Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Leigh Ledare, galerie MFC – Michèle Didier, Bruxelles, 2015.

Leigh Ledare & al., Leigh Ledare, WIELS Contemporary Art Centre, Brussels, and Mousse, Milan, 2012, 144 p., 35€.

Les photos de Leigh Ledare possèdent un contenu ouvertement sexuel. L’artiste est célèbre pour les clichés de sa propre mère prises dans des positions subjectives. Certes l’œuvre ne se résume pas à cela. Mais montages, collages, portraits travaillent la même interrogation visant à porter en un « supremus » l’habituelle scène érotique et/ou pornographique dans un irrespect radical.

L’omniprésence de la mère (l’artiste Tina Peterson) n’est pas anecdotique. Reprenant une problématique à la Molinier, les « prises » voyeuristes de la mère sentent le souffre en un travail (« Pretend You’re Actually Alive ») qui « couvre » une période de 8 ans. On voit Tina prenant du plaisir seule ou accompagnée. Les photos sont accompagnées des notes tapées à la machine à écrire ou manuscrite, des pages de magazines qui encadrent le propos du créateur.

Leigh Ledare affirme que l’idée de la série vient de sa mère. Elle voulait voir comment elle apparaissait dans le cadre photographique. Ce face à face reste passionnant puisqu’il frôle une sorte d’inceste puisque celle qui représente la maternité s’offre totalement devant son fils à des inconnus trouvés sur des magazines de petites annonces. Si le nu est dominant la crudité est souvent évacuée au profit d’émotions touchantes. Leigh Ledare néanmoins cherche à cultiver le malaise même si le voyeurisme laisse place à une analyse des relations entre les êtres.

L’ex-femme de l’artiste (Meghan) pose également sur de multiples photographies qui forment le projet Double Bind. Dans cette série, Leigh Ledare a passé trois jours dans la forêt en compagnie de son ex-épouse à la photographier, puis il a demandé au nouveau mari (Adam) de celle-ci le même travail. Sur les clichés, au contour noir pour celles prises par Leigh Ledare et blanc pour celles de Adam Fedderly, l’épouse et ex-épouse apparait tantôt parfois aimante parfois effrontée.

Là encore il s’agit de témoigner des relations entre les êtres leit-motives de son œuvre. Pour Personnal Commissions (2008), il répondit à des annonces de femmes au foyer recherchant des relations sexuelles tarifées et auxquelles il demanda de le prendre en photo. Larry Clark n’est pas loin. Pour Collector’s Commissions, l’artiste demande à des collectionneurs de le photographier, au milieu d’objets de leur choix. Le photographe apparaît alors dans les mêmes positions que celles dans lesquelles sa mère apparaissait. Ajoutons que le photographe modifie le regard des interventions « intempestives sur ses photos originales : il a d’ailleurs fait scandale en proposant à une fillette de 5 ans de griffonner une photo où la mère prend la pause de « L’Origine du monde » de Courbet. Ce qui lui attira certains ennuis. La morale mettant son nez là où pourtant elle n’a rien à y faire.

Leigh Ledare ne cesse toutefois de s’interroger sur la relation au modèle. Comme par exemple dans « Double Bind » édité par la galerie bruxelloise. Mais dans son travail la mise en scène d’un modèle échappe au seul imaginaire de l’artiste. Devant un tel face à face et même si celui qui est derrière l’objectif semble le maître, la question se pose de savoir qui est maître et serviteur. De « victime » potentielle le modèle se fait acteur ou actrice. Leigh Ledare pousse vers les plus extrêmes conséquences ce qui fait spectacle dans ce face à face. Faut-il alors le préciser : celui-ci n’est en aucun cas le fonds de commerce de l’artiste mais le « prétexte » majeur afin de percer les rouages les plus exacerbés de la machine humaine dans sa relation à l’Autre.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Lerooy, « GLASSTRESS 2015 », Galerie Rodolphe Jansen Bruxelles et 56ème Biennale de Venise. De Thomas Lerooy, “Bittersweet”, Hatje Cantz, 136 pages

Chronique de Jean-Paul GAVARD-PERRET

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Thomas Lerooy, « GLASSTRESS 2015 », Galerie Rodolphe Jansen Bruxelles et 56ème Biennale de Venise. De Thomas Lerooy, “Bittersweet”, Hatje Cantz, 136 pages

L’œuvre du peintre Belge Thomas Lerooy est une résistance à tous les enfermements et les captures. Elle ne cesse d’ouvrir les champs des possibles dans un esprit aussi classique que néopunk. Les hybridations transforment les vanités classiques en monstres opérationnels. Des orbites des crânes coulent des pampres et ceux-là deviennent des cornes d’abondance. S’y traduit le mélange des genres au sein de morceaux décomposés, renoués, tordus, enchevêtrés au sein d’anamorphoses inédites.

