Bref hommage à Rosanna WARREN

Chronique de Marc Wetzel

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Bref hommage à Rosanna WARREN

(née en 1953)

(pas de recueil traduit en français ; on a grappillé ici sur Internet – remue.net, poezibao … – , ou dans la Revue « Place de la Sorbonne » avril 2013, quelques extraits tous superbement proposés et traduits par Aude Pivin)

« On trouva le feu dans nos âmes bien avant

de le dérober au ciel »

(We found fire in our souls before

we stole it from heaven )

Qui admirons-nous ? Ceux dont les efforts paraissent surnaturels à notre paresse ; ceux aussi dont le sang-froid reste illisible à notre lâcheté. Elle est de ceux-là.

Qui aimons-nous ? Ceux qui n’ont de cesse de recommencer à nous plaire ; ceux que nous réécrivons en nous, sans fatigue pour nous, sans risque pour eux. Elle en est.

La poésie de Rosanna Warren réussit à penser alors qu’elle n’opère pas sur des idées ; elle réussit à penser alors que tout en elle n’est qu’art, n’est que belle manière de faire, n’est que méthode d’apprendre plus loin (ce qu’aucune pensée ordinairement n’a, n’est ni ne peut) ; sa poésie réussit à penser alors que la poésie ne sait toujours ramener que le langage – et pas du tout l’esprit ! – à lui-même ; elle réussit à penser alors qu’en poésie la parole s’attarde somptueusement dans la perception – là où tout au contraire penser fusille tout de suite tous ceux qui témoignent, tremblent et éprouvent ; elle réussit à penser alors que la pensée brûle et tranche et que la poésie est toute entière en fumées inutiles et en pâteuses tergiversations . Sa poésie réussit à penser alors qu’en poésie l’intelligence se contente de respirer.

Sa mère mourante, raconte-t-elle, est restée muette ; elle savait tout mot de la fin inutile, sans objet, comme prendre une ultime inspiration dans un sous-marin échoué : le monde où il y aura à nouveau de l’air n’existe pas.

Comme il arrive, ajoute-t-elle, qu’en saut à ski les plus grands champions restent tétanisés sur leur haut de rampe, doigts devenus de plomb sur la glissière (que seuls des coéquipiers viennent s’aventurer à desserrer), de même il arriva à sa mère mourante que, convulsée le dos droit sur le lit, un fluide mystérieusement ami des chairs vienne détacher ses mains des barreaux.

Elle raconte que l’église de la rue Montorgueil (à Paris) fut bâtie pour y attirer le Sauveur ; on espérait sans rire qu’il « viendrait vers les pavés, les ruisseaux » (He would come to these cobbles, these streaming gutters), qu’il « palperait les dahlias écrasés dans le caniveau » (He would finger dahlia petals mashed in the sewer), que surtout « il vous toucherait, me toucherait, tous pareillement souillés, parce que la boucherie c’est la vie » (He would touch you, touch me, because we are aequally soiled, because butchery is life)

Elle dit encore que les reliques d’Eustache n’y sont là que pour rappeler qu’après la mort nul ne peut jamais plus louer librement Dieu en sifflotant dans son martyre, et surtout que tout ce qui dans l’ardeur d’un sacrifice n’en nourrit pas un autre est suicidaire : « comment au-dessus d’un brasier dans un taureau d’airain, ses cris se convertirent en musique ; comment, transféré, il bénit cette cathédrale des bouchers, ses vitraux, ses clochards, ses récitals d’orgue, ses rues suintant du sang du marché » (how broiled in an iron bull, his cries converted to music ; how, translated, he blesses this butchers’ cathedral, its stained glass, its clochards, its organ recitals, its streets whistling with market blood)

Rosanna Warren n’écrit jamais, sauf quand seul un poème pourrait résoudre son problème de vie ou de conscience ; elle n’écrit jamais, sauf quand sa parfaite connaissance des langues italienne, française ou latine secoue, éveille et bientôt renverse ses soixante ans de natif américain.

Le critique Harold Bloom, lui rapporte-t-on, a renoncé à devenir poète au vu des « démons » qu’il devinait sur ce seuil. Elle répond que Bloom est un ami, mais qu’elle n’a pour sa part jamais observé là (= sur le pas de porte, on the treshhold) de démons dissuasifs, mais seulement des dangers suggestifs. « Si je ne vais pas au-devant d’eux » ajoute-t-elle, « je ne suis pas pleinement vivante ».

