Slavko MIHALIĆ – Le jardin aux pommes noires – (Poèmes choisis) L’Ollave 2015 (traduction de Vanda Mikŝić)

Chronique de Marc Wetzel

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Slavko MIHALIĆ – Le jardin aux pommes noires – (Poèmes choisis) L’Ollave 2015 (traduction de Vanda Mikŝić)


Jean de Breyne me fait découvrir un poète (1928-2007) croate, et tout, dans ce recueil, m’enchante, m’intrigue, me convoque, m’ébranle le cœur. Pourquoi ?

D’abord parce que Slavko Mihalić sait admirablement décrire, sur soi, l’inconscient endimanché qu’est l’inspiration poétique,

« Je voudrais savoir d’où

vient ce vide, qui

me transforme en lac transparent, dont

on voit le fond, sans poissons. (…)

Je marche dans les rues, la tête basse

tel un autre lac, sombre surtout, et

vénéneux ; et ne parlons plus de ces

créatures hideuses rampant au fond, qui

à présent me rendent puant à moi-même » (p. 7)

Puis, il est un rigoureux familier de l’innommable, qui sait parfaitement dans quels endroits les fantômes seuls ouvrent la voie,

« Depuis trois jours une colline gît effondrée sans que personne

ait la force de s’en approcher.

Je serai le seul à fouiller ses plaies, avec mes doigts

effilés, afin de tomber malade (…)

Ouvrez-vous, vides absolus ; je dis vides, car

je n’ai pas de mots pour les choses sans nom,

et les choses sans nom doivent être présentes dans

des beuveries précédant les funérailles,

car là où elles règnent, nous trouverons

un apaisement parfait,

nous qui renonçons, nous qui renonçons car

nous reconnaissons votre courage » (p. 9)

Il décrit comme personne les punitions et rédemptions historiques du travail (du temps, – 1956 – où le poète était yougoslave, et ne pouvait se payer que très allusivement la tête de Tito), dans la maestria collectiviste,

« Et quand cette fuite accidentelle m’est arrivée,

j’ai dû revenir, comme le criminel qui tourne

en rond ;

le fait d’approcher au pas mesuré,

n’a pu qu’accroître ma défaite.

Je dis bien défaite, mais c’était comme si eux

m’avaient envoyé quelque part,

et le fait de revenir était le signe du travail

bien accompli.

Un type seulement vidait sa gourde un peu trop vite,

puis me la tendit.

Chaque goutte me plantait plus profondément

dans la terre.

Déjà mes mains saisissaient la manche d’une faux.

Et quand les femmes sont arrivées avec des paniers,

je mangeais plus que les autres » (p. 13)

Il pose mieux que nous l’unique question de l’amour : « Mourir à soi, oui, mais en compagnie de qui ? », ainsi :

« Devrais-je être désolé d’abandonner ma

tombe

Je n’y peux rien si quelqu’un s’y sent

bien

Viens, ne traîne pas, mon amour

Au diable les valises – sans doute sont-elles

contaminées déjà

Mais on ne prendra pas la route – il pourrait y avoir

des embuscades

On prendra la voie des airs – parmi

les étoiles » (p. 15)

Slavko Mihalić sait faire dire à et par la nature le secret pour nous perdu de l’emprise limitée

« Parfois il lui semble, outre deux bras,

posséder deux ailes.

Mais il ne volera pas : il sait bien, il suffit de

sentir,

comme la mer qui sent sa puissance, mais

ne réaménage pas pour autant la terre ferme » (p. 19)

Il décrit méticuleusement le réel dernier repas de toute vie, l’inévitable Cène du pauvre, du commun des mortels,

« Nous sommes les seuls à savoir que la dernière fois

on n’était pas tous à table. (…)

Un à un, nous écartions les chaises,

sourds dans notre file terrifiante.

On savait trop bien ce qui attendait chacun de nous

juste derrière la porte.

On partait, muets, sans serrer de mains,

sans adieux.