En ce sens l’artiste est dans la parfait ligné des démiurges belges. Il réinvente des hauts lieux de l’imaginaire qui perce le réel déploie l’effacement de tout but. L’art se réinvente non sans arrachement et/ou harnachements guerriers. La puissance poétique fascinante vient de tels rébus et leur fantaisie. Il y a là pourtant un véritable retour au tragique. Mais selon une ironie et une virtuosité exceptionnelle. Reprenant ce sentiment là où l’avait laissé un Beckett ou un Michaux en littérature, un Plensa ou un Delvoye en art ? l’artiste belge le fait resurgir de manière volcanique, ample et dérisoire au sein de farces graphiques. Un tel travail est aussi inquiétant et drôle que sublime. Une nouvelle aventure plastique commence là où tout reste en vibration, commotion, chocs, braises dans l’éclat des jours comme dans l’obscur, brandons magiques pour la scarification des ciels.

La plupart du temps pour ses dessins – mais aussi pour des œuvres en 3 D –  le peintre et sculpteur utilise de vieilles pages de magazines et de catalogues. A partir de ses segments il crée des œuvres impressionnantes. Le papier est découpé et sur une base : « on peut les voir comme de vieux sols en bois, un parquet fait de lattes » précise le créateur. Sortant ainsi de la peur de la page ou du support blanc il propose un travail d’une maturité rare qui le ferait passer pour un vieux maître. Il invente un nouveau monde baroque empli autant des stigmates de la mort que de la vie.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Auteurs autour, de Paul Mathieu Editions Traversées-La Croisée des chemins, 2015, 299 p., 15€

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Auteurs autour, de Paul Mathieu

Editions Traversées-La Croisée des chemins, 2015, 299 p., 15€

Le titre Auteurs autour, à la fois étrange et séduisant, appelle à l’esprit des images d’œuvres-clés et d’écrivains-phares. Lire, n’est-ce pas en effet faire à la fois l’expérience du confort de la connivence, de la reconnaissance, d’un partage serein avec une voix familière, et celle de l’aliénation, du voyage, de l’exotopie, pour reprendre le joli terme de Bakhtine ? Dans son ouvrage, Paul Mathieu se sert à plusieurs reprises de métaphores géographiques pour évoquer les œuvres et les univers des écrivains qui constituent ses alentours à lui, son bouillon de culture propre, les terres littéraires où il aime à aborder. Il rappelle à propos le mot d’archipel utilisé par Butor pour évoquer Joyce, et l’on pourrait ainsi dire qu’Auteurs autour est une croisière d’archipel en archipel, familiers ou bien inconnus, reconnus ou bien confidentiels, en tout cas toujours un bonheur de découverte ou de redécouverte.

L’ouvrage se présente sous la forme de vingt-et-un essais, repris de différentes revues ou inédits, sur des écrivains, de la fin du dix-neuvième siècle à nos jours. Ces textes sont répartis en deux chapitres, les « points de repère » (Andersen, Butor, Ghelderode, Joyce et Kafka) et les « voix contemporaines ». Le choix de Paul Mathieu est un choix forcément personnel (certains auteurs inspirent autant qu’ils sont inspirés), et chacun, en fonction de ses passions et de sa personnalité, pourra regretter l’absence de tel ou tel de ses maîtres à penser, de femmes, d’écrivains du Sud, d’Afrique ou d’Asie, mais c’est aussi un choix justifié, judicieux et formidablement étayé par des analyses pertinentes, et la modestie du propos est acceptée et évoquée dès le sous-titre de l’ouvrage, « Notes sur quelques voix contemporaines et au-delà ».

Les passionnés de littérature s’interrogeront évidemment sur ce qui peut bien unir Andersen et Joyce, Mandiargues et Verheggen. Et, malgré le droit à butiner de texte en genre et d’école en auteur que l’on reconnaît volontiers à Paul Mathieu, malgré l’admiration que l’on ressent pour la plasticité de sa langue, qui adopte le lyrisme un peu académique d’Ovide (auquel il rend un très bel hommage dans son essai sur Georges Thinès) comme le verbe déferlant, zigzagant, truffé de jeux de mots, de Verheggen, on a envie de suivre quelques pistes avec les auteurs choisis par Paul Mathieu.