Ce qu’on crée pour l’ajouter à son C.V. , dit-elle, nous détruit ; mais toute parole nous arrachant semelles, parapets ou passerelles devant le gouffre et l’abîme nous recrée.

Évoquant Bonnard, elle cible naturellement Marthe, la recluse alanguie, maniaque et grincheuse, la Muse domestique qu’on aurait dit elle-même tapissée, carrelée, cloisonnée. « Cherchant appui, nue , avec des bleus, en périphérie, à moitié effacée. Elle essaie de prier. Elle essaie de se laver. Elle tremble de froid. Elle a compris que jamais, dans cette vie, elle ne sera propre » (leans naked, bruised, peripheral, half-erased. She’s trying to pray. She’s trying to wash. She’s shivering in cold. She has understood that never, in this life, will she be clean )

Dans son Questionnaire pour Bernard Chaet, je retiens quatre lignes : « Une cicatrice peut-elle émettre de la lumière ? », « Une épée de lumière peut-elle fendre un rocher ? », « Avons-nous perdu le ciel, les yeux fixés au sol ? », « Avons-nous jamais été à l’abri ici ? » (Can a scar emit light ? Can a sword of sunlight crack rocks ? Have we lost the sky, looking down ? Were we ever safe here?)

Elle restitue comme personne l’ardeur logique d’une déchéance : « Le corps humain est superflu. Rochester le savait : rentrant chez lui en titubant après une nuit salace, vannes ouvertes, testicules fripés, reins lessivés, les doigts dégoulinants et âcres, il était consumé par le savoir … » (The human body is superfluous. Rochester knew it : lurching home from a night of swiving and sluicing, bollocks crumpled, loins wrung out, fingers dripping and pungent, he was consumed by knowledge …)

J’aime et admire Rosanna Warren, que je découvre ; et la respecte, pour suspendre toujours le sort de sa dignité à la poursuite de son travail.

©Marc Wetzel

Virginia Woolf, Rire ou ne pas rire, Littérature étrangère, Éditions de la Différence, 2014 235 pages, 22€

Chronique de Lieven Callant

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Virginia Woolf, Rire ou ne pas rire, Littérature étrangère, Éditions de la Différence, 2014 235 pages, 22€


Choix et traduction de l’anglais par Caroline Marie, Nathalie Pavec et Anne-Laure Rigeade. Préface de Anne-Laure Rigeade.



 

Comme précisé dans la préface, ce livre reprend un choix d’ articles écrits par Virginia Woolf pour la presse. On apprend aussi que « D’emblée, l’écriture pour les journaux, familiaux puis nationaux fut un lieu d’expérimentation et d‘expérience de la vie littéraire et de ses codes. La jeune Virginia Stephen y apprit d’abord la subversion de codes – l’impossibilité d’écrire tout à fait hors des conventions et des traditions, et la possibilité de transgresser ces règles de l’intérieur. »(P10) Virginia Woolf écrira de plus en plus libre-ment se jouant pas seulement des contraintes formelles mais aussi des contraintes sociales. « Ses articles circulent toujours dans cette marge étroite entre respect des conventions et jeu avec celles-ci. »

« Woolf va faire basculer ses écrits journalistiques dans le genre de l’essai », guidant son lecteur en s’abstenant à écrire à la première personne, à prendre position en développant ses propres critères au fil des lectures.

Le genre de l’essai et ses conventions vont aussi être bouleversés par Virginia Woolf car « La vie et la littérature, pour Woolf, c’est tout un, et empêcher un texte de vivre en l’en-fermant dans un nom, en le réduisant à une étiquette, est péché mortel. »

« Aucune frontière nette ne sépare donc l’essai de la fiction. » L’essai est un espace d’inventivité formelle dont la seule règle est de ne pas en avoir: à suivre la logique woolfienne , force est pour les comprendre, de lire ces textes comme des essais, de les inscrire dans la vaste bibliothèque de leur genre, mais à condition de lire en eux ce qui dérange le genre. »

Le titre de ce livre soulève également la question du rire au travers de l’oeuvre de Woolf « partout le rire enraye la machine du pouvoir dès qu’elle se met en marche. » Pour Woolf le rire est « l’élan vital qui vient briser la fixité des automates ». « La prose woolfienne progresse par glissement et effets de retournement, se hérissant de pointes ironiques disséminés dans les textes et par lesquels elle relance le discours et maintient vive et vivante son écriture. »