Un jour, d’autres sauront mieux agrémenter tout cela

à notre place » (p. 25)

Il décrit aussi le plus commun dénominateur des sorts humains dans l’exemplaire devenir familier des choses :

« Le vent fit le tour de la Terre, puis s’allongea

dans sa propre poussière » (p. 27)

Il sait nous faire entrer, charnellement, dans la fatigue d’un inspiré :

« Et maintenant

que sur ce trottoir bondé

(tous ces monstres, c’est lui qui les a dessinés

dans les nuits de fièvre et de faim)

il n’y a plus de place pour aucun de ses mots,

que même les entrailles du monde sont déjà ouvertes,

il retourne affligé à son trône,

à la chambre grise et sans pitié » (p. 31)

Il convertirait la Madone même à l’immanente sérénité stoïcienne,

« Il est facile d’aimer le monde

quand vous êtes son battement docile » (p. 35)

Il a compris mieux que Lao-Tseu comment son vide central commande à la roue,

« La justice la paix et le calme

se trouvent du côté du flou. Il est profond comme

la naissance de l’histoire : tout est possible et peu de choses

peuvent s’y ajouter. Il est complet,

malgré son apparence tronquée. Demande plutôt

ce qui te manque réellement et quel vide as-tu trouvé

en toi-même ; De quel mensonge voudrais-tu

voiler la fenêtre ouverte ? » (p. 46)

Pour le poète, qui connaît mieux leurs liens que ne le font les choses mêmes, la dispersion infinie des morceaux de Pandore n’est rien, puisqu’il y voit le plus normal des puzzles,

« Un cortège funèbre avance dans la nuit.

Puis l’éclat de quelques bouches. Un quatuor. Un octuor.

L’harmonie unit le ciel et la terre. L’orgue

dilate son poumon sonore. Le noir. La lumière.

On ne retient pas les visages, seule la chanson dure

et au-dessus d’elle, la main qui n’autorise pas la fin » (p. 55)

J’oubliais son extraordinaire conseil de détente et d’abstention à Noé,

« Tu construis un bateau

et le déluge a déjà commencé

Il est grand, bien grand

mais y aura-t-il de la place pour toi ?

Ton entourage prodigue des conseils

l’équipage exige un horaire

il se peut que le Seigneur voie tout cela quand même

il se peut que tu réunisses de l’argent pour le mât

Sinon

tout fond connaît des fuites

Les éléphants n’ont pas le sens de l’équilibre

les loups ont fait passer en douce plusieurs des leurs

Pourquoi t’es-tu mis en peine

pour le monde entier ?

Car tu n’as besoin

que d’un verre de vin

d’une pipe, du silence

d’un déluge universel » (p. 34)

Cet admirable recueil de Slavko Mihalić illustre, je crois, l’essence même de la poésie : l’enfance d’après. L’enfance d’après la peur adulte, d’après la déception adulte, d’après l’oppression et l’absurdité adultes : la peau d’après la mue a la malicieuse finesse de l’Éternel. Les testaments lucides sont à lire.

 

©Marc Wetzel

A l’Orée du Verger de Tracy Chevalier, Editions Quai Voltaire -324p- 22.50 €

Chronique de Sophie Mamouni

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A l’Orée du Verger de Tracy Chevalier, Editions Quai Voltaire -324p- 22.50 €


« L’arbre- quel beau sujet » écrivait Paul Valéry. Nous pouvons le dire du dernier roman de Tracy Chevalier : A L’Orée du Verger. L’auteur nous offre une fresque familiale, celle des Goodenough venue du Connecticut s’installer en 1838 dans les terres marécageuses de l’Ohio aux Etats-Unis. Le père, James, va tout mettre en œuvre pour produire après greffages ses fameuses pommes reinettes dorées au goût de miel et d’ananas auxquelles il voue une passion sans borne. S’il en prend soin et les aiment plus que ses enfants, sa femme Sadie leur préfère des pommes à cidre. Elle se console avec leur eau de vie. Sans son breuvage, Sadie perd toute raison de vivre. James refuse obstinément de planter ces pommes. Le couple se déchire perpétuellement pour ces maudits arbres. La guerre avec son mari a débuté, ici, dans le Black Swamp cette terre marécageuse qui leur a enlevé cinq enfants atteints par la fièvre des marais. Des cinq survivants aucun ne peut sauver leur mère de son addiction à l’alcool. Ils assurent les corvées domestiques notamment Martha. Elle contribue, aussi, aux travaux des champs, du potager avec sa sœur Sal et ses frères : Caleb, Nathan, Robert. Pour celui-ci, sa mère avoue « C’est lui que j’aimais le mieux car il avait l’air de venir d’un endroit différent du reste de la famille ».

