la pensée quasi automatique semble être une lutte à chaque ligne entre le bien et le mal dont on n’entrevoit aucuns vainqueurs.

L’auteur nous emporte dans un souffle-écriture où le corps est une roue qui tourne en elle-même comme une matrice à pensée… « Ses yeux écoutaient une image s’il couvrait ses oreilles pour voir sa parole avec sa bouche ».

Philippe JAFFEUX livre ici en pâture avec animalité et corporalité les fondements de l’existence, la mort, la vie, la science, la nature, sans répit, ni rédemption. Le divin côtoie l’abîme et s’abîme dans la révélation d’une pensée lumineuse et électrique, dans la révolution, dans le retournement d’une écriture qui se nourrit d’elle-même et nous fait signe. La page blanche dont nous parle l’écrivain est un « pré-texte » car il n’écrit pas. Il parle la lettre, le verbe, comme possédé par les mots, qu’il rassemble dans ce livre-arche où le déluge est entré aussi.

Et on ne peut que suivre les circonvolutions d’un auteur aux prises avec lui-même et un autre que lui-même, un dialogue entre la parole et l’écrivain jusqu’à en perdre haleine. Il n’y a pas d’échappatoire dans « courants blancs », pas de répit même si le livre s’achève avec le soixante-dixième paragraphe. Le lecteur retourne à la première ligne de lui-même et devient un Sisyphe des temps modernes malgré lui mais aussi, comme le dit notre auteur, un adulte amnésique…

©Esther Ségal

Corps du dessin, dessein de l’écriture : Laure Forêt.

 

 

  • Laure Forêt. « Mon chéri », Les éditions Derrière la salle de bains,  2014, « D !NGX – II exhibition », Hasselt, 8 novembre – 10 décembre 2014, « Double jeu », Navant Gallery, Sant Niklaas, 2014.

 Forêt

 

La contrainte de l’appui, la poussée de la main font que le contrainte n’est pas mesurable mais devient le noyau d’une troisième main invisible : celle qui fait de Laure Forêt une « vraie » dessinatrice. Celle qui accepte la brisure par sa main qui n’est pas sa main. Elle ne peut la toucher (elle touche la gauche avec la droite, la droite avec la gauche) mais elle connaît cette présence de la main absente dont les deux autres sont les serviteurs. La clé de l’art impose cette (dé)possession. Elle fait le corps et le dessin. Le corps par le dessin, par la chair qui le tient, qui l’écroule.

 

Par morceaux surgit le non-vu ou se laissent advenir les choses que la vue gêne. Oui dessiner c’est venir, passer puis ressaisir. Pour Laure Forêt le crayon est donc une île. Une île d’elle. Avec ça et là des formes en couleurs. Par-dessus, contre le corps. Elles renvoient au silence, à l’extase. Dans le dessein caché se trouve l’autre du dessin en une qualification de l’inquiétude, de l’amour. Il y a un corps et un autre. Inséparables. Tout en sachant que c’est au-delà qu’ils existent. Rien pourtant d’extérieur à la scène n’est là pour la caractériser avec plus de précision. Reste une fraction de passion qui tient le corps en suspens. Sous la menace de l’inconnu. Il est prêt au pire comme au meilleur.

 

Et lorsque le crayon de Laure Forêt s’arrête les mots prennent le relais. Des mots  de chair plus que de signes. Ceux qui piègent la sexualisation du corps et son cri amoureux. Le crayon relevé reste une main pour écrire. Toujours la même. La troisième. Sans que les mots soient le simple relais du dessin. Demeurent le champ de la chair et son puits au milieu. Le dessin est sur, dans, contre. L’écriture une corde dans ce puits. Quand le « je » écrit  de l’artiste est en lambeaux, le dessin en remonte les morceaux. Gris des crayons, noir sœur de l’écriture. Pour enflammer. De la main de feu.