La première, à mon sens, est celle du méandre. L’image, reprise d’Umberto Eco, est employée par Paul Mathieu dans son pertinent essai sur Joyce, parce que le parcours de l’écrivain irlandais, de Gens de Dublin à Finnegans Wake, en passant par Ulysse, est symbolique de l’invention de la modernité littéraire, depuis les récits linéaires du début, vus à travers les yeux d’un narrateur extérieur presque objectif, jusqu’à l’odyssée de l’imagination, […la] réinterprétation perpétuelle de son propre objet qu’est Finnegans Wake, ouvrage solipsiste par excellence, mais d’un solipsisme à partager, si l’on peut oser cette métaphore, pour peu que l’on accepte le méandre comme figure allégorique du tricotage et du détricotage à l’œuvre dans l’écriture. Méandre aussi que la poésie bucolique qui explore et commente le monde à partir des quelques dizaines de kilomètres de la Maye chez Jacques Darras, les je successifs de Jude Stéfan, le lyrisme rocailleux de Verheggen ou encore celui des acrobaties lexicales de Marcel Béalu, qui constituent un art poétique.

Béalu, mais aussi André Schmitz ou Luc Bérimont, plaisent à Paul Mathieu à cause de l’ancrage de leurs textes dans des objets du quotidien, des choses anodines, parfois surannées, souvent dérisoires. En lisant les essais qui leur sont consacrés, on repense aux analyses splendides de Paul Mathieu sur Andersen, dont l’art consiste à nous donner l’illusion de la spontanéité. Les héros d’Andersen, Paul Mathieu nous le rappelle, ne font pour ainsi dire rien, voire ne sont pas des héros (L’innovation principale de l’auteur ne provient-elle pas de l’utilisation des objets (et des animaux)?), qui semblent nous parler et nous accompagner dans l’extraction d’une morale existentielle. Cette idée que le héros ne f[ait] pour ainsi dire rien est celle qui irrigue les œuvres de Kafka et de Joyce citées ici, mais aussi tant d’autres textes de la littérature contemporaine et au-delà, puisqu’on pense aussi, par exemple, à Emma Bovary, au prince Muichkine ou à Oblomov.

Une autre piste, avec laquelle Paul Mathieu joue de manière récurrente, est la question de la belgitude. L’essai sur Hubert Juin la traite de manière approfondie, et Paul Mathieu y fait sienne la question rhétorique de Joseph Duhamel : Une histoire de la littérature belge est-elle possible ?, avant de donner deux éléments de réponse : sont « belges » le surréalisme et l’incessant questionnement sur [soi]-même. Le surréalisme, avec sa fascination pour les objets anodins détournés de leur sens et son goût pour les assemblages hétéroclites, est de toute évidence un élément qui unit un grand nombre des auteurs de ce volume, puisque la poésie qui plaît à Paul Mathieu est celle qui questionne sans cesse les mots dans leur forme et dans leur sens, qui fait jouer étymologie, homonymies et intention de signification, amène ce qu’il nomme avec pertinence une descente en marche du train-train sémiotique dans le texte consacré à Verheggen, le post-surréaliste goguenard par excellence. Quant à l’incessant questionnement sur soi-même, il est à peine étonnant que cette belgitude-là s’aventure à passer la Haine (pour reprendre le très beau titre de Rose-Marie François) et à annexer le Ponthieu aquatique et mouillé de Jacques Darras et même le Canada de Guy Jean, en passant par Copenhague, Dublin et Prague.

Ce questionnement sur soi-même, cet effort incessant de donner forme littéraire à des émotions, sont peut-être ce qui unit le plus profondément les convives de Paul Mathieu. Il n’y a pas de repus de la littérature et de gens satisfaits d’eux-mêmes parmi les auteurs dont il s’entoure, et c’est tant mieux pour ses lecteurs.

©Jean-Luc Breton

Mélanie Matthieu, ´ »Lâmo Lâva », 122 pages, Alauda publications, Amsterdam, 2015, 38 Euros

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

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Mélanie Matthieu, ´ »Lâmo Lâva », 122 pages, Alauda publications, Amsterdam, 2015, 38 Euros.

L’artiste belge Mélanie Matthieu propose un livre bilan d’un voyage – pèlerinage intempestif – sur le site de Notre Dame de la Salette dans les Alpes françaises. Le titre patoisant veut dire « Là bas, là bas ». Ce furent les mots que prononça Maximin Giraud à Mélanie Calvat, les deux petits bergers qui le 9 septembre 1848 virent dans les alpages au-dessus du village de La Salette en Isère une « Belle Dame » en pleurs, toute de lumière. Elle leur confie un message de conversion, pour « tout son peuple ». Après 5 ans d’une enquête, l’évêque de Grenoble reconnut par un mandement validant l’apparition de la Vierge.