Ce fils aux origines mystérieuses, le lecteur le suit dans la seconde partie du roman où Robert découvre l’Amérique. Il n’a d’autre alternative que de fuir face au drame qui vient d’endeuiller la famille Goodenough. Sur les traces des chercheurs d’or, il survit en exerçant de multiples petits boulots jusqu’à ce que l’amour des arbres, que son père lui a donné en héritage, le mène vers la maturité. L’image de force et d’humilité que lui renvoient les forêts aide Robert à se reconstruire. Les arbres donnent un sens à sa vie. Le jeune homme se forge une vie d’homme libre, passionné par la nature auprès d’un explorateur anglais qui prélève des pousses de séquoaias géants pour les envoyer dans le Vieux Monde. Sans oublier, Molly, la jeune cuisinière qui lui ouvre son cœur et son intimité pour découvrir les gestes de la tendresse.

C’est en se croyant l’unique survivant des Goodenough que Robert voit un jour Martha réapparaitre. Elle lui avait pourtant écrit mais aucune de ses missives ne lui est parvenue. Sa sœur dotée d’une force de caractère hors du commun brave tous les dangers pour traverser l’Amérique retrouver

Robert. Leurs chemins se croisent mais n’est-il pas déjà trop tard ? La malédiction de la terre marécageuse du Black Swamp semble inscrite dans leur chair.

L’histoire des Goodenough demeure pourtant un hymne à la vie et à l’éspérance. Dans ce roman, Tracy Chevalier rend hommage aux femmes et aux hommes qui ont construit les Etats-Unis. Certains pionniers sont restés, d’autres ont rejoint le Vieux Continent. Quel sera le choix de Robert ? Martha va-t-elle l’aider à se délivrer ses chagrins du passé ? S’il veut construire son avenir, Robert ne pourra pas perpétuellement fuir ses démons. On peut se demander si les pommiers consolent toutes les peines notamment si les reinettes dorées ont un goût de miel et d’ananas ? « L’Orée du Verger » vous livrera sa réponse.

©Sophie Mamouni

 

Les jonquilles de Green Park, Jérôme Attal, Robert Laffont,

Chronique de Colette Mesguisch

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Les jonquilles de Green Park, Jérôme Attal, Robert Laffont, (213 pages – 17,50€)

« Les jonquilles de Green Park, belles et fières
dans le vent puissant et douloureux d’Avril».


Le narrateur a treize ans en septembre 1940. Il nous fait le récit de la vie à Londres sous les bombardements nazis. En observateur avisé et avec un style fleuri, il évoque la vie quotidienne. Les incartades de ses camarades pimentent le roman et sont révélées avec une infinie tendresse et un humour revigorant. Les amourettes d’adolescents ne sont pas passées sous silence.

Avec une ingénuité touchante, il dévoile la vie de sa famille, les travers des personnes qu’il côtoie sans s’appesantir. Son père « n’a pas de travail sérieux », dit-il, « il a un métier d’inventeur ». Il cultive habilement l’art de la litote quand il énonce les horreurs provoquées par les bombes. Et même, un soir de Noël, le refuge dans un manoir victorien prend des allures de fête. « La bonne humeur se réverbérait dans cette ambiance étrange», clame-t-il.

Un rêve illumine ce roman et, par sa récurrence, c’est l’espoir salvateur : celui de devenir écrivain. Avec un soin méticuleux, il rédige un journal avec « des colonnes des plus et des moins ». Parfois cet écrivain en herbe laisse son imagination vagabonder et nous gratifie de remarques pertinentes sur l’écriture « qui est le bonbon magique de l’existence ».

Un aspect paradoxal, mais séduisant, de ce roman réside dans ces interrogations :

Comment un enfant de treize ans peut-il avoir une telle maturité ?

Pourquoi insiste-t-il avec emphase sur l’atmosphère festive durant les alertes ?

