FRESQUE baroque de mon désir, Pierre-Jean Foulon , Thuin, Editions du Spantole, 2015

Chronique de Pierre SCHROVEN

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FRESQUE baroque de mon désir, Pierre-Jean Foulon , Thuin, Editions du Spantole, 2015

Expert et enseignant dans les domaines de l’art contemporain et de la muséologie (il est, entre autres, Conservateur honoraire de la Réserve précieuse du Musée royal de Mariemont), Pierre-Jean Foulon a publié à ce jour une vingtaine de recueils poétiques.

Dans ce livre, le poète s’emploie  à « fouiller la joie de naître » et tente de   restituer au monde toute sa présence mystérieuse. Ainsi, s’il ne se prive pas, au détour de chaque page, d’interroger les limites de la visibilité et du langage, il fait surtout ici  l’éloge du vivant, de l’instinct, de la perception immédiate voire du corps propriétaire d’une langue inaliénable.

Ici, chaque poème exprime moins qu’il n’écoute le bruit obstiné de la vie en marche ; ici, chaque poème oscille de l’ombre à la lumière, interroge notre présence et en ce sens ouvre des voies  sur la compréhension du monde, de soi et des autres…

 Rivières ni pluies ne rivalisent de puissance avec les flammes du soleil, seule étoile capable d’irriguer l’absence d’être. Insensible au poids du vide, l’astre bouillant se projette en maître du monde. Anges rebelles, les hommes traquent sa venue saisonnière et défient sa présence. La vague solaire répond en éclatante souveraine des chairs. Face aux limiers de la création, l’astre brandit l’arme du feu et du silence. Son énergie s’impose à la force des eaux, à la rage des hommes.

©Pierre SCHROVEN

Fouad Laroui Les noces fabuleuses du Polonais nouvelles Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Chronique de Nadine DoyenFouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard

Fouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Fouad Laroui, Prix Goncourt de la nouvelle en 2012, renoue avec le genre.

 

Il nous embarque dans son pays natal, au Maroc, décor familier pour l’auteur , dépaysant pour le lecteur. Il campe ses protagonistes dans un restaurant  de Marrakech (Délices de l’Orient), au Café de l’Univers et au lycée de Casablanca.

La nouvelle éponyme, la plus longue, se déroule à Khouribga, « construit par les Français » et au Café de la Poste . Elle nous est contée par un ingénieur, qui crée le suspense en laissant entendre qu’il a peut-être eu tort de ne pas intervenir.  On assiste à un mariage traditionnel, « un zouaj » entre un Polonais dentiste et Daouia « la plus belle fleur », « la perle » de la ville. Expérience proposée par Moussa, « le démiurge », « pour rire » d’autant que Matchek, le Polonais,  tenait à s’intégrer aux autochtones, à apprendre « la langue du cru ». S’ensuivent les conditions financières avec  « les adouls », la conversion  à la religion musulmane avant la cérémonie « factice », pour le folklore, avec « la musique, les cheikhates (danseuses), la « tambouille ». L’auteur souligne l’absence de mixité sociale et la façon dont les femmes étaient considérées par les étrangers, réduites à « des corps ».

Quand Matchek prend conscience qu’il a été piégé, qu’il n’est plus possible de revenir en arrière,  il est bien décidé à en découdre avec Moussa, à l’origine de cet imbroglio.

Toutefois il devient le roi de la procrastination, et n’a toujours pas mis les choses au clair avec Daouia. Ne serait-il pas, lui originaire de la Vistule, en train de succomber au charme de sa vestale ? D’apprécier son talent culinaire («  délicieux fumet », « écuelle d’amlou »), de trouver une maison « bien tenue » ?

Une fois muté ailleurs, le narrateur ne manque pas de  s’informer. Que devient ce faux couple mixte ? Il  émet même ses hypothèses quant à la façon dont Daouia peut relater son passé, riche en déboires et désillusions. N’aurait-t-elle pas retrouvé  « la confiance dans la bonté des hommes » grâce à son Pygmalion ?

Mais ne déflorons pas l’épilogue de cette situation qui relève du vaudeville.

Géométrie  de l’amour, qui se passe le temps d’une récréation, est présentée sous la forme d’ une pièce de théâtre. Cette  conversation entre trois professeurs autour de l’amour aurait pu s’intituler « L’art de la rupture ». Difficile de s’entendre sur la définition de l’amour émise par Alain: «  Le contact de deux dermes ».  « Foutaises », « L’horreur ! » sont les  réponses d’Alain en réaction aux propos de Sylvie qui juge « l’amour inépuisable ». Ils convoquent et citent Platon, Descartes, Lulle,Aragon.