« Les grands évènements, se trouvent ici convoqués pour raconter l’infime ou le circonstanciel. Le quotidien en sort non seulement poétisé mais transfiguré et entièrement ré-évalué. » Le rire chez Woolf intervient comme une « force de déstabilisation, comme renversement des hiérarchies établies, comme refus de la soumission aveugle à ce qui est(…). C’est cette force vive que l’on sent sous l’écriture, cette attention à ce qui est vivant, à ce qui se transforme en permanence(…)qui nous rend ces articles pour la presse toujours contemporains. »

Voilà pour la préface qui annonce aussi avoir respecter « le classement des textes selon les différents formats dans lesquels Woolf a écrit pour la presse: lettre ouverte, billets, comptes rendus, essais. »

Comme bien souvent et avec une impatiente curiosité, j’ai lu tous les textes de Virginia Woolf avant de lire la préface qui les présente. Choix que je fais régulièrement lorsque je lis un livre.

J’avoue que le style de Virginia Woolf me subjugue. Ici comme dans les romans que j’ai lus et c’est probablement parce qu’il soulève cette question comme si elle était d’importance vitale: rire ou ne pas rire?

Je déplore l’attitude qui est de se sentir capable de critiquer un livre sous prétexte qu’on l’a lu, qu’on en a lu plusieurs et croit par ce fait là posséder une certaine science. Notre goût personnel, nos éventuelles compétences, nos acquis nous donnent-t-ils vraiment le droit de critiquer? Négativement en détruisant l’œuvre, positivement en la gonflant inutilement? Comment lire et éventuellement écrire ou gribouiller soi-même peuvent nous faire croire au pouvoir de la critique? Le rire, l’humour m’offrent une certaine réponse. Le rire qui s’appuie sur une fine analyse, une époustouflante connaissance des règles, des modes, des structures, le rire qui découvre ses multiples ramifications grâce aux bien plus nombreuses racines de l’observation, du ressenti, du vécu. Le rire qui seul déroute, le rire comme seul positionnement intelligent quand plus rien n’a de sens. Le rire comme révolte non violente est une arme redoutable contre les ennemis les plus obsédants, les plus despotiques. S’en servir habilement relève du grand art, c’est sans doute pour cette raison que les tyrans sont totalement dépourvus d’humour.

Virginia Woolf mais bien d’autres auteurs grandioses me servent d’exemple, c’est donc comme une leçon de style mais aussi de vie que j’ai lu les différents textes présents dans ce volume. Tous révèlent le talent que met l’auteur à détourner les contraintes, à se jouer des règles avec élégance. Tous démontrent l’incroyable force des idées quand elles sont déployées avec l’intelligence d’une forme parfaite. Rire est assurément la position qu’on est invité à prendre en tant que lecteur mais un rire qui a la connaissance et l’extrême conscience de ce qui l’interdit ou tente de le manipuler. Un rire se moquant de lui-même, de sa propre absurdité.

J’ai pris énormément de plaisir à lire les billets, les lettres ouvertes, les essais, les comptes rendus car si l’auteure semble ne pas impliquer sa personne en n’utilisant presque jamais le « je », j’ai senti qu’il s’agissait là aussi d’un détournement ravissant, d’une feinte, d’un jeu. Écrire et lire restent pour moi un jeu, un jeu d’enfant où rires, larmes s’invitent au même titre que les raisonnements et déductions « sérieuses ».

©Lieven Callant

 

Aurélien Dony & Claude Raucy, Le temps des noyaux, roman, Éditions M.E.O. 2016

Chronique de Lieven Callant

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Aurélien Dony & Claude Raucy, Le temps des noyaux, roman, Éditions M.E.O. 2016


 

Un titre astucieusement choisi pour ce roman écrit à deux mains et dont l’intrigue se déroule aux temps difficiles de la première guerre mondiale dans la campagne non loin de Liège.