Pourquoi évoque-t-il le passé et sa grand-mère Granny Rose ou encore Mila dont il est amoureux ?

Jérôme Attal, en psychologue subtil, nous livre ici un bel exemple de résilience.

Les jonquilles « qui ne plient jamais » ne sont-elles pas le symbole de la résistance ?

Que dire de l’image tutélaire de Churchill ? Souligner le courage du peuple britannique, tel est le message véhiculé par l’auteur qui me semble être en parfaite adéquation avec la citation : « Il faut garder une part d ‘enfance dans l’âge adulte afin d’être capable d’aimer». Un roman attachant.

©Colette Mesguisch

 

Noël Herpe, Objet rejeté par la mer – Journal 2014-2015, L’arbalète, Gallimard, (191 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

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Noël Herpe, Objet rejeté par la mer – Journal 2014-2015, L’arbalète, Gallimard, (191 pages – 19€)


Noël Herpe offre un nouveau volet de son journal couvrant les années 2014 – 2015, articulé en quatre temps. Il se plaît à rapporter la définition de son patronyme, qui donne le titre à cet opus. Mais ne serait-il pas plutôt l’objet rejeté par la mère ? Cette mère qui a quitté le foyer et revient omniprésente dans ce recueil. Ne se considère-t-il pas « comme un objet inutile » dans la cour de l’Académie des beaux-arts ?

Dans le premier chapitre, intitulé « du passé », Noël Herpe plante le décor de son lieu d’écriture, disposition qu’ il a ensuite modifiée. Il ne nous fait pas faire le tour du propriétaire comme Thomas Clerc dans son Interieur. Toutefois, la description est très précise. En cinéphile averti, il réserve un mur blanc pour la projection de films.

Une vague de nostalgie déferle sur ces pages. Le narrateur a été marqué par « le marasme familial », le départ de la mère. Ce sont les photos qui ont cristallisé les rares moments de bonheur, entachés par la présence de ce « garçon baba cool ».

Il se remémore les voyages faits avec son père, en Bretagne, en Provence, « les nuits à la campagne », les odeurs, ses compagnons les chiens. Les soirées avec sa grand-mère quand le théâtre s’invitait dans les chaumières, grâce à Pierre Sabbagh.

Les sorties avec sa mère, il les filmait. Il évoque les émissions de radio (Le Masque et la plume) et de télévision qu’il écoutait avec son père, « dans une promiscuité un peu triste ». Comme l’affirme Haruki Murakami : « Certains souvenirs se refusent à sombrer dans l’oubli quel que soit le temps écoulé. Des souvenirs qui gardent toute leur intensité et restent en nous comme la clé de voûte de notre temple intérieur ».

Dans ce journal, Noël Herpe consigne ses travaux, séminaires, colloques et lectures. Il se remémore les stages qu’il a animés avec parfois la présence d’ « un emmerdeur » qui « cherche des poux aux intervenants », ce qui rappelle « la lectrice vipérine » dans L’écrivain national de Serge Joncour. Il évoque sa thèse, qualifiée par « le méchant du jury » de « rêverie d’un lecteur solitaire », sa situation précaire de pigiste, tel « un acrobate sur une corde raide ». Il a « l’impression de n’être fait que des textes fondateurs qui l’ont traversé ».

Le second volet nous présente Edouard, cet être « compliqué » dont l’auteur s’est entiché, malgré une tierce personne entre eux deux. Mais Noël Herpe avait besoin de « quelqu’un qui soit pris, comme lui, dans ce jeu de miroir avec la mère dont on ne guérit pas ». Il connaît les affres de l’attente, de la séparation, de la jalousie et redoute d ‘endosser, « comme son père, le rôle du cocu masochiste ». Y aurait-il un gène comme Erik Orsenna l’a démontré pour justifier les échecs amoureux de son père et lui-même ? Rares sont les effusions, les étreintes, par pudeur peut-être, pourtant Edouard sait le draper de tendresse, ce qui fait fondre l’amoureux.La phrase rituelle, entre eux, au réveil : « Vous êtes con » n’est pas particulièrement pétrie de bienveillance. Ses liens amoureux connaissent des hauts et des bas, surtout quand Noël Herpe doit accepter un triangle amoureux.Il dévoile sa conception de l’amour et la définition du verbe aimer : « Aimer quelqu’un, c’est peut-être cela : faire affleurer, en lui, ce qui se dérobe à la lumière ». Il trouve dans Beauvoir des « mots qui semblent écrits pour dire son histoire avec Edouard ».