C’est alors que Naima explose, réalisant qu’elle fut une femme objet  et que Sylvie traite Alain de « goujat », en découvrant la liaison qu’il entretenait. La pièce s’achève sur un monologue de celui qui n’avait aucun scrupule à tromper sa femme.

Au Café de l’Univers, Hamid revient sur les années 70, pas encore gagnées par le « toujours plus ! » mais marquées par la passion du catch. Il tente de captiver son auditoire en  brossant  le portrait de Tawa l’Indien, « la terreur des rings » dont peu se souviennent. Cet « Attila du pugilat » , aussi « le Vengeur masque » semble être un pionner de la mode de Daft Punk avec son loup, « fait d’un pneu » qui  « lui dévorait la face » ! Un être à l’  identité trouble, ambiguë, voulant « devenir deux ».

Mais comment ruser quand un promoteur croit tenir « le match du siècle » en mettant face à face celui qui  en réalité n’est qu’un : Tawa l’Indien ? Le talent du conteur opère. L’auditoire d’Hamid  suspendu à ses lèvres, le presse de poursuivre, happant le lecteur tout aussi avide de connaître la suite. Pour prolonger le suspense, le conteur  joue avec son public : « C’est alors que … »,  «  Devinez ! », « vous suivez ? ». C’est un récit homérique qui décrit à la fois le combat sur le ring et l’effervescence dans les gradins. On peut y voir l’illustration de l’expression « Tuer le père », titre d’un roman d’Amélie Nothomb. Cette exploration des rapports père/fils, leur rivalité , le besoin de se démarquer, d’imposer  chacun leur personnalité  peut être transposée au « duel » père / fille que certains se livrent en politique.

La  dernière nouvelle qui met en scène Torrès, le roi du mensonge  de Casablanca, fait écho au « nonsense » anglais, par la démesure des récits du protagoniste, allant crescendo. Comment gober que l’on puisse avec des « cerclets » d’aspirine apprivoiser , voire dompter une horde de sangliers ? Comme L’écrivain national de Serge Joncour qui redoute « ses lectrices procureures », Torrès se voit contrer par Hamid, qui aime lui démontrer le contraire et se plaît à le coincer. Sous couvert de ces trois récits loufoques, le narrateur dénonce les choix politiques faits. La priorité n’ayant pas été pour « résoudre la pénurie d’eau, les épidémies ou la scolarisation ».

Fouad Laroui épingle aussi ces charlatans qui soignent  des paysans crédules avec « une amulette contenant un verset du Coran » et à coups de crachats et de bâton.

Les récits, ponctués de termes locaux (zellige, on boit du Youki-Cola, on raffole de la bissara, de belboula),  apportent dépaysement et exotisme. Mais d’autres langues émaillent le recueil : « fast- forward »,  « Ze skin ! »,« Cui bono ». Parfois en série : « Dos, jouj, two », « Rien, nada, oualou ». L’auteur emprunte le vocabulaire horticole « dans un classique du XIX siècle ».  Fouad Laroui jongle avec les mots : «  de long en long (large il n’était pas) », « Le gong gongue »,  en forge même : « fortuités »,      « anfractuotruc ». Il nous déverse une liste de prises de catch à consonance anglaise.

Le comique naît de la méconnaissance de la langue pour le Polonais, qui déforme la phrase apprise par coeur dans son incantation à « al-lah ».

L’auteur  fait un copieux usage des notes de bas de page, d’incises, de parenthèses : « (Vous suivez ? »), sorte d’aparté. Certaines expressions font mouche : « Le cerveau du Polonais s’enfuit par les fenêtres », « le taximan la trouva saumâtre ».

Le style est très varié : « Fouette ! Cocher », « te me les goba ». Impératifs dans les dialogues, souvent très animés : « Concentre-toi ! », « Raconte.. », injonctions.

Langue parlée et cette tournure récurrente: «  il te me déguise… ».

Comme dans L’étrange Affaire du pantalon de Dassoukine, le novelliste fait se rencontrer les cultures occidentales et musulmanes, deux religions,  pointe les croyances, les rites et  superstitions qui gouvernent certains sujets. On devine l’amour indéfectible de la langue française chevillé  à l’âme. On note les références au gouvernement de Hassan II,  à l’accord de coopération entre la Pologne et le Maroc, à l’époque du protectorat français,  ce qui date les textes. La police secrète des « années de plomb » est également épinglée, tout comme la censure de la liberté d’expression.