Un soldat allemand déserte et se réfugie dans la grange de la famille Loizeaux. Le fils aîné Émile est mort en héros dès les premières heures de la guerre et le père Désiré a été envoyé comme travailleur forcé en Allemagne. Marie, la mère et Julien, le plus jeune fils qui n’a pu s’enrôler à cause d’une infirmité au pied restent seuls à se partager les pénibles et nombreux travaux de la ferme. Elvire la grand-mère ne peut plus les aider. Les relations sont tendues entre la vieille femme et sa belle-fille et pour échapper à ces tensions, Julien se promène dans la nature, près d’une rivière où un héron, majestueux et mystérieux le fascine. Entre Julien et Franz le soldat déserteur se crée peu à peu une relation de confiance et d’amour malgré un contexte hostile. Quelque chose résiste aux horreurs de la guerre. Est-ce une forme de folie? Un rejet atavique des règles? Une lucidité ou au contraire l’insolence de la résignation?

Les cerises, leur noyaux et les chansons qui s’y rapportent servent de fils conducteurs à l’histoire. Au temps des cerises, périodes fastes où l’on récolte les fruits du labeur se substitue bien vite celui des noyaux. Au sang, à la chair, au plaisir du fruit répond la guerre, la mort, l’absence. À la voix raisonnable, les chemins de traverses qu’on se choisit libre-ment ou sous la contrainte, l’idée que le hasard choisit ses victimes. La vie comme la cerise ne nous laisse plus dans la bouche que le noyau qu’on ne peut pas pour autant recracher loin de soi.

Claude Raucy et Aurélien Dony signent un roman dont le contexte historique est celui de « la grande guerre » mais ils pourraient tout aussi bien poser leurs questions en d’autres périodes troubles. Les combats évoqués sont ceux des gens simples restés à l’arrière des champs de batailles et qui ont payé à la guerre un lourd tribu par la mort et la déportation de leurs chers et auxquels la vie ne fait généralement pas de cadeaux. Les auteurs s’intéressent à la lutte que mènent les gens de la campagne contre le quotidien et les restrictions mais aussi contre les forces obscurantistes de la religion, des régimes dictatoriaux et des rumeurs qui font de tous de potentielles victimes.

©Lieven Callant

 

 

« Le devenir de l’homme » Sur Cranach l’Ancien et Jean-Michel Basquiat

Chronique de Miloud KEDDAR

« Le devenir de l’homme »

Sur Cranach l’Ancien et Jean-Michel Basquiat



Lucas Cranach l’Ancien

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L’Adam et Eve ou le dernier repas de l’ange ? L’homme, Adam, l’Adam qui ne mange pas va à la guerre, dirais-je pour paraphraser Léo Ferré. L’arbre du côté d’Adam éclaire Adam dans « Adam et Eve » de Cranach l’Ancien. Eve est du côté sombre. Elle n’a, je vous dis, pas besoin de lumière extérieure, elle rayonne par elle-même. (Eve est belle d’une beauté féminine, Adam est beau d’une beauté masculine). Eve accepte de manger. Une pomme dans chaque main, la pomme dans sa main droite a couleur pain. Eve ne redoute pas la mort, elle se sait porteuse du devenir et quelle mort pour qui enfante ? Accepter la mort simplifie le geste. Adam ne mange pas, la pomme dans sa main gauche a couleur sang : refuse-t-il la mort, lui maintenant ange déchu et le sachant ? Questionne-t-il Eve : « Est-ce cela la vie, il semble demander, et son doigt est déterminé dans la presque hésitation qu’est la vie ? ». Par le geste d’Adam, Lucas Cranach l’Ancien accomplit l’acte philosophique. Par le geste assuré d’Eve, l’acte poétique. Cranach l’Ancien en peignant son « Adam et Eve » a-t-il pensé à la « Cène » ? On est en droit de se le demander. Faisons un détour, voulez-vous : il y a, j’ai relevé, une ressemblance frappante entre « l’Adam » de Cranach et le « Christ (jaune) » de Jackson Pollock dans « Crucifixion ». Ne retrouve-t-on pas le Christ dans Adam ? On peut dire que les deux peintres se sont posé la même question : « Est-ce le dernier repas de l’ange, Adam, Le Christ ? ». et nous, ne devons-nous pas, là ils nous invitent, accepter notre condition ?