Il y a Salah, son escort boy, toujours prêt à le suivre « jusqu’au bout du monde », mais qui lui fait faux bond parfois. Salah, addict à ses textos, indifférent à un film avec Jean Marais, ce que Noël Herpe comprend puisque lui non plus ne vibre plus.

Trois mots clés, récurrents, interpellent et résument assez bien les préoccupations de l’auteur : « fétichisme » (un coffre qui renferme son « double » féminin), « obsessions « et « rêverie » parfois « romantique ou sentimentale ».

Pour celui qui a lu les précédents journaux, on retrouve le narrateur aimant se travestir, porter une boucle d’oreille, des mains baguées et des bottes à talon.

Il confie également toutes ses peurs, ses frayeurs : phobie de l’avion, vertige (escalators, ascenseur de verre, étroites passerelles au-dessus du vide), des méduses. Ce qui n’est pas pour rendre le quotidien confortable.

Le portrait du narrateur se tisse aussi par la vision qu’en donnent ses amis, « celui d’un gamin éternellement impatient, inadapté ». On croise Arthur, qui n’est autre que l’auteur de Correspondance secrète qu’il a rédigée en duo avec Dominique Fernandez. Arthur qui se moque de sa « manie de planifier ».

Quant à sa mère, elle le prend pour un enfant « de six ans », « un fil de silence » recouvre sa « préférence pour les garçons ».

On suit le narrateur dans sa recherche d’un nouveau logement, ses diverses visites, avec l’oeil censeur de sa mère ou d’Edouard. Il rêve de pouvoir jouir de la compagnie d’un chat et de la présence d’Edouard. Cette quête d’un nouveau nid lui fait réaliser que « quelque chose en lui se refuse à quitter ces lieux qui portent l’empreinte du passé ».Noël Herpe montre bien comment les pièces meublées renvoient aux acheteurs potentiels les goûts et habitudes de ceux qui l’occupent. « Ce qu’ils visitent, c’est mon appartement, encombré de livres, de mon histoire… une espèce de grotte qui me ressemble ». C’est dans un studio du vingtième qu’il s’est replié en attendant de pouvoir emménager dans celui qu’il va acquérir. Il s’imprègne de l’atmosphère du quartier, s’étonne de voir un hôtel toujours complet, recherche les coins calmes, lui évoquant des lieux immortalisés par Doisneau, où il a « le sentiment de toucher le temps ». Les noms de rues à faire rêver d’aventures : Monte-Cristo, Dumas. « Le soleil est doux », comme les mains de sa mère.

La recherche d’un « sweet home » recommence à Rome pour Edouard qui s’y installe pour six mois et auprès duquel le narrateur pense rester quelques mois.

Les dîners entre amis sont l’occasion de parler littérature et de convoquer d’ illustres disparus. Noël Herpe avoue ne pas avoir lu Calet, mais il doit bien connaître la célèbre phrase : « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes ». Ne serait-ce quand il est habité par la « tristesse du départ », à l’idée de quitter Edouard ?

Les cafés, le métro et la rue sont des postes d’observation d’où il s’émeut à la vue de beaux jeunes hommes. Il capte parfois leurs regards (« ses yeux ont accroché les miens »), détaille leurs visages, leurs corps. En un mot, fantasmant sur eux.

Les éphèbes de Florence au « visage pur » le déchirent. Les bateleurs de Beaubourg le fascinent, surtout « un grand dadais efféminé dont un collant noir moulait le sexe ». Des cheveux longs, un jean moulant suffisent à le troubler, le pétrifier.

Ou ce nouveau voisin, un « hipster » dont il admire « le dessin de ses bras, la finesse de sa chair ». Noël Herpe aurait-il constaté comme Arthur Dreyfus que « les très beaux ne recherchent pas (uniquement) de très beaux » ?! Un homme passe, et c’est une porte qui s’entrebâille vers un autre royaume.