 

©Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Jean-Pierre ROQUE – JE SUIS (poèmes) – Ed. De Loess. (78 pp.)

je suis

Ce plus récent recueil de Jean-Pierre Roque, qui jadis édita la revue de poésie LOESS, ainsi que quelques volumes d’auteurs divers, est tout à fait dans la ligne de l’univers mystique de ce poète. C’est un témoignage de foi inaltérable en la vie, et d’union avec le monde où nous vivons, à travers la conscience de l’être comme universalité et dépassement des limites humaines. Le catalyseur de cette démarche mentale étant, si l’on en juge par les romans du même auteur, la fusion androgynique, un amour qui à travers la parole se veut capable de tout investir et de donner du sens, comme on dit aujourd’hui, au déroulement de notre séjour terrestre.

Cette série de poèmes graves autour d’un « je suis » qui n’est qu’un constat sans prétention, médité sous diverses facettes, témoigne d’une foi, une conviction de « croyant », encore que la croyance en cet « être qui serait en nous suprême » ne se range pas forcément aux canons d’une religion spécifique. Le divin hante les poèmes de Roque, évolue au large de la langue classique qu’il utilise, un peu comme si l’esprit du poète était un squale qui est attiré à travers les eaux verbales par une secrète odeur de sang. Témoin un passage comme celui-ci :

ainsi

nous arpenterons les sentes de lumières

portés par l’énergie arborescente du cœur

ouvrant les bras en signe d’allégeance

pour nous abandonner à la volonté divine

une bonne foi pour toutes

Il faudrait au demeurant citer tout le livre, certainement le plus abouti de son auteur, car chaque poème est lesté d’une simplicité et d’une force impressionnantes, même si le lecteur n’est pas une personne croyante. Cette adresse au Divin Inconnu est d’un ton constamment fort et juste, et donne à méditer dans maint passage. Il ne s’agit pas des énoncés niais d’un auteur qui aurait la foi du charbonnier et qui serait enveloppé dans les certitudes de dogmes appris, mais de l’expérience mystique, frôlant parfois une inspiration panthéiste, d’un homme qui a tiré des expériences de sa vie une forme d’optimisme sans illusions. Ses certitudes ressemblent à celles d’un plongeur qui, après avoir longtemps dérivé à travers un ténébreux abîme, a enfin trouvé le véritable fond contre lequel donner du talon pour regagner la surface ensoleillée. Ce recueil a quelque chose de roboratif, dans les certitudes modestes et les humbles constats d’une philosophie qui affiche une spiritualité sans forfanterie. Il arrive ainsi qu’à un certain âge, à travers une langue équilibrée, un homme arrive enfin à transmettre le bilan de sa pensée et de sa vie avec le ton et l’économie de mots qu’il fallait pour qu’un lecteur, sceptique ou non, s’y sente accueilli et enrichi. J’ai aimé ce recueil.

©Xavier Bordes, Paris, nov. 2014.

Robert Varlez, « HAahh ! », Editions The Hoochie Coochie, Poitiers

  • Robert Varlez, « HAahh ! », Editions The Hoochie Coochie, Poitiers, non paginé, 10 €, 2014.

 Varlez 2 Varlez 3

Le trait dessine le corps deux à deux, immergés (ou presque) l’un dans l’autre par la limite mais distinct par le désir de l’un vers l’autre. Mais exit les détails, les décors. Le corps monte, descend : il faut que la profondeur soit haute. Il habite l’air respiré avec sa compagne. Elle le prend comme la soif. Mais selon un protocole presque (le presque est important) pudique. Stratège du corps et de son dessein dessiné  Varlez esquisse l’essentiel, affamé de noir comme de blanc. Du monde ne reste que l’origine dans la courbure. Les racines des mains sont reliées à un fil où tout bascule : si bien que le corps voyage au fond de soi. Dans le dédale du noir perdure l’écume du blanc. Tout plonge et émerge. Le corps suffit au monde jusqu’au delta des fleuves et des flux. Reste le jeu du fixe et de la mobilité. L’être s’étire dans l’espace par le jeu des vignettes jusqu’à ce point où s’abandonnent les jambes. Robert Varlez en rameute la rançon de l’éclat : il ou elle se retourne en prise en devenant l’otage de ses désirs.

©Jean-Paul Gavard-Perret