Par son « Adam et Eve » Lucas Cranach l’Ancien (Lucas Müller) nous dira aujourd’hui ; « Adam, nous le voulons toujours dans la lumière. Eve du côté sombre ». La femme ? On l’oublie ou l’écarte ou la soumet, on la voue à des tâches secondaires. Nous ne mettrons pas la femme à droite de Dieu, hier comme aujourd’hui. Mais Eve est une eau dormante, elle marche malgré la tempête. Un jour, bon gré malgré, la femme trouvera la place qui lui revient, elle sera partie prenante dans le devenir des hommes, partie prenante dans le choix du devenir !

Jean-Michel Basquiat

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Basquiat, briser la coquille ? Regardons le Christ de Jean-Michel Basquiat, il n’est pas consommable (ceci est mon corps, ceci est mon sang !), le Christ de Basquiat est consumable. Le temps l’a lu, l’a travaillé soumis, usé. Le temps l’a mortifié « squelettisé ». Ce Christ est « Crisis X » et Crisis X est

ce qui ne se définit pas, donc « inconnu ». Il peut être personne et nous à la fois, puisque concernés. Et voici les Écritures. Elles sont nôtres sans l’être : indéfinissables, tout comme nous ! Et de toutes pièces inventées et à nous Basquiat les impose. Éveillant un manque de vérité quand cette dernière est notre réalité. Et Basquiat ? Il se sait Dieu-Diable qu’a vaincu la vie et qui pourtant œuvre pour la vie (la vie en son strict droit !). Le Crisis de Jean-Michel Basquiat ne semble-t-il pas vouloir nous dire : « Je meurs sur la croix pour donner sens à ma vie, je suis mortel. Faites comme moi et la vie aura tout son sens ». Le Crisis X nous dit peut-être aussi : « Donnez un crayon au peintre au poète et demandez-leur de parler de l’infini. Le peintre tracera l’infini en commençant par un point, le poète par un mot, une lettre. L’infini (l’Éternel), s’il a un début, n’est pas infini ! L’infini est chimère, simple pensum, idée théorique et saugrenue, l’Infini est Chimère ! ».

Reniant l’infini, Basquiat se dépense de tempêtes en brûlures. Reniant l’infini, il tente de revenir à la coquille créatrice (non dans son corps d’adulte mais « celui » de l’enfant). Il repousse le temps ou le rebrousse à contretemps. Il froisse l’échelle : l’aujourd’hui ne suit pas toujours l’hier ; il peut se lier à l’avant-hier. Et quel hier pour demain ? La coquille ! Elle n’est pas pour Basquiat une simple rêverie mais de la tempête qu’il faut briser par de la tempête. Et toute la vérité de ce « rebrousse-temps » est la recherche du liquide « séminale ». De quel trouble, je suis ? De quelle guerre, suis-je ? Et Basquiat va aller au liquide là où le liquide s’évanouisse dans l’abîme de tout liquide. Peut alors naître l’être, se solidifier, accomplir. L’Être de Basquiat est porteur d’une échelle. On habite un bâti pour se bâtir ! Jean-Michel Basquiat qui veut briser la coquille pour le liquide séminale savait-il que toute naissance est un « rejet » ? Accueille le corps mâle, le corps femelle le rejette puisque corps étranger, non compatible. L’union qui en résulte est une guerre. Le corps rejeté reste toutefois demandé (désiré) puisque la guerre doit continuer. Le marteau, l’enclume ! Cela aurait été aisé pour Basquiat l’idée de rejet, salvatrice pour qui brûle la vie et de la vie. La vie refuse la mort, non l’être, et Basquiat avait de l’être ; il était dans le devenir de l’être, Basquiat en notre devenir !

Notes :

Lucas Cranach l’Ancien, « Adam et Eve », 1508-1510 (Collection Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon)

Jean-Michel Basquiat, « Crisis X », 1982 (Succession Jan Krugier)

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Repose-toi sur moi, Serge Joncour ; Flammarion (427 pages ; 21€)

Chronique de Nadine Doyen

Rentrée littéraire 2016

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Repose-toi sur moi, Serge Joncour ; Flammarion (427 pages ; 21€)

Parution le 17 août


 

Quel plaisir de retrouver un auteur que l’on affectionne !

Le douzième roman de Serge Joncour s’inscrit dans la lignée de L’amour sans le faire.

Une femme, un homme, des voisins qui s’ignorent, habitant le même bâtiment.