Ne prenant pas partie dans le mystère d’une telle révélation (en une période qui en France fut fertile en de telles manifestations – Lourdes, Lisieux – et donnent lieu à de bien diverses spéculations), Mélanie Matthieu cultive astucieusement l’ellipse pour proposer un rituel laïque. Le récit du miracle ne la décoiffe pas forcément : ni elle ne l’entérine ni elle ne le conteste ouvertement. La beauté du lieu l’émeut, les marques de piété la laissent plus distante même si parfois elle recueille « religieusement » en ses images les actes d’amour des croyants.

Certes elle ne va pas donc jusqu’à épouser les mots de Bataille au sujet de telles apparitions : « Celui qui l’assaille est dépossédé de son être ». Néanmoins son livre ne peut être admis dans le cercle sacré des objets de piété.

La seconde partie multiplie des parallèles et des analogies en y intégrant des textes d’auteurs aussi différents que Léon Bloy, Camille Claudel, Roger Callois et Julia Kristeva. Ces témoignages littéraires, poétiques et philosophiques se répondent pour mettre en « voix » un théâtre de l’inconscient religieux au sein d’un labyrinthe textuel et visuel qui souligne autant l’histoire de l’apparition, la biographie des « élus » (ou des illuminés), une réinterprétation de leurs silhouettes dans une poésie du lieu et de l’histoire ou de la légende. Le livre est passionnant car beau et intelligent.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Arnaud Cathrine, Pas exactement l’amour, – Verticales (17,90 € – 246 pages).

Chronique de Nadine Doyencathrine-pas-exactement-lamour

Arnaud Cathrine, Pas exactement l’amour, – Verticales (17,90 € – 246 pages).

Arnaud Catherine autopsie en dix nuances, sans tabou, les relations amoureuses entre hétérosexuels et LGB. Il nous plonge dans les méandres sentimentaux et l’intimité de couples, voire chez leurs voisins. Il laisse entrevoir les non-dits. Des corps se frôlent, s’enlacent, s’étreignent, se dévorent, bandent, laissent leur empreinte olfactive avant de devenir objets de fantasmes. D’autres corps, moins synchrones, sont confrontés à une « indifférence barbare », témoin de l’écroulement de l’édifice de l’amour. Il reste les souvenirs vivaces, immuables, d’une bouche, d’une langue, de doigts caressant un corps ou celui, « indélébile de l’antre non moins humide et chaud de son sexe ».

On suit les protagonistes dans leurs soliloques, leurs interrogations qui traduisent leurs angoisses, leurs doutes, leurs tourments. Les narrateurs, masculins ou féminins parlent, en majorité, à la première personne sans jamais trop dévoiler de leur identité, ce qui déstabilise parfois. Par flashback, de façon très parcellaire, leur passé est évoqué ou refait surface subitement.

La nouvelle éponyme au titre Pas exactement l’amour met en scène un écrivain, confronté à la page blanche, car prisonnier de sa dépendance amoureuse, poussée au paroxysme. Comment réussira-t-il à s’en désengager afin de retrouver l’inspiration ?

Le récit oscille de lui à elle, deux êtres que tout oppose : différence de classe sociale, rythmes circadiens. Pour lui « Dormir signifiait : quitter l’autre ».

La violence qui surgit dans Monsieur Bricolage choque : une baffe, deux même et le crâne qui s’écrase « contre le mur ». Mais ne l’avait-elle pas exaspéré cet homme en lui trouvant « une tête de clebs » ? La tension est palpable. Une manière indirecte pour Arnaud Cathrine de pointer que trop de femmes en sont victimes. Mais entre elles, les héroïnes s’avèrent tout aussi redoutables (gifles, « guérilla lamentable »).

Dans Si Mylène voyait ça, on est témoin du naufrage d’Hervé, 41 ans, pour qui la rupture reste insurmontable. Il s’interroge sur ce qu’il reste d’un amour défunt, sinon « un incommensurable gâchis ».Quant à cet ami qui tente de le sortir de son mal -être, il est bien impuissant quand Hervé dont le comportement flirte avec la folie doit être maîtrisé par les soignants de l’établissement psychiatrique où il placé.

« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » (1), aurait pu confier, le jeune avocat, quand il se retrouve seul, sur la plage, abandonné par cet « ami spécial, pas comme les autres », avec qui il vient d’avoir un différend violent, le jour de son mariage.

Dans cette nouvelle Une erreur de jeunesse, l’auteur pointe le déni du futur marié qui adolescent, a entretenu une relation très intime avec le narrateur. D’ailleurs, cet instant privilégié où il l’aide à être présentable, où leurs corps se frôlent, ravive ses souvenirs. Par flasback, le narrateur revient sur leur parenthèse heureuse, même si en général, il « conchie la nostalgie ». Il fustige le regard méprisant des adultes pour les trentenaires pas encore casés, revendiquant au contraire sa liberté d’aimer.

Dans Simona, les personnages féminins assurent pleinement leur désir pour le même sexe. Arnaud Cathrine y aborde le mariage entre lesbiennes, distille du suspense. Qui dit nouvelle, dit chute. Celle de Simona ébranle l’une des protagonistes, surprend le lecteur et souligne la fragilité du bonheur.

Poignante, la détresse de ce professeur inconsolable, face au vide laissé par la perte de sa bien-aimée. Béance abyssale décuplée par le « silence radio », la grève se durcissant, alors qu’il lui « faut des voix ». Pour lui, même bien entouré, « La vie fait un mal de chien ». Un livre comme bouée de sauvetage, ce que confirme Régine Detambel dans Les livres prennent soin de nous. Difficile de répondre à la question de Marina Tsvétaïeva qui scande Silence radio dans ces circonstances. Les livres sont omniprésents dans ce recueil (V. Woolf, G. Bataille, R. Depardon), rappelant qu’Arnaud Cathrine est un grand lecteur et un conseiller littéraire reconnu.

« Traquer l’autoportrait en creux avait une saveur particulière » pour cette compagne d’un écrivain, qui « aimait le chercher dans ses livres ». Quant à nous, lecteurs, pouvons-nous débusquer l’auteur ?

On retrouve Arnaud Cathrine, l’amoureux de Trouville, fidèle à Marguerite Duras,

dont la structure narratrice des fragments rappelle Barthes. On devine le musicien chanteur de Frère animal dans la nouvelle La bête sauvage. En filigrane on reconnaît l’auteur de : Il n’y a pas de cœur étanche, dans la nouvelle Si Mylène voyait ça.

Ce recueil basé sur l’amour, avant/après, préludes/ruptures, apprivoisement/éloignement rappelle Combien de fois je t’aime de Serge Joncour. Tous deux embrassent des thèmes universels : la passion, la fusion, l’idolâtrie, l’attente mais aussi le désamour, l’infidélité, l’abandon. Certains sombrent devant le « cadavre de leur amour », se noient dans l’ivresse, flirte avec la folie, l’hystérie. D’autres s’en relèvent, sachant occulter leur passé douloureux, faire preuve de résilience comme le protagoniste de la dernière nouvelle : «  Betty était entrée dans sa vie », vrai miracle « indéchiffrable ».

Au fil des pages, Arnaud Cathrine émeut, touche, remue, bouleverse. Il excelle dans l’art du rebondissement. On imagine le tsunami que la phrase « Je te trompe » peut provoquer. Il glisse un soupçon d’humour pour apporter une note plus légère.

Les figures maternelles intrusives sont sources de séquences théâtrales burlesques.

L’auteur tombe le masque de la pudeur pour une écriture plus sensuelle, voire érotique. Il met nos sens en éveil avec les parfums capiteux Philosykos, No 5, une note de vétiver ou l’odeur du livre de poche. On partage l’extase de Raphaëlle chez le traiteur Italien (« Le jambon Serrano me faisait de l’œil, et le gorgonzola… »).

Arnaud Cathrine, remarquable novelliste, se fait ici, entomologiste des cœurs et dissèque avec acuité et psychologie le sentiment amoureux. Il brosse un tableau de l’amour moderne, sans concession, miné par la solitude, l’angoisse, vampirisé par l’autre, cabossé par l’alcool, fracassé par le deuil. Le ton est tour à tour pathétique, drôle, grave, touchant, romanesque, mais l’auteur clôt son recueil par une note optimiste, confirmée par les mots « reprise, renaissance ». Arnaud Cathrine nous prouve que l’amour est une intrigue haletante dont on ne cesse de tourner les pages. Et Serge Joncour de conclure dans L’écrivain national qu’« un amour même impossible c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimer, profondément aimer, quitte à prolonger le vertige le plus longtemps possible ».

(1) : Citation d’Henri Calet

©Nadine Doyen