Fouad Laroui a le don de nous embobeliner en campant ses personnages dans des situations incongrues, parfois ubuesques.Quand la nouvelle foisonne de détails, il n’hésite  pas à offrir un résumé, épargnant au lecteur à l’esprit paresseux des efforts de mémorisation. Dans ce recueil de cinq nouvelles,  l’auteur interroge la nature humaine et les mensonges de ceux qui affabulent à l’envi, de ceux que la passion et  le désir conduisent à l’adultère. Il transmue , avec beaucoup d’humour,  le réel et le quotidien en parabole métaphysique. Il tend à démontrer que les animaux, qui ignorent « les niaiseries du fqih » et la superstition seraient « moins bêtes » que les hommes.

Souhaitons que Fouad Laroui  détienne, en réserve, dans un « tiroir de son cerveau » maintes anecdotes abracadabrantesques  encore à  nous relater !

©Nadine Doyen

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

 

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

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On se souvient du fameux « Ut pictura poesis » (« ut poesis musica ut musica pictura »), dont le poète Horace avait émis le premier la formule. Le livre formidable POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE de Véronique Alexandre Journeau en est une confirmation flagrante, et qui mérite de susciter tous les enthousiasmes. On y découvre quels liens a tissés la civilisation chinoises entre l’art du langage, l’art du peintre, l’art du musicien (et du luthier). Entre langage musical et langage parlé, l’affaire se noue de façon particulièrement évidente puisque le mandarin est une langue tonale : ce qui explique qu’en groupe, surtout, les chinois soient obligés de parler très haut ; lorsqu’on chuchote, impossible d’émettre et de percevoir correctement les accents, pourtant déterminants pour la compréhension. Mais Véronique Alexandre Journeau, docteur en musicologie et en sinologie d’après le quatrième de couverture comme d’après la précision et l’érudition sensationnelles du livre, ne se contente pas d’explorer en profondeur cette relation sonore et rythmique. Elle montre également ce qui matériellement relie musique et langage, à savoir les instruments, la cithare (qin), la flûte (di), etc. tout en faisant connaître quel est leur rôle symbolique en relation avec le poème et la mélodie, à travers les timbres. Cependant, comme la musique chinoise est la traduction du monde, sinon le monde, nous dirions » audibilité de celle des sphères, quotidiennes ou sublimes, et qu’elle est donc une sorte de transposition audible du Taô (aujourd’hui les chinois transcrivent « Dao »), elle retresse des liens supplémentaires avec l’image, comme l’attestent souvent ces poèmes qui occupent volontiers les espaces disponibles d’une peinture exécutée traditionnellement au lavis d’encre en bâton sur papier Xuan. Il y a par conséquent dans toute l’histoire de la civilisation en Chine, une circulation cyclique entre les diverses formes d’expression artistique, qui dure et s’affermit et se polit depuis une poignée de millénaires avec un raffinement prodigieux : raffinement que ce livre nous dévoile avec une extraordinaire richesse et subtilité dans le détail. Les illustrations, les judicieux commentaires qui les accompagnent, la minutie de la mise en évidence de chaque propos, des correspondances évidentes que l’on n’aurait pas aperçues, l’érudition fabuleuse, tout dans ce livre m’a paru extraordinaire et matière à réfléchir à l’infini sur pareil témoignage de ce qu’une société peut obtenir de l’esprit humain et réciproquement. On sent que la personne qui a travaillé sur ce livre est à la fois véritablement compétente en musique, en calligraphie et écriture et donc, dans le contexte de la culture chinoise, forcément érudite aussi en poésie. C’est ce qui explique la clarté et le fouillé de l’information et de la documentation, tel(le)s que depuis Granet je n’avais pas vraiment eu l’occasion d’apprendre autant de choses sur l’Empire du Milieu, et donc sur la manière de penser et de sentir d’un peuple immense aussi bien par la population que dans le domaine de l’esprit. Je suis à titre personnel – mais je suis sûr que d’autres lecteurs vont partager mon avis – extrêmement reconnaissant à Véronique Alexandre Journeau d’avoir eu le courage de s’atteler à cet ouvrage, qu’elle dit modestement être « de vulgarisation », mais qui fera date, et qui est de nature à susciter l’enthousiasme autant du non-spécialiste curieux, que des lecteurs spécialistes plus concernés par les informations « techniques » que contient une somme qui mérite tous les éloges.

 

                                                                                      ©  Xavier Bordes

ROME DEGUERGUE, Clair de futur / Barlumi di futuro. Préface de Giovanni Dotoli, traduzione e cura Mario Selvaggio, pictotofographies de Patrice Yan Le Flohic, (PYLF), Edizione Universitare Romane, 2015

Chronique de Michèle Duclos

clair-de-future2 ROME DEGUERGUE, Clair de futur / Barlumi di futuro. Préface de Giovanni Dotoli, traduzione e cura Mario Selvaggio, pictotofographies de Patrice Yan Le Flohic, (PYLF), Edizione Universitare Romane, 2015

Clair de futur, baptisé « proème » par la poète, se présente comme une sonate en trois mouvements bien distincts dont le troisième reprend rapidement et résout les thèmes lyriques du premier, rappelant les célébrations d’Accents de Garonne, Visages de plein vent et Mémoire en blocs, après, en seconde partie une interruption brutale et violente, un scherzo tempestueux,  l’intrusion brutale de l’Histoire avec arrière-plan familial discret, déjà présent dans Ex-Odes du Jardin, à propos de la Seconde Guerre mondiale. Le volume se clôt sur une femme apaisée, « sage et sans âge » qui décline son acceptation à être au monde du vivant et des choses, telle quelle, et en plusieurs langues de l’Europe – ses langues : « ni  naitre ni mourir : aller ». Ce court mais très dense volume récapitule aussi les deux grandes orientations – lyrique et épique de l’inspiration poétique de Rome Deguergue la bien prénommée, italienne par la réceptivité accordée à son œuvre par les hautes autorités intellectuelles de ce pays, mais germanophone tout d’abord et pétrie de la vision de Novalis, de Hölderlin, de Rilke…

Adepte active de la géopoétique définie par Kenneth White, qu’elle pratique comme  « géo-poésie », elle ouvre la lumière de sa région aquitaine d’adoption, célébrée depuis les débuts, sur l’univers ontologique du sens ultime de la vie en affirmant comme le poète scoto- français, qu’« une partie du centre est toujours à l’extérieur ».

Le volume est ici comme en d’autres lieux éclairé par les « pictotofographies » en noir et blanc de Patrice Yan Le Flohic et préfacé par le professeur et poète Giovanni Dotoli.

©Michèle Duclos

Rome Deguergue, À bout de rouge, Schena et Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures », n. 8, 2014, 40 p.

Chronique de Michèle DUCLOS

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Rome Deguergue, À bout de rouge, Schena et Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures », n. 8, 2014, 40 p.

Défini par l’auteure comme « Pièce de Théâtre en un seul acte pour trois personnages principaux : le récitant R, deux comédiens Y et Z formant le trio RYZ et quatre personnages féminins + un chat roux », À Bout de Rouge est un texte époustouflant, renversant et passionnant où l’on est pris dans un délire, un déluge verbal planifié où les sons, les signifiants prennent le pouvoir. Le langage en folie mais contrôlé. Les mots s’attirent indépendamment du contexte comme chez Ionesco (Sully / Prudhomme) ou dans dada (Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias). L’effet dépend du rythme autant que des sons voire des cris, un rythme endiablé comme chez Offenbach (qu’appréciait Levi-Strauss). Il faut un public évolué pour se prendre à ce dé-lire et jouer le jeu.

Mots clés : Mise en abyme – polysémie – intuité (quesaco ?), didascalies rouges… Ancêtres plus ou moins lointains : Pirandello, Ionesco (absurdité) Maldoror, dada, Jarry (Pologne), Corneille (Marquise), Laurel et Hardy pour les couvre-chefs plutôt que Pozzi et Borgo en fin de com/te, Yaveh et Bouddha, le cerisier Nô, non mais le chat d’où il vient le chat ? Pas du Chat Noir ? L’imagination déchainée mais pas surréaliste pour un chat. D’abord Breton aimait-il les chats ? « Texte pour DIRE ou simplement pour LIRE ? ». Les deux, bien sûr.

Ma réaction, emportée par tout ce flot qui libère : Bizarre. Biz Art ? Bises Arrhes. DIRLIRE ? DELIRE ? That is the real question. LIRE et écouter ou DIRE et regarder. Au chouat.

©Michèle Duclos

Angliciste, traductrice

Université Bordeaux-Montaigne