Pour Aurore Dessage, femme hyperactive, qui jongle avec les aléas du quotidien et son triple rôle de mère, épouse et businesswoman, faire une pause, le soir, dans la cour arborée de son immeuble parisien, est vital.Cet îlot de verdure qu’elle se plaît à cultiver reste son havre de paix, sa « bouffée d’air », « un vrai sas », son refuge jusqu’au jour où des « croassements glaçants » ont supplanté les « gazouillis épars, les sifflotements des merles ». Traverser la cour de nuit devient sa hantise. Mauvais présage que ces oiseaux de malheur qui semblent la défier, « se jouer d’elle ».

L’auteur focalise notre attention sur Aurore et Ludovic depuis leur rencontre fortuite dans cette cour, cette « petite campagne ». Scène incroyablement hallucinante, digne d’un film d’Hitckock : croassements, hystérie des « bêtes affolées ». Suspense.

Mais qui est ce parfait inconnu, qui sait si bien la deviner ? Un oxymore vivant, déraciné, qui a dû s’approprier les codes du monde urbain.Ludovic, avec son « mètre quatre-vingt-quinze pour cent deux kilos » en impose. C’est préférable pour son métier de recouvreur de dettes. Souvent confronté aux difficultés des ménages qu’il visite, il restitue le pouls de la France des banlieues.

Des vies minuscules en voie de paupérisation.

Avec beaucoup de finesse, Serge Joncour décrit l’évolution des sentiments d’Aurore et de Ludovic, ce voisin qui exacerba sa peur. Aucun attrait immédiat entre eux. Ils se croisent, se jaugent, s’épient. Il la toise. Échanges secs. Son « ton faussement jovial », son humour l’insupportent. Elle le trouve « plouc ». Pourtant elle a envie de le revoir ce « colosse » aux « mains de matamore » qui a compris sa phobie. Comment interpréter ce « petit cadeau » du « plumeau », trouvé dans sa boîte ? Une façon d’apprivoiser l’autre ? La fascination opère insidieusement.

Après avoir été source de frayeur, la cour retrouve sa quiétude et revêt un rôle majeur. L’« infime forêt » devient leur jardin secret, leur cocon, le théâtre des balbutiements de leur idylle (un instant d’abandon), le berceau de leurs ébats (étreinte totale) et le témoin d’ instants volés entre les deux amants. Leurs fêlures les rassemblent mais ralentissent leur fusion amoureuse. Ces deux-là s’accrochent l’un à l’autre comme à une bouée de sauvetage. Les liens se nouent, les mains se frôlent, se caressent, les corps se fondent. Aurore trouve en Ludovic une écoute, « un rempart », un soutien et vit chaque rencontre comme « une pure parenthèse, un dépaysement ».

Voici Aurore, en plein maelström, écartelée entre la raison et le coeur, taraudée par la culpabilité, cédant à la panique, plongée dans ses atermoiements : revoir Ludovic ou l’éviter et « effacer ce moment » de sa mémoire.

L’ironie du destin : Aurore, revenue en catastrophe, découvre que celui qu’elle a pris pour « un prédateur, un nuisible » n’ est autre que Ludovic, l’homme providentiel, envers qui elle ne peut être que doublement reconnaissante ! Comment le remercier d’avoir limité les dégâts ? Pour les mômes, admiratifs, le « doux géant », qui « se sent d’ailleurs », devient le « superplumber », leur héros.

Serge Joncour se révèle un subtil entomologiste des coeurs, traquant les méandres du désir charnel, vertigineux, pour ces deux amants au désert affectif. Il offre des pages « ardentes », sulfureuses, du 37°2 et habille son écriture de tendresse, de douceur et mieux encore de sensualité. Il met en exergue l’emprise que peut avoir un être sur un autre. Ludovic reconnaît que « jamais personne ne l’avait ensorcelé à ce point ». Il est prisonnier de cette dépendance amoureuse, « dangereusement attaché », possédé. Puis se retrouve impliqué dans un sac de noeuds invraisemblable propice à alimenter le suspense. Que fait le fusil dans son coffre ? Que fomente-t-il ? Comment expliquer ses accès de rage, son impulsivité, ses coups de sang ? N’a-t-il pas « tout envenimé » ?

En fin de compte, Aurore est-elle pour Ludovic une bénédiction ou sa plus grande malédiction ?

Au lecteur d’en juger à travers leurs portraits très fouillés que Serge Joncour brosse, avec maestria, les suivant en parallèle dans leur vie professionnelle. Des destins protéiformes pour ces deux êtres, happés par une succession d’imprévus, d’embûches, d’embrouillaminis, au bord du précipice, à la dérive. L’incursion dans le monde du travail montre la loi implacable de la concurrence.