En contemplatif, le lecteur surprend le narrateur attentif au spectacle qui se déroule sous ses yeux, dans un jardin public. « Au creux de ce trou », Noël Herpe prend conscience de « la permanence des choses et de son être ». Rien ne lui échappe et il restitue la scène dans les moindres détails. Mais supporte-t-il les enfants pour les désigner de « mioches » ? Le gêneraient-ils dans sa phase d’écriture ?

Et c’est dans un square que le narrateur aimerait s’évaporer, « n’être qu’une poussière sans pensée ». Aurait-il épuisé son « tas de secrets »? On le devine prêt à « s’évader de son théâtre intime pour regarder ailleurs », maintenant qu’il a raconté ses parents, son enfance, ses études, son parcours professionnel, ses goûts, ses fréquentations, ses amitiés et ses amours. Noël Herpe ne confesse-t-il pas à son psychanalyste se sentir « moins seul », plus serein, maintenant qu’il a « identifié ce qu’il l’aliène » ?

Le voilà attentif à « l’ instant présent », capable « d’éprouver la vie comme un don ».

On emboîte le pas de Noël Herpe, vrai arpenteur de Paris, mais aussi de Rome, avec d’autant plus de plaisir, qu’il sait offrir des pauses. On l’accompagne dans ses sorties, ses visites de musées. Lors d’une visite au musée Picasso, il est touchant de voir sa déférence envers sa mère, en fauteuil roulant, même si « la voir installée sur un élévateur, impérieuse, impavide » l’amuse. Grâce à elle, ils peuvent couper la file.

Dans ce volume, Noël Herpe poursuit son travail de diariste, à l’instar de Paul Nizon ou Léautaud, qu’il admire, mais aussi d’introspection. Il fait la part belle aux arts (théâtre,cinéma, peinture) et aux « jeunes gens en fleur » qui nourrissent son inspiration.


A découvrir « The Herpy horror picture show », deux courts métrages de l’auteur : « Au téléphone » et « Le système du docteur Goudron».

©Nadine Doyen

 

Sur les nouvelles peintures de Jacques Valette

 

L’eau ne se mire pas dans l’eau

  chronique de Miloud KEDDAR
sur les nouvelles peintures de Jacques Valette


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Un « rêve de l’eau » à réinventer, une nouvelle parole sur la « condition » féminine ! Un vent souffle ; Jacques Valette comme répond à notre attente. Un vent souffle, le vent de la matière, dans le monde, le vent de l’esprit. Abstraites, les dernières peintures de Jacques Valette, mais avec la résonance d’une peinture qui emprunte au figuratif ! Chez lui, le geste n’est jamais gratuit. L’acte qui transpose l’idée, la traduit en tonalités et en sonorités. Jacques Valette poursuit sa réflexion, par la pratique de l’Art, et l’Art à son tour venant prolonger cette réflexion. L’idée de l’eau est idée et matière de l’eau, l’idée de l’arbre est l’arbre et est le vent dans l’arbre !
« L’arbre »
Valette figure l’eau par l’abstraction dans la peinture et l’arbre par le figuratif de cet art. C’est par là même, veut-il nous dire, la traduction d’une même parole. L’arbre a la faveur de nombreux peintres contemporains. Alexandre Hollan le décline en lumière et en force. Farhad Ostovani et Gérard Titus-Carmel en ses parties ou en musique. Il peut être chez Charles Marcon : « Le pommier d’Avernes ». Valette le peint pour la découpe de sa forme dans le ciel comme pour le vent et l’enseignement du mouvement. Pour Jacques Valette tout est mouvement. Et l’dée et la manière de peindre. Car nous savons Jacques Valette un peintre gestuel ! Jacques peint l’arbre, et il peint le geste de l’eau.
« La valeur de l’eau »
Peindre l’eau pour sa limpidité, et pour la limpidité du rêve. L’eau pour Jacques Valette est toujours dans le mouvement, jamais retenue. S’y mire le ciel, s’y mire toute la nature et seul l’eau ne se mire pas dans l’eau. Comme une femme à qui on reconnaît la juste valeur et qui n’a plus besoin de miroir. C’est autour de la femme d’ailleurs que nous avons à reconstruire un nouveau « rêve de l’eau » ! Par une nouvelle formulation de la condition « féminine » et de son acceptation.
« Trois corps à trois peintures abstraites »
Tout d’abord ceci : Jacques Valette a son bleu. Je l’appellerai un « bleu voyelle » par comparaison au « bleu consonne ». La voyelle est légère et lumineuse quand, dans le cas de la peinture de Valette, elle s’oppose à la couleur-consonne qui est la couleur foncée et qui, pour l’articulation, la prononciation, a besoin de la voyelle. Le « bleu voyelle » peut se marier avec toute couleur. Son pouvoir est d’alléger, de donner du contour, un peu plus que ce que nous appelons, nous autres peintres, un « fond neutre ». Retenons ceci encore : J’ai dit ailleurs qu’une couleur a une valeur virtuelle. Elle se présente à nous, différente, suivant la combinaison des autres couleurs qui lui sont associées. Les peintres utilisent le plus souvent une couleur-voyelle pour donner aux couleurs consonnes des accents de variations (et plus d’impact sur l’œil, à l’exemple de « Dionysos » de Barnett Newman ou encore de « Peinture n°26 » de Mark Rothko). Venons-en maintenant aux trois corps de trois peintures de Jacques Valette.
I – « Chenille arboricole »
Remarquons déjà, dans les trois peintures choisies ici, ces traits, très fins, un peu plus marqués dans « Dos à l’estuaire », qui vont du haut jusqu’au bas du tableau. Ces traits ne séparent pas comme chez Barnett Newman mais guident l’œil de qui regarde la peinture. Ce ne sont pas des lignes droites, ces traits « tortillent », tel une eau qui coule. Et souvent dans ces dernières abstractions, Valette ponctue aussi par le tracé d’une forme comme une onde dans l’eau que ferait une pierre jetée, et dans son cas, avec une grande précision, tout en laissant l’eau (la matière peinte) décider de la forme (résultante) et ce par un geste de la main du peintre libéré de toute contrainte.
La « chenille » ? Imaginez-là au centre de la toile. La tête en haut, le corps qui ondule dans l’oblique. Elle sépare le bleu-voyelle des bleu-consonnes. Une chenille peinte qui est une chenille verbale ! Ce sont des mots sur une portée de musique dont la chenille est la clef. Par ailleurs, le bas de la toile est plein de consonnes (couleurs foncées) qui vont en se raréfiant pour une eau simple que le peintre se donne pour un ciel d’éclaircie.
II – « Dos à l’estuaire »
Les lignes que j’ai dites allant du haut au bas du tableau marquent ici cette profondeur obtenue dans une même couleur, en l’occurrence le bleu, là à gauche dans la peinture « Dos à l’estuaire ». C’est la particularité de l’abstraction de Jacques Valette et qui fait sa singularité.
Dans « Dos à l’estuaire », nous devinons un corps, de femme plutôt –le sein, la taille fine-, tournant le dos au fleuve qui charrie « voyelles » et «  consonnes » vers une embouchure incertaine, la mer –ou la mère- s’ouvrant aux marées, aux douleurs.
III – « Attols molles »
Le titre entier est « Attols molles (sans lagon) ». Prenez cela comme une dédicace que ferait le peintre d’un livre où jamais le peintre n’évoque les mots de la dédicace. Jacques Valette aurait pu titrer cette peinture : « Peinture n°26 », si ce titre n’était déjà pris. Il en va ainsi des titres mais ne les prenons pas à la légère. Un titre est indicatif d’une idée de la peinture à laquelle il est attribué.  Et cela a encore plus de poids quand il s’agit d’une œuvre abstraite.
Les cercles concentriques de « Attols molles (sans lagon) » sont comme des espèces de blancs d’œuf qui prendraient dans une huile chaude les formes des plus inattendues.
J’ai à dire enfin qu’avec ces Attols « euclidiens », comme avec ses autres nouvelles peintures, Jacques Valette nous donne envie d’être des proches de l’Art, des Amis de la Peinture !

©Miloud KEDDAR