Aurore Dessage, styliste, conjugue innovation et le savoir faire « made in France ».

Elle sait que « le business, c’est soit tu bouffes les autres, soit tu te fais bouffer », « c’est comme monter sur un ring, il faut donner des coups, sans quoi c’est toi qui en prends ». L’auteur livre un vif témoignage de notre époque où le profit l’emporte sur la qualité et glisse un clin d’oeil indirect à la ville de Troyes et son passé de la bonneterie si florissant.

Un différend oppose « la patronne » à son associé, Fabien, qui mise lui sur le profit, et privilégie le commerce avec la Turquie, la Chine. Les tensions dues à leurs objectifs divergents gangrènent leur relation et menace l’avenir de leur petite entreprise en pleine tempête, alors que son mari, « leader de l’hébergement de start-up », « contaminant de succès » déborde de projets depuis qu’il a fusionné avec un groupe américain. Comment tout assumer seule quand on se retrouve en butte aux problèmes économiques ? Sur qui compter ? Son mari?

Aurore voit son couple se déliter par manque de disponibilité à l’autre. Difficile de communiquer avec un époux distant, avachi devant la télé, de plus en plus sollicité, hyper connecté, souvent à l’étranger, avec qui l’échange se réduit parfois à « un geste d’un condescendance glaciale ».

Aurore n’est-elle pas au bord du découragement et du burn out, rendue à sa déréliction, quand elle croise Ludo,du genre altruiste, prêt à l’aider, à l’accompagner à un rendez-vous d’affaire ?

Nouveau dilemme cornélien : sauvegarder son couple, ses enfants ou refaire sa vie.

Si Serge Joncour a opté pour un ton plus grave, il ne se départit pas de son humour, et nous offre des intermèdes plaisants (la « chorégraphie parfaite des serveurs ») ou hilarants comme l’essayage de pantalons. Comment ne pas rire de concert avec les vendeuses à la vue de « la cabine prise de spasmes » !

En filigrane, Serge Joncour renoue avec la dualité ville/campagne. Pour Ludovic, que Paris « tend comme un ressort », le retour aux sources dans la vallée de Célé lui offre ce « bol d’air » salvateur. Dans cette nature, « l’environnement se foutait pas mal de son gabarit », de sa stature si imposante. Il pose un regard poétique sur la capitale aux multiples perspectives, sur la Seine. Avec tact et pudeur il évoque le désarroi de ceux qui voient leurs aînés se dégrader, ainsi que la maladie,le deuil. Il soulève la délicate question d’aimer de nouveau tout en restant fidèle à celui qui est parti.

Serge Joncour signe un très beau roman complexe, ambitieux, ample, captivant, foisonnant de personnages, en prise avec l’actualité.Le talent de l’auteur est de toujours se raccrocher à l’humain. Il nourrit une généreuse empathie , profondément sincère, pour ses protagonistes (des faibles, des fragiles) devant leurs turbulences intérieures. Chez Serge Joncour, l’histoire, avec ses luttes et violences sociales, n’est jamais absente de son esprit ou indifférente à sa plume. On retrouve avec

délectation le style Joncourien:puissant, écorché vif, cinématographique suscitant tout de suite des images fortes ( corbeaux « jaillissant comme des assiettes au ball-trap », geyser, chute dans l’étang, métaphore du buffle…).

Cette love story entre voisins,une passion adultère improbable, « tellurique » teintée de culpabilité, d’autant plus inattendue que tout les oppose, saura tatouer le lecteur de façon indélébile.En quittant ce roman prégnant, le lecteur va, lui aussi, rêver d’entendre une voix bienveillante, lénifiante qui l’apaisera par son invite : « Repose-toi sur moi ». « Double sens quand tu nous tiens », déclare Serge Joncour, en écho au titre magnifique. Un livre, tour à tour, touchant, drôle, inquiétant, violent, poétique, poignant, tendre,nostalgique, hypnotique à ne pas laisser au repos et qui ne vous laisse pas au repos ! Il enflamme et séduit .On souscrit.

Serge Joncour trace son sillon , sans tapage, et s’impose parmi les cadors de sa génération.

Stylissime.

©Nadine